III. — Des principaux genres en vers et en prose
Avant de jeter un coup d'œil sur le sujet de ce chapitre, il importe de considérer quelle était l'étendue de l'éducation et de la culture intellectuelle ; car ce qui s'enseigne et ce qui forme la culture intellectuelle est le véritable indice de la direction que prendra l'esprit avec l'aide du temps*
Dans ce qui s'enseigne alors, la théologie ou la science divine tient le premier rang, comme science de l'orthodoxie chrétienne. Puis viennent, dans le monde des lettres et des écoles, ces connaissances simplement humaines dont les derniers âges de l'antiquité latine avaient légué aux siècles suivants les principales divisions, tantôt respectées fidèlement par les esprits dociles, tantôt agrandies par une ambition de recherche et de progrès qui est l'honneur de l'humanité ; c'est là ce qu'on appelait les sept arts. Ce modeste territoire, que la théologie avait bien voulu laisser à des études moins directement soumises à son empire, se partageait en trivium comprenant la grammaire, la rhétorique, la dialectique, et en quadriviam, comprenant l'arithmétique, la géométrie, la musique, l'astronomie. On aurait pu s'y trouver à l'étroit; mais depuis deux siècles l'intelligence travaillait à élargir les compartiments primitifs. Comme avec la rhétorique on avait la poésie, l'histoire, l'art épistolaire, tout le genre didactique, la traduction, et qu'avec la dialectique on s'ouvrait le champ de la philosophie et les discussions sur les plus hautes abstractions de la pensée, sur la nature et sur la politique, l'esprit humain, sans trop sortir des cadres imposés par l'usage , s'empara de tout ce que nous appelons aujourd'hui les études littéraires et philosophiques. A ce compte, savoir, comme on disait, irive et cadrive, c'était déjà savoir quelque chose. Cet enseignement mérite d'être comparé avec celui qui se donnait dans l'antiquité classique. On remarque tout d'abord qu'il est fort semblable à ce qui
était chez les Grecs et chez les Piomains : les écoles montraient la grammaire et la rhétorique ; elles montraient aussi l'arithmétique et la géométrie. Ceux qui voulaient aller plus loin s'adonnaient à quelqu'une des sectes philosophiques qui avaient cours alors; quant à l'astronomie et à la médecine, c'était l'affaire des hommes spéciaux. Donc rien n'était changé; seulement dans le moyen âge les choses avaient pris une forme plus précise et plus consistante : un grand corps , les universités , était désormais chargé de donner et de perpétuer l'enseignement. C'était beaucoup, mais aussi c'était tout ce qu'il était possible de faire. En effet, que par la pensée on essaye d'agrandir le cercle de cet enseignement, et l'on verra que cela est absolument impossible , et que , durant un long espace de temps, les sociétés n'eurent qu'à cultiver le fonds acquis de manière à profiter des ouvertures de progrès dès qu'elles se feraient.
Dans cet état de l'esprit humain, trois routes seulement, cela est aujourd'hui démontré par le résultat, pouvaient être parcourues : c'étaient les sciences, l'étude des langues et les connaissances psychologiques relatives à la théorie des idées et à celle de la morale. Ces trois sujets avaient été ébauchés par l'antiquité et furent poursuivis parle moyen âge. Ce point d'ébauche, on va voir qu'il ne pouvait être dépassé. Les sciences suivent une hiérarchie déterminée par les trois degrés des choses mêmes de la nature, degrés qui sont physiques , chimiques et vitaux (c'est en méthode la plus grande découverte du dix-neuvième siècle), et elles reçoivent leur constitution sui-
vant ce même ordre hiérarchique (c'est en histoire Une des plus grandes découvertes de notre temps). Appliquons à l'empire romain et à son successeur, le moyen âge , cette notion capitale ; on reconnaît, vu que , après les mathématiques , préambule de toute étude positive, l'astronomie avait reçu dans l'antiquité et chez les Arabes le développement purement géométrique qu'elle comportait, on reconnaît, dis-je, que c'était le tour de la physique. Seulement, pour qu'elle parût, il fallait un avancement des mathématiques et de la méthode expérimentale que ne connurent ni l'empire romain ni le moyen âge. Par conséquent, le chemin étant ainsi coupé à la physique, ni la chimie, ni la biologie ne purent paraître; elles restèrent de simples appendices de ce qui était su, et furent gouvernées, ce qui est le caractère d'une science non constituée, soit par des idées chimériques, soit par des théories prises aux notions déjà constituées. Aussi tout le temps fut-il employé essentiellement à entretenir les sciences acquises (mathématiques, astronomie).
Un obstacle de même nature, c'est-à-dire dépendant de la hiérarchie et de la méthode, a empêché qu'aucun progrès considérable ne se fit dans la nature morale et intellectuelle de l'homme. Ces connaissances ne peuvent prendre leur constitution qu'avec la biologie, qui en démontre les conditions organiques , qu'avec la sociologie , qui en démontre le développement historique. En d'autres termes, l'étude du sujet doit suivre l'étude de Fobjet. C'est pour cela que les temps que nous considérons ont été pau-
vres en ce genre, et que notre temps est celui où cette belle et difficile étude a reçu une puissante impulsion.
Quant aux langues , on sait que les Grecs et les Romains, traitant de barbare tout ce qui n'était pas Grec ou Romain, méprisaient les idiomes des peuples étrangers , et ne nous ont transmis aucun renseignement : à l'Orient, sur ceux des Perses ou des Indiens; à l'Occident, sur ceux des Étrusques, des Ibères, des Celtes, des Germains. Le moyen âge, par l'impulsion du christianisme , qui convertissait les idolâtres et luttait contre l'islamisme, donna plus d'attention aux langues ; mais l'attention désintéressée et par conséquent scientifique n'est née que de notre temps, et se rattache à toute cette élaboration dont les facultés de l'esprit humain ont été l'objet. Le langage, qui dépend d'une de ces facultés, n'a pu inspirer l'intérêt et être étudié scientifiquement que quand l'ensemble de ces facultés est venu, si je puis ainsi parler, à l'ordre du jour.
Ainsi considéré par rapport à l'antiquité grécoromaine, ce qui s'enseignait alors doit l'être maintenant par rapport à la théologie. A l'origine, le christianisme, maître des âmes par le sentiment, le devint aussi par l'intellect; car, d'après une révélation divine et un livre divin, il proclamait ce qui devait être su et cru de l'origine du monde et de sa destination. Aussi la philosophie, la science, la raison, devinrentelles sans effort, sans contrainte, et par une sorte de vénération filiale, servantes, comme on disait, de la théologie. Ce fut un âge d'or, si par âge d'or on
entend ici une époque organique où la partie morale et la partie intellectuelle de la société ont trouvé leur unité; alors les lettres et les sciences humaines étaient nécessairement ecclésiastiques. Au quatorzième siècle, tout avait commencé de changer; la sagesse profane prenait un notable domaine, et, bien que courbée sous le poids des entraves de l'école, c'est elle qui est destinée à prévaloir et à conduire les nations modernes à une puissance et à une grandeur qu'elles ne connaissaient pas. Le quatorzième siècle est dans les schismes, à la veille des hérésies triomphantes, à l'avant-veille des entreprises bien plus sérieuses de la science sur la théologie.
Ces considérations font pénétrer profondément dans l'enchaînement de la civilisation. Par elles, on voit comment l'antiquité gréco-latine s'arrêta impuissante devant des recherches pour lesquelles son esprit n'était pas mûr, comment, dans cette impasse, le christianisme ouvrit une issue morale et sociale qui mit le monde sur un degré plus haut, commentée moyen âge, vivant en plein sous cet ordre, conserva, non sans l'élaborer, le trésor des anciens enseignements, comment, cette phase religieuse s'épuisant, ce fut le tour de la science d'offrir l'issue au monde moderne, et comment enfin notre temps demande à la science, suffisamment grandie, une ère de nouvelles conditions morales et sociales.
Au quatorzième siècle, qui est le point de partage entre le moyen âge et le monde moderne, la scolastique est encore reine des intelligences; plus tard, la philosophie et la science la foulèrent aux pieds comme
une simple combinaison de mots et de formules. Alors cette dialectique active et inquiète alarmait certains esprits, et en 1321 Jean de Jandun, dans son Éloge de Paris, nous peint « ces hommes spéculatifs, exempts de passions terrestres, et qui ne recommençaient tous les jours que par amour du vrai leurs combats intellectuels. L'objection de l'un est résolue par l'autre; les réfutations, les répliques se succèdent; on admire tout ce qu'une main puissante est capable de construire et de fortifier sur le terrain mouvant de la dispute, et l'on ne s'étonne pas moins de tout ce qu'un bras redoutable, sans toucher à la foi, peut détruire ou ébranler. Mais ce que la religion gagne ou perd à une telle gymnastique, Dieu le sait! » Une telle gymnastique, pour me servir de l'expression de Jean de Jandun, avait mis son empreinte sur toute chose, et M. Le Clerc, qui la signale dans les sermons d'alors, montre que la chaire a continué d'en ressentir l'influence. « Nos grands sermonnaires, dit-il, ont toujours gardé quelque chose de ces anciens modes de la prédication, par exemple la manie de diviser. Qu'ils prêchent le dogme ou la morale, ces preuves échelonnées avec tant d'art, ces catégories si bien rangées, ces distinctions si subtiles, laissent reconnaître en eux les héritiers directs des disputeurs de l'école. Est-ce le caractère propre du genre didactique, est-ce l'habitude invétérée de la controverse, est-ce l'un et l'autre qui font que, chez des orateurs tels que les Bourdaloue, les Massillon, l'œuvre la plus grave de l'éloquence continue de se briser et de s'éparpiller à l'infini en petits points symétriques, en nuances insaisissables,
en grains de poussière, en atomes? S'il faut faire la part du genre, qui ne peut se passer de définir et de diviser, il est permis d'y voir surtout, comme Fénelon, un reste de la scolastique, dont l'empreinte, assez visible, malgré les révolutions, dans notre langue, dans notre barreau, dans notre théâtre, a dû naturellement persister là où règne surtout la tradition, dans l'enseignement religieux. »
Un livre célèbre par son mysticisme naïf et pénétrant, Y Imitation de Jésus-Christ, a été attribué au quatorzième siècle. Il convient d'entendre là-dessus les observations de M. Le Clerc : « L'ouvrage nous semble, comme à Suarez, de diverses mains et de divers temps. L'humble langage du premier livre ne saurait être l'œuvre de cet esprit plus familiarisé avec l'antiquité profane, plus vif, plus animé, qui se plaît aux grandes images, aux amples développements du troisième livre, et ni l'un ni l'autre n'a le moindre rapport avec la théologie savante et subtile dont le quatrième livre est rempli. Le premier et peut-être le second pourraient venir des chartreux du douzième siècle, et le troisième de quelque moine lettré du siècle suivant. 11 n'y aurait point d'invraisemblance à faire descendre le dernier livre jusqu'au quinzième siècle : ce n'est qu'alors que, dans les manuscrits, il vient se joindre aux trois premiers. Quant à Gerson, qui ne justifie la préférence qu'on lui a donnée quelquefois ni par son caractère ni par son style, et au copiste Thomas de Kempis, dont les œuvres ne sont guère composées que des écrits des autres, et qui, lorsqu'il cesse de copier, est souvent un auteur fort ridicule,
nous engageons leurs partisans à ne pas oublier qu'il y a en France un manuscrit du premier livre antérieur à Gerson et à Thomas de plus d'un siècle. »
Au premier rang des productions littéraires de ce siècle, on mettra sans hésiter les Chroniques de Froissait, qui lui appartient, bien qu'il soit mort dans les premières années du quinzième. Je ne veux rien changer à l'appréciation qu'en a donnée M. Le Clerc : « De ces auteurs de mémoires, un seul est resté populaire, l'ingénieux conteur, le protégé d'une reine, des hauts barons et des nobles dames, qui, par son imagination iéconde, la vivacité de sa narration, son style coulant et facile, s'est assuré comme le privilège de se tromper sur les dates, sur les noms de lieux et de personnes, sur le caractère même des événements, et de remanier ses récits toutes les fois qu'il change de protecteur; qui, fier d'avoir vu deux cents hauts princes, outre les ducs et les comtes, se charge, serviteur complaisant, de leur amener les lévriers qu'ils se donnent mutuellement comme accointances d'amour; dont la verve n'est jamais plus heureuse que lorsqu'il fait célébrer par un capitaine roheur le brigandage des compagnies, et le nouvel argent qu'elles faisaient tous les jours, sous les ordres des meilleurs gentilshommes, aux dépens d'un riche prieur, d'un riche abbé, d'im riche marchand, sans dédaigner les bœufs, les brebis, la poulaille et la volaille du menu peuple; qui, lorsque les paysans, poussés à bout, s'arment de leurs fourches contre leurs nobles seigneurs bardés de fer et se font tuer au nombre de plus de sept mille en un seul jour, loin de reprocher aux vainqueurs
l'excès de leur vengeance, est tout prêt à crier avec eux : Mort aux vilains! On sait que le grand admirateur de cette société qui finit est le chanoine Froissart. »
Cette société qui finit n'a plus de poésie. On lui répète encore quelques imitations de ce qui l'avait charmée deux siècles auparavant; mais, à la différence des anciennes compositions, celles-ci, sans couleur et sans vie, n'excitent aucun intérêt hors de la France. Seul, dans la foule, un poëme mérite d'être distingué; mais c'est un poëme héroï-comique, Bauduin de Sebourc, où l'auteur des Variations du langage français voyait un précurseur de l'Arioste, et où en effet la raillerie et les grandes aventures se mêlent pour se servir de contraste.
Il parut, du temps de Charles Y, un grand nombre d'écrits sur le gouvernement. Le Songe du Vergier est un dialogue entre un chevalier et un clerc sur la juridiction de la royauté et du sacerdoce. L'auteur, hardi à plus d'un titre, proclame hautement qu'on n'a pas le droit de convertir par force les infidèles : « Nul mescreant ne doibt estre contrainct par guerre ne aultrement pour venir à la foi catholique, et semble que contre les mescreans qui nous guerroient, seulement nous deussions faire guerre, et non contre les aultres qui veulent estre en paix. » Le Songe du Vergier n'aurait pas osé sans doute comprendre les hérétiques dans cette abstention pacifique qu'il recommandait à l'égard des infidèles, car saint Thomas avait dit : « L'hérétique ne doit pas seulement être séparé de l'Église par l'excommunication, il doit être retranché
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du monde par la mort. » A des temps plus élevés en morale que la société catholico-féodale étaient réservées la doctrine et la pratique de la tolérance.
11 était assez fréquent que les trouvères ou les hérauts d'armes célébrassent en vers les tournois mémorables ou. la vie de grands personnages auxquels ils étaient attachés. A ce genre appartient le poème sur la vie et les faits d'armes du Prince-Noir, par Chandos, le héraut de sir John Chandos, connétable d'Aquitaine. Je ne le mentionnerais pas, si parmi tant d'autres détails faits pour intéresser les deux nations, il ne racontait en témoin l'entrevue du prince et du roi après la journée de Poitiers :
Là fui devant lui amenés
Li rois Johan, c'est vérités.
Li prince moult le festoia.
Qui dampne Dieu engracia,
Et, pur le roi plus honourer,
Li voet aider à deservier.
Mais li rois Johan lui ad dit ;
« Beau douls cosins, pur Dieu, mercit;
Laissez, il n'appartient à moi;
Car, par la foi que jeo vous doi,
Plus avez el jour d'hui d'honour
Qu'oncques n'eiïst prince à un jour. »
Dont dit li prince : « Sire douls,
Dieu l'ad fait, et non mie nous.
Si l'en devons remercier,
Et de bon cœur vers lui prier,
Qu'il nous voille oltroier sa gloire,
Et pardoner ceste victoire. » •
Il est un exercice que nos anciens écrivains regardèrent toujours comme une dépendance de l'art de la rhétorique, c'est la traduction ; elle occupe une grande
place surtout dans l'histoire littéraire de la seconde moitié du siècle, en raison de la faveur que lui accorda le roi Charles Y. Ce travail doit être noté, car il amena l'introduction de beaucoup de mots. C'est ainsi qu'on doit à Pierre Bercheure, traducteur de Tite-Live, les mots cohorte, colonie, magistrat, tribun du peuple, fastes, faction, transfuge, sénat, triomphe, auspices, augure, inauguration, et à Oresme, qui traduisit Aristote sur le latin, monarchie, tyrannie, démocratie, aristocratie^ oligarchie, despote, démagogue, sédition, insurrection.
Dans un genre familier qui eut alors quelque vogue, les fabliaux latins, on cite Gotfried de Tirlemont, qui mit en vers une série de contes où l'on remarque Brunellus vel Pœnitentiarius lupi et Asinarius vel Diadema. Le Pœnitentiarius, c'est la fable des Animaux malades de la peste; Y Asinarius, c'est le vieux conte de Peou-oV Ane. « Perrault n'a pas inventé ses contes, dit M. Le Clerc avec son érudition aussi sûre qu'étendue : le Petit-Poucet, Barbe-Bleue, Biquet à la Houppe, viennent de l'Orient. Dans la Belle au Bois dormant se retrouve un épisode du roman de Perceforest; dans Cendrillon, une réminiscence de l'aventure de Rhodopis, qui, pour avoir perdu l'un de ses petits souliers, épouse un roi d'Egypte; dans le Chat botté, la Chatte de Constantin le Fortuné, que Straparole avait empruntée du Pentamerone napolitain. Peau-oV Ane enfin n'est pas non plus de Perrault. On savait bien que cette histoire de Peau-d'Ane, connue de Scarron et de Molière, indiquée par Boileau dès l'année 1669, et que La Fontaine entendait conter
avec un plaisir extrême seize ans avant les contes de Perrault, n'est point et ne peut être une invention du rédacteur de ces contes. Yoilà que nous reconnaissons celui-ci dans les vers latins de Gotfried, qui pouvait en devoir l'idée moins aux Métamorphoses de VAne d'Apulée qu'aux fables indiennes, dont il circulait en Europe des traductions latines depuis le onzième siècle. »
Un des plus beaux fleurons du moyen âge est la découverte du déchant dans la musique. Suivant la définition technique , discantat qui simul cum uno vel pluribus dulciter cantat, ut ex distinctis sonis sonus unus fiât, non unitate simplicitatis, sed dulcis concordisque mixtionis unione. En d'autres termes, le déchant est le chant en parties. Cette grande innovation, d'où sont nées l'harmonie et toutes les merveilles de la musique moderne, ne fut pas reçue sans opposition par ceux qui regrettaient l'unisson du chant grégorien. En 1322, elle est blâmée comme dangereuse par une bulle pontificale, et un musicien de ce temps , Jean des Murs, s'écrie : « 0 douleur ! ô vain prétexte et déraisonnable excuse ! ô grand abus ! grande barbarie ! Oh ! si les anciens maîtres avaient entendu le déchant de ces docteurs , qu'auraient-ils dit? qu'auraient-ils fait? Ils auraient interrompu le disciple de cette musique nouvelle, et lui auraient dit : Ce n'est pas de moi que tu as appris ces dissonances, et ton chant n'est pas d'accord avec le mien. Loin de là, tu me contredis, tu me scandalises. Tais-toi plutôt; mais tu aimes mieux délirer et déchanter. »
Le quatorzième siècle est plein aussi d'alchimistes. Le fait est que l'alchimie est un grand office rempli par le moyen âge dans la préparation à la science générale. Faisant le bilan du savoir de l'antiquité, on reconnaît qu'elle fonda les mathématiques et l'astronomie, et qu'elle eut quelques commencements de physique proprement dite. Puis la médecine la conduisit à des ébauches de biologie, la politique à des ébauches de sociologie, tout cela, mathématiques, astronomie, commencements de physique, ébauches de biologie et de sociologie, ne formant que des fragments sans système; d'où le règne, sans conteste, de la philosophie métaphysique. Mais ce qui, en ceci, frappe l'œil habitué à considérer l'ensemble, c'est l'absence de tout rudiment de chimie : cette grande lacune, le moyen âge se chargea de la remplir. Guidé par une hypothèse que rien ne dit être fausse, mais que rien ne dit être vraie, à savoir que les différentes substances ne sont que des modifications d'une même matière, il chercha la transmutation des métaux, n'arriva à rien puisqu'il partait d'une hypothèse vaine, mais créa en chemin, pour la chimie, une ébauche semblable à celle que l'antiquité avait créée pour la biologie : le service est pareil et de haute importance.
Le quatorzième siècle, brillant ailleurs, est terne en France ; mais chez nous-mêmes il n'en conserva pas moins l'ardeur au travail et l'activité dans toutes les voies. Beaucoup d'efforts, un succès moindre que les efforts, voilà ce qui résulte de ce vaste résumé où M. Le Clerc a retracé la production intellectuelle de
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cent années. Trouver les détails est œuvre d'érudit, Les enchaîner par un lien réel est œuvre d'historien. Ici, ni l'érudit ni l'historien n'ont fait défaut l'un à l'autre, si bien que, pour les détails, moi qui rends compte, je n'ai qu'à choisir, et que, pour l'enchaînement, celui qui lit embrasse, dans une distribution habilement ménagée, la série des compositions et la série des influences sociales.