Lamartine, Harmonies, l
ans, la plus dure pénitence, le dépouillant de la chair, fit sa vie semblable à celle des anges.
Cette esquisse a laissé de côté les épisodes et les paraboles qui abondent dans le roman. En voyant un jeune prince indien, doué de toutes les perfections du corps et de l'âme, que saisit le dégoût des choses passagères, et qui s'éprend du goût des choses éternelles, qui secoue comme une souillure la volupté et la grandeur et qui trouve la satisfaction suprême dans la vie rigoureuse des ascètes, on est tenté de songer cà Bouddha, que les livres sacrés du bouddhisme, bien longtemps avant le christianisme, représentent avec tous les caractères attribués par notre roman à Josaphat. C'est en effet au prince ascète, au pieux mouni1 réformateur du brahmanisme qu'il faut songer. Un érudit allemand, M. Liebrecht, entrant dans le détail, a montré qu'outre cette ressemblance générale si frappante, il y avait des ressemblances particulières décisives: ainsi plusieurs des fables insérées dans le roman se retrouvent dans des compositions bouddhistes, et de longs passages du Barlaam et Josaphat sont textuellement conformes à des passages correspondants du Lalit avis tara ou Yie de Bouddha. Il faut reconnaître que, sans les notions récemment acquises sur l'Inde et sur le bouddhisme, il eût été impossible de supposer une origine indienne à un livre si vraiment chrétien.
Ainsi vont les idées et les récits des hommes.
1. Les mounis sont des personnages sages et saints, participant plus ou moins de la nature divine.
L'humble moine, nommé Jean, du monastère de Saint-Saba (ce n'est pas Jean Damascène, car, comme on a vu, le Barlaam et Josaphat est antérieur à l'islam ) voulut faire un livre de piété ; il y a réussi ; son livre a édifié l'Orient et l'Occident. Traduit en différentes langues orientales, il le fut aussi en latin ; c'est donc un livre important; et cependant ce fut seulement en 1832, qu'un illustre savant, Boissonade, ramassant dans les bibliothèques bien des pages négligées, tira de l'oubli le texte grec qui est l'original et le mit dans les mains du public.
L'imitation en vers français que viennent de publier MM» Zotenberg et Meyer est une des preuves du succès qu'eut le livre. Les éditeurs sont gens habiles, et un texte revu par eux est bien revu ; aussi la critique y a-t-elle à discuter plus qu'à relever; dans un poème du treizième siècle, on trouve toujours à discuter, soit par le défaut de nos connaissances incomplètes, soit par les erreurs de la main des copistes.
D'abord quelques émendations se présentent, travail minutieux mais non dépourvu d'utilité.
Moyses, ki lor maislre fu,
Lor anoncha tout lor salu,
Mais molt pelit i entendirent,
Par mescreanche se trahirent,
N'entendirent pas son casli
N'en Moyses n'en Sinaï.
Escrit lor loy tout en figure,
Chou nous raconte l'escripture (p. 203).
Je ne comprends qu'imparfaitement ce passage. Dire que les Juifs n'entendirent les reproches de Moïse {son
BARLAÀM ET JOSAPHAT. 335
castï) ni en Moïse, ni en Sinaï, n'est pas acceptable; et puis escrit reste sans sujet. Je lirais, mettant un point après casti et supprimant le point après Siaaï :
Nés Moyses en Sinaï Escrit lor loi. . .
(Moïse, qui fut leur maître, leur annonça tout leur salut, mais ils l'entendirent bien peu, et, se trahissant par leur mécréance, ils n'écoulèrent pas ses reproches. Moïse même en Sinaï écrivit leur loi tout en figure ; c'est ce que nous raconte l'Écriture.)
Le vieillard que le jeune prince rencontre est ainsi décrit :
Poil ot fronchié, corbe escine, Cief ot kenu, fâche frarine, Dens aguares et de chiaus poi, Les lèvres priés mortes de soi, Jambes falies, foibles bras, Li pis est haus, li ventres bas, Iexenfossés, agus li nés (p. 27).
Le premier vers n'y est pas; il serait facile de le corriger en lisant corbe V escine ; mais là n'est pas la correction , et le vers est plus malade qu'il n'en a l'air ; qu'est-ce en effet que poil fronchié? Le poil ne se fronce, ne se ride pas ; d'ailleurs le vieillard n'a presque plus de cheveux. Lisez pelot fronchié^ « il eut la peau « froncée , ridée , » ce qui est d'ailleurs une locution connue et ce qui rend au vers le nombre de syllabes voulu.
Ce n'est pas tout : aguares n'est pas, je pense, un mot de la langue. Si on le lit en deux : a guares, on donne à guares le sens de « peu, » qu'il n'a pas. Je
pense qu'il faut : dens ri a guares ou gaeres. Chiaux, monosyllabe, de capillus, me paraît une contraction si insolite, qu'un vers, qui d'ailleurs présente des vices de lecture, ne peut m'en être garant. Je supprimerais donc et :
Dens n'a guares, de chiaux poi.
(11 eut la peau ridée, le dos courbé, le chef chenu, la face misérable; il n'a guère de dénis, pas de cheveux; les lèvres sont comme mortes; les jambes lui manquent, les bras sont faibles; la poitrine est haute, le ventre bas, les yeux enfoncés, le nez pointu.)
A la même page, le jeune prince ayant écouté ceux qui lui ont expliqué ce que c'est qu'un vieillard , le texte porte :
Cil lor respont à la personne :
Quele est la fins de cel viel homme?
Je pense qu'il y a une faute d'impression , car personne ne rime pas avec homme. En tout cas , lisez : à la parsome, qui signifie « en somme, finalement. » C'est encore une faute d'impression que je soupçonne dans un passage où est décrit, non sans imagination, l'état d'aridité de l'âme du jeune prince avide de la rosée du ciel.
Se auchun sage recouvroie,
Molt volentiers de lui oroie t
Auchun conseil de mon salu.' Car grant piecha m'etist valu Bone semence en moi esparse; Par moi nen ert bruslée n'arse N'iert entre pieres n'entre espines; Ains li ferai bien ses rachines
Croistre del cuer et de la pluie.
Assés est plus amers que suie, Maistres, quant nul homme se truis, Ki aighe traie de mon puis (p. 36).
Au lieu de se truis, lisez ne truis : « quand je ne trouve aucun homme. »
(Si j'avais près de moi quelque sage, j'écouterais bien volontiers ses conseils sur mon salut. Car depuis bien longtemps m'eût profité bonne semence en moi éparse ^ en moi elle ne sera ni rouillée ni brûlée, ni entre pierres ni entre épines. Mais j'en ferai bien croître les racines par le cœur et par la pluie. C'est, maître, une amertume pire que celle de la suie, de ne trouver personne qui tire l'eau de mon puits.)
Les manuscrits ne connaissant pas l'apostrophe, c'est quelquefois une difficulté de bien ajuster les petits mots qui la. comportent dans notre orthographe moderne.
Se tu ne vels mon consel croire,
Je te di bien, ce n'est la voire,
Plus te harai que nul el mont (p. 151).
Ce n'est la voire signifie : « ce n'est la vérité ; » or, au contraire, le sens demande : « c'en est la vérité; » je lis donc, déplaçant l'apostrophe : c'en est la voire,
(Si tu ne veux mon conseil croire, je te dis bien, et c'est vérité, je te haïrai plus que nul au monde.)
Un serviteur, qui n'a pas dit au roi tout ce qui so passe chez le prince, est dans une mortelle inquiétude:
Molt a le cuer et triste et noir ; Sor son cors a mis m.ol,t fort Jimes
Car sa pensée ki li lime
Le cuer et ret par là dedens ;
Or est souvins, or est endens,
Or gist, or plaint, or se souspire (p. 29).
Il manque au troisième vers quelque chose pour qu'il y ait une phrase ; je pense qu'il faut suppléer est :
Car sa pensée est ki li lime Le cuer .....
Je n'aime pas non plus endens , et je lirais adens, qui est encore usité dans nos campagnes : adens, sur les dents, sur le ventre ; mais endens, dans les dents, n'est pas correct.
(Il a le cœur et Iriste et noir; il s'est mis sur le corps une lime bien forte; c'est sa pensée qui lui lime le cœur et le ronge par dedans. Tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, il gît, il se plaint, il soupire.)
En épluchant , il serait facile de trouver des fautes du manuscrit qui pourraient être corrigées; mais je laisse ce qui n'a guère que la valeur d'un errata et je passe à la récolte que j'ai faite des mots qui me sont inconnus. La liste n'en est pas très-courte. Je commence par deviner, non notre verbe deviner , mais un autre dont le sens est ce tromper, égarer. »
Se l'estoirc ne nous devine, D'iluec esloit Dido roïne (p. 194).
Qu'est ici deviner? D'où vient-il? A-t-il quelque rapport avec notre mot populaire débine?
Je ne suis pas moins arrêté par le mot vout ? em-
ployé dans le passage où il est dit que tous les hommes, si la mort n'intervient, arrivent à la décrépitude.
Oïl, par foi, à tous avient,
Se mors anchois ne les relient,
Tout enviellissent et tout vout,
Se mors anchois ne les retout (p. 27).
Mais vont n'est-il pas une fausse leçon? et n'est-on pas en droit de lire : ♦
Tout enviellissent et tout vont, Se mort anchois ne les retond.
(Oui, par ma foi, la vieillesse advient à tous, si la mort ne les retient auparavant; tous vieillissent, et tous vont, si auparavant la mort ne les coupe.)
Retondre n'est pas étranger à la vieille langue. Je note sans réflexion les inconnus qui suivent : Engenrée :
La grant ire de sa pensée
Li rent le cors à engenrée (p. 126);
à moins qu'on ne lise engrotée, maladie. Correus :
Repentans est et envious,
Et eorretts et convoitous (p. 181).
Alamir :
Che dist li cors (à l'âme) : si com jou croî,
$u n'as nule pitié de moi ;
Car tu me lais trop alamir (p. 269)
Je l'ai déjà dit plus d'une fois, s'il existait un dictionnaire de notre vieille langue, plusieurs des ques-
tions que je laisse sans réponse en auraient une toute faite. En attendant, je consigne ici, pour l'usage de ceux qui s'occupent d'un dictionnaire de la langue d'oïl, les mots que j'ignore. Je les consigne aussi parce qu'ils me valent parfois des correspondances intéressantes et d'utiles suggestions. Dans un article sur Hugues Capet [Journal des Savants , février 1 865, p. 97), j'avais consigné hunonée comme un mot mettant en défaut toutes les analogies qui étaient à ma disposition. À Hugues Capet mourant de faim, un ermite sert des pommes et des racines :
Quant li rois a moult bien la viande avisée, Lors a dit doucement et à basse alenée : Par mon chief , je n'ai pas apris ce hunonée ; Mais je dis cent mercis, qui l'avez présentée.
J'avais désespéré trop tôt. Un correspondant de Marseille, M. Cousinery, me signale dans le Dictionnaire provençal français d'Honorat : announa, seigle, froment, provisions; annonat, arrivé à maturité, et il ajoute que anonnariè était, à Marseille, le nom d'anciens magasins où l'on déposait les blés à vendre ou leurs échantillons. Je crois que ces données fournissent l'appui à une conjecture probable, et qu'on peut lire dans Hugues Capet :
Par mon chief je n'ai pas à pris ceste anonée.
C'est-à-dire, je n'estime guère cette provision ; anonée représentant, mîémmm)Yan?ion?iat])YO\ençal.An?ionée, announa; annonat proviennent du latin a?mona, récolte, provisions.
Quelques mots méritent d'être notés pour leur rareté ou leur forme.
A son origine, la langue d'oïl ne put manquer d'avoir le comparatif latin, qui se perdit de bonne heure ; cependant il en resta quelques vestiges : greigno7\ plus grand; gentior, plus gentil; beliezor, plus beau; il faut y ajouter belior de notre poème, qui est le comparatif de bellus :
Si biaus estoit qu'en nule terre Ne convenoit belior querre (p. 11).
Certains dialectes ont eu de la tendance à supprimer la nasale dans les mots, par exemple, efant en Normandie pour enfant. On trouve de cette suppression plusieurs traces dans nos anciens textes. En voici une à ajouter : esticele pour es tincele ;
Il vous a cuit de l'esticele Dont tout li crestien sont cuit.
Cuire avait, comme en latin coquere, le sens métaphorique de brûler, enflammer. Dans mon dictionnaire je n'ai cité des exemples & étincelle qu'avec la nasale. Par l'altération du texte, certains passages sont inintelligibles, du moins pour moi. Je me suis essayé sur quelques-uns. Il s'agit des seigneurs qui foulent les pauvres gens et les jettent dans les prisons pour en tirer de l'argent :
De cordes de hart et de corre, De kaïnes (chaînes) et de carkans Les cruceflent en lor bans (p. 131).
Je suis porté à prendre corre pour une forme àzcoudre,
noisetier; la hart, dont le sens propre n'est pas jusqu'à présent déterminé, seraitici l'osier, et cela signifierait : des liens d'osier et de coudrier.
Le roi Avenir, irrité de voir son fils obstinément chrétien, lui reproche tous les biens dont il l'a comblé :
C'ai jou forfait» c'ai jou cachié C'est emeiï par mon pechié ?
Car ains pères, si com jou sai, Ne fit de fil ce que fait t'ai (p. 151).
Que veulent dire emeù et la phrase où il est? S'il venait ftesmouvoir, il serait écrit esmeû. Je propose, au lieu de c'est emeù, de lire Jzait te neù, qui t'ait nui ; avec quoi le sens devient clair et coulant : qu'aije forfait, qu'ai-je pourchassé qui t'ait nui par mon péché? Au lieu de dins\ je lirais aine, un des équivalents de onc, traduisant : « Car jamais père ne fit pour son fils ce que j'ai fait pour toi. »
On pourra appeler, je n'en disconviens pas, minuties les choses ténues que je recueille dans nos vieux textes; j'aime mieux les nommer petits faits; du moins c'est en petits faits que j'essaye de transformer les minuties. Je lis p. 240 :
J'ai fait, dist-il, tout ton commant, Mais ne me valt ne tant ne quant; T'ars est falie et tes consaus ; S'en est mon fil pris molt grans maus. Or ne sai mais quel conseil croire ; Car len art cuidoi toute voire.
Pourquoi cité-je ces vers? C'est qu'ils présentent ton art dit une fois fars et l'autre ten art. En quoi cela
m'importe-t-il? C'est que dans l'article sur Hugues Capet, p. 99, essayant d'expliquer comment le solécisme qui unit un pronom possessif masculin avec un nom féminin {ton âme, ton épée, autrefois, fâme, fépée) avait pu s'introduire vers le quatorzième siècle, malgré la syntaxe et malgré un usage déjà séculaire ; j'ai prétendu que la forme picarde men, ten, sen, qui se prenait pour le féminin, avait servi de transition; solécisme, à vrai dire, à peine possible en soi, et qui ne l'est devenu que parce qu'il s'est trouvé être presque une forme simplement dialectique. Ici fars dans un vers et ten art dans un autre (on sait quart, d'après le latin, est du féminin dans la langue d'oïl) nous mettent, en un même texte, les deux formes sous les yeux, et paraissent montrer l'origine de mon, ton, son à usage féminin, dans men, ten, sen, à usage féminin également. Le ten art que j'ai rapporté dans un vers d'ailleurs douteux, puisqu'il y faudrait probablement lire cuidoie au lieu de cuidoi, doit appartenir au copiste; l'auteur lui-même suit partout l'ancienne règle française pour les adjectifs possessifs.
On connaît l'heureux emploi que nos aïeux faisaient du substantif rien, signifiant chose, par exemple dans ce vers charmant :
La douce riens qui bêle amie a nom.
Gui de Cambrai n'a pas moins de charme, quand il dit en parlant des enfants :
C'est une riens qu'on aimo tant !
Ayant déjà cité quelques passages choisis unique-
ment parce qu'ils offraient matière à discussion, il faut maintenant donner, au moins une fois, à Gui de Cambrai, pleine carrière dans un morceau où apparaisse sa manière de penser et d'écrire. C'est une véhémente invective contre les rois et les barons :
Trop se fient en lor baillie,
Mais malvaise est la signorie. . .
Et Dex, ki passion souffri,
Ara grant tort, s'il a pitié
Des haus barons qui sont jugié
Par lor meïsme jughement,
Quant il font mal à poure gent.
Ha 1 signor, car vous repentes !
Félon baron, car esgardés . '
De vos ancestres qui mort sont !
Car l'escripture nous despont,
Ki chi ne fait que faire doit
En ceste vie mort rechoit. ■?
On dit Herodes et Noirons
Et Pylates et Lucions
Estoient mort, mais c'est mençoigne,
Que je vous di bien sans alonge
Ke cent Herodes trouveroie ,
Par le païs, se jes queroie.
Pylates et Herodes vit,
Car souvent sont à grant délit
Et en Franche et en Lombardie.
Car Herodes pas ne mendie
Tantcom li rois est à Paris;
Et Pylates, che m'est avis,
Est molt sires de Vermendois.
Hui cest jor n'est quens ne rois
Ne soit Herodes en justiche
U Pylates, par tel devise
Que li baron qui hui cest jor
Sont del malvais siècle signor,
Se délitent en félonie,
Tel pooir ont et tel baillie (p. 131)»,
(Ils se fient trop en leur puissance; mais mauvaise est leur seigneurie... et Dieu, qui souffrit passion, aura grand tort s'il a pitié des hauts barons, qui sont jugés par leur propre jugement, quand ils font mal à pauvre gent. Ha! seigneurs, répentez-vous ; félons barons, considérez vos ancêtres qui sont morts. L'Écriture nous assure que qui ne fait ce qu'il doit faire en cette vie, reçoit la mort. On dit qu'Hérode, Néron, Pilate et Lucion sont morts ; mais c'est mensonge, car je vous dis bien sans beaucoup de paroles, que je trouverais cent Hérodes parle pays, si je les cherchais. Pilate et Hérodes vivent ; car souvent ils sont en grandes délices et en France et en Lombardie ; certes Hérode ne mendie pas, tant que le rois est à Paris ; et Pilate, à ce qu'il me semble, est grand sire en Vermandois. Aujourd'hui il n'est comte ni roi qui ne soit Hérode ou Pilate en justice; de telle sorte que présentement les barons sont les seigneurs du mauvais siècle , ils se réjouissent en félonie , tel est leur pouvoir, telle est leur seigneurie.)
Il n'épargne pas plus les gens d'Église qu'il n'a fait les barons.
Li siècles est trop deputaire
Et mal querans à grant desroi.
Li uns ne porte à l'autre foi.
Fois, Dex ! c'est voirs, el est perie ;
Car trahisons et félonie
L'ont fors du siècle piecha mise;
Et li prelas de sainte église
Sont hui cest jor prelas de mal;
Devenu sont symonial ;
Chascuns qui a riens en baillie
Est mais Symons et symonie. ..
Li apostoiles, li légat,
Li archevesque, li prélat
Ont si droiture mise ariere
Ke fois, ki piecha gist en bière,
Ne lor ose riens contredire ;
Tout li roiaume sont en pire. . .
Par les clers est venus li maus;
Nés en l'ordre de Clerevaus
Ne troveroit on mais un homme,
Ki voir disans fust sans mençoigne*
Hé! clergie, com tu ies basse !
De mal faire n'es tu pas lasse^
Mais de bien faire es tu lassée,
C'on n'en i puet trouver denrée.
Romme, com tu ies poi cremue!
Ta grans vertus qu'est devenue,
Com par le mont redoutoit tant?
Molt pues avoir le cuer dolant,
Que deniers onques tevainki,
Ne de droiture te parti ;
Or ies tu femme de bordel,
Ki por chainlure u por aniel
Fait à l'omme tout son plaisir. . .
Tu commenchas le sacrement
Et le cors Diu premiers à vendre.
A toi doit on bien garde prendre,
Ki les Judas nous fais eslire.
De cbou se plaint Dex noslre sire,
K'il est adiès par toi vendus
Et en la crois mil fois pendus (p. 289 et 290).
(Le siècle est trop corrompu et chercbant le mal avec grand désordre. L'un ne porte pas foi à l'autre. Foi, Dieu, c'est vrai, elle a péri; car trahison et félonie l'ont depuis longtemps ôtée du siècle. Les prélats de sainte Église sont aujourd'hui prélats de mal; ils sont devenus simoniaques; quiconque a quelque chose en son pouvoir est désormais simon et simonie... Le pape, les légats, les archevêques, les prélats ont tellement mis droiture en arrière que la foi, qui depuis longtemps gît en la bierre, ne leur ose rien disputer; tous les royaumes empirent... Par les clercs est venu le mal. Même dans l'ordre de Clairvaux on ne trouverait pas un homme qui parlât vrai sans mensonge. Hé I clergie, combien lu es basse! Tu n'es pas lassée de mal faire, mais tu l'es de bien faire, dont on ne peut trouver en toi parcelle. Rome, que tu es peu crainte! Qu'est devenue ta grande vertu, qu'on redoutait tant par le monde? Tu peux avoir le cœur bien dolent, de ce que l'argent t'a vaincue et t'a séparée de droiture. Maintenant tu es femme de bordel, qui pour ceinture ou pour anneau fait à l'homme tout son plaisir... Tu commenças d'abord à vendre le sacrement et le corps de Dieu; il faut se bien gar-
der de toi qui nous fais élire des Judas. Dieu notre Seigneur se plaint qu'il est sans cesse par toi vendu et en la croix mille fois pendu.)
Ces déclamations contre le siècle et contre l'Église ne manquent pas de verve. Rome femme de bordel fait penser à Dante appelant l'Italie :
Non donna di provincie, ma bordello (Purg., VI, 78);
et, quand, dans une parabole où l'enfer est comparé à une île, Gui de Cambrai parle des perdus qui y sont mis (p. 82), on pense encore à la perdata g ente du poëte florentin. Ces similitudes, sans être aucunement des imitations, ne sont pourtant pas absolument fortuites entre des temps et des pays si voisins.
En effet, Gui de Cambrai n'est guère antérieur à Dante que d'une soixantaine d'années. L'érudition suit, comme le chasseur, une piste. Quelques noms consignés par Gui de Cambrai à côté du sien dans son poëme, ont permis aux savants éditeurs de circonscrire sa date en d'étroites limites. Il nous apprend que le texte latin de Barlaam et Josaphat lui fut prêté par un Jean, doyen d'Arras, qui aimait cette histoire, qui l'apporta en Arrouaise et qui était un homme de grande noblesse. On trouve, en effet, dans les documents, un Jean qui fut doyen d'Arras de 1200 à 1214, qui fut à la tête de l'abbaye d' Arrouaise en 1194, et qui était de l'ancienne maison de Beaumez, illustre par ses richesses et par l'éclat de ses alliances. C'est ce Jean qui remit le livre à Gui de Cambrai.
Suivant un usage dont on voit beaucoup d'exemples au moyen âge, Gui de Cambrai avait composé
son Barlaam et Josaphat pour complaire à un vavasseur nommé Markais et à sa femme Marie. Or on trouve en 1228 un Guillaume, sire de Markais, chevalier, qui donna à l'abbaye de Saint-Laurent dix mencaudées de terre situées à Tilloy-lez-Cambrai, du consentement de son épouse Marie de Haplaincourt. Les noms et les qualités concordent.
Ainsi le poëme de Gui de Cambrai appartient à la première moitié du treizième siècle. Les éditeurs ont satisfait à tout ce que le lecteur peut exiger d'eux : bon texte, notes substantielles, éclaircissements sûrs. Nos bibliothèques leur devront un texte inédit du moyen âge, une de ces compositions que, pour ma part, je ne lis jamais sans intérêt; tant elles tranchent par l'ordre des sentiments sur celles de l'antiquité, tant elles font vivre avec l'époque qui les a enfantées, et tant elles annoncent, tout humbles qu'elles sont souvent, une nouvelle ère d'art et de beauté.
MÏSTÈRES
Sommaire1. — Il importe peu que ces mystères soient celtiques et des imitations; il importe seulement que ce soient des mystères, production qui fut propre au moyen âge et qui charma les peuples catholiques. Les nations romanes, importées par l'invasion des barbares à une seconde enfance , recommencèrent l'ancien cycle poétique, et eurent leur développement épique d'abord, puis leur développement lyrique et dramatique. Pour que la scène passât du mystère au drame et devînt à la fois œuvre originale et œuvre de grand art, il fallait que l'esprit du moyen âge, continuant de puiser à ses sources naturelles, c'est-à-dire à son propre milieu, trouvât finalement les procédés scéniques qui convenaient à de si nouveaux sujets. Cela ne fut point donné à la France saisie, dans le quatorzième siècle et dans le quinzième, d'une décadence, d'une transformation, d'une transition qui lui ô-ta toute initiative, elle qui l'avait eue si grandement au début du moyen âge, ouvrant à tous l'ère épique de l'imagination. Deux nations, l'Espagne et l'Angleterre, retardées l'une par le travail de la contre-conquête sur les Arabes, l'autre par la nécessité de faire sa langue (l'anglais ne commence qu'au quatorzième siècle), s'éprenant du goût du théâtre à un moment où l'invasion de l'antique n'avait encore rien refoulé ni étouffé, puisèrent aux légendes gracieuses ou sombres de l'ère catholico -féodale et se firent une poétique appropriée à ces légendes. Nous avons chez nous deux pièces de ce genre, toutes deux provenant du théâtre espagnol; c'est le Cid de Corneille et le Don Juan de Molière. Il suffit de les rappeler à la mémoire pour montrer quel caractère aussi original que grand y est marqué , et combien elles tranchent pour le fond, pour la forme, pour la couleur avec tout le reste du même temps. Le Cid fut très-accueilli ; et, si Corneille, au lieu de rece-
1. Le grand Mystère de Jésus, passion et résurrection, drame breton du moyen âge, avec une étude sur le théâtre chez les nations celtiques, par le vicomte Hersart de la Villemarqué. 1 vol. Paris, Didier. — The ancient cornish drama , edited and translated by Mr. Edwin Norris. 2 vol. Oxford. — Journal des Savants , décembre
voir cette inspiration de seconde main, eût eu le goût des vieilles iégendes est le sentiment de leur incompatibilité avec les formes du théâtre grec, la tragédie qui le mit en si haut renom eût pu avoir des sœurs, non moins dignei de mémoire. Mais l'antiquité, telle qu'on la comprenait, prévalut; et ains se forma l'art théâtral de la France au siècle de Louis XIV, art qui régna en maître pendant plus de deux siècles. Au dix-huilième siècle on traitait chez nous de barbares, Shakspeare et les vigoureuses productions du génie moderne, à l'issue du moyen âge; aujourd'hui l'on Iraiterait de barbare celui qui ne leur accorderait pas d'admiration; tant le goût, en s'étendant, s'est éclairé et perfectionné !
Toutes les nations chrétiennes, dans le moyen âge, ont eu des mystères. Sans doute le souvenir des jeux scéniques de Rome s'était conservé, du moins parmi les lettrés. Pourtant, lorsque le goût des représentations théâtrales se réveilla, ce ne fut ni réminiscence, ni imitation ; tout naquit spontanément d'une source propre. Quand il n'y aurait eu, dans les siècles passés, en Grèce et en Italie, aucun théâtre, le théâtre chrétien du moyen âge n'en aurait pas moins apparu à son heure. Et à son heure, il pouvait s'ouvrir soit aux choses divines, soit aux choses humaines; assez d'homérides, sans un Homère il est vrai, avaient retracé les épiques aventures de Charlemagne et de ses preux; il n'y avait qu'à puiser à pleines mains dans ce trésor les grandes aventures et les hauts personnages ; mais, de ce côté, tout resta muet. Ce furent les choses divines qui, seules, eurent le privilège de trouver des auteurs, des acteurs, des théâtres. La foule, la vraie foule, accourut à ces spectacles, et elle goûta une profonde et sincère émotion à voir, en simplicité, Adam, le paradis et la chute, la passion avec ses poignantes douleurs, la résurrection avec son triomphe sur l'enfer et sur la mort. Ainsi au
moyen âge, comme en Grèce jadis, la religion donna la première impulsion au théâtre ; ceci est à noter, mais le parallèle ne peut aller plus loin.
Les nations celtiques ont eu aussi le goût des mystères. On donne le nom de celtiques à quatre groupes séparés les uns des autres, les Irlandais, les Ecossais des hautes terres, les gens du pays de Galles et les Bas- Bretons. L'érudition a montré que leurs langues, voisines entre elles, méritaient vraiment le nom de celtiques, étant des échantillons modernes du parler qui régnait dans les Gaules, dans la Grande-Bretagne et dans l'Hibernie, avant que les invasions les eussent transformées. Partout ailleurs les Celtes ont disparu de la scène du monde; et de cette race jadis si répandue et si puissante, puisqu'elle occupait la Gaule, la Grande-Bretagne et l'Irlande, et quelques parties de l'Italie et de l'Espagne, il ne resterait que des débris si la France, sous un autre nom il est vrai, et avec une autre langue, n'en représentait effectivement le rameau gaulois. L'invasion romaine laissa les Gaulois à leur place, et l'invasion germanique, différente en cela de ce qu'elle fut en Angleterre, ne chassa devant elle ni ne rélégua les gens du pays ; elle ne fit que se superposer, de sorte que, sauf sans doute des points isolés, la loi d'hérédité fondit, de générations en générations, le plus petit nombre qui étaient les étrangers, dans le plus grand qui étaient les indigènes. Hors de là, et encore là avec ce notable sacrifice de la langue, les populations celtiques n'ont pu conserver une existence politique : elles sont unies à de grands corps qui les entraînent dans leur orbite. Au début du moyen âge,
3o2 MYSTÈRES.
elles jetèrent beaucoup d'éclat : l'Irlande eut des saints qui vinrent éclairer la Gaule mérovingienne ; il partit des côtes britanniques de pieux missionnaires dont les noms sont inscrits dans les annales et dans la géographie de l'Armorique ; mais les conjonctures devinrent défavorables, et de siècle en siècle leur rôle s'est rétréci.
Les quatre langues celtiques se classent deux à deux : celles de l'Irlande et des Highlands, celles du pays de Galles et de l'Armorique. Le premier groupe diffère du second à peu près comme le grec diffère du latin. Dans chaque groupe, les ressemblances sont beaucoup plus considérables. M. Noms dit que l'irlandais et le highlandais ne diffèrent guère plus l'un de l'autre que l'anglais ne diffère de l'écossais des basses terres, et qu'un étudiant qui lit l'un trouvera peu de difficulté dans l'autre. Il en est de même entre le gallois et le bas-breton ; sans être aussi voisins que le sont l'irlandais et le highlandais, ils le sont peutêtre autant que l'espagnol et le portugais. Le cornique, c'est-à-dire le parler du pays de Gornouailles , en Angleterre, dans lequel sont écrits les mystères publiés par M. Norris, était encore plus près du basbreton que le gallois ; je dis était, car il y a maintenant près de deux cents ans que ce dialecte est complètement éteint : personne ne parle plus celtique en Cornouailles. C'est ainsi que dans l'Armorique on peut noter de grands espaces que le breton a abandonnés. Il est toute une partie de la Bretagne, Rennes, Saint-Brieuc , où l'on ne parle et ne comprend que le français ; et pourtant, si 1 on examine la géogra-
phie, on voit que la plupart des noms de lieux y sont bretons.
L'érudition, en montrant que les langues néo-celtiques appartiennent à l'ancien celtique, a, du même coup, résolu une importante question d'ethnographie, et permis aussitôt de classer les Celtes parmi les populations qu'on est convenu d'appeler aryennes. En effet, ces langues portent des traces nombreuses et évidentes d'aryanisme. Ainsi en comique abrans, en bas-breton abrant, en gaélique abra, sourcil, représentent le grec ôçpbç, qui, avec l'épenthèse d'un o bref, correspond au sanscrit bhrû, sourcil, et à l'anglais broiv, front; rapprochements qui montrent aussi que le latin frons est de même origine. Le verbe substantif a, dans le celtique, cette particularité qui existe en sanscrit, en latin, en allemand et partiellement en grec, de prendre pour certains temps un thème qui a une s, et pour d'autres, un thème qui a b ou / : en comique os, tu es, et buf, j'étais ; en latin es et fui; en anglais is et to be; en sanscrit asti et bhû, être ; en grec èori et cpuo), lequel <puw est le même que les formes en b ou en f ci-dessus notées, mais n'appartient pas, en grec, à la conjugaison du verbe substantif. Ces langues constituent donc un débris très-précieux de l'antique idiome parent des origines du grec, du latin, du germain, du sanscrit. Malheureusement, à part un très-petit nombre de courtes inscriptions gauloises, nous ne possédons aucun texte vraiment ancien ; les plus vieux ne dépassent pas le huitième siècle de notre ère. Dans leur état actuel, une circonstance gên@ l'usage qu'on en peut faire pour l'étymologie ; les,
langues néo-celtiques sont infestées de mots latins et, sur le continent, de mots français, si bien que souvent, en y trouvant un mot qui est dans les langues romanes, on ne sait si elles ont prêté ou emprunté.
Le Grand mystère de Jésus, mis au jour par M. de La Yilîemarqué, contient deux parties, la passion etla résurrection. En Î530, un libraire breton, du nom de Quillévéré, en publia une édition à Paris, rue de la Bucherie, mais avec des lacunes. Une autre édition, à peu près complète, en fut donnée en 1622. C'est à l'aide de ces deux textes que M. de La Yilîemarqué a constitué le sien. Des observations comparatives avec différents textes bretons dont la composition est datée, le portent à croire que le Grand mystère appartient au quatorzième siècle ; mais un critique, M. P. Meyer, comparant soigneusement le mystère breton à un mystère français analogue du quinzième siècle, a fait voir que le mystère breton était une imitation du mystère français. Jusqu'à présent donc on ne peut accorder, en ce genre, aux populations bretonnes, que d'avoir arrangé à leur usage les compositions de leurs voisins les Français.
Sur les drames comiques, M. Norris s'exprime à peu près de même. « La date de leur composition « n'est marquée nulle part, dit-il ; mais, par la condicc tion du langage, parla forme des mots anglais qui « y figurent et par la comparaison avec un ancien «vocabulaire comique du Bristish Muséum, on peut « inférer qu'ils ne dépassent pas beaucoup l'âge des « manuscrits qui les contiennent (le quinzième siè-
« de); certainement ils ne doivent pas être assignés à « une période plus ancienne que le quatorzième. » Quant au sujet, il ajoute qu'il n'y a rien en ces drames qui ne se trouve dans ceux qui ont été imprimés en anglais, en français et en latin. L'ouvrage publié par M. Noms contient trois drames, chacun affecté du nom liturgique d'ordinaire (ordinale). Ils forment une trilogie, et, à la fin delà première et de la seconde pièce de la trilogie, le principal personnage qui se trouve en ce moment sur la scène, invite l'assistance à revenir le lendemain matin de bonne heure pour entendre la pièce suivante. Le premier ordinaire commence avec la création et se continue par la tentation et la chute, la mort d'Abel, la naissance de Seth, la construction de l'arche, le déluge et la tentation d'Abraham, c'est le premier acte; le second acte embrasse l'histoire de Moïse et l'exode ; le troisième, le règne de David et l'accession de Salomon, qui bâtit le temple. Le second ordinaire représente l'histoire du Christ depuis la tentation jusqu'à la crucifixion. Le sujet du troisième ordinaire est la résurrection et l'ascension. Mû par le désir de conserver ce presque unique monument de la langue cornique, M. Noms a donné de grands soins à son travail et fait preuve partout d'une érudition très-sobre, mais très-sûre. Il a publié, à la suite des mystères, un ancien vocabulaire comique qui ne peut être plus récent que le treizième siècle, et l'a éclairci en rapprochant de chaque article les formes galloises et armoricaines qui s'y rapportent. Enfin les remarques grammaticales qu'il a extraites de ses mystères sont
substantielles et utiles à ceux qui s'occupent des langues celtiques.
Si nos mystères celtiques ne sont pas originaux, du moins ils ont le mérite d'être épurés. Tandis que les mystères français et anglais du quinzième siècle abondent en grossièretés et en indécentes bouffonneries mises dans la bouche des personnages inférieurs, nos drames, tant bretons que comiques, sont à peu près purs de ce déplaisant mélange. « Le réalisme re- « poussant, le langage ordurier, les plaisanteries « ignobles des bourreaux de Jésus ou de leurs dignes « compères les démons, dit M. de La Yillemarqué, « si fort du goût des sujets de Louis XI ou de Gilles « de Retz, n'auraient pas été supportés sur l'ancien « théâtre français. On n'en voit pas non plus de « traces sur l'ancien théâtre breton... Les maîtres ce de la scène bretonne auraient cru manquer de « respect au divin sujet de leur inspiration drama- « tique en souillant l'oreille de leurs auditeurs par « des expressions dont le parfait naturel ne rachetait « nullement l'indécence. La piété, jointe à une cer- « taine délicatesse de cœur, dirigeait leur goût et « l'empêchait de s'égarer. » De son côté, pour les mystères comiques, M. Norris note qu'ils n'ont pas, autant que les mystères anglais, de ce grossier comique que les assistances du quinzième siècle aimaient tant.
Dans ces drames celtiques , c'est la piété et l'édification qui donnent le ton. Lazare, le ressuscité de l'Évangile , est triste , et sa sœur Marthe voudrait le voir se réjouir. « Marthe , ma douce et aimable
« sœur, cela n'est pas possible, répond-il. Pource rais-je convenablement prendre un air gai dans « la disposition d'esprit où je suis, depuis la trisce tesse et la misère, depuis les tourments et les ce peines que j'ai vus? En vérité, personne ne le ce croirait. » Il a vu les sept supplices pour les sept péchés capitaux : une rivière glacée, fade et dégoûtante, où, saus miséricorde et sans pitié, on jette les coupables; un gouffre bruyant, toujours sombre, creusé par le Malheur, où les pécheurs sont mis en pièces; une salle où l'on pousse mille cris, noire, dure , peuplée de serpents ; des milliers de chaudières pleines de plomb bouillant; une eau rapide, noire et fétide, qui gâte tout, et où arrivent les gourmands pour y être repus de crapauds, de salamandres et de hideux reptiles; enfin, pour les impudiques, une montagne élevée, exécrable, creusée de puits profonds, où sont des chiens, des dragons, des horreurs de tout genre, et d'où s'élancent des flammes cruelles. Telles sont les idées qu'on se faisait de l'enfer au moyen âge et qui provenaient du tartare des païens. Celles de Dante y étaient très-semblables. Dans ces lieux maudits, le poëte florentin n'avait cheminé qu'en pensée ; mais, sur le théâtre breton, Lazare parlait de ce qu'il venait de voir, et l'autorité de l'Évangile s'étendait à ces descriptions redoutables. Judas trahit Jésus ; puis , forcené plus que repentant, il va se pendre; mais, dans le drame breton, avant de s'arracher la vie, il intente une accusation contre la Providence : ce Pourquoi Dieu m'a-t-il créé ce pour être damné à cause de lui? Mal et bien, c'est
« la loi commune, entraînent, selon leur principe et « leur essence, chacune des choses créées ; ainsi, je (( ne puis être constamment honnête, en quelque état « que ce soit, si je suis fait de matière mauvaise. ce Dieu n'est donc pas juste; il n'est ni équitable, ni « vrai justicier envers tous; loin de là, il est déloyal ce et dur de m'avoir fait d'une matière qui doit cau- « ser ma perte, en m'empêchant de me réconcilier « avec lui. » Un être surnaturel, qui surveille ses derniers moments, lui répond que Dieu a donné la raison et le libre arbitre, et écarte la responsabilité de la Providence. Le poëte breton ne va pas plus loin sur cette question, tant agitée parmi les théologiens, du règlement de limites,entre la volonté humaine et une Providence supposée toute-puissante.
Les faiseurs de mystères puisaient beaucoup dans l'Évangile apocryphe de Nicodème; cela se voit surtout dans le drame comique ; c'est là que ce drame a pris l'huile de miséricorde promise à Adam. Chassé du paradis, le premier homme veut bêcher, mais la terre crie : « C'est chose merveilleuse , la terre ne « veut pas permettre que je la brise pour y faire pro- « duire du grain. » Il demande à Dieu d'intervenir si Dieu veut qu'il vive, et Dieu commande à la terre de s'ouvrir sous le bras d'Adam. A la fin de ses jours, Adam, lassé de lutter depuis tant de siècles contre la terre, s'arrête, et, s'appuyant sur son instrument de travail et de pénitence : « Bon Dieu, que je suis face tigué! Que je verrais arriver avec bonheur Fince stant du départ! Que ces ronces ont de dures race cines! Mes deux bras se brisent à les arracher. »
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Et il envoie son fils Seth à la porte du paradis, pour demander s'il ne finira point par obtenir un peu d'huile de miséricorde du Dieu bon qui l'a créé. Seth, arrivé à la porte du paradis, reçoit du chérubin qui le garde la permission de jeter, à travers la porte, un coup d'œil dans ce lieu de délices. L'ange lui demande ce qu'il voit, et, à chaque interrogation, Seth répond en décrivant une merveille ; enfin , il dit : « Je vois une fontaine brillante comme de l'argent « d'où coulent quatre grandes rivières et où l'on vou- « drait se mirer. Au-dessus, s'élève le grand arbre « aux rameaux sans feuilles; son tronc, du haut en « bas, comme ses branches, n'a plus d'écor.ce, et, « quand je regarde à ses pieds, je vois que ses race cines descendent jusqu'aux enfers, au milieu d'é- « paisses ténèbres, tandis que son front se perd au « milieu du ciel dans une lumière éclatante. — Le « chérubin : Regarde tant que tu pourras avant de « quitter ce lieu. — Seth : 0 chérubin, ange du Dieu « de grâce, je vois tout au haut de l'arbre, parmi les « rameaux, un petit enfant nouveau-né, enveloppé « de langes et serré dans des bandelettes. — Le ché- « rubin : Cet enfant que tu vois est le Fils de Dieu. « Quand les temps seront accomplis, il rachètera « avec sa chair et son sang Ion père Adam et ta mère ce et tous les hommes de Dieu. C'est lui qui est l'huile « de miséricorde promise à ton père; c'est lui qui, « par sa mort, sauvera l'univers entier. »
La chrétienté du moyen âge donnait aux musulmans le nom haineux de païens malgré leur sévère monothéisme; et, transformé en Mahom, Mahomet
était devenu une espèce de dieu protecteur des infidèles. Dans le drame comique, ce Mahom s'est changé en saint Mahom; et, ce qui ajoute à toutes ces méprises, Caïphe y jure, malgré l'anachronisme, par ce saint de singulière fabrique.
Jésus est devant Ponce-Pilate. Deux docteurs juifs sont à côté du magistrat, qui leur demande ce que, par la loi, il faut faire à l'accusé. L'un est contré Jésus, l'autre est pour. L'un : « Il s'est fait, sans « aucun doute , dieu et homme par des récits men- « songers ; à lui est due , par ma foi , malgré ses c< dénégations, la peine de mort.» — L'autre : «Doc- ,« teur, en aucun cas, il n'est légitime qu'un homme c< soit mis à mort parce qu'il prononce de bonnes « paroles. Regarde la sirène, moitié poisson, moitié « femme; être Dieu et homme, c'est une chose àla- « quelle nous donnons foi. » — L'autre : « Sire docte teur, je te dis qu'il mérite la mort. Le marché était « commencé par de bonnes gens dans le temple; « tout y était en ordre, on y voyait bien du monde, « et voilà qu'il vient tout chasser, tout détruire. » — L'autre : « Je m'étonne de t'entendre ainsi parler. Tu « connais l'Ecriture , tu sais qu'il faut souhaiter Satan « hors de toutes les voies. A aucun titre, un marché ;« n'est convenable dans la maison de Dieu ; il n'y « convient qu'adorations et mercis à celui qui est « Seigneur de la terre et de la mer. » — L'autre : « Très-certainement, cet homme en a égaré beau- « coup; toujours il s'oppose à notre loi; aussi doit-il « être mis à mort sans retard. Tous les docteurs du « monde ne peuvent le sauver. » — L'autre : « Tu
« n'es pas son ami, à ce qu'il me semble. Ce n'est « pas bonne conscience, en vérité, dé tuer un homme « qui n'est pas jugé. Personne n'a entendu parler « d'aucun mal qu'il ait fait dans le monde. Ce serait « pitié qu'un homme si pur pérît victime d'une fausse « accusation. »
Dans le drame comique de l'origine du monde, après que Yévêque a consacré le temple construit par Salomon, se place un épisode dont une Maximilla, d'ailleurs inconnue, est l'héroïne : c'est une femme malade qui vient dans le temple demander guérison. Elle s'assied sur un bois qui est là, et soudain ses vêtements prennent feu. Il faut savoir que, dans la construction, les charpentiers avaient rencontré une pièce de bois qui n'avait voulu jamais être de mesure, se trouvant tantôt trop courte, tantôt trop longue, et que le roi Salomon, informé du miracle, avait commandé de laisser ce bois, avec grand honneur, dans le temple; ajoutons que ce bois, suivant la légende du moyen âge, provenait de l'arbre paradisiaque du bien et du mal. Par une inspiration dont l'auteur n'explique pas la source, Maximilla s'écrie : «C'est le « bois du Christ qui met mes vêtements en feu. Mon « cher Seigneur Jésus-Christ, Dieu du ciel, par ta « vertu arrête le pouvoir de la flamme et du feu, « comme par ton corps furent rachetés Adam et Eve « et placés dans le ciel ! » Vévêque entend ces paroles, et, s'indignant, lui demande où elle a appris à nommer Christ le Dieu du ciel, ajoutant que ce nom ne se trouve nulle part dans la loi de Moïse. Il exige de la coupable une rétractation, qui est refusée, et
Maximilla, s'exaltant, fait une confession pleinement chrétienne où elle invoque la Trinité. Alors Yévêque, montant sur son tribunal, la condamne à être lapidée. Les exécuteurs accourent, Maximilla subit son sort; et eux reçoivent de Yévêque, pour récompense, des donations en terres.
« Quelle est, demande M. de la Yillemarqué, cette « Maximilla victime de son culte pour la croix, con- « damnée comme sorcière, idolâtre, hérétique, fille « du diable ; comme s'étant arrogé le droit de ré- « genter les évêques ni plus ni moins qu'un homme; « comme obstinée , endurcie , incorrigible ; qui a « pour juge un prélat qu'on dit juif, mais qui est « évidemment franco-anglais , ce que prouve son « jargon barbare? Aucun martyrologe ne fait mencc tion d'elle ; son nom même ne se trouve nulle part « dans le catalogue des saints. C'est donc un nom te imaginaire; mais il déguise à peine une réalité « vivante, et, sous le masque transparent, tout le « monde reconnaît Jeanne d'Arc. » 11 est bien vrai que l'évêque, qui, d'ailleurs, parle en très-bon cornique, adresse à son conseiller deux lignes, l'une en mauvais anglais, l'autre en mauvais français :
By godys fast wel y seidj Vos eet bon se dev m'aeyd.
Mais, quelque singulier que soit ce mélange, j'avoue que je ne vois dans Maximilla aucun trait de Jeanne d'Arc et que je ne puis me ranger à l'avis de mon savant confrère. Jeanne d'Arc n'est pas seulement une chrétienne qui confesse Jésus-Christ, c'est
une paysanne et une vierge qui arrache la France des mains des Anglais. Pour guider l'allusion, il fallait montrer, par quelque coin, la pureté, la paysannerie, l'ennemi, les armes, le bûcher. Rien de tout cela n'est dans Maximilla, lapidée à la mode juive pour acte de christianisme au début du christianisme.
Toutes les sociétés politiques ont, dans leur histoire, des forfaits détestables qu'il ne faut pas moins flétrir que les forfaits individuels. Parmi ceux qui sont reprochables à la nation anglaise, il n'en est guère de plus odieux que la mort de Jeanne d'Arc par le feu. Une prisonnière de guerre! une femme! Venger les défaites par un procès honteux et un supplice atroce ! Il eût appartenu au poëte dramatique dont s'enorgueillit l'Angleterre de réparer, par l'idéal dont il était si grand maître , le méfait réel et historique ; loin de là, il l'aggrava en le continuant. Shakspeare souilla sa plume des mille calomnies de ses compatriotes, et c'est chez lui que Voltaire a pris le germe de sa mauvaise action. Schiller, attiré par cette auréole de gloire et de douleur, tenta la dangereuse entreprise de donner la forme dramatique aux rapides moments d'une vie de jeune fille sans exemple dans les annales humaines ; le succès ne répondit pas complètement à ses efforts. Mais quelle poésie peut s'égaler à cette histoire? Le pur, le grand, le tragique, l'étrange, tout y est.
La justice rétributive des légendes et des mystères ne pouvait laisser Ponce Pilate jouir en paix de la condamnation qu'il avait prononcée et de la facilité
avec laquelle il s'était lavé les mains de la mort de l'homme-Dieu. Le drame comique le retrouve et le reprend. L'empereur Tibère est malade, et l'art des médecins est impuissant. On lui apprend qu'en Judée un homme guérit miraculeusement toutes les maladies. Un messager y est envoyé en grande hâte; mais Jésus avait déjà péri sur la croix. Désappointé, l'empereur se courrouce contre Pilate, et il ordonne qu'on le mette à mort. Mais le rusé gouverneur avait pris la robe de Jésus et la portait constamment; robe merveilleuse qui avait la vertu d'apaiser la colère du prince quand le prince le voyait et lui parlait, et de rendre impuissantes es mains des bourreaux. Ainsi protégé à l'insu de tuât le monde, il aurait réussi à échapper si Véronique n'avait informé l'empereur de ce qui faisait la sûreté du juge de Jésus. On le dépouille, on le jette en prison, il s'y tue, et son corps et son âme deviennent le jouet des démons. Que le drame cornique ait puni Pilate, je le conçois au point de vue du moyen âge ; mais, ce que j'y aime moins, c'est qu'il ait mis dans la bouche de Tibère une profession de foi chrétienne : le sombre maître de Séjan ne méritait pas une pareille réhabilitation.
Dans le drame comique, la scène. de la mort de Judas a moins de caractère que dans le drame breton. Le drame comique se contente du fait tout simple : « Oui, y dit Judas, j'ai grandement péché en vendant « aux Juifs, pour être mis à mort, le Christ plein de « grâce. Mon péché est plus grand que la merci du « Père, et il n'y a point de moyen de salut pour moi, «. en vérité. Je vais mettre autour de mon cou un
« nœud coulant qui m'étrangle aussitôt. Malheur à « moi, que ma fin doive être si cruelle ! » Le drame breton monte à un ton plus haut. Judas vient d'exprimer sa crainte de ne pouvoir être pardonné ; une Furie (cette. Furie est nommée par le mystère français désespérance, et dans le breton disesperance, ce qui montre, comme le dit M. P. Meyer, de quel côté est l'original), une Furie, dépêchée de l'enfer pour empêcher un repentir qui le réconcilie, a entendu ces paroles et reprend : «Tu as dit vrai; jamais, en aucune façon, tu « ne pourras être pardonné. — Judas. Qui es-tu, toi « que je n'ai pas appelée, pour venir me dire dans ma « douleur que, j'aurai beau faire, je ne pourrai jacc mais être* pardonné? — La Furie. Chacun me « nomme une Furie. — Judas. Réponds-moi donc, « ô Furie, d'où viens-tu? Quelle est ta croyance? Ton « air n'est pas de bon augure. — La Furie. Je sors « du puits de l'enfer de glace, où tu seras plongé « pour l'éternité dans cent mille tourments et maux. « — Judas. Mon crime serait-il si grand que je ne « puisse l'expier et être ici-bas pardonné? — La Fu- « rie. Oui! Ni dans ce monde, ni dans l'autre ! Un « poids énorme pèse sur toi ; demander grâce maince tenant, c'est peine perdue. — Judas. Jésus connaît « ma faiblesse ; penses-tu donc que lui, qui est le « Fils du Dieu vivant, pourrait ne pas m'écouter ? — « La Furie. Il te hait tant qu'il ne saurait te voir. — « Judas. Cependant il nous a dit de tout pardonner à « quiconque serait contrit. — La Furie. Oui, contrit « du fond du cœur, et prêt à satisfaire à Dieu, et qui « aurait confessé sa faute comme de raison.— Judas .
ce Ma contrition à moi n'est-elle donc pas bonne? Je a me suis confessé, j'ai avoué ma faute et je n'ai rien « caché; j'ai un extrême et continuel regret, et j'ai « fait restitution comme je le devais. — La Furie. « Rien n'est capable d'expier un péché aussi lourd « que le tien. N'a-t-il pas dit en ta présence, bien « qu'il n'eût aucunement envie de te faire de la peine : ce Malheur à l'homme par qui je serai livré ! Dieu ne « saurait te pardonner d'avoir vendu sa chair bénite. « Tout ce que tu fais est en pure perte. » Évidemment, dans l'esprit du poëte breton, il s'est passé un conflit entre la doctrine chrétienne de l'efficacité du repentir, même pour les plus grands crimes, et l'arrêt inflexible qui jette Judas dans la rage, le suicide et l'enfer. Il a évoqué la Furie du désespoir, qui vient sans être appelée, pour que les regrets de Judas et sa restitution des trente deniers ne tournent pas en pénitence. Il a besoin de cette intervention pour ne pas croire qu'un homme qui rend le prix de la trahison et qui en est assez chagrin pour ne plus vouloir vivre, allait peut être obtenir quelque pitié. Mais nulle pitié ne devait tomber sur celui qui avait livré le Fils de Dieu.
M. de la Yillemarqué pense que le Grand Mystère de Jésus fut joué à Saint-Polde Léon, dans la cathédrale, lieu, dit-il, digne du sujet. La cathédrale de Saint-Pol est un beau morceau d'architecture gothique, et c'était en effet dans les églises que se jouaient les anciens mystères. On faisait autrement en Cornouailles : on y voit encore de grands amphithéâtres de pierre qui servaient à ces représentations; un, entre autres, situé, dit
M. Noms, en vue au. cap Cornwall et de la mer transparente qui vient battre le magnifique promontoire, fournissait un grandiose emplacement aux scènes de la chute, de la passion, de la résurrection, et aux foules qui accouraient de toutes parts. De pareils emplacements ne manquaient pas à notre Bretagne. Là, une zone singulièrement tempérée, où le figuier, le camélia et des plantes de serre passent l'hiver en pleine terre sans abri, bien que la vigne y mûrisse mal, est bordée d'une enceinte de roche et de sable où, deux fois par jour, la marée apporte le grand Océan. Tantôt une dentelure de granit qui festonne la côte d'enfoncements et de réduits à parois gigantesques; tantôt des baies gracieusement dessinées que nul pied ne fréquente, et qui pourtant offrent un sable si doux et une mer si belle; tantôt des plaines de sable qui s'étendent à perte de vue; partout des blocs, des écueils, des îlots qui s'avancent loin de la côte et qui, même dans les calmes journées, ne sont jamais sans l'écume et le tumulte de la vague : voilà ce que la vieille terre celtique offrait à choisir pour ses mystères, ce qu'elle choisit quelquefois pour ses pardons. Avec le ciel, la terre et la mer, s'harmonisent les émotions des multitudes rassemblées pour quelque intéressant spectacle ; et c'est toucher doublement aux choses infinies que de prêter l'oreille aux vieilles légendes divines en présence de l'immensité.
Les foules y vont chantant et s'en reviennent en pleurant, disait un proverbe breton en parlant de la représentation des mystères. Aussi M. de la Villemarqué, prenant en main la cause des mystères en
tant qu' œuvre dramatique, est-il en droit d'écrire : k Si le succès justifie tout, comme on le prétend auk jourd'hui, si, seul, il prouve le mérite, même litték raire, les dramaturges de FArmorique en auraient « eu un considérable. On se ferait difficilement une « idée du succès qu'obtinrent leurs mystères, surce tout le mystère de Jésus. La tradition est unanime ce pour l'attester d'un bout à l'autre du pays bretonce nant. Je l'ai constaté en Léon, en Cornouaille, en ce Tréguier, en Yannes, dans toutes les paroisses où ce la coutume des représentations populaires a persisté ce jusqu'à nos jours; partout j'ai entendu parler des ce magnificences du grand mystère, des sanglots qu'il ce faisait pousser, des regrets qu'on éprouve de ne ce plus le voir représenter. »
Que le succès justifie tout, c'est une doctrine que je n'aime pas à reconnaître, ne s'agirait-il de la reconnaître que pou^ les drames bretons, chers à M. de la Yillemarqué. Je suis de ceux qui attachent aux mystères un intérêt plutôt de langue et d'histoire que de drame et de composition. Il est certain qu'ils eurent le mérite d'attirer et d'émouvoir la foule. C'est beaucoup, saus doute; mais cette correspondance entre les moyens et les émotions, toujours digne d'attention, tantôt ne s'élève pas au delà du temps et du lieu, et tantôt, au contraire, renferme des traits d'idéal qui demeurent un charme pour toutes les générations futures. Ceci fit défaut aux mystères. Le succès qu'ils eurent était le succès de la Bible et de l'Évangile d'où ils provenaient. Pour faire naître de la poésie dans la poésie de la Bible et de l'Évangile, il fallait des mains
plus puissantes que celles qui écrivirent ces drames populaires. I/Esther et le Joas de Racine, l'Eve et le Satan de Milton étaient encore sous les ombres d'un lointain avenir.