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Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. S

Et quant à l'escole venoient, Lor tables d'yvoire prenoient.

Adont lor veïssiés escrire Lctres d'amors sans contredire, Et de cans d'oisiaux et de Hors, Lelres de salus et d'amors.

Lor graffes sont d'or et d'argent, Dont il escrisent soutiument.

D'autre cose n'ont il envie; Moult par ont glorieuse vie.

Ens en un an et quinze dis, Furent andoi si bien apris Que bien sorent parler latin, Et bien escrire en parkemin, Et consillier, oiant la gent, En latin, que nus nés entent.

(Et quand ils venaient à l'école , ils prenaient leurs tablette* d'ivoire. Adonc vous les verriez écrire lettres d'amour sans contredit, lettres de chants d'oiseaux et de fleurs, lettres de saints et d'amour. Leurs poinçons sont d'or et d'argent, dont ils se servent adroitement, D'autre chose ils n'ont envie et ils mènent glorieuse vie. En un an et quinze jours ils furent tous deux si bien appris, que bien ils surent parler latin et écrire en parchemin, et converser en présence des gens, sans que personne les comprenne,)

Le roi s'inquiète d'un attachement aussi profond; et, prévoyant que, devenu homme, Flore ne voudra d'autre femme que Blancheileur, il déclare qu'il va faire trancher le chef à la fille de la captive. Mais la reine craint que cette mort ne cause celle de Flore, son fils, et elle conseille au roi de séparer les deux enfants, et d'envoyer le petit prince étudier à Montoire. C'est à propos de ceMontoire qu'un autre trouvère a mis dans la bouche de Flore une chanson pleine de tristesse et de douceur, chanson publiée par M. Paulin Paris à la suite du roman de Berte aux

grands pieds. La reine recommande au roi diverses précautions pour que Flore ne se doute pas de l'intention qu'on a en l'éloignant ;

Car il sont bon devineour Tout cil qui aiment par amour.

(Car ils sont bons devineurs, tous ceux qui aiment par amour. )

Mais la passion de Flore déconcerte tous ces projets ; à Montoire, il n'étudie pas, il ne se distrait pas ;

En non caloir a mis sa vie.

(Il ne se soucie plus de sa vie.)

On craint qu'il ne meure de chagrin, et il faut le faire revenir. Le roi reproche à la reine le peu de succès du moyen qu'elle a suggéré ; pour lui, il en revient à sa première idée :

Faites le moi tosl demander, Jà lui ferai le cief couper.

Quant mes fix morte le gara, En peu de tans l'oubliera.

(Faifes-la moi tôt demander; je lui ferai couper le chef; quand mon fils la saura morte, en peu de temps il l'oubliera. )

La reine intercède de nouveau pour la pauvre Blanchefleur; il est convenu qu'on la vendra à des marchands qui l'emmèneront au loin, et l'on dira à Flore que son amie est morte. Pour donner plus de créance à ce mensonge, le roi et la reine font construire une magnifique tombe à la prétendue défunte. Ce monument, qui était fait par nigrornance, est décrit avec

beaucoup de détail; description que M. Paulin Paris a publiée à part.

Flore revient, et sa première demande est de son amie, de sa drue, suivant l'expression antique. II s'adresse à la chrétienne :

« Dame, fait-il, ù est m'amie? »

Celé respont : « El n'i est mie. »

— « U est? » — « Ne sai. » — « Vous, l'apelés. w

— « Ne sai quel part. » — « Vous me gabés, « Celés le vous? » — « Sire, non al. »

— « Par Diu, fait-il, cou est grant mal! »

(Dame, dit-il, où est mon amie? Elle répond : Elle n'y est pas. — = Où est-elle? ■ — Je ne sais. — Appelez-la. — Je ne sais où l'appeler. — Vous me moquez; la cachez-vous? — Sire, non certes. — Par Dieu, dit-il c'est grand mal.)

Il faut enfin lui dire la funeste nouvelle. Le désespoir du jeune homme est excessif. On le mène visiter le tombeau ; on essaye de le distraire ; on fait venir un enchanteur qui, par son art, produit des spectacles merveilleux et charme tout le monde, excepté Flore, Celui-ci ne songe qu'à mourir; diverses tentatives de suicide portent au comble l'inquiétude de ses parents. A ce point, on se décide à lui avouer la vérité; on lui ouvre le tombeau, et le tombeau se trouve vide. Flore alors n'a plus d'autre idée que de courir àlarecherche de Blanchefleur; du consentement de son père, il s'équipe pour cette entreprise.

A toutes les étapes de ce long voyage, la même aventure se reproduit toujours : l'hôte ou l'hôtesse remarque la profonde tristesse de Flore, et lui apprend que peu de temps auparavant a passé par là une jeune

dame non moins affligée que lui. Cheminant ainsi de renseignements en renseignements, dont l'uniformité ne coûte guère d'efforts d'invention au trouvère, il arrive à Babylone, où Blanchefleur a été vendue au sultan. Ce sultan entretient, dans une tour, sept-vingts pucelles. Au bout de chaque année, il fait trancher la tête à celle qu'il avait prise pour femme, et il en choisit une autre, qui est de même, pour un an, reine couronnée, et qui, le terme fatal venu, est de même sacrifiée.

Voilà Flore dans Babylone, et bien embarrassé de se trouver ainsi sans conseil et sans connaissances dans cette grande ville, dont le trouvère décrit les merveilles. Le doute et l'hésitation qui le tourmentent ne sont pas mal représentés dans un dialogue entre le courage, qui veut le faire retourner sur ses pas, et X amour i qui l'engage à persévérer.

Fait il (le courage) : Tu ne connois la gcnt,

Flores; ton consel ù diras,

Comment oirres, et que quis as?

Se te descuevres, fols seras.

Par aucun l'amiraus l'orroit,

Qui ta folie conistroit.

Se il l'ooit, toi feroit prendre,

Et en après noier u pendre.

Fais que sages : arrière va,

Tes pères feme te donra

Del miex de trestout son barnage,

Pucele de grant parenlage.

Amors respont : J'oi grant folie.

Râler? Et ci lairas t'amie?

Dont ne venis tu por li querre,

Et çà es venus de ta terre ?

Dont ne te membre de l'autrier»

Que del graffe de ton gralïier

Por H ocirre te vousis?

Et or penses de ton païs?

Et se tu sans li i esloies,

Voelles ou non, ça revenroïes.

Porroies tu dont sans li vivre?

Se tel cuides, dont es tu yvre.

ïos Tors del mont ne tos l'avoir

Ne te feroit sans li manoir.

Remain ci : que sages feras.

Fuel estre encor le raveras.

N'est mie legiere à garder

La besle qui se veut embler.

S'ele t'i set, engien querra.

S'ele puet, à toi parlera.

Maint engien a amors trové,

Et avoié maint esgaré.

Li vilains dist que Diex labeure,

Quant il li plaist, en moult peu d'eure.

(Le courage lui dit : Tu ne connais la gent, Flore ; où diras-tu ton projet, ce que tu fais, ce que tu cherches? Si tu te découvres, tu seras fou ; l'émir l'apprendrait par quelqu'un qui connaîtrait la folie ; s'il l'apprenait, il le ferait prendre, et puis après noyer ou pendre. Fais que sage ; retourne en arrière, ion père te donnera une femme du mieux de toute sa baronie, pucelle de grand parentage. Amor, répond : J'entends grand'folie. Retourner? et ici tu laisseras ton amie? N'est-ce donc pas pour la chercher que tu es venu de ta terre? Ne te souvient-il pas de l'autre jour où du poinçon à écrire lu voulus te tuer pour elle ? Et maintenant tu penses à ton pays? Et si tu y étais sans elle, voulant on non voulant, tu reviendrais ici. Pourraistu donc vivre sans elle? Si lu le crois, tu es ivre. Tout l'or du monde et tout l'avoir ne te ferait demeurer sans elle. Reste ici, tu feras que sage. Peut-être encore lu la rauras. N'est pas aisée à garder la bête qui se veut sauver. Si elle te sait ici , elle cherchera engin ; elle te parlera si elle peut. L'amour a trouvé maint engin et mis en bon chemin maint égaré. Le vilain dit que Dieu opère, quand il lui plaît, en bien peu d'instants.)

C'est très-souvent en invoquant le témoignage du

vilain que, dans les romans en vers, un proverbe est amené. Ici encore le vilain a raison : Dieu travaille vite en faveur de Flore. Instruit par son hôte, qui a pris, comme tous les hôtes précédents, intérêt à lui, Flore se met en devoir de pénétrer jusqu'à Blanchefleur. La tour est gardée par un portier vigilant et redoutable, qui a pourtant un faible; c'est le goût des échecs. Flore vient faire semblant de mesurer la tour; le portier sort en courroux, le met à raison, et, satisfait des explications du jeune homme, l'invite à jouer aux échecs. Il perd, mais Flore lui fait cadeau de l'enjeu; cela se renouvelle souvent, et finalement Flore l'accable tellement de présents que le portier, ébloui, s'agenouille, devant, lui et se déclare son homme. A peine a-t-il prononcé le serment, que Flore le requiert de l'introduire dans la tour. Malgré le péril, le portier, lié par sa promesse, fait passer le jeune homme dans un grand panier de fleurs.

Le panier, au lieu d'arriver à l'adresse de Blanchefleur, arrive à celle de Gloris, jeune pucelle du nombre des sept-vingts enfermées dans la tour; mais Gloris, d'abord épouvantée, ne tarde pas à comprendre de quoi il s'agit, et voilà les deux amants réunis. Leur joie est inexprimable, et telle que, malgré toutes les précautions de la sage Gloris, ils sont bientôt surpris par le Soudan. Une mort immédiate va être leur châtiment. Mais le prince de Babylone se ravise; il veut savoir qui est Flore, comment il est entré dans la tour, et il le fait comparaître devant ses barons. Ce délai sauve les jeunes gens. Il y a entre eux assaut de dévouement; un anneau magique, remis à Flore par sa

mère, est jeté par l'un et par l'autre, attendu que cet anneau n'en peut sauver qu'un, et que ni Flore ne veut vivre si Blanchefleur périt, ni Blanchefleur si Flore est tué. Ce combat émeut les barons du Soudan ; ils intercèdent; un sage évoque (nous n'en sommes pas moins en terre de païennie) élève la voix, et le Soudan fait grâce. Bientôt après, des messagers arrivent, qui annoncent à Flore la mort de son père ; il retourne en son royaume. Par amour pour Blanchefleur, il se fait baptiser, détermine ses barons à suivre son exemple, et entraîne toute sa gent. Quant à celui

Qui le baptesme refusoit, Ne en Diu croire ne voloit, Flores les faisoit escorcier, Ardoir en fu, u detrencier.

(Qui refusait le baptême et ne voulait croire en Dieu, Flore le faisait écorcher, brûler en feu, et trancher.)

C'étaient des moyens fort analogues de conversion qu'on employait à l'égard des Albigeois, à peu près dans le temps où l'auteur écrivait son poëme. En effet, la langue dont il se sert, comme on en peut juger par les citations, paraît appartenir au treizième siècle. La publication d'une vieille traduction allemande est venue, sinon déterminer une date, au moins nous apprendre quelques particularités qui ne sont pas sans intérêt. Konrad Fleck, poëte allemand, a composé vers l'an 1230 une traduction du roman français de Flore et Blanchefleur. Il nous informe que le texte français, mis en allemand par lui, est de Robert d'Orbent. Ce nom, qui paraît altéré, est d'ailleurs complètement inconnu. Le fait est que nous n'avons plus l'ori-

ginal sur lequel Fleck a fait sa traduction. Il y a, de ce même original, une autre traduction, en langue flamande, due à Diederic van Assenede, traduction faite aussi sur un texte français. Or, celle-ci et celle de Fleck sont tout à fait concordantes, et diffèrent, en plusieurs points notables, du poëme français que nous possédons actuellement. De ces faits on tire la conclusion que le poëme français actuel est un remaniement d'une leçon plus ancienne, aujourd'hui perdue, qui était sous. les yeux de Fleck et de Diederic. On sait, en effet, que ce récit d'aventures a été fort goûté par nos aïeux ; de France il a parcouru toute l'Europe ; outre l'imitation de Boccace, il y en a des traductions dans la plupart des idiomes du moyen âge, et même en grec moderne.

Nous devons à un savant allemand une édition de ce poëme, exécutée avec le plus grand soin, et qui fait un véritable honneur aux connaissances de M. Bekker en ce genre d'érudition. Nous voudrions voir appliqués aux textes français du moyen âge des procédés de critique qui ont si bien réussi pour les textes grecs et latins. C'est dans cette intention que nous signalons ici quelques vers de Flore et Blanchefleur.

On lit dans le texte imprimé :

Totes sont cargiés les brances.

Cela ne peut pas être; branche est du féminin. Le manuscrit n'avait point d'accent, et il faut lire cargies (chargées), la terminaison ie pour èe étant fort commune.

La même observation sert à rectifier une autre fausse leçon :

Por moi est el jugié à mort.

Lisez jugie, et la phrase redeviendra correcte.

Les accents mal placés sont une plaie des éditions de nos vieux textes. Il est dit d'un enchanteur :

Les bues faisoit en l'air voler.

Bues serait dissyllabique, et le vers se trouverait faux. L'accent doit être effacé; il reste alors bues, qu'on doit prononcer comme nous prononçons encore le mot bœufs; car ue était l'ancienne manière d'écrire le son que nous représentons aujourd'hui par eu.

Quand on prononce mentalement ou de vive voix, comme cela semble écrit, cuer, au lieu de cœur ; suer, au lieu de sœur ; paet, au lieu de peut; vuet, au lieu de veut; il muer t. au lieu de il meurt \ trueve, au lieu de treuve, comme a dit encore La Fontaine, on est complètement désorienté, il semble qu'un abîme nous sépare de l'ancien français. Mais quand une prononciation correcte a fait disparaître ces sons étranges, les deux idiomes, le vieux et le moderne, se trouvent beaucoup plus près l'un de l'autre que l'orthographe ne l'avait fait supposer d'abord. L'orthographe est, en toute langue, une convention. Pour l'ancien français, on perd la clef de cette convention, toutes les fois qu'on s'attache uniquement à la valeur individuelle des lettres, sans s'occuper de la valeur que nos pères donnaient aux diverses combinaisons littérales.

Un des meilleurs moyens de se préserver de ce genre d'erreur, c'est d'être bien persuadé que la prononciation moderne représente essentiellement la prononciation ancienne. S'il est vrai (et cela est incontestable) que le grec moderne a fidèlement conservé bon nombre des vieilles articulations, à plus forte raison cela est-il vrai delà transmission qui s'est faite de nos aïeux à nous, transmission qui est d'une bien moins longue durée, et où ne sont pas intervenus d'aussi grands bouleversements que pour la Grèce, Depuis la plus ancienne formation du français, nulle conquête étrangère n'est venue altérer la tradition de notre langage.

Rapprocher les deux idiomes est un procédé qui, sans être inutile au français moderne, facilite notablement l'étude du vieux français, et en augmente l'intérêt et le charme.

Le titre est allemand1, mais l'œuvre est française. Gui de Cambrai est un trouvère ; Barlaam et Josaphat, une composition versifiée dans le langage de la France du nord; mais c'est la Société littéraire

1. Barlaam und Josaphat, ein franzosiscbes Gedicbt des dreizehnten Jahrhunderts von Gui de Cambrai, herausgegeben von Htrmann Zotenberg und Paul Meyer. Slultgart, l8Gi. « Barlaam et Josaphat, poëme français du treizième siècle, par Gui de Cambrai, publié par Hermann Zotenberg et Paul Meyer. » ( Journal des Savants, juin 1865.)

de Stuttgart qui a publié l'édition préparée par MM. Zotenberg et Meyer. Essentiellement vouée aux anciennes lettres de l'Allemagne, la Société n'écarte pourtant pas les anciennes lettres de la France : c'est ainsi qu'ont vu le jour Y Alexandre et le Renaut de Montauban, par les soins de M. Michelant, et les poésies de Jean de Condet, par ceux de M. Tobler.

Barlaam et Josaphat est un roman grec en prose, composé, au cinquième ou au sixième siècle de l'ère chrétienne, par un moine nommé Jean, duquel on ne sait rien davantage. Traduit très-souvent en latin, imité en français et en d'autres langues vulgaires, il a été un thème d'édification pour l'Occident tout entier. C'est en effet un roman de piété où la fuite du monde, le mépris des grandeurs, la haine des plaisirs, la vanité de la vie terrestre et le prix infini de la vie éternelle sont mis en action et recommandés à l'âme chrétienne. Mais il faut en donner une brève analyse pour en faire comprendre l'origine, qui est singulière.

Abenner (en grec 'Aêewifjp, dit en français Avenir par Gui de Cambrai, ce qui est exactement la prononciation qu'un Grec de nos jours donnerait à ce nom),' Abenner, dis-je, était roi de l'Ethiopie intérieure ou Inde (l'auteur se sert des deux termes). Ce roi, beau, vaillant, riche, puissant, adorateur zélé des faux dieux, ennemi ardent de la foi chrétienne, n'avait, dans ses prospérités, qu'un chagrin, c'était d'être sans enfants. Mais ce chagrin ne devait pas durer : un enfant lui naît, d'une beauté merveilleuse ; jamais on n'avait vu son pareil dans le pays; il fut nommé

Joasaph, dont l'Occident fit Josaphat. A la fête de sa naissance, le roi rassembla cinquante-cinq sages versés dans les sciences des Chaldéens, qui prédirent que le jeune prince serait grand en richesse et en puissance, et surpasserait tous ses prédécesseurs. Un seul déclara qu'il s'agissait d'une autre seigneurie, d'une autre royauté que celle du roi Abenner, et que le nouveau-né serait chrétien. « Ainsi parla l'astro- « logue , dit le texte grec, comme l'ancien Balaam ; « non que l'astrologie dise la vérité, mais Dieu voulut « montrer la vérité par ce qui y est opposé, et ôter « ainsi toute excuse aux impies. »

Cette prédiction coupe la joie que le roi avait de la naissance d'un fils. Dans toutes les légendes de ce genre, la sagesse humaine, ainsi informée de l'avenir, prétend le détourner; mais les précautions prises contre la fatalité ou contre la Providence ne font qu'assurer l'événement redouté. Abenner bâtit un palais isolé de toutes parts ; il l'embellit de mille manières ; il le remplit de serviteurs jeunes et beaux; là son fils sera élevé sans aucune communication à l'extérieur, et dans l'ignorance que le monde ait autre chose que beauté, richesse, santé, plaisir.

C'est en cette résidence que le jeune homme grandit dans toutes les perfections du corps et de l'âme ; et, bien que personne ne lui eût dit qu'il était reclus, il comprit que c'était l'ordre de son père qui le confinait ainsi. Pressé de questions, un des serviteurs lui révéla qu'on l'avait mis dans cet isolement pour le préserver de la contagion du christianisme, que son père poursuivait à outrance. Le mot entra

profondément dans la mémoire du jeune homme. Un souci rongeant s'empara de son cœur; et, découvrant à son père le chagrin auquel il était en proie, il obtint de franchir les murailles de son palais, et de réjouir son âme du spectacle des choses qu'il n'avait pas encore vues.

Dans une de ses sorties, il rencontre un estropié et un aveugle. « Qui sont ces gens dont la vue est sipé- « nible? — Ce sont des gens affectés de maux qui ne « sont pas rares dans la condition humaine. — Tous « les hommes y sont-ils sujets? — Non, ceux-là seu- « lement chez qui les humeurs se pervertissent. — Si « tous les hommes ne sont pas atteints, peut-on savoir « d'avance qui le seront? — Non, le secret en est supé- « rieur à la connaissance humaine et su seulement « des dieux immortels. » Plus tard, c'est un vieillard courbé par les ans et voisin de la tombe qui se présente à ses yeux. Là le prince apprend que tous les hommes parcourent les âges de la vie, et que ceux qui ne sont pas prématurément enlevés arrivent, sans exception aucune, à la vieillesse et à la mort.

Le jeune homme était intelligent et réfléchi. Un dégoût infini le saisit de cette vie amère ; il disait à lui-même : « Quand la mort me saisira-t-elle ? Qui « gardera mémoire de moi après le trépas, puisqu'il « livre tout à un oubli éternel? Serai-je dissous dans «le néant? ou bien est-il une autre vie et un autre « monde ? »

À cette âme blessée arrive le secours. Le moine Barlaam, mû par une impulsion divine, demande accès auprès du jeune prince, sous prétexte de lui mon-

trer une pierre précieuse de vertu souveraine pour donner la sagesse aux hommes dont le cœur est aveugle, les oreilles fermées et l'esprit troublé; mais ceux-là seuls peuvent en soutenir l'aspect et en recevoir le bienfait, qui ont la vue saine et le corps pur. Ces derniers mots, rapportés au prince, ont éveillé en lui une espérance secrète. Il fait entrer le moine; aussitôt les mystères du christianisme lui sont déroulés, la foi le saisit et il reçoit le baptême.

Pendant qu'il se livre aux transports et aux exercices de la piété, le fatal secret arrive aux oreilles du roi. Un courroux aussi vif que son .chagrin le saisit ; mais, comme il aime trop son fils pour sévir contre lui, il demande conseil à un de ses fidèles, qui imagine de simuler une dispute solennelle des religions dans laquelle le champion des chrétiens, corrompu d'avance, se laissera vaincre ; et, de la sorte, le jeune homme rentrera dans le giron des croyances antiques. Le stratagème est adopté; mais il tourne contre ses auteurs. Celui qui joue le rôle de faux chrétien, contraint par la puissance divine, défend malgré lui la vérité et la fait triompher. Les suppôts des faux dieux, Grecs, Égyptiens, Indiens, Chaldéens, ainsi que les Juifs, qui ne veulent pas reconnaître Jésus Messie, sont confondus; et le jeune prince, bien loin d'être ébranlé dans sa foi, y est confirmé par cette aventure. On remarquera qu'il n'est pas question des musulmans. On est en droit d'en conclure que la composition de ce roman est antérieure à Mahomet.

Ni les théâtres, ni les combats de chevaux, ni la

chasse, ni tous les vains plaisirs qui trompent la jeunesse et perdent les âmes folles, ne font impression sur Josaphat ; son cœur est blessé de l'amour divin, et nul autre amour n'y peut pénétrer. C'est maintenant en effet le tour de la tentation par la volupté. Le roi reçoit le conseil de mettre son fils aux prises avec de jeunes et belles femmes et de triompher de sa foi par sa chute. Mais le jeune homme était pourvu d'une armure à l'épreuve des traits que lançaient ces femmes rassemblées pour le séduire. A l'amour il oppose l'amour, l'amour divin à l'amour humain, aux beautés terrestres qui l'entourent l'éternelle beauté du Christ en qui il espère. La tentation est vaincue, et l'âme vierge demeure en sa pureté.

Il ne reste plus qu'une victoire à remporter, c'est la victoire sur la pourpre, la grandeur et le pouvoir de la terre. Tout a changé : le roi Abenner lui-même a rendu les armes, il est devenu chrétien, et son peuple avec lui. Bientôt même il meurt, et la couronne passe à son fils; mais ce n'est pas pour la garder qu'il la reçoit.

L/esprit de la prière et de la solitude,

Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude 1,

l'appelait, et il obéit. Quittant le trône malgré les instances et les pleurs de ses sujets, il alla rejoindre au désert son maître Barlaam. Aucun retour du mou de qu'il avait fui ne le troubla; sa jeunesse l'avait rejeté ; sa vieillesse le tint en mépris. Pendant trente -cinq

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