DESCRIPTION DES PEINTURES
Le frontispice de la publication dont nous avons parlé au coramencemeni de ce travail, dessiné par M. VioUet-Leduc, est com/jo^c' d'ornements tirés de différentes parties de l'église. Voici la place que chacun de ces ornements occupe dans la décoration générale.
1° Niche dans le mur occidental du narlhex.
La Vierge, assise sur un trône, entourée d'une gloire, tenant son tils sur ses genoux; à droite et à gauche, dans la partie supérieure de la niche, deux anges portés sur des nuages, dans une attitude d'adoration ; plus bas, deux personnages nimbés, revêtus d'un costume monastique et tenant une crosse à la main : l'un, placé à la droite de la Vierge, est probablement saint Benoît d'Aniane, premier abbé de Saint-Savin ; l'autre, qui paraît
êtie une femme, est peut-être sainte Savine, dont le nom se trouve dans une inscription de la crypte et sur l'un des autels.
Les Bolhindistes rapportent très-brièvement la légende de sainte Savine ou Sabine, vierge. Née à Samon, elle quitta ses parents idolâtres, et vint se faire baptiser à Rome. Après avoir longtemps voyagé, elle se lixa à Troyes, où elle mourut en odeur de sainteté, ayant fait plusieurs miracles. On place sa mort au commencement du iv® siècle.
Ce serait peut-être seulement à cause de la conformité du nom que la tradition locale aurait mis sainte Savine en relation avec saint Savin. Si, comme l'ont prétendu quelques-uns des historiens de l'abbaye, et comme cette inscription semble l'indiquer : Requiescit sanctissima Savina virgo, inscription trouvée sur un tombeau en pierre, vide, placé sous le grand autel, vulgairement appelé le sépulcre (la crypte), la crypte de notre église renfermait le corps de sainte Savine, vierge, comment ce fait serait-il demeuré inconnu aux BoUandistes, qui placent la sépulture de cette sainte dans le monastère de Celles, près de Troyes? — Peut-être y at-il eu deux saintes du même nom, l'une en Champagne, l'autre en Poitou.
•â*^ L'arcade sous laquelle l'artiste a placé la Vierge, les archivoltes qui l'entourent et leuis rc-
L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. ISl
tombées échancrôes, sont copiées d'après l'arcade (le la tribune, percée autrefois dans le mur occidental de la nef.
3" Bande longitudinale peinte au sommet de la voûte de la crypte.
4° Les entrelacs, ainsi que les deux pendentifs de l'arcade, sont empruntés à des trumeaux ou aux pendentifs de quelques arcades du chœur et des chapelles.
o° Bande transversale peinte dans la nef, entre la deuxième et la troisième arcade, à parlir du nartbex.
G" Bande ou litre qui règne le long des murs delà nef des transepts.
1'^ Ornement peint à l'intrados d'un arc-doubleau du narthex.
8° Ornement qui sépare longitudinalenient les deux moitiés de la voûte de la nef. On voit qu'il a remplacé un ornement plus ancien qui reparaît par places, là où la peinture nouvelle s'est détachée.
Fresques du vestibule.
J. — Le Christ assis sur un trône, entouré d'un.î gloire, la tête nimbée, les bras étendus, il donne la bénédiction de la main droite. Plusieurs anges, portant les instruments de la Passion, sont placés à droite et à gauche du Christ dans les angles du
tympan. Ces figures de petite proportion, et fort altérées, quoique pourtant reconnaissables aujourd'hui, étaient autrefois presque entièrement cachées sous les lichens et le badigeon. Elles ont été retrouvées par les soins de M. Joly.
L'expression du Christ est remarquable par sa douceur mêlée de tristesse. Évidemment l'artiste a voulu représenter le Sauveur dans la fleur de la jeunesse : caractère assez rare dans les images exécutées en France. Ses cheveux sont blonds et flottent sur ses épaules, partagés symétriquement sur le front. Il n'a qu'une barbe naissante, à peine visible. Il faut noter, comme une singularité très-rare dans notre pays, la manière dont les doigts de la main droite sont placés pour donner la bénédiction: le pouce s'incline vers l'annulaire, qui est fléchi ; les trois autres doigts sont élevés, mais inégalemeiït. Je ne doute pas que le geste de la bénédiction à la manière grecque ne soit exprimé ici II est vrai que, pour le rendre parfaitement, il faudrait que le petit doigt et le médius fussent arqués, de manière à présenter la forme du sigma (C) dans l'alphabet grec de l'époque chrétienne (on sait que la position des doigts, leur flexion ou leur rigidité doit former, suivant les liturgistes grecs, les lettres IC XC, lyjo-oTjç Xpjcrrdç) ; mais la courbure du médius et du petit doigt en raccourci n'était pas facile
L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. iSS
à rendre clans une peinture où il n'y a pas d'ombres ; c'c'tiiil,je crois, un problème au delà des limites de l'art à cette époque. La position du pouce et du petit doigt suflît, ce me semble, pour caractériser la bénédiction grecque. Elle n'est pas exprimée [)lus clairement dans quelques fresques de la Grèce ou de l'Asie Mineure que j'ai examinées. On peut ajouter, je crois, la position de cette main et làge donné au Christ, aux arguments que j'ai déjàfait valoir en proposant d'attribuer les peintures de Saint-Savin à des artistes grecs.
11. — Voûte du vestibule, à la gauche du spectateur placé devant le Christ. Première composition (la plus élevée) * : Ouverture du puits de l'Abîme.
Le peintre s'est conformé fort exactement à la description qu'on lit dans l'Apocalypse, pour représenter les sauterelles qui sortent du puits de l'Abîme. Leurs cuirasses sont à écailles : il me semble qu'un peintre du Nord, au xi** ou xii^ siècle, leur aurait donné une armure de mailles. Ces écailles, à mon avis, sont encore un souvenir antique. — La sortie impétueuse de ces monstres, et la confusion de la foule qu'ils renversent sous leurs
1. Les compositions de l'Apocalypse peintes dans le vestibule se suivent dans l'ordre suivant : 1» paroi nord (à gauche en entrant dans l'église), compartiment supérieur; 2" paroi su'l, compartiment supérieur; 3" paroi nord, compartiment inférieur; 4" paroi sud, compartiment inférieur.
pieds, sont exprimées avec énergie. Je ne puis m'empécher de remarquer que le peintre évite le laid. Assurément, au xii*' siècle, un artiste de notre pays aurait donné à ses fantômes les têtes les plus hideuses que son imagination eût pu lui suggérer; ici, au contraire, ils ne sont que terribles. N'y a-t-il pas là encore quelques traces de cet art grec si amoureux du beau, qu'il représentait Méduse même comme une vierge d'une noblesse idéale ?
L'ange qui ouvre le puits de l'Abîme tient de la main droite un objet qu'il n'est pas facile de déterminer : cela ressemble à une scie ou à une palme; je voudrais y voir un oliphant ou une trompette. Peut-être quelque ornement peint sur l'oliphant lui donne-t-il cette apparence dentelée, qui, autrement, me semble inexplicable.
Le couvercle du puits, appuyé sur sa margelle, ressemble parfaitement à un bouclier, tel que celui qu'on verra tout à l'heure dans le combat de saint Michel et du dragon. La forme en serait singulière pour couvrir un puits. Peut-être, dans l'idée de l'artiste, dans la tradition populaire, le puits de l'Abîme était-il fermé par un bouclier, ou bien encore est-ce un effet de perspective que le peintre aurait voulu rendre, fort malheureusement sans doute.
IIL — Voûte du vestibule, côté sud, comparti-
ment supérieur: Délivrance des quatre anges liés dans l'Euphrate.
Je présente ici l'explication qui me paraît la plus naturelle : l'état déplorable de cette fresque permet peut-être d'autres interprétations : je les indiquerai plus bas.
On remarquera que les anges paraissent être dans une livière, au moins leurs pieds sont sur un fond d'une autre couleur que le fond général du tableau. Leur mouvement conviendrait assez à celui de captifs qu'on va délier ; mais aujourd'hui les chaînes sont devenues invisibles. Cependant, en examinant celte composition par un très-beau jour, on croit y voir des chaînes attachées à leurs mains. Celte fresque est si altérée, que tous les dessins qu'on en ferait présenteraient des variantes de détail. Il faut non-seulement voir, mais interpréter ce qu'on voit, pour le rendre intelligible dans une copie. L'heure du jour, du soleil, ou un temps couvert, changent complètement l'apparence de quelques détails importants pour l'intelligence du sujet.
Au-dessus des cavaliers, dans une gloire, paraît une espèce d'autel, et tout près quelque chose de rouge, qui probablement est une hgure placée sous l'autel. Plusieurs personnes qui ont vu cette fresque à une époque où elle était moins endommagée m'ont assuré qu'elles avaient reconnu une
figure de saint, nimbée, sortant à mi-corps de dessous l'autel. Peut-être alors se rapporterait-elle aux versets 9 et 10 du chapitre vi de l'Apocalypse ; on peut objecter que, d'après le texte sacré, les martyrs furent revêtus d'une robe blanche, tandis que nous voyons ici un vêlement rouge; mais on peut répondre que l'apparition des martyrs, et le don d'une robe blanche, appartiennent à deux moments distincts de la vision, et que le peintre n'en pouvait représenter qu'un seul.
Quelques autres versets de l'Apocalypse pourraient encore, à la rigueur, s'appliquer à cette peinture. J'avais pensé d'abord qu'elle offrait une représentation des fléaux qui apparaissent à l'ouverture des quatre premiers sceaux du livre mystérieux : les cavaliers seraient la Guerre, la Famine etlaMort. Mais alors la couleur des chevaux, trèsminutieusement décrite dans le texte sacré, aurait été fort inexactement rendue par l'artiste. Enfin, les anges, à l'exception de celui qui sonne de la trompette, demeureraient inexplicables. Au surplus, je le répète, l'état de cette fresque est tel aujourd'hui, qu'il est extrêmement difficile d'en apprécier exactement les détails, et, à plus forte raison, de les copier.
IV. — Voûte du vestibule, côté nord, compartiment inférieur : La femme poursuivie par le dragon.
L'artiste a réuni dans la même composition des
détails qui se rapporicnt à différents moments de la vision de l'évangéliste. Ainsi le fleuve coule entre la femme et le dragon; elle a des ailes, et cependant elle tient encore son fils, qui déjà était ravi au ciel quand le dragon vomit le fleuve pour l'engloutir.
On remarquera quelques points rouges sous le dragon : ce sont sans doute les étoiles que sa queue abat sur la terre.
La portion de disque rouge qui renferme une forteresse au milieu de laquelle on distingue une petite maison est le ciel, la demeure de Dieu. Un peintre du moyen âge ne pouvait se représenter la céleste demeure autrement que comme un château fort.
Le grand disque rouge sur lequel la femme paraît assise, est, je pense, le soleil. C'est ainsi que le peintre a traduit ces mots du premier verset : Amicta sole.
L'attitude de la femme est remplie de noblesse et de grâce. Son expression mélancolique est heureusement rendue. Le personnage placé à sa droite est sans doute saint Jean, dont le geste exprime la crainte et l'horreur à l'approche du monstre.
On observera que la tête du dragon est entourée d'un nimbe. Le nimbe n'exprime pas seulement la sainteté ; c'est un caractère surhumain et mystérieux,
une marque divine imprimée soit comme un signe d'élection, soit comme un signe de réprobation. Il a les deux sens opposés qu'avait le mot sacer chez les Latins.
Le dragon paraissait d'abord figuré sur la fresque, contrairement au texte sacré, avec une seule tète et dix cornes; aujourd'hui qu'elle a été nettoyée complètement, les sept tètes sont bien visibles. Cinq fort petites tôles, couronnées de nimbes jaunes, sortent de la nuque du monstre et forment la base de ses cornes, avec lesquelles il est facile de les confondre à moins d'un examen attentif. Derrière la tête principale, une septième tète pend sous la . gueule du dragon. Cette dernière, entourée d'un nmihe de couleur sombre, est la tète blessée qui guérit d'une plaie mortelle. On voit que le peintre a identifié le dragon du chapitre xii avec la bête du chapitre xiii.
V. — Voûte du vestibule, côlè sud, compartiment inférieur : Combat de l'archange Michel contre le dragon.
L'archange est monté sur un cheval blanc dont la selle a le plus grand rapport avec le harnachement des Orientaux. Il dirige contre le dragon une jave line très-mince; d'ailleurs, il n'a pas d'armes défensives. Je crois qu'il n'a pas d'élriers ; cependant, un trait jaune qui cerne sa jambe droite peut à
toute force être pris pour une (''trivière. Un ange, à côlc de lui, tient un bouclier pointu par le bas.
On voit deux autres anges à pied, armés d'épécs, derrière le dragon. L'attaquent-ils, ou biensonl-co les satellites du dragon ? Il est assez difficile de résoudre la difliculté. Rien dans leur costume et dans leur caractère ne semble convenir à des anges de ténèbres; mais le texte est positif: le dragon, comme Michel, est suivi de son armée.
VI. — Voûte du vestibule, côté nord, rangée inférieure, au-dessous de la femme poursuivie par le Dragon : Glorification de la Vierge (?).
On croyait, il y a quelques années, qu'il n'existait plus que deux compositions peintes de chaque côté de la voûte du vestibule; les derniers travaux de M. Joly en ont fait découvrir une nouvelle.
Une femme assise, la tête entourée d'un voile, nimbée; la main droite élevée comme pour bénir, la gauche rapprochée de la poitrine; la tête et le haut du corps se détachent sur une gloire; deux anges volent au-dessus, étendant la main gauche vers la femme, et relevant la droite, lepoinq fermé. A droite de la femme assise, deux personnages nimbés semblent s'approcher d'elle et lui adresser la parole : le premier, barbu et tonsuré, revêtu de l'habit monastique, lient une châsse ou un livre ; le second, imberbe, la tête couverte d'une
espèce de capuchon, me paraît être une femnie. Un peu* plus loin, en arrière, une foule dhommos se; presse alentour; à leur tête, on distingue doux rois portant des diadèmes. A gauche, on voit plusieurs personnages tonsurés, conduits, comme il semble, par un homme barbu, iatête recouverte d'ua capuchon, et tenant, de la main gauche, une baguette, un sceptre, ou peut-être une crosse. — Il faut noter les deux ornements en losange qui se lient au nimbe de la femme : ils me sont tout nouveaux, et je ne sais comment les expliquer. Tout le bas de cette fresque a beaucoup souffert de l'humidité, et la partie supérieure elle-même n'est visible que depuis le nettoiement dont j'ai parlé.
L'explication du sujet me semble diflicile. J'avais essayé de la chercher dans l'Apocalypse. En effet, le: vestibule présentant une suite assez nombreuse de compositions tirées de ce livre, il paraissait naturel d'y rattacher celle-ci; mais je n'ai pu trouver aucun texte qui s'y appliquât convenablement. Un moment j'avais été tenté de voir dans la femme assise la Grande Prostituée {Magna Meretrix), entourée de ses adorateurs, et prêle à verser le sang des saints qui se présentent hardiment devant elle.
On a déjà remarqué que le nimbe n'est pas toujours un attribut de sainteté, puisque la tête du dragon en est couronnée. Un signe semblable pou-»
vait donc élre donné à la More des abominations. Enfin, les deux anges levant leur main dio\le fermée me semblaient faire un geste de menace, et je voyais en eux les exécuteurs de la sentence divine prononcée contre Babylone. Mais ni la béte, monture de la Grande Prostituée, ni surtout la coupe d'abomination, son attribut constant et caractéristique ne se retrouvent ici; on ne peut admettre qu'on les eût omises dans un pareil sujet. D'un autre côté, les deux rois et les moines qui environnent la femme assise ne sauraient s'expliquer dans cette hypothèse. Enfin, le caractère calme, grave et tout religieux de cette peinture suffirait seul pour obliger de chercher une autre interprétation.
Pourjusti-fier celle que je crois pouvoir proposer, j'ai besoin de rapprocher cette composition de celle qui occupe l'intérieur de la niche du narthex. On se rappelle que la Vierge du narthex est placée entre un saint et une sainte agenouillés devant son trône. Ce saint et cette sainte, qui occupent une place si importante dans la composition du narthex, je crois les retrouver ici dans les deux personnages debout auprès de la femme assise, et les différences notables qu'on peut remarquer dans leurs costumes ne doivent pas surprendre, puisque les deux sujets ne sont pas l'œuvre des mêmes artistes, et que, suivant toute apparence, ils ont été exécutés
à un intervalle de temps considérable. J'ai déjà exposé les motifs qui m'engagaient à reconnaître dans les deux personnages nimbés du narthex saint Savin et sainte Savine. Sans doute une tradition, perdue aujourd'hui, associait les deux saints homonymes au patronage de l'abbaye.
Je pense donc que cette composition représente la glorification de la Vierge. Il était naturel dans l'abbaye de Saint-Savin de placer au premier rang de ses adorateurs deux saints de l'ordre de saint Benoît. On ne doit pas s'étonner de voir dans la foule qui entoure le trône divin un si grand nombre de religieux, puisque le peintre travaillait pour des moines. Quant aux deux rois, ce sont probablement les princes qui ont bien mérité de l'Église, Constantin, par exemple, et Charlemagne ; ou bien, si l'on suppose à l'artiste des sentiments français, ces deux monarques seraient Glovis, qui détruisit l'arianisme, et Charlemagne, qui dota l'Église.
La composition qui faisait pendant à celle-ci du côté du sud est entièrement effacée. L'enduit de mortier a disparu même, en grande partie.
Fresques de la nef.
Nous suivrons pour l'explication des fresques de la nef, l'ordre indiqué par le texte sacré. Voici la disposition des peintures dans la nef:
La série commence à la rangée supérieure do la seconde travée nord du narthex, et se continue de gauche à droite ; après la troisième travée, on passe à la rangée inférieure du même côté du narthex. Il fautensuite remonter h la rangée supérieure des peintures de la nef, toujours du côté nord, et les suivre de gauche à droite jusqu'au chœur. De là on passe à la rangée supérieure du côté sud, et, en partant du chœur, on les suit encore de gauche à droite jusqu'à l'extrémité du narthex. On revient ensuite vers le chœur, du même côté, en partant du narthex, et descendant à la rangée inférieure, dont les compositions se suivent cette fois de droite à gauche. Du côté sud de l'église, les fresques présentent donc l'apparence de deux lignes d'écriture boustrophédon. De la dernière composition du côté sud, il faut passer au côté nord, à partir de l'entrée - de la nef, et se diriger vers le chœur. — Je ferai observer que la disposition des fresques, du moins au commencement de la série, contribue à marquer la séparation, déjà indiquée par l'architecture, entre le narthex et la nef.
Il est douteux que la première travée, des trois qui composent le narthex. ait jamais présenté des compositions peintes. Probablement il y avait autrefois une ornementation tracée sur la voûte de cette travée, ainsi que dans tout le reste de l'église.
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mais je suppose que ce n'était qu'un badigeonnage. Quoiqu'il en soit, l'enduit étant entièremeiil détaché, il ne reste aujourd'hui aucune trace de la décoration primitive.
I. — Deuxième travée du narthex, rangée supérieure ; Création du ciel et de la terre.
Deux sujets y sont réunis. Le premier paraît être la création du firmament ou bien celle de la terre, ou plutôt enfin celle des végétaux. La fresque étant presque entièrement effacée, on n'aperçoit plus qu'une tête dans un nimbe crucifère, quelques traces d'un manteau jaune et un arbre. Le second sujet est mieux conservé et facile à comprendre : Le Seigneur est représenté plaçant le soleil et la lune dans le firmament. Le soleil est un disque rouge, dans le centre duquel on voit un buste d'homme; la lune est figurée par un disque jaune, avec un buste de femme dont la tête est surmontée d'un croissant. Voilà des ■ souvenirs du paganisme encore bien conservés.
J'ai déjà parlé des formes toutes conventionnelles des accessoires. Les arbres ou les plantes qu'on distingue dans le fond de cette composition sont de véritables hiéroglyphes ; ils rappellent les mêmes objets, tels qu'on les trouve exprimés sur quelques vases grecs.
Le haut de la troisième travée du narthex es* couvert d'un enduit nouveau, mais personne à
Saint-Savin ne se souvienl d'avoir vu les peinliires qui devaient occuper cette place. Il est évident que la création de l'homme devait être le sujet principal.
II. — Deuxième travée du narlhex, 2® rangée : Trois sujets : A, Sommeil d'Adam ; B, Le Seigneur présente Eve au premier homme ; G, Tentation d'Eve.
On remarquera avec étonnement que les deux figures nues, Adam et Eve, dans la composition centrale, ont l'une et l'autre une barbe naissante au menton. J'attribue cette singularité kunrepentir du peintre, dont une retouche à la détrempe aurait été effacée parle temps. Je suppose qu'ayant d'abord placé, par inadvertance, Adam à la gauche du Seigneur, il aura voulu le remettre à la place la plus honorable. Son dessin, très-chaste, ne marquant d'autre difTérence entre l'homme et la femme que la barbe au menton, il lui suffisait de donner de la barbe à Eve, placée à droite, pour en faire un Adam, puis d'effacer la barbe de la figure à gauche, pour la changer en une Eve. Probablement le mortier était sec quand cette transformation eut lieu, et la fresque repoussant, comme cela est inévitable, Eve est demeurée barbue. Cette explication me semble plus vraisemblable que celle qu'on pourrait chercher dans l'hermaphroditisme des pre-
iO() ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE.
r.:irrs humains, résultant de l'interprétation littérale du verset 27 au premier chapitre de la Genèse.
Au lieu de représenter le serpent enroulé autour de l'arhre de vie, à la manière des modernes, on l'a posé droit, dehout sur sa queue.
m. — Troisième travée du narthex, rangée inférieure : Trois sujets : A, Tentation d'Adam ; B, Reproches du Seigneur ; G, Adam et Eve chassés du paradis.
Toute la partie supérieure de ces fresques est détruite. Les sujets sont cependant faciles à reconnaître. On ne peut savoir si la figure en robe blanche et en manteau rouge de la dernière composition est le Seigneur, ou bien son ange qui chasse les coupables du paradis.
IV. — Nef, première rangée à gauche : Offrandes de Gain et d'Abel.
Vers l'entrée de la nef, il y a une lacune d'un ou deux sujets. En cet endroit, il y a une crevasse considérable, résultat d'anciennes infiltrations. Le morlier s'était détaché presque entièrement alentour; cependant je me rappelle que, lorsque je visitai l'église pour la première fois, on voyait encore quelques traces des peintures, et je retrouve même dans mes notes l'indication d'un des sujets, qui paraissait être les travaux des premiers hommes.
Tout a disparu dans la déplorable restauration dont j'ai déjà parlé; on n'aperçoit plus aujourd'hui, et encore très-confusément, que le buste d'une femme (Eve) assise et filant avec une quenouille fixée à sa ceinture.
Le sujet suivant ne peut être méconnu. Abel a la tète entourée d'un nimbe qui exprime ici sa sainteté. Il présente un agneau en s'enveloppant les mains d'une draperie, suivant l'usage ancien des sacrifices, conservé dans l'étiquette de quelques cours orientales. 11 n'est pas aisé de deviner quelle est l'oirrande de Caïn. Ce n'est pas, comme il semble, une gerbe de blé. D'après la couleur de l'objet qu'il présente, on pourrait croire que c'est une masse d'argile.. Peut-être est-ce un vase, ou bien encore une grosse racine ; peut-être enfin la teinte de l'ébauche (le posch) s'est-elle conservée, la couleur appliquée par-dessus ayant été détruite. Dans ce cas, on peut admettre que l'offrande dfi Gain est une gerbe. L'attitude de Caïn exprime assez heureusement le dépit orgueilleux. L'artiste l'a représenté chauve ; j'ignore si quelque tradition l'y autorisait, ou s'il a voulu marquer ainsi le résiîllat de ses fatigues, ou enfin si, au point de vuf^ |uiremeiit pittoresque, il a cherché à l'enlaidir pour le rendre plus odieux.
Le Seigneur bénit Abel à la manière latine.
V. — Nef, deux sujets : A, Meurtre d'Abel ; B, Malédiction de Gain.
Gain frappe Abel avec une espèce de casse-tête.
Dans la seconde composition, la tête du fratricide est entourée d'un nimbe : c'est le signe dont il vient d'être marqué par Dieu. En rapprochant ce sujet du précédent, on voit les différentes significations du nimbe dans les idées des anciens artistes.
VI. — Nef, rangée supérieure : Deux sujets: A, Unefigure debout, les brasélevés vers le ciel. Prière d'Enos ( ? ); B, Vocation de Noé.
Le premier sujet est douteux ; le second s'explique par sa position, la composition suivante représentant l'arche au milieu du déluge. Au lieu d'Enos, il faut peut-être voir, dans le personnage les bras étendus, Noé invoquant le Seigneur. Quelle qu'elle soit, cette figure est d'un très-beau dessin, et l'ajustement des draperies d'une rare élégance. On remarquera l'ornement très-gracieux du bas de la robe ; il est tout à fait hellénique.
VII. — Nef, rangée supérieure : L'arche. ' L'arche est figurée comme un grand vaisseau dont une des extrémités, la poupe ou la proue, il est difficile de le décider, se termine par une tête fantastique. Cet ornement qui se retrouve, avec quelque différence de caractère, dans la tapisserie de Bayeux, est évidemment emprunté à l'antiquité
grecque et romaine. Sur le vaisseau s'ôlève un bâtiment à trois étages. Des animaux de diverses espèces, et par couples, paraissent à chaque ouverture des deux premiers étages. Noé et sa famille se montrent aux fenêtres de l'étage supérieur : ils sont hors de toute proportion avec la grandeur de ces fenêtres et celle des animaux représentés au-dessous d'eux. Toutes les ouvertures de l'arche sont des arcs surbaissés. On n'y peut guère voir qu'une fantaisie ou bien une maladresse du peintre, car cette sorte d'arc, bien qu'elle ne fût pas absolument inconnue au xii® siècle \ n'était du moins que très-rarement employée.
Quelles sont ces deux figures qui semblent chercher à grimper sur le toit de l'arche? Les traditions rabbiniques rapportent qu'un géant, s'accrochant à l'arche, échappa de la sorte au naufrage. Suivant une autre version, des géants auraient essayé de faire chavirer l'arche et d'entraîner Noé avec eux dans la destruction générale. Serait-ce un souvenir de cette tradition que l'artiste aurait retracé dans son tableau? Il est impossible de voir dans ces deux figures des membres de la famille de Noé, car l'Écriture représente l'arche comme entièrement fermée jusqu'au retour de la colombe.
1. On peut en voir un exemple dans l'église de Montmajou», près d'Arles.
Sous l'arche, les flots roulent des cadavres. Les vagues sont exprimées par des traits bleus ondulés.
Un oiseau vole au-dessus de l'arche ; mais la couleur est tellement altérée, qu'il est impossible de savoir si s'est le corbeau ou la colombe que le peintre a voulu représenter.
VIII. — Nef, rangée supérieure : Deux sujets : A, Sortie de l'arche; B, Sacrifice de Noô.
Dans ces deux compositions, le Seigneur bénit Noô à la manière latine. Noé présente une colombe blanche. L'arche est entourée d'une nappe ou d'un voile qui paraît en être le complément indispensable, car il se retrouve dans toutes les représentations figurées du moyen âge.
IX. — Nef, côté nord, rangée supérieure, et côté sud, première travée à partir du chœur, rangée supérieure : Deux sujets : A, Noé cultivant la vigne; B, Ivresse de Noé.
Toute la partie inférieure de la première composition est détruite, et le haut n'est visible que depuis que M. Joly est parvenu à enlever la couche épaisse de lichens et de poussière qui couvrait les dernières travées de la nef.
Noé debout, une large serpe à la main, sous une espèce de treille, coupe des grappes de raisin. Le nom du patriarche est tracé en lettres jaunes sur le fond môme du tableau.
La disposition de la vigne est fort remarquable. Elle est évidemment soutenue par une espèce de per(jol(i ou treille italienne. Cette manière de cultiver la vigne, inusitée en France, me semble caractéristique et je n'ai pas besoin d'insister de nouveau sur les conséquences qu'on en dcJtt tirer. Un passage de Xénophon indique l'origine de ce mode de culture, que l'on voit encore en Grèce et dans une grande partie de l'Italie,
Les premiers mots d'un verset de la Genèse ont se rvidetexteau peintre pourlaseconde composition: Noé goûle le jus de la vigne. Il est revêtu d'une tunique brune et d'un manteau bleu, les jambes nues ; de la main droite il tient une grande coupe. On aperçoit derrière lui une maison ou plutôt une suite de bâtiments renfermés dans une enceinte de pierre dont la porte est ouverte. Il est difficile de décider, vu le mauvais état de cette peinture, si le patriarche est assis , ou bien s'il danse, éprouvant déjà les effets du breuvage qu'il vient d'inventer. On n'aperçoit pas de siège derrière lui, et la complaisance avec laquelle le peintre s'est arrêté sur un texte qui plaisait à sa malice me disposerait à croire qu'il a voulu s'amuser à représenter les premiers symptômes de l'ivresse. — Deux mains appartenant à des figures effacées aujourd'hui prouvent que l'artiste avait
représenté Noé au milieu de sa famille.
X. — Nef, côté sud, rangée supérieure : Les fils de Noé se moquent de son ivresse.
Il y a dans la représentation de ce sujet une certaine naïveté grossière qui peut surprendre, après une observation toute contraire que l'on a faite au sujet des personnages nus des premières compositions. — Gham, de la main droite, dont un doigt est replié, fait les cornes au dormeur, geste de mépris fort usité encore en Italie; l'autre main, développée perpendiculairement à l'horizon, semble indiquer le mouvement de tailler. Tout cela n'a pas besoin de commentaire.
Sem et Japhet ne détournent point la tête et ne s'avancent pas à reculons. Le peintre n'a pas suivi à la lettre le texte de la Bible.
Noé est couché sur un matelas recouvert d'un drap sur lequel on voit de larges bandes bleues ondulées, accompagnées d'autres bandes jaunes plus étroites. Le lit semble être en l'air.
Des femmes sortant de la maison assistent à la scène et semblent l'observer avec quelque curiosité. 0« voit que Gozzoli, en plaçant sa Vergognosa dans le Campo-Santo, n'a fait que se conformer à une tradition déjà conservée.
A la droite du spectateur est un arbre, ou plutôt un signe qui doit représenter un arbre. Un aui-
mal y est pendu , un chien se dresse comme pour le flairer et pour le mordr'e. Faut-il voir là simplement un caprice, une bamboche de l'artiste, ou bien plutôt celte bêle exposée ne rappclle-t-elle pas un châtiment infligé par Noé aux animaux qui nuisent à la vigne ? Cet animal pendu est un chevreau, je pent-e, et son crime est d'avoir brouté les bourgeons de la vigne. Probablement quelque réminiscence classique de Bacchus attribuant au patriarche planteur de la vigne la haine que les l)oëles prêtent au dieu du vin contre le bouc destructeur des jeunes plants ; ainsi Servius rapporte que le bouc était sacrifié à Bacchus comme souvenir de la vigne.
XI. — Nef, côté sud, rangée supérieure : Malédiction de Chara (?).
La pantomime de cette scène n'est point clairement exprimée, et, pour l'interprétation que je propose, je n'ai d'autre argument à faire valoir que l'ordre des tableaux de la nef, qui correspond avec celui des textes de la Genèse. Entre l'ivresse de Noé et la tour de Babel, deux compositions dont les sujets ne sauraient être méconnus, on ne peut placer, je pense, que la malédiction de Gham.