‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 47 sur 51 · IV. — De la royauté et de V ordre laïque · texte numérisé non relu

IV. — De la royauté et de V ordre laïque

Conformément au plan qu'il s'est tracé, M. Le Clerc a considéré la royauté et l'ordre laïque dans leurs rapports a^vec les lettres durant le quatorzième siècle. Ce siècle s'ouvre par Philippe le Bel, sa querelle avec la papauté, et la rupture de la monarchie avec le monde catholico-féodal, non pas quant à la foi, mais quant au régime ; la royauté commence à se dégager aussi bien des liens du pouvoir ecclésiastique que de ceux du pouvoir féodal. « Pourquoi, dit M. Le Clerc, ce règne est-il une grande date dans l'histoire du monde? C'est précisément pour cette résistance à la suprématie des papes, résistance victorieuse, dont quelques historiens, même parmi ceux qui profitent de ce qu'on lui doit, persistent à le blâmer. Ils semblent oublier combien il fallait avoir alors de sens et de courage pour combattre la religieuse confiance qui, depuis plusieurs siècles, remettait la toute-puissance, et spirituelle et temporelle, entre des mains qu'on

disait infaillibles. » On remarquera que cette tentative aurait pu avorter comme celle des empereurs allemands; mais le temps avait marché, et le roi trouva la nation prête aie seconder. Sans suivre M. Le Clerc passant en revue le roi, le conseil du roi, le parlement, les princes du sang, la noblesse, le tiers état, les états généraux , les universités , les bibliothèques , les copistes et les libraires, je prendrai quelques détails, et je n'ai, je l'ai dit, qu'à choisir.

Les copistes parisiens, soit clercs, soit laïques, étaient renommés pour leur habileté. Guillebert de Metz, le grand admirateur de Paris « en l'an quatorze cent, quand la ville estoit dans sa fleur, » compte parmi les personnages notables de cette ville : « Gobert , le souverain escripvain , qui composa l'art d'escripre et de taillier plumes, et ses disciples qui par leur bien escripre furent retenus des princes, comme le jeune Flamel, du duc de Berry; Sicart, du roi Richart d'Angleterre; Guillemin, du grand maistre de Rhodes; Crespy, du duc d'Orléans; Perrin, de l'empereur Sigismundus de Rome. »

Quand la ville était en sa fleur ! . . . C'est l'expression de Guillebert, et alors cependant nos désastres frappaient même les étrangers. « Non, je ne reconnais plus rien de ce que j'admirais autrefois, dit Pétrarque. Ce riche royaume est en cendres; les seules demeures aujourd'hui debout sont celles qui étaient défendues par les remparts des villes ou des forteresses.... Les écoles de Montpellier, que j'ai vues si florissantes, sont aujourd'hui désertes. La Gascogne, l'Aquitaine, ont été dévastées par la guerre et le brigandage, ...

Paris, où régnaient les études, où brillait l'opulence, où éclatait la joie, n'amasse plus de livres, mais des armes, ne retentit plus du bruit des syllogismes, mais des clameurs des combattants ; le calme, la sécurité, les doux loisirs ont disparu. Qui eût jamais imaginé que le roi de France, resté invincible par le courage, serait en effet vaincu, pris, racheté, et qu'à son retour, ô honte plus cruelle encore, il serait contraint, lui et son fils, défaire un pacte avec les bandits pour n'être pas attaqué sur la route? Qui dans cet heureux royaume eût pu se figurer, même en songe, de telles catastrophes? Et si un jour il se relève, comment la postérité voudra-t-elle y croire, lorsque nous-mêmes , qui en sommes témoins , nous n'y croyons pas ? »

Bien que saint Louis eût rassemblé dans la Sainte- Chapelle de son palais un certain nombre de livres copiés pour la plupart à ses frais, qu'il aimait à lire, et que cependant il prêtait volontiers, la véritable histoire de la bibliothèque royale ne commence qu'avec Charles Y, le jour où il fonda la librairie delà tour du Louvre, non, bien entendu, le Louvre actuel, mais l'ancien Louvre, qui fut beaucoup agrandi par Charles Y, et dont les restes ont disparu dans le dixseptième siècle. D'anciens documents nous ont décrit les deux étages que le roi fit préparer dans cette tour, et dont les lambris étaient de bois d'Irlande, la voûte de bois de cyprès, et le tou chargé de basses-tailles ou bas-reliefs ; les croisées fermées de barreaux de fer, de fil d'archal et de vitres peintes; les bancs, les tablettes, les lutrins et les roues (pupitres tournants)

ajoutés à ceux qui furent transportés de la librairie du palais; enfin les trente petits chandeliers et la lampe d'argent allumés le jour et la nuit, afin qu'on pût travailler à toute heure. En faisant le relevé des listes qui nous sont parvenues, on a un total de onze cent soixante-quatorze volumes; mais ces listes ne comprenaient pas tous les livres du roi. Ce qui fait pour nous le prix de tous ces titres d'ouvrages, comme de ceux que possédaient les princes, les princesses b les seigneurs, les bourgeois même, c'est que nous y trouvons enfin la plus riche réunion des grands monuments de notre littérature nationale au douzième et au treizième siècle, ce Qu'on ajoute, dit M. Le Clerc, à cet inventaire les divers documents sur les collections formées par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, Jean, duc de Berri, Louis, duc d'Orléans ; qu'on y joigne les livres cités par le chevalier de La Tour- Landri, par Christine de Pisan, par l'auteur du Ménagier de Paris , on verra renaître toute cette vieille poésie française qui fut quelque temps celle de l'Europe, et que les productions de nos trois derniers siècles , non pas plus originales, mais d'une plus grande étendue d'esprit et de savoir, d'un goût plus pur, d'un langage qui est resté le nôtre, avaient fait condamner à l'oubli. »

Ceci est le commencement des • bibliothèques publiques et laïques. Sous le régime qui précéda, les bibliothèques étaient ecclésiastiques, et appartenaient aux couvents et aux chapitres. Elles étaient fort nombreuses et contenaient beaucoup de livres. Tout ce qui compose dans les bibliothèques d'aujourd'hui les

fonds latins Tient de là, et certainement n'en représente qu'une partie ; mais à mesure que l'institution se relâcha, les livres furent négligés, on les laissait se pourrir, se détériorer, se détruire; on coupait les marges des manuscrits pour en faire des brevets, des amulettes ; on raclait les feuilles de vélin pour écrire de petits psautiers qu'on vendait aux enfants. Les incendies ont anéanti beaucoup de bibliothèques, et de malheureux hasards ont intercepté des livres précieux : un des précepteurs de Pétrarque , le vieux Convennole , perdit le traité de Cicéron sur la gloire en le mettant en gage chez un usurier, et cette perte n'a pas été réparée. C'est ainsi que nous sommes loin de posséder tout ce qu'a possédé le moyen âge.

Dans le quatorzième siècle, l'université de Paris, qu'un si grand nombre d'autres, en France et hors de France, ont proclamée leur mère, fut plus puissante qu'à aucune autre époque de notre histoire. Jamais elle n'exerça un tel pouvoir sur les esprits. Tantôt consultée par les rois, tantôt leur apportant d'ellemême ses avis, elle acceptait ou se donnait la mission périlleuse de diriger l'opinion. C'est un signe des temps, qu'une simple compagnie de maîtres et de disciples, pendant plus de cinquante ans de ce siècle, délibère avec les rois, dirige les conciles, fournit des négociateurs aux papes et aux princes, et envoie d'ellemême des ambassadeurs chez les nations étrangères. On trouvera un juste souvenir de ce grand rôle dans ces paroles qui ne messiéent pas au doyen de la Faculté des lettres, à l'un des héritiers de ces anciens

maîtres1 : « Quel que fût l'inconvénient et même le péril de transformer en école près de la moitié d'une grande cité, les témoignages abondent pour nous redire combien était puissant l'attrait de ce vaste noviciat, où la raison humaine s'épuisait en efforts qui peut-être, donnaient peu, mais qui promettaient beaucoup. Toute la montagne latine était pour les candidats de la science comme une seconde patrie. Ces rues étroites, ces hautes maisons, avec leurs voûtes basses, leurs cours humides et sombres, leurs salles jonchées de paille, ne s'effaçaient pas de la mémoire. Lorsque les anciens condisciples se rencontraient, après plusieurs années, à Rome, à Jérusalem, on sur les champs de bataille que se disputaient la France et l'Angleterre, ils se disaient : Nos fuimus simul in

Garlandia2 Faut-il l'avouer? nous ne pouvons

aujourd'hui même retrouver sans un certain respect les restes oubliés, et qui disparaissent chaque jour, du vieux quartier de la Montagne, la place où étaient les collèges détruits, et ceux dont nous voyons encore les dernières ruines. Le Petit-Pont, par où les écoles se frayèrent la voie de Notre-Dame à Sainte-Geneviève, la rue Galande, la rue duFouarre, le clos Bruneau, la rue Saint-Hilaire, voilà les humbles ateliers de l'intelligence et de l'étude, les obscurs laboratoires d'où est sortie la société moderne. »

Les princes de la maison de Yalois furent ce qu'on peut appeler, par anticipation, des bibliophiles. Jean, lorsqu'il n'était encore que duc de Normandie, aimait

Page 1