‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 19 sur 51 · INTRODUCTION. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXI

« vous êtes en pleine barbarie. Et ce mot, notez bien, « prend ici un sens tout littéral. Sans les barbares, en « effet, que d'extravagantes rudesses ne seraient jamais « entrées dans Fart du Bas-Empire! Ces renversements « de toute règle, de toute loi du goût, ces monstrueuses « altérations du corps et du visage humain, ces oublis « enfantins non moins que grossiers de toute propor- « tion, de toute perspective, jamais, par sa propre « pente, la décadence pure et simple n'y serait descen- « due. Il fallait l'influence de ces hordes incultes pour « l'y précipiter. Ce n'est donc pas cette période lamen- « table qui nous pourra fournir le type de l'art chré- « tien. Depuis le commencement du cinquième siècle « jusqu'à la fin du dixième, que vous regardiez l'Orient, « que vous parcouriez l'Occident, vous ne rencontrez « plus ni art ni christianisme, à proprement parler. « L'art est tombé si bas, qu'il ne peut pas plus expri- « mer le christianisme qu'autre chose; il est impuis- « sant à rien rendre, sauf une certaine sauvagerie, un « certain aspect effrayant et farouche qu'affectent toutes « ces figures soi-disant chrétiennes, au regard dur, à « l'air sinistre, quelquefois drapées avec grandeur, « toujours inanimées et symétriques, que le pinceau « byzantin produit à profusion, et dont il inonde l'uni- « vers. Un seul intervalle lucide vaudrait la peine d'ar- « rêter nos regards, s'il en restait de plus nombreux « vestiges. Nous parlons du temps qui s'écoule entre a l'émancipation de l'Église et les invasions des bar- « bares, ce qui comprend un siècle tout au plus. Dans « l'opinion commune, cette époque se distingue à peine « des temps qui l'ont suivie ; personne ne lui fait sa

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part; on lui impute maintes choses qui ne viennent pas d'elle; on ne lui fait pas honneur de tout ce qui lui appartient; de là des confusions, et, somme toute, une complète ignorance de ses vrais caractères. Pour que le quatrième siècle fût remis à sa place, pour qu'on prisât à sa juste valeur cette première floraison publique du christianisme émancipé, il faudrait que la dévastation ne se fût pas portée, en quelque sorte de préférence, sur les œuvres de ce temps-là. Plus elles étaient récentes, moins elles ont survécu. Des époques plus anciennes et réputées moins riches sont représentées encore pour quelques-unes de leurs œuvres, tandis que ce quatrième siècle, dont la fécondité est attestée par tant de témoignages, qu'a-t-il laissé de tous ces monuments qu'il a pourtant produits, et dont le dénombrement dans les écrits contemporains peut sembler presque fabuleux? On a beau lui restituer et la mosaïque de Sainte-Pudentienne, et les figures de Sainte-Sabine, et Sainte-Constance, et le prétendu temple de la Paix, la basilique de Constantin : c'en est assez pour établir que les progrès de la décadence s'étaient comme arrêtés et suspendus durant cet élan public d'idées et de sentiments jusque-là comprimés ; mais des exemples si peu nombreux ne sont pas de suffisants témoins pour apprécier toute une époque. Nous serions donc réduits à ne trouver, en deçà du moyen âge, aucun ensemble d' œuvres d'art où nous puissions chercher un type de Fart chrétien, si nous n'avions encore trois siècles devant nous, les trois siècles des catacombes. » {Journaldes Savants, février 1866, p. 83.)

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On le voit, le quatrième siècle renaissait, quand les barbares détruisirent ces heureux commencements et rejetèrent les choses vers une inculte enfance. En effet ce qui advint des arts advint du reste : les lettres défaillirent; l'administration romaine fut mutilée; les lois romaines firent place aux coutumes barbares. Lorsque la civilisation reprendra sa marche ascendante, son point de départ sera placé plus bas qu'il n'eût été s'il n'avait pas fallu traverser la période barbare.

Mais c'est là tout ce qu'on peut dire : il y a temps perdu ; il n'y a pas solution de continuité et chute hors de la voie de la civilisation. Les rois germains reçoivent le christianisme, se soumettent à l'Église, parlent latin dans leurs lois et dans leur administration, et réunissent autour d'eux ce qui reste de lu-* mières, de lettres et de savoir. Empire barbare, ou barbarie romanisée , on peut appeler comme on voudra cette période. Cependant l'Église étend partout son réseau de prédication et d'enseignement; partout s'élèvent les monastères, asiles pour les hommes, pour les écoles, pour les livres; et Rome, devenue la capitale d'un empire spirituel, modère tout ce grand corps de la religion. Ces fortes assises, qui reposaient ellesmêmes sur des assises plus anciennes, arrêtèrent la barbarie sur son penchant, en fixèrent la limite inférieure, et servirent à une renaissance qui ne pouvait pas manquer. Mais ce qui ne pouvait pas manquer non plus, c'est que cette renaissance eût certains caractères d'une nouvelle enfance. Le moyen âge n'a pas été impunément fils de la période barbare; mais il n'en a pas moins su instituer solidement un régime social, et,

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