Courtines
On appelle courtine la partie du rempart comorise entre deux tours.
Les courtines sont les portions de l'enceinte les moins pourvues de moyens de défense, le voisinage des tours suffisant pour les protéger. Au sommet, un passage étroit, ou chemin de ronde, permet de circuler le long des remparts, et communique à des escaliers ou même à des plans inclinés qui conduisent dans la cour intérieure.
Quelquefois, mais rarement, c'est une espèce de galerie couverte qui sert de chemin de ronde; trèssouvent, on ne voit aucun vestige de passage, soit qu'il n'y en ait jamais existé, soit qu'il ait consisté en un échafaudage en charpente. La difficulté qu'offrait l'attaque des courtines explique d'ailleurs l'espèce de négligence qu'on mettait à les fortifier. Il est extrêmement rare de trouver un parapet au chemin de ronde du côté qui regarde l'intérieur de la place, et cependant ce chemin de ronde est, en général, si étroit, que l'on a peine à comprendre comment les soldats pouvaient y faire usage de leurs armes; toute chute devait être mortelle. On en doit conclure que des échafaudages temporaires
remédiaient à cet inconvénient pendant les sièges.
On a remarqué que la base de certaines courtines, de même que celle de quelques tours, formait un plan incliné. Le but de cette disposition paraît avoir été d'augmenter la force des murs sur le point oii l'on pouvait les saper, et, en outre, de faire ricocher avec force les projectiles que l'on jetait par les mâchicoulis.
On voit, dit-on, dans les murs de quelques courtines, des arcades figurées à l'extérieur, qui, suivant un antiquaire anglais, n'auraient eu d'autre destination que de donner le change à l'assiégeant : ces arcades devaient simuler à ses yeux d'anciennes ouvertures récemment bouchées, et lui faire penser naturellement que, sur ce point, la résistance de la maçonnerie serait moindre; de la sorte, on prétendait l'engager à diriger ses attaques précisément du côté où il devait trouver les plus grands obstacles. Mais ne s'agirait-il pas plutôt d'anciennes brèches bouchées? On en voit un exemple au donjon de Ghauvigny (Vienne) : la brèche faite par le canon a été bouchée avec des briques disposées en arête de poisson.-
On ne peut guère établir de règle constante pour l'espacement qu'il convenait de donner aux tours, les unes par rapport aux autres; seulement, il paraît que, dans l'opinion des anciens ingénieurs,
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leur rappmclicnient iijoulail à la I'oitc d'uiir [ilaco. Le moine de Marmoutier, pour donner une idée d'un château imprenable, dont il attribue la construction à Jules César, décrit des tours tellement rapprochées, qu'entre elles il y avait h peine )a longueur d'une pique, Richard Cœur-de-lion composa le donjon de Château-Gaillard de segments de cercle presque tangents l'un à l'autre. C'est une muraille bosselée, ainsi que la nomme trèsheureusement M. Deville dans son excellente monographie sur cette forteresse.
En résumé, on multipliait les tours sur les points présumés faibles, tandis que la muraille d'enceinte passait pour une défense suffisante là oîi la nature offrait à l'ennemi des obstacles matériels qui rendaient ses attaques peu probables. En pays de plaine, nous avons remarqué plus d'une fois que les tours sont assez près les unes des autres pour que les soldats placés dans deux tours voisines pussent lancer leurs traits sur toute la courtine intermédiaire. On peut évaluer cette distance à trente mètres environ, ce qui est à peu près la portée d'une flèche ou celle d'une pierre lancée à la main, d'un lieu élevé \ Amesureque les armes de jet se perfectionnèrent, l'espacement des tours de-
1. « Ne longius sit alla ab alla (turris) sagittae missione. » Vuruve, I. 5.
2o2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE.
A'int plus considérable, en sorte qu'on pourrait tirer de cet espacement quelques inductions sur l'âge d'une forteresse; mais nous nous empressons de déclarer ici que les renseignements de cette espèce ne doivent être admis qu'avec une grande réserve.
Nous avons dit que la hauteur des tours variait à l'infini. Tantôt, en effet, elles dépassent à peine les remparts qu'elles flanquent; et c'est le cas forf, souvent pour celles qui sont placées le long d'une courtine en ligne droite et d'une certaine étendue. Tantôt elles s'élèvent à une hauteur considérable, et c'est surtout aux angles saillants d'une enceinte, qu'on leur donne le plus d'é'évation. On peut dire en général, que, la hauteur d'une tour donnant de la force aux ouvrages voisins, on a muni de la sorte les parties de l'enceinte qui paraissaient les plus exposées ou les plus faibles.
Lorsque les tours sont plus hautes que le rempart qui les lie les unes aux autres, la communication entre les différentes parties de l'enceinte a lieu, soit par un passage couvert ou découvert qui contourne la tour et continue le chemin de ronde, soit à travers les chambres des tours, dont le plancher est alors contigu au chemin de ronde régnant le long des courtines. Il y avait quelquefois de petits ponts-levis sur le chemin de ronde à l'entrée des
tours. Ce n'est point, au reste, une règle absolue ; car souvent cette communication n'existe point, et, pour passer d'une tour à une autre, il faut descendre dans la cour intérieure, où viennent aboutir tous les escaliers. Le motif de cette disposition a été. sans doute, d'isoler les tours et d'en faire comme autant de forteresses indépendantes.
Les escaliers qui conduisent aux remparts sont ordinairement placés à l'intérieur des tours \ Ils sont faciles à défendre, étant fort étroits, et fermés par des portes basses et solides, en sorte que l'assaillant, maître d'une tour ou d'une partie des courtines, ait encore beaucoup de difficultés pour déboucher dans l'intérieur de la place. Au siège de Tolède par Henri II de Gastille, ses soldats s'emparèrent d'une tour; mais les assiégés, entassant de la paille et des sarments au pied de l'escalier, y mirent le feu et obligèrent les assaillants à se retirer *.
On observe encore, mais plus rarement, les escaliers appliqués contre les courtines. Nous dou-
1. « Itioera sint interioribus partibus turrium contignata, neque ea ferro fixa. Hostis enim si quam partem mûri occul)averit, qui repugnabunt, rescindent, et si celeriter admiiiistraverint, non patientur reliquas partes turrium murique hostem penetrare, nisi se voluerit prtecipitare. » Vitruve, I. 5.