Nicole Oresme, loc. cit
5. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre II, chapitre xxxi; ms. cit., fol. 9^, coll. c. et d.
« Et doncques une partie quelconque de sa superfice ne seroit pas plus basse que l'autre et, par conséquent, il s'ensuivroit qu'elle feust toute couverte de eaue, ce n'estoit par aventure le copeau d'une haute montaigne.
» Et pource qu'il n'est pas ainsi, il s'ensuit que la terre est dessemblable selon ces parties, tellement que en la partie qui est descouverte d'eaue n'est pas si grande pesanteur comme en l'autre, pour ce, par aventure, que ce n'est pas terre pure, mes a en elle mixtion d'autres ellémens ; et Dieu et nature ont ordrené qu'elle soit descouverte afin que les hommes et les bestes y peussent habiter; et pour ce, ceste partie est la plus noble et est auxi comme le devant et la face ou visaige de la terre; et le demorant ou l'autre partie est enveloppée d'eau et vestu et covert de mer auxi comme d'un chaperon ou d'une coeffe; et de ce dit l'Escripture : Abyssus sicut vestimentum amictus ejus. Et le centre de la grandeur de la quantité de la terre [est A] ; et le centre de sa pesanteur est plus bas, ou centre du monde, en droit B, si comme l'en peut ymaginer en figure1 ; et la superfice de la mer est concentrique au munde, et ont un meisme centre le munde et la mer.
» Et parce que dit est, s'ensuit que si Dieu et nature faisoient que la terre, vers la partie habitable, devenist et fust faicte auxi pesante comme elle est vers l'autre partie, ou que la pesanteur de celle autre partie appetiçast tant que toute la terre fust uniforme et de semblable pesanteur en toutes ses parties, il conviendroit que la partie qui est habitable descendist et que toute la terre fust plungée en la mer et toute coverte d'eaue, auxi comme un homme queuvre son visage de son chapeau, et ainsi porroit estre un déluge, et sanz plue.
» Je suppose que les élémens naturelment pevent, selon
leurs parties, croistre et appeticer par généracion ou corrup-
cion Et doncques, posé que par telle généracion feust
faicte addicion notable en aucune partie de terre, si comme, pour exemple, en la partie où nous sommes, soubs le méridian
i. Dans le manuscrit que nous avons consulté, les figures n'ont pas été tracées; les places qui leur étaient réservées sont demeurées blanches,
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ou ligne du mydi, et soit celle partie de terre signée par li; ou que, par oorrupcion, feust faicte diminucion en la partie
opposite; Je di que cest fait, il appert par Aristoi.e, ou chapitre précédent, que le lieu où nous sommes, appelé B, descendroit
vers le centre du munde, appelé A, si comme l'en peut ymaginer en figure. »
La moindre addition de poids à l'un des hémisphères sufïira-t-elle à déterminer un semblable mouvement de la terre? A cette question, voici la réponse1 :
u Si l'aer ne estoit, qui résiste au mouvement de la terre, si très petit de terre ou d'autre chouse pesante ne porroit estre adioustée ou engendrée d'une part de la terre plus que d'autre, qu'elle ne feust aucun petit meue tant que le centre de la pesanteur feust ou centre du munde.
» Mes pour ce que l'aer résiste au movement de la terre, une petite addicion ne la peut faire movoir; mes elle porroit bien estre si grande qu'elle seroit plus forte que la résistance de l'aer qui contient la terre; et lors, pour certain, la terre seroit meue toute ensemble tant que le milieu de sa pesanteur fust ou centre du munde. »
Albert de Saxe, lui aussi, s'était inquiété2 de l'obstacle que la résistance de l'atmosphère pourrait apporter aux petits mouvements du globe, causés par des déplacements de poids à la surface ; il s'était, à cet égard, exprimé dans les termes qu'Oresme vient d'employer.
Àristote tenait que, dans le monde sublunaire, tout est soumis à la génération et à la destruction; il tenait aussi qu'un élément ne se corrompt point s'il ne se trouve au contact d'un autre élément doué d'une qualité contraire. Gomment concilier ces deux affirmations ? Les parties centrales de l'élément terrestre sont soustraites au contact de tout autre élément; il semble donc qu'elles ne se puissent jamais corrompre.
En sa théorie des mouvements incessants de la terre,
i. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre II, ch. XXX; ms. cit., fol. g3, coll. c. et d-
a. Léonard de Vinci et les origines de la Géologie, XII: Léonard de Vinci et la tradition parisienne en Italie (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, XII ; seconde série, p. 345).
366 ETUlJÈS SUR LÉONARD DE VINCi
Albert de Saxe avait trouvé une réponse à cette embarrassante question :
«La terre qui est maintenant au centre, » disait-il1, «viendra un jour à la surface et, partant, au lieu où elle se corrompt; et, en effet, de ce que certaines particules terrestres sont constamment entraînées par les fleuves qui s'écoulent vers la mer, il en résulte que la terre devient sans cesse plus lourde en l'hémisphère opposé au nôtre, tandis qu'en celui-ci, elle s'allège sans cesse; ainsi le centre de gravité de la terre change continuellement de place; ce qui, à un certain instant, était centre de la terre est constamment poussé vers la surface et parviendra un jour à cette surface de la terre. y>
Nicole Oresme connaît cette solution proposée par Albert de Saxe, mais il ne paraît pas en être entièrement convaincu.
« Et donques, » écrit le Doyen du chapitre de Rouen2, « peut estre que la terre en aucun costé de elle soit corrompue et apetissée, et l'autre costé ou partie soit creue, et ainsi elle pèsera plus d'un costé que d'aultre. Et quant ce sera notablement, il conviendra que la masse toute de la terre se meuve tellement que le centre de la pesanteur de elle, lequel estoit hors du centre du munde pour la mutacion dessus dicte, viègne ou centre du munde, et ainsi la partie de terre qui estoit ou centre se traira vers la circonférence, et par semblable transmutacion en un aultre temps s'aprochera encore plus de la circonférence; et ainsi par procès de temps cette partie qui était ou centre vendra vers la circonférence siques au lieu où sunt faites altéracion et corrupcion, et sera corrumpue, et ainsi des aultres parties de terre par long procès de temps et par moult de milliers d'ans. »
Après avoir exposé en ces termes la thèse d'Albert de Saxe, Oresme nous fait connaître ses doutes3 :
« Je di que c'est une belle ymagination que J'ay aultre foys pensée; mais l'en peut dire que elle prouve possibilité et ne
i. Quaestiones subtilissimœ Magistri Alberti de Saxonia in libros de generatione et corruptione Aristotelis. In lib. II qua3st. VI.
2. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre I, chap. xxxvi; ms. cit., fol. 34, col. d, et fol. 35, col. a.