Coup d'œil général sur le moyen âge
Je ne m'engage pas de mon chef dans une question aussi vaste que l'est l'histoire des lettres et des arts pendant le quatorzième siècle en France. J'ai derrière moi un grand ouvrage qui mérite d'être loué, cité, médité. Je l'ai médité pour en parler, je le citerai pour m'en appuyer, je le louerai pour lui rendre justice. Il s'agit du tome XXIY de Y Histoire littéraire de la France, commencée par les bénédictins continuée par l'Académie des Inscriptions.
1. Histoire littéraire de la France, t. XXIV, par MM. Victor Le Clerc et Renan. — Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1864.
C'était l'habitude des bénédictins, quand ils entraient dans un nouveau siècle, de l'inaugurer par un discours qui en offrait l'idée générale et l'ensemble , habitude religieusement observée par leurs successeurs. Le treizième siècle étant achevé et le quatorzième devant être mis sur le chantier, la tâche échut à MM. Le Clerc et Renan d'esquisser l'un les lettres, l'autre les arts durant cette époque. Ces deux parties, très-inégales en longueur, remplissent un de ces grands volumes in-quarto familiers à l'érudition bénédictine, et sont l'œuvre sur laquelle j'appelle l'attention de mes lecteurs. Il s'agit non d'événements, mais d'idées, d'opinions et de livres.
Qu'est-ce que le quatorzième siècle? je veux dire quel rôle a-t-il joué dans ce vaste labeur où l'élite de l'humanité, d'abord engagée inconsciemment, aperçoit maintenant un développement à poursuivre, des buts successifs à atteindre , et le suprême encouragement de devenir plus savante dans les voies de la nature et meilleure dans son propre gouvernement politique et moral? Hors de cette élite, les siècles passent à la file les uns des autres, se ressemblant tous, et diversifiés seulement par le jeu et les accidents des ambitions. Dans le sein de cette élite, ils passent avec une fonction déterminée par la lutte entre les perturbations de la vie sociale et politique et la conscience croissante de la raison et de la justice. C'est cette lutte qu'on nomme progrès, civilisation , et qui fait l'intérêt souverain de l'histoire : sans elle, l'histoire est une chronique d'événements sans vertu; avec elle, l'histoire est une science qui
voit la force vive éclore , grandir et produire ses effets.
Le quatorzième siècle est une de ces époques qui tiennent plus de l'esprit de celle qui va suivre que de celle qui a précédé. Un malaise inconnu le travaille, et, sans qu'il le veuille ou qu'il le sache, les institutions s'ébranlent, ou du moins cessent de remplir leur office régulier. L'obstacle n'est pas au dehors, ce qui pourrait n'être que passager ; il est au dedans, ce qui est le signe de quelque lésion grave qui envahit l'organisme social. Ce qui a empêché de nommer révolutionnaire ce siècle, c'est qu'au milieu de ses agitations aucune doctrine positive ou négative ne le pousse ; de doctrine, il n'en a point, et il souffre seulement de l'usure naturelle des organes qui jusqu'alors avaient entretenu la vie de la société. Il est, comme le malade, pleinement innocent du mal qui l'entreprend; il ne l'a ni cherché, ni voulu; il ne sait même, au moment où il souffre, de quoi il souffre : c'est l'évolution qui se fait, indépendante des hommes dans la sphère inférieure de leurs volontés et de leurs vues, mais dépendante d'eux dans la sphère supérieure des acquisitions scientifiques, morales et industrielles.
Un philosophe dont l'influence s'exerce aujourd'hui sur la méthode dans les conceptions scientifiques, Auguste Comte, a dit qu'à tort on fixait l'ouverture de l'ère révolutionnaire en Europe au seizième siècle, qu'il fallait l'avancer de deux cents ans, et que l'ébranlement des institutions et des opinions datait du quatorzième, qui le premier avait ressenti et mani-
festé la décadence du régime catholico-féodal. Cette notion profonde fait partie de toutes celles qu'il a données à profusion dans les trois derniers volumes de son système de philosophie positive, et elle y est née moins du détail des faits que d'une conception générale tellement vraie et forte qu'aucun des nœuds, aucune des crises de l'histoire ne lui échappait. C'est là que je l'ai prise, et je m'en suis servi souvent, ayant reconnu à l'user que je pouvais m'y fier; car, depuis beaucoup d'années, mes travaux se sont dirigés vers un coin de ce vaste pays qu'on nomme le moyen âge; ce coin, c'est l'étude de la langue d'oïl. Voici venir une démonstration complète, par le détail et par les faits, de la proposition du philosophe. Un érudit renommé, l'homme d'Europe qui connaît le mieux l'histoire littéraire du moyen âge (et c'est surtout d'idées qu'il s'agit ici), M. Le Clerc, donne pour conclusion de son grand discours que le quatorzième siècle est caractérisé par Y affaiblissement de r ancienne unité catholique et la dissolution prochaine de la société féodale. Ces deux termes comprennent le tout de la révolution moderne à son début. Ce qui rend remarquable cette rencontre entre le philosophe et l' érudit, c'est que celui-ci n'a reçu aucune influence de celui-là. Quand les documents lui eurent passé par les mains, quand il les eut classés et interprétés, la lumière qu'ils donnèrent fut décisive, et le caractère du siècle apparut dans sa réalité. Ceux qui, lisant le philosophe, douteront de la certitude cb son aperçu, n'auront qu a prendre le discours de l'érudit; ceux qui, lisant l'érudit, vou-
(Iront savoir la liaison théorique des différentes parties du moyen âge, auront recours au philosophe.
L'importance est grande à noter correctement les époques. Considérez ce qui arrive en plaçant l'ébranlement des bases du système du moyen âge, comme on fait d'ordinaire, au seizième siècle. Alors on peut soutenir, non sans apparence , que l'événement est accidentel, en ce sens du moins qu'il est dû non à l'insuffisance de l'organisme catholico-féodal, mais à des causes extrinsèques que l'on signalerait avec plus ou moins d'exactitude. Qu'on suppose Léon X moins besoigneux d'argent, la vente des indulgences moins scandaleuse , un moine augustin de moins ; la réforme n'éclate pas et les choses restent dans le vieil état , si bien qu'à ce point de vue un Bossuet peut, dans la dernière moitié du dix-septième siècle , prédire la fin des scissions et le retour à l'unité catholique. Cette prédiction, si terriblement démentie par les événements, était d'avance condamnée par des nécessités historiques que les préjugés théologiques de l'auteur des Variations ne lui permettaient pas d'apercevoir. Mais, quand les faits établissent qu'en pleine prospérité, tant intérieure qu'extérieure, au quatorzième siècle, le moyen âge s'ébranle de luimême, et que cet ébranlement, loin de recevoir aucun amendement, se prolonge tout le long du quinzième, alors on arrive à concevoir que la réforme n'est qu'un moment particulier dans une révolution qui commence avant elle et qui ne finit pas avec elle, que cette réforme à son tour s'est trompée en croyant avoir trouvé un point fixe , et que successivement
toutes les parties du système catholico-féodal, tant religieuses que politiques, ont été soumises à une critique ardente dont une des manifestations capitales fut la révolution française. Le quatorzième siècle ouvre la marche, et depuis lui chaque siècle n'est occupé qu'à préparer, dans l'ordre des idées, de nouvelles conceptions et, dans l'ordre pratique, de nouvelles institutions. Depuis ce temps-là, la société n'a plus retrouvé son guide dans l'Église, ni l'Église son image dans la société.
Quand on porte, pour s'en occuper, le regard sur une grande époque, il faut se demander à quoi l'on va s'intéresser et quel parti l'on prendra dans la chute de ceci et le progrès de cela. La réponse est donnée par la philosophie de l'histoire : prendre parti pour ce qui doit favoriser le développement humain. L'historien qui place dans certaines croyances et certaines institutions du passé le type duquel on ne peut s'écarter sans déchoir et dégénérer n'a que des déplorations pour tout ce qui, survenant, modifie, altère, renverse le type sacré. De son côté, l'historien qui n'a pour apprécier les choses qu'un rationalisme plus ou moins métaphysique et révolutionnaire, ne peut s'abstenir de verser haine et mépris sur ces époques qui ne satisfont point à des conceptions non contrôlées par le fait et l'expérience. Cela seul, je veux dire ce chagrin qu'ici cause le caractère de l'avenir et cette haine que cause le caractère du passé, suffit pour établir essentiellement le fondement même de la philosophie de l'histoire, philosophie qui ne peut consister qu'à comprendre que le
caractère de l'avenir et celui du passé n'ont rien de différent ni de contradictoire , qu'une même force produit un enchaînement d'évolutions, et que celui-là seul qui sait la retrouver partout est arrivé à la conception philosophique. Sans doute l'homme qui ne se contente pas de penser et qui sent en même temps voudrait bien des fois que cette histoire fût différente; mais en combien d'autres domaines, parmi ceux où se déploie la nature ouverte à nos regards et à nos investigations , ce même souhait ne se fait- il pas entendre! Une fatalité (j'entends par fatalité la condition des choses) s'impose à nous partout, et en s'imposant suscite en même temps ce sentiment de peine pour un ordre imparfait, cette douleur des maux que font les choses, et cet effort héroïque et séculaire pour les modifier : sentiment, douleur, effort qui sont l'apanage de l'humanité prenant conscience d'elle-même !
M. Le Clerc dit : « Le moyen âge avait été l'œuvre et le domaine de l'Église. Au moment où il va finir, un nouvel ordre social ne pouvait se former qu'à travers les incertitudes, les déchirements, les malheurs publics et privés qui accompagnent les révolutions. » C'est dans cet esprit qu'il faut considérer le quatorzième siècle : il est l'ouverture à une phase nouvelle et plus avancée de la civilisation. Quant aux malheurs publics et privés qui accompagnent les révolutions, il importe de s'entendre là-dessus : je ne les nie ni ne les aime, ni ne les revêts de noms flatteurs; mais il serait injuste, historiquement, de ne pas rendre aux choses leur caractère relatif. Les révolu-
tions ne prennent point les sociétés dans un état de béatitude dont elles les arrachent pour les lancer dans les champs de l'inconnu; ce qui les précède est la guerre, la lutte des Etats contre les États, des classes contre les classes. Pour ne parler ici que du quatorzième siècle, le moyen âge ne fit, non plus que l'antiquité païenne, régner l'âge d'or : il fut un âge de fer, si l'on entend par là les guerres, les conquêtes, les invasions; mais, à part la France, qui soumit cruellement de guerres mal conduites contre l'Angleterre (et cela est en dehors du développement historique), le quatorzième siècle ne présente point de maux exceptionnels.
On entendrait mal ce qui se passa, si l'on considérait comme une condamnation préméditée par les hommes d'alors la séparation qui commence au quatorzième siècle. Ce n'est pas un mauvais régime que l'on repousse et que l'on foule aux pieds insurrectionnellement ; c'est un régime devenu insuffisant auquel on essaie de se soustraire. L'enfant qui grandit prend d'autres vêtements ; ou, si l'on veut, l'homme qui passe dans la vie à une position plus active et plus éminente a besoin de changer les "dispositions de l'édifice patrimonial qu'il ne peut ni ne veut quitter, mais qu'il transforme pour sa nouvelle condition.
On m'a reproché d'avoir repoussé les opinions qui font du moyen âge un abîme de superstition et de ténèbres, d'avoir vanté les bienfaits de l'Église quand elle demeure seule debout entre Rome défaillante et la barbarie envahissante, d'avoir compté parmi les grandes créations d'une société tout imprégnée du
besoin de la prière et de l'ascétisme chrétien ces couvents qui, au milieu même des Germains débordés, cultivaient, enseignaient, civilisaient, enfin d'avoir assigné un rôle puissant et une noble part à l'évolution dans ce qui est considéré comme une chute profonde et une dégénération misérable par rapport à l'antiquité païenne. De la sorte, de ce côté, j'ai perdu des amis sans en gagner de l'autre côté; et ce n'est que justice de n'en avoir pas gagné; car il est bien vrai qu'une telle doctrine historique, qui ne donne aux phases sociales qu'une valeur relative, ne satisfait pas ceux qui lui donnent une valeur absolue, et qu'à ce point de vue les religions et les institutions sont des degrés d'une évolution déterminée par l'avancement corrélatif du savoir humain et de la moralité humaine.
Ainsi donc je continue à soutenir l'opinion qu'au moyen âge appartient une place honorable dans le développement humain, et que, prenant les choses où Rome , incapable de suffire plus longtemps à la tâche sociale , les quittait , il n'a laissé ni périr ni rétrograder les événements que le monde ancien lui remettait comme à son héritier dans les plus graves et les plus critiques circonstances qui se puissent imaginer. Et comme ici, dans ce travail, je vais passer du côté de ceux qui l'entament et sympathiser d'esprit et de cœur avec les novateurs, il n'est pas superflu d'indiquer ce qui, à mon avis, est le point culminant de ses services et le recommande particulièrement à la postérité.
Le moyen âge est le successeur de l'empire barbare,
comme celui-ci le fut de l'empire romain, comme l'empire romain le fut de l'ère républicaine en Italie et en Grèce. Dès que, dans l'Occident, par l'arrivée des barbares , le lien qui rattachait à Rome les provinces est rompu, ces parcelles divisées du grand tout cherchent à s'organiser et à vivre, et cette organisation est terminée, vers la chute des Carlovingiens, dans la constitution du régime catholico-féodal. Si l'on cherche en quoi ces deux époques, l'empire romain et le moyen âge, unies par l'intermédiaire de la domination barbare, diffèrent essentiellement, on remarque qu'elles diffèrent surtout en ceci, que l'une, l'empire romain, n'a pas d'institutions, et que l'autre, le moyen âge, en a.
Peut-être plus d'un dira : Qu'est-ce que ces institutions pour valoir qu'on en tienne compte? Pourtant qu'on voie les choses, les difficultés, les résultats. Quand l'empire succéda à la république, qui, elle, avait des institutions, il laissa subsister les noms; mais ces noms devinrent absolument vides. Il y eut encore un sénat, un forum et des consuls; mais ce sénat, ce forum, ces consuls n'étaient plus que des simulacres : il ne restait qu'un empereur et des agents. Si immensum imperii corpus sine redore librari posset, a dit Tacite,..; l'empire ne put en effet jamais trouver un équilibre,, avec ou sans un maître souverain. Une administration habile et puissante maintint l'ordre, leva les impôts, répartit les dépenses, entretint les armées, fit les ouvrages d'utilité publique ; mais rien , dans les quatre siècles que dura l'expédient impérial, ne put faire qu'il s'établît entre
le maître et les sujets quelques-uns de ces pactes qu'on appelle institutions, qui forment un principe de vie, d'action, de développement, et sans lesquels un État n'est pas un organisme. Les empereurs et les sujets furent aussi incapables les uns que les autres de pourvoir à ce vice capital qui minait peu à peu les assises du grand empire. Tacite fait dire à Galba que , si la chose était possible , il serait digne d'être celui qui recommencerait la république ; mais la chose n'était plus possible. Plus tard, les empereurs, accablés par l'urgence des affaires, n'eurent plus à songer qu'à se défendre contre les barbares, et se défendirent mal. Quant aux sujets, ni les aristocraties ni les plèbes n'avaient plus aucun esprit qui les rendît maîtresses de la situation et forçât le souverain à leur accorder une part dans la gestion des affaires. C'est par cette absence d'institutions et par la désagrégation morale et politique qui s'ensuivit que les barbares prévalurent sur Rome et que l'empire tomba.
Cette grande chute accomplie, le problème social et politique resta le même; je me trompe, il se présenta compliqué et aggravé de la présence des barbares, qui étaient devenus partout les maîtres de l'autorité supérieure. Il était possible que rien ne fût changé, et que l'empire se continuât sous forme morcelée. C'était manifestement la tendance des rois ostrogoths et mérovingiens ; mais la situation fut plus forte. Je dis la situation; on entend bien que ce ne fut pas la réflexion qui, appréciant les conditions politiques, combina les institutions les mieux appropriées : cela est d'un temps plus mûr et plus instruit
sur l'organisation des sociétés; mais sous les influences qui alors se firent sentir se développèrent les germes de ce qui devint peu à peu le régime féodal.
Ce régime doit être considéré par rapport à ce qui Fa précédé et en lui-même.
Ce qui l'a précédé, c'est l'empire romain. Or, au point de vue qui nous occupe, la supériorité du régime féodal est manifeste ; il a cette supériorité qui appartient à un organisme vigoureux et apte à se développer par comparaison avec un organisme vieilli et voué à la destruction. Sur cette vieillesse et cette destruction de l'un, aucun doute n'est possible : tout dans l'empire romain allait en décadence ; les lettres, les arts, les sciences, la politique, la force militaire, subissaient de siècle en siècle une décroissance qui s'acheminait vers la ruine. Sur cette vigueur et ce rajeunissement de l'autre, il n'y a pas davantage de doute, car chaque siècle le rend plus propre à servir de transition vers l'ère moderne. Pour une société héritière de la Grèce et de Rome et ranimée par le christianisme, c'était, même avec les barbares, la rénovation, non la ruine, qui était en perspective. Le plus bas degré de la décadence est atteint quand ce qui reste de sciences, de lettres et d'art reçoit un dernier coup par l'établissement des barbares ; mais au bout d'un certain temps une réorganisation commence; le régime féodal s'établit, les langues modernes se forment, un vif désir de savoir remue les intelligences, de grandes choses s'accomplissent, d'heureuses découvertes se font, et tout est vie et travail.
Considéré en soi, le régime féodal n'est pas moins
digne d'attention. Au premier abord , il apparaît comme un morcellement de l'autorité souveraine , et il semble qu'un pareil système n'exige pour s'établir aucune condition avancée de civilisation. Cela serait vrai , et on pourrait n'y voir qu'un de ces accidents produits par une aristocratie forte contre des princes faibles, s'il n'était pas conjoint à trois éléments capitaux qui en font le caractère et qui lui donnent une place hors ligne. Le premier, c'est d'avoir reconnu un suzerain, ce qui conserva l'idée de l'État; le second, c'est d'avoir reconnu une autorité spirituelle pleinement indépendante de lui, et cette autorité était le catholicisme ; le troisième est d'avoir été compatible avec la transformation de l'esclavage antique en servage. Ce sont de grandes choses, et qui, quoi qu'il en soit du reste, exigent le respect de l'historien et la reconnaissance de la postérité.
Quant à ceux qui, rejetant le moyen âge comme un temps de rétrogradation et d'abaissement en toute chose, lient l'ère moderne à l'antiquité par la renaissance, il faut leur répondre que ces hommes de la renaissance qui se trouvèrent capables de prolonger l'antiquité et d'en tirer de vastes développements furent mieux doués que les héritiers directs de cette même antiquité entre les mains de qui elle avait péri. Cette capacité plus grande est le fruit du long apprentissage subi durant le moyen âge, et les hommes du seizième siècle purent ce que n'avaient pu les hommes de Grèce ou de Rome après la belle époque. Ils le durent à leurs prédécesseurs immédiats, les gens du moyen âge. Il faut finalement voir les choses comme
elles sont : ce n'est la faute de personne si l'âge des républiques gréco - latines fut éphémère , et aboutit au despotisme macédonien en Grèce, au despotisme impérial à Rome , à un affaissement moral et intellectuel. Ce n'est la faute de personne si l'empire fut une phase lourde, sans souffle, inhabile au dedans à ranimer la vie sociale, au dehors à écarter l'effroyable catastrophe des barbares. L'antiquité gréco -latine ayant amené les choses à ce point, c'est à ce point que les hommes purent les reprendre, et fonder avec les éléments préexistants, sociaux, religieux, politiques, un nouveau système. L'histoire montre que ni la vie ni le souffle, ni le développement n'y manquèrent.
Et ici s'ouvre un nouveau point de vue qui agrandit la situation du moyen âge, qui en montre le caractère relativement, mais véritablement progressif. On le nomme régime catholico-féodal, et c'est justice , car alors l'Église eut, dans le domaine spirituel, une domination incontestée : dogme, philosophie, science, éducation, tout dépendit d'elle ; mais l'Église n'est pas l'œuvre du moyen âge, c'est le produit de cette ère qui est l'empire romain, si terne, si déchue, quand on la considère du côté païen, si vigoureuse et si puissante quand on la considère du côté chrétien. Je n'ai pas besoin de dire que je ne suis pas, avec Julien et avec le dix-huitième siècle, contre le christianisme pour Jupiter, et ce mot de Jupiter qui se trouve sous la plume suffit, sans plus, pour faire comprendre la supériorité du nouvel ordre religieux et moral qui triompha; mais, du moment que cette supériorité est bien
reconnue, on voit qu'elle se reporte sur le moyen âge, qui se l'approprie sans réserve; le mouvement religieux eut la plus grande influence sur le mouvement social, qui lui fut subséquent, et celui qui les veut scinder se trompe historiquement. En un mot, à qui saisit l'enchaînement il apparaît que , pour passer de l'ère antique à l'ère moderne, les facultés collectives de la société prirent l'intermédiaire du catholicisme et de la féodalité. Celui qui arrange les choses autrement n'a dans l'esprit qu'une chimère historique.
îï. — De la fortune de V ancienne littérature française en Europe.
Le quatorzième siècle, gond sur lequel commence à tourner la porte qui ferme le moyen âge et ouvre l'ère moderne, est, en France, le temps qui voit finir et s'éteindre l'art créé dans la haute époque. Ici art est un mot collectif qui embrasse la poésie et l'architecture; ce furent les deux parties qui forment l'auréole de la France. Également originales, mais inégalement fortunées, la poésie chevaleresque a cessé de vivre dans la bouche et dans la mémoire des hommes, l'architecture gothique fait encore aujourd'hui passer en celui qui la contemple les sentiments qui animaient le génie des constructeurs quand ils élevèrent ces sublimes édifices où l'âme catholique se trouve en harmonie avec sa croyance et son Dieu.
On commence, je crois, à savoir dans le public, grâce aux érudits, que la littérature française ne date pas du dix-septième siècle, ou, si. l'on veut, du sei-
zième, qu'elle a eu un long développement antérieur, qu'elle est née vers le onzième siècle, et qu'elle florissait particulièrement au douzième et au treizième. J'avoue que je suis de ceux qui tiennent aux lointains souvenirs, et que ce n'est pas sans un certain orgueil national que je vois l'esprit de la vieille France se signaler par des œuvres considérables qui plurent partout, et établir dès les temps les plus anciens ces liens qui ont été et sont encore si utiles à la communauté européenne. Telles n'étaient pas les inclinations des dix-septième et dix -huitième siècles : le dix-huitième , excusable , puisque , engagé dans la grande guerre contre les opinions catholico-féodales, il n'avait plus le pouvoir de distinguer ni de ménager ; le dixseptième, inexcusable de n'avoir eu d'estime que pour lui-même ou pour l'antiquité classique.
Mais quoi! dira-t-on, des engouements d'érudits que charme la poussière des vieux parchemins peuvent-ils prévaloir contre l'arrêt d'un oubli séculaire et rendre quelque vie à des œuvres que leur propre patrie a délaissées? L'objection serait valable, si ces œuvres n'avaient pas jadis joué un grand rôle et exercé une influence étendue. Elles ne demeurèrent pas enserrées en d'étroites limites : l'Europe entière fut leur vaste théâtre ; l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, le nord Scandinave, la Grèce même, les lurent, les traduisirent, les imitèrent. Et c'est là, à vrai dire, que commence l'usage européen de la langue française; elles le fondèrent, et l'avenir, je ne dirai pas l'agrandit, mais le confirma. Au reste, la langue et les œuvres se servirent en ceci mutuellement : sans
les œuvres, la langue ne se serait pas répandue; sans la langue, les œuvres n'auraient pas eu d'accès. Les faits antérieurs avaient destiné ce qui fut la France à parler une langue celtique; la conquête romaine changea cet ordre , et ce fut une langue romane qui s'impatronisa dans les Gaules. Or, tout en reconnaissant le haut mérite des idiomes celtiques , ils sont dénués de cette demi- connaissance préliminaire que le latin donne des langues romanes. Pour des Italiens et des Espagnols , la langue d'oïl jadis et le français d'aujourd'hui s'ouvrent sans peine ; la difficulté n'est guère plus grande pour des Anglais et des Germains, grâce à la commune éducation classique. C'est ainsi que la langue et les œuvres se sont aidées mutuellement dans leur diffusion à travers l'Europe.
Au quatorzième siècle, toute cette grande renommée était fondée. « Déjà depuis trois cents ans, dit M. Le Clerc, nos pères avaient une poésie française. Ils avaient trouvé dans le poëme héroïque de belles et hautes inspirations , dans le conte d'heureux moments de vivacité et d'esprit, dans la chanson une grande variété de rhythmes et d'agréables images, dans la comédie populaire de la gaieté et de charmantes scènes, partout une invention vraiment spontanée, et qui ne devait rien à l'imitation. Que leur a-t-il donc manqué pour produire des œuvres durables, que l'on put lire et admirer encore aujourd'hui? Il leur a manqué le travail du style, la pratique de cet art pour lequel ils avaient cependant les conseils et les exemples des anciens, Fart de bien dire. » En appréciant à
diverses reprises notre vieille poésie, j'ai fait remarquer qu'elle était moins oubliée qu'elle ne paraissait, et que, si on ne répétait plus ses chants, du moins ses types s'étaient perpétués, et que les. Roland, les Renaud, les Ogier n'étaient pas moins connus que les Achille et les Hector de la célèbre antiquité. M. Le Clerc confirme ce dire : ce Nous y apprenons (dans le poëme de la chanson de Roland), même dans l'état où il est, par quelle majesté simple et pure, par quelle brièveté entraînante, nos grandes compositions narratives, avant les perpétuels remaniements qu'elles ont subis, conquirent dès l'abord un ascendant qu'elles ont gardé plusieurs siècles. Ce n'était pas avec un long tissu de fictions, surchargé sans cesse d'aventures nouvelles, accru hors de toute proportion, et que l'imprimerie fit allonger encore, c'était avec un récit assez court, presque nu, mais énergique et fier dans sa simplicité, que s'emparèrent de la poésie européenne les caractères nouveaux que la France venait de créer. » Dante, bien que politiquement très-hostile à la France, a placé dans le paradis les preux de nos chansons de geste. Quel plus grand témoignage pouvait-il rendre à la puissance populaire de l'imagination de nos trouvères?
Tout cet éclat du printemps chevaleresque et féodal s'évanouit sous l'inclémence du quatorzième siècle. Pendant quelque temps encore, on imite, on remanie les anciens, j'entends ici par anciens les poètes des onzième, douzième et treizième siècles; mais on ne crée plus rien. Pour qu'il naisse une nouvelle poésie digne de se faire écouter , il faudra qu'il appa-
raisse, dans l'imagination française, de nouveaux types , un nouvel idéal auquel concoururent l'Italie , l'Espagne et l'antiquité. Ainsi s'explique la stérilité du quinzième siècle ; c'est l'espace vide qui, plus ou moins long , sépare les deux termes d'une transformation»
Pendant que l'art de la poésie subissait une éclipse, un même sort atteignait l'art de l'architecture. Sans rappeler ici comment de l'église byzantine est née l'église gothique, il suffît de dire que l'art gothique, qui est la grande gloire de l'Occident et qui rivalise avec les belles conceptions de l'antiquité, fut la création d'artistes français. Malgré le nom fort impropre qu'il porte, l'Allemagne n'y a aucun droit, l'Italie n'en a pas davantage, et c'est de la France que ces hardies et religieuses constructions se sont étendues à l'Angleterre, à l'Allemagne et au Midi; mais, de même que le souffle désertait la poésie, il désertait aussi les autres arts, et ce visible changement, avec ses conséquences, l'auteur de la partie du discours relative aux arts pendant le quatorzième siècle, M. Renan, l'a signalé ainsi : « Le quatorzième siècle est, dans l'histoire de l'art français, un moment capital;. c'est le moment où il est décidé que l'art du moyen âge mourra avant d'avoir atteint la perfection, qu'au lieu de tourner au progrès, il tournera à la décadence. Cet art avait survécu de plus de cent ans au sentiment religieux et poétique qui l'avait créé; l'inspiration semblait maintenant lui manquer tout à fait. Le goût du treizième siècle avait souvent été peu exercé; jamais il n'avait été plat et vulgaire
contraire, le goût du laid l'emportait de toutes parts. Quand le goût renaîtra, ses efforts ne consisteront pas à continuer une tradition nationale ; ils consisteront plutôt à rompre avec la tradition. De là ce phénomène qui, pour n'être pas sans exemple, n'en reste pas moins étrange, nous voulons dire cette rupture qui, à partir du seizième siècle, nous rend dédaigneux pour notre passé et engage à la poursuite d'un autre idéal. »
Cette rupture avec le passé quant à l'art, rupture dont on vient de voir la vive expression dans les paroles de M. Renan, n'est pas moins effective dans un autre domaine qui m'a particulièrement occupé, je veux dire la langue. Le quatorzième siècle est le moment où la langue d'oïl meurt pour faire place au français moderne. La langue d'oïl est, avec la langue d'oc, la fille aînée du latin; seules entre les langues romanes, elles ont conservé des cas, un nominatif et un régime, image diminutive de la déclinaison latine, mais image réelle. C'est sous cette syntaxe semi-latine que pendant trois siècles la langue d'oïl chante les preux de Chaiiemagne et les merveilles de la Table- Ronde et du Saint-Graal; mais, en même temps que l'inspiration qui l'avait animée s'amortit et s'éteint, l'oreille se déshabitue des finesses de la déclinaison et cesse d'attacher un sens précis aux finales caractéristiques. La langue se dépouille de cette part de latinité qu'elle avait retenue. Donc de ce côté aussi se présente un intervalle de déformation et de réformation, intervalle peu favorable, comme on sait, aux belles productions dans les lettres : il faut attendre
que l'ordre se soit rétabli dans la langue et dans la grammaire.
Bien que par des causes purement historiques la veine d'invention et de production soit épuisée en France au quatorzième siècle, l'Europe ne cesse pas pour cela de tenir en grand renom notre littérature ; ce n'est pas, il est vrai, des œuvres de ce siècle qu'elle s'occupe, mais c'est des œuvres des trois siècles qui ont précédé. Dans cette histoire de l'esprit français, il y a deux choses à noter, l'antériorité et le renom. Il est maintenant certain que la première effusion de poésie après l'établissement des nouvelles sociétés qui succédèrent à l'empire romain appartient à la France. L'Angleterre, dont la langue même ne se dégage que vers le quatorzième siècle, n'a rien d'antique à présenter. L'Allemagne, dès le douzième siècle, traduit ou imite nos poèmes, et n'a d'antérieur que les Niebelungen , dont l'influence fut étouffée par la poésie chevaleresque et féodale. Les œuvres de l'Espagne, sauf le poëme du Cid, n'atteignent pas l'antiquité de nos plus vieilles chansons de geste ; et l'Italie ne commence à avoir des poètes dont il soit gardé quelque souvenir que dans le treizième. C'est surtout à propos de l'Italie qu'il faut avoir présente à l'esprit l'antériorité de la France, car en ce point la fausse histoire a créé un préjugé enraciné : nous sommes accoutumés à voir en elle l'institutrice de la France comme elle le fut de la Gaule ; mais il n'en est rien. Sans doute, dans le seizième siècle et au commencement du dix-septième, l'Italie et aussi l'Espagne exerceront beaucoup d'influence sur l'esprit français; dans les
hauts temps du moyen âge, c'est la France qui exerce de l'influence sur l'esprit italien.
Une littérature pourrait être antérieure et cependant être restée dans l'obscurité et sans action au dehors. Loin de là, l'éclat fut grand ainsi que l'action. Si l'on demande comment il se fit que la France eut l'antériorité, il se montre plusieurs causes dont l'analyse délicate m'entraînerait trop loin, parmi lesquelles le règne de Charlemagne tient sans doute un rang principal, et qui déterminèrent aussi les langues d'oïl et d'oc à conserver deux cas de la latinité, par prérogative sur les autres langues romanes; mais, si l'on demande comment il se fit que la France eut le succès,, il est facile de répondre que le sentiment des nations catholico-féodaies qui formaient un faisceau appartiendrait à qui viendrait s'en saisir. Aussi les oreilles s'ouvrirent partout avec sympathie aux premiers chants de guerre, de chevalerie, de piété et d'amour dans le monde nouveau.
Lorsqu'on se rappelle que, pendant plus de trois siècles, le français fut la langue de la cour, des hautes classes, de la justice, de la politique en Angleterre, et que la langue anglaise, formée d'allemand et de français, ne prit son indépendance qu'au quatorzième siècle, on ne s'étonnera point que tout d'abord elle ait cherché ses inspirations dans notre poésie. Un savant, M. Conybeare, dont le patriotisme saxon n'est pas douteux, a déclaré qu'on ne pouvait contester aux trouvères français l'honneur de l'invention, et le commentateur de Chaucer croit que jusqu'à ce poëte il n'y a pas en anglais de roman qui ne soit d'origine
française. Chaucer lui-même (il suffit dans cette brève esquisse de parler de lui),
Grand translateur, noble Geffroi Chaucier,
comme dit un de ses amis, le versificateur français Eustache Deschamps, avait traduit et imité. On peut citer le Roman de la Rose, du moins tout ce qui est de Guillaume de Lorris, le Fablel du Dieu d'amour, une de nos fictions les plus anciennes et les plus gracieuses, la Ballade du village, dont le texte français n'a point reparu. Chaucer emprunta son poëme de Troïlus et Creseide àBoccace, qui le devait à un trouvère français du douzième siècle. Au reste, Chaucer a dit lui-même des compositions de nos trouvères : « Des esprits supérieurs se sont plu à dicter en français (c'est l'ancien terme pour composer en vers), et ils ont accompli de belles choses. » Il n'est personne qui, en lisant le Zadig de Voltaire, ne soit frappé de l'épisode de l'ange qui, sous la forme d'un ermite, se fait pendant quelque temps le compagnon de Zadig ; puis, quand on rencontre ce récit dans l'Anglais Thomas Parnell, on retire à Voltaire cette notable conception ; mais il ne faut pas s'arrêter là : elle se trouve dans les homélies d'Albert de Padoue, mort en 1313, et finalement, au delà d'Albert de Padoue, dans l'un de nos fabliaux les plus remarquables. La Cymheline de Shakspeare, où le plus effronté des hommes, Jachimo, déclare avoir admiré sur le sein gauche d'Imogène une étoile à cinq rayons pareille aux gouttes de pourpre qui brillent dans le calice d'une primevère, est le sujet de Gerart de Nevers, où le signe secret
que le perfide Lisiart se vante d'avoir découvert est une violette. Shakspeare a pris son drame dans Boccace; mais Gerart de Nevers est bien antérieur à Boccace, qui l'a imité. En rappelant Troïlus et Creseide, l'ange de Zadig et la Cymbeline de Shakspeare, j'ai voulu montrer que la poésie de nos trouvères vit encore, de tous les côtés, de cette vie qui consiste dans la transmission des conceptions et des formes.
Entre les nations européennes qui reconnaissent tout ce que leur premier âge littéraire doit aux inventions de notre ancienne poésie, l'Allemagne est, avec l'Angleterre et les pays Scandinaves, un témoin véridique et sincère. La dette contractée par les imitateurs allemands ne saurait être douteuse, puisqu'ils en font l'aveu. Charlemagne et ses douze pairs, tous les personnages, tous les caractères poétiques créés par nos chansons de geste passent en Allemagne, Roland, Amis et Amiles, sous le titre de Engelhart et Engeltrut, Guillaume au cou?" t nez, etc. Beaucoup de nos poëmes d'aventures (ce sont des espèces de romans en vers) y passent aussi, Flore et Blanche fleur, le Beau Desconnu sous le titre de Wigalois, YEracles de Gautier d'Arras, la Guerre de Troie de Benoît de Sainte-More. Les plus nombreuses de ces imitations d'outre-Rhin ont pour sujet les preux de la Table ronde, popularisés de tous les côtés par les rimes de Chrestien de Troyes. A la tête de ceux qui se disputent cette mine féconde, il faut placer un des meilleurs poètes de l'ancienne Allemagne, Wolfram d'Eschenbach, avec son Titurel et son Parzival, Ulrich de Zazichoven avec son Lancelot, plusieurs autres avec
leur Tristan. Des vers entiers des poèmes originaux sont conservés dans ces imitations; ainsi on lit dans le Tristan allemand :
Isot ma drue, Isot m'amie,
En vous ma mort, en vous ma vie.
A cette époque, il s'introduisit dans l'allemand des mots qui depuis en ont disparu, par exemple bersen, pour tirer de l'arc (français, herser), kointiren, faire le cointe, le beau (français, coinioyer), etc. Toute cette influence est bien récapitulée par le poëte allemand Uhland « La langue romane française, écrivaitil en 1812, a enfanté un cycle véritablement épique... L'image d'une époque puissamment héroïque, un iaisceau de traditions nationales, une action vivement développée, un style naturel et vrai, l'emploi constant du rhythme musical, tels sont les traits distinetifs qui établissent une analogie entre les chants homériques, les poèmes chevaleresques de la France et les Niebelungen. »
En Espagne, ni le poëme sur le Cid, ni la Cronica rimada, ne peuvent passer pour un emprunt fait à nos chansons de geste. Comme ce poëme, le plus national de l'ancienne Espagne et que les copistes ont peu altéré dans sa rudesse primitive, dans ses constructions irrégulières et sa versification par assonances, est à peu près du même temps que notre longue suite de récits guerriers sur Charlemagne et ses premiers successeurs, d'un temps où dominait dans la famille européenne, avec l'unité catholique, une certaine conformité de mœurs, de sentiments et de langage, il sem-
ble plutôt inspiré d'un même souffle, d'un même génie ; mais dans presque tous les autres grands poëmes de l'Espagne l'imitation est incontestable. Le curé de Don Quichotte, dans son exécution des livres de chevalerie, jette au feula plupart; mais ce juge impartial veut qu'on garde les Douzes Pairs et tout ce qui parle de la France. V Histoire du fameux Tirant le blanc lui plaît surtout pour le chevalier don Kyrié- Éléison de Montauban et Thomas de Montauban ; il y avait longtemps que nos chevaliers lisaient dans l'original toutes ces charmantes fictions, dont les simples copies désarment la sévérité du curé. Au quatorzième siècle, quand l'archipr être de Hita, don JnanRuiz, versifie le Lai de Virgile, le Varlet aux douze femmes, la Bataille de Karesme et de Chaînage, et lorsqu'il exalte la puissance de don Denier {le seigneur argent) en cour de Rome, on est certain que les joyeux contes et les apologues satiriques colportés par nos jongleurs en Italie et en Espagne étaient venus jusqu'à lui. Dans la Chanson des Saxo?is de Jean Bodel, déjà répandue en Europe dès l'an 1200, Charïemagne ayant exigé quatre deniers de tribut des barons de Herupe, qui se prétendaient exempts de tout chevage, les barons, au nombre de cinquante mille, font fabriquer des deniers d'acier qu'ils viennent présenter au bout de leurs lances :
Chascun en aura quatre, c'est li chevages drois. As penons de nos lances les lierons eslrois, Ou ficherons as pointes des riches fers turcois ; Puis irons querre [chercher] Carie à Loon ou à Blois,* Où que le trouverons, en rivière ou en bois, Offert soit li chevages ensi corn par gabois.
Don Nuno de Lara ne parle pas autrement aux hidalgos qui ne veulent pas se soumettre à l'impôt des cinq maravédis mis par le roi de Castille Alphonse YIII :
los a vuestras posadas, Armâos bien a caballo; Los cinco maravédis Atadlos bien en un pano, En las puntas de las lanzas Los traigais aquî colgado1.
Des deux parts, le gabois a un plein succès : les barons espagnols ne sont que trois mille ; mais Alphonse , le vainqueur de Las Navas, devant cette manière menaçante de payer l'impôt, recule comme Charlemagne.
C'est au quatorzième siècle que l'Italie, parle génie de Dante, de Pétrarque et de Boccace, prend à son tour le haut rang dans la littérature européenne; mais auparavant elle n'a rien qui, pour l'antiquité ni pour le succès, puisse rivaliser avec la poésie française. Françoise de Rimini et son amant lisaient un poëme français, le Lancelot, quand ils se sentirent touchés de ces douteux désirs qui les menèrent au douloureux jjassage. Alors, sous le titre de Reali di Francia, on avait abrégé en prose, avec deux ou trois des chansons de geste qui nous restent, quelques-unes de celles qui ne se sont pas encore retrouvées ; en vers, il s'était fait au moins quarante compositions, toutes en octave et se rapportant à l'ère de Charlemagne, et
1 . « Allez à vos manoirs, armez-vous bien à cheval ; les cinq maravédis, liez-les étroit dans le pennon, et à la pointe de vos lances offrez ainsi le chevage. »
dans cet amas de fictions que l'Italie nous avait empruntées, le siècle suivant vit Pulci, Boiardo et l'Arioste puiser leurs épopées burlesques ou héroï-comiques. Le témoignage de Dante mérite d'être cité. «La langue d'oïl allègue pour soi, dit-il dans son traité de Vulgari eloquio, qu'à cause de ses formes plus faciles et plus agréables que les autres, tout ce qui a été rédigé en vulgaire prosaïque lui appartient : par exemple, toute la suite des gestes des Troyens et des Romains, les longues et belles aventures du roi Arthur et beaucoup d'autres histoires ou enseignements. La langue d'oc peut prétendre qu'elle est la première qu? ait eu des poètes, comme plus parfaite et plus douce, par exemple Pierre d'Auvergne, et d'autres avant lui. La troisième, celle des Latins, peut s'attribuer deux privilèges : d'abord c'est d'elle que viennent ceux qui ont montré dans la poésie vulgaire plus d'harmonie et plus d'art, comme Cino de Pistoia et son ami; ensuite ils paraissent s'appuyer davantage sur la grammaire, qui est commune, et ceci, à en juger raisonnablement, est un bien grand argument pour eux. » L'ami de Cino de Pistoia est Dante lui-même. Le vulgaire prosaïque signifie non la prose, mais les poèmes narratifs qui ne sont pas en strophes régulières et en rimes entrelacées ; les poètes de la langue d'oc, auxquels ils donnent la priorité, sont les auteurs de'canzones et de vers d'amour, genre dans lequel ils paraissent avoir précédé ceux de la langue d'oïl, qui les précédèrent pour la poésie épique. Le latin, c'est l'italien, et le mérite que Dante fait à la langue de son pays d'être plus régulière et plus grammaticale que
De l'avait été celle de la plupart de nos trouvères est dû aux travaux de Dante lui-même, de ses amis et de ses contemporains.
Pétrarque, qui est habituellement hostile à la France et qui parle plus d'une fois de la ville disputeuse de Paris et de cette rue du Fouarre, immortalisée par Dante, où professaient les maîtres de la faculté des arts; Pétrarque, dis-je, qui, remarquant que cette capitale lui avait paru fort au-dessous de la réputation et des louanges mensongères de ses habitants, ajoute cependant qu'après tout c'était une grande chose que Paris, magna tamen hauddubie res fuit; il s'inquiéta pour sa chère Italie du succès qu'obtenait partout notre poëme de la Rose, et se hâta d'y opposer, comme s'il doutait de la victoire, non la célémïté naissante delà poésie italienne, ni Dante, ni lui-même, ni aucun nom de son temps, mais les plus grands noms de l'antique poésie latine, Catulle, Horace, Ovide, Virgile, tant la réputation que nos poètes français avaient conquise au dehors lui paraît éclatante et redoutable, tant l'Italie moderne, qu'il n'oublie pas cependant, lui semble à peine suffire pour soutenir la rivalité ! II est vrai que, par un secret retour de patriotisme et peut-être d'amour-propre, il accueille avec défiance tout ce bruit d'une gloire étrangère, et qu'il aimerait mieux croire que c'est Paris et toute la France qui se sont trompés :
Nisi fallitur omnia Gallia Parisiosque caput.
Lorsque Dante, dans un rhythme harmonieux et
touchant, commençait ainsi le second sonnet de la Vie nouvelle :
0 voi che per la via d'amor passate,
Attendete, e guardate S'egli è dolore alcun quanto '1 mio grave,
il imitait un verset de Jérémie ; mais peut-être avait-il gardé la mémoire de la complainte française faite sur ce même verset :
Vous qui alez parmi la voie,
Arrestez vous, et chascuns voie
S'il est dolor tel com la moie (mienne).
Les critiques italiens trouvent dans son style beaucoup de gallicismes, et l'un d'eux ajoute qu'il rapporta de France autant de nouvelles locutions que jadis Homère des dialectes de la Grèce. Le fait est qu'à cette époque les gallicismes font invasion dans le style italien. Le maître de Dante, Bmnetto Latini, qui écrivait en français avec une grande correction, dit en italien, comme s'il parlait français, san faglia (sans faille), manera (manière), torno (tournée), triare (trier), zae (çà), convotisa (convoitise), etc., tous mots que l'académie de Florence , malgré son respect pour les vieux textes, a exclus de son dictionnaire comme étrangers. Un auteur du même temps que Brunetto, c'est-à-dire appartenant au treizième siècle, dit : donna gente (dame gente), se m'aiuti Dio (si m'aie Deus, ainsi Dieu me soit en aide), ore~ g lie (oreilles), per plusor ragioni (par plusieurs raisons), accatar (acheter), amico tradolce mio (mon très-doux ami), etc. Toutes ces locutions, l'auteur
pouvait les lire dans des ouvrages français qui l'avaient précédé de plus d'un siècle. L'académie de la Crusca n'a pas non plus admis comme italiennes ces expressions de l'historien Yillani : agio (âge), semmana (semaine), intamato (entamé), etc. Dans Boccace, on signale dimora (demeure), vegliardo (vieillard), non a longo tempo (il n'y a pas longtemps), etc. Fazio degli Uberti, le petit-fils du superbe Farinata degli Uberti que Dante rencontre en enfer, non content, en son poëme intitulé il Dittamondo, de prendre des mots comme bigordare (behourder, jouter), in transi (en transe), lice (lice), fait en français soixante-treize vers de suite relatifs aux désastres de Philippe de Valois et du roi Jean.
Il fut donc un temps, et ce temps est le haut moyen âge, où la France dut à sa littérature de pénétrer d'un bout de l'Europe à l'autre et de s'y faire partout écouter, et M. Le Clerc a résumé dans une belle page ce grand succès, lorsque, rappelant celui qu'obtint plus tard la France du dix- septième et du dix-huitième siècle, il dit : « Peut-être même, sous cette espèce de république chrétienne, dont une foi commune avait fait et perpétué l'unité, la France du douzième et du treizième siècle eut un ascendant qu'elle ne retrouva plus aussi complet lorsque cette unité fut brisée, et que les diverses nations, travaillant désormais chacune pour leur destinée et leur gloire à part, se disputèrent, avec une émulation qui dure encore , une primauté qu'elles avaient paru jadis reconnaître dans un seul peuple. D'où venait ce prestige? Nous le redirons en peu de mots : la France
avait surtout conquis les âmes par un attrait qu'on lui a depuis contesté, par la poésie. Laissons en effet tous ses autres moyens d'influence et d'autorité , quelques grands rois, des armées belliqueuses, des expéditions lointaines, des écoles partout renommées, ses théologiens, ses philosophes, ses historiens; souvenons-nous seulement qu'elle a eu des poètes, des poètes en langue vulgaire, qui ont été compris et imités aussitôt par l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, les pays Scandinaves, l'Orient. Le poëme héroïque de plusieurs de ces peuples vient d'ici. La France , avec ses chants sur Charlemagne , leur a donné Roland, Olivier, Renaud, les douze pairs. Le genre héroï - comique leur est arrivé en même temps tout plein de gaieté et de verve, dans les gabs du grand empereur lui-même, avec les jeunes chevaliers à la cour de Constantinople, dans les intrépides bravades d'Ogier le Danois, dans les scènes bouffonnes où Guillaume d'Orange, devenu moine, se débat contre la règle du couvent et la note inflexible du lutrin. »