‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 49 sur 51 · V. — De la papauté et de l'ordre religieux · texte numérisé non relu

V. — De la papauté et de l'ordre religieux

Si l'ordre laïque sort de la subordination, l'influence de l'ordre religieux n'en demeure pas moins trèsgrande. Trois aperçus historiques, sans lesquels M. Le Clerc n'aurait pu maîtriser sa matière, dominent dans son ouvrage : le caractère laïque du quatorzième siècle, le grand éclat littéraire de la France dans les hauts temps, et l'action des conditions sociales et des pouvoirs politiques et ecclésiastiques. De la sorte, on a une vue réelle et grande de ce siècle tel qu'il fut en France, et même tel qu'il fut en Occident, si l'on ajoute que la France fut le principal théâtre de la lutte entre

tes deux pouvoirs, et que l'Italie prit la position émiuente dans les lettres et dans les arts.

Avec le quatorzième siècle s'ouvre l'ère papale que l'Italie a nommée dès lors la captivité de Babylone, et qu'elle n'a jamais cessé de reprocher à la mémoire des papes d'Avignon. Ils appartiennent tous par leur naissance à des provinces du midi, ou déjà françaises, ou qui allaient bientôt le devenir. Ce fut Philippe le Bel qui transporta la papauté dans la ville d'Avignon en provoquant l'avènement du Gascon Bertrand de Got, évêque de Comminges, puis archevêque de Bordeaux, et devenu célèbre sous le nom de Clément V. On ne peut ajouter foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Yillani, que le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au fond d'un bois près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre eux un trafic des choses saintes en un contrat en six articles, avec serment sur l'hostie; mais la remarque de M. Le Clerc est juste : on rencontre à tout moment, dans l'histoire, de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un fond de vérité. Ici la rumeur populaire mettait en action ce qui était dans la pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance des papes", durant trois quarts de siècle, pour la politique des rois de France. Ajoutons avec M. Le Clerc : « Cette longue confiscation de la papauté au profit d'une nation que ses rois surent mettre et maintenir en possession de la tiare, et qu'une suprématie, respectée de tout le monde catholique', aida puissamment à résister aux plus cruelles épreuves, ne fut point perdue pour l'émulation des esprits, pour l'avancement des connaissances humaines. L'en-

seignement des universités, la jurisprudence canonique et civile, l'étude de la géographie et des langues favorisée par les missions lointaines, surtout par les missions asiatiques, doivent beaucoup à ces papes gascons et limousins qui se succèdent dans leur nouvelle Rome, dans leur ville pontificale d'Avignon. »

Un des hommes les plus illustres du quatorzième siècle, Pétrarque, résida beaucoup à la cour d'Avignon. Des préventions contre lui, ou parce qu'il était poëte, ou parce qu'il avait été l'ami de Cecco d'Ascoli, poëte aussi, mais brûlé comme magicien en 1337, avaient été suggérées à Innocent YI ; toutefois Innocent ne fut pas un ennemi des lettres, et ces préventions s'évanouirent de son esprit. Lorsque Pétrarque est informé à Milan par son ami le cardinal Talleyrand que le pape, qui venait de donner au poëte deux bénéfices et lui en promettait d'autres, veut qu'il soit secrétaire apostolique : « Est-ce possible? dit-il dans sa réponse. Lui qui me croyait sorcier, sorcier parce que je lisais Yirgile! Combien de fois ne l'a-t-il pas soutenu opiniâtrement contre vous et mes amis ! Combien de fois aussi n'en avons-nous pas ri ensemble, même en présence du pape, alors cardinal, dans le temps où il y croyait plus que jamais ! La chose devint sérieuse quand il fut pape. Aussi, malgré vous, je partis sans prendre congé de lui, craignant que ma sorcellerie ne lui fît tort, ou à moi sa crédulité. »

L'Italie disputait sans cesse à la France la papauté d'xAvignon. Urbain Y, bien que Français (il avait professé le droit à Montpellier, à Toulouse, à Paris), songeait à rentrer à Rome. La cour de France le fit deux

fois haranguer. Le début d'une de ces harangues, où Fauteur suppose un dialogue entre le père et le fils, c'est-à-dire entre le pape et le roi de France, mérite d'être rappelé : « Le fils : Domine, quo vadis ? — Le père : Romam. — Le fils : Iterum criicifigi. » On ne peut s'empêcher de comparer le temps présent à cette époque passée : aujourd'hui l'Italie dispute Rome au pape, et elle ne réclamerait pas la papauté, si la papauté résidait encore dans Avignon. Il faut ajouter que, l'hérésie ayant grandement entamé le domaine du christianisme, la papauté aperdule caractère d'universalité qu'elle possédait au moyen âge, et qu'elle n'est plus que le pouvoir spirituel des catholiques.

Nous avons les testaments de plusieurs des cardinaux de la cour d'Avignon. Ces princes de l'Église étaient fort riches ; parmi leurs actes de munificence, on remarque les encouragements que la plupart d'entre eux donnent, dans ces pièces, à l'étude et à l'instruction. Un grand nombre de collèges à Paris et dans les provinces sont fondés par eux. Ces testaments nous intéressent aussi par les catalogues qu'on y trouve souvent des livres légués par les testateurs et qui nous font connaître, avec leur goût pour les lettres, le genre d'études qu'ils avaient préféré. Un ami de Pétrarque, le cardinal Philippe de Cabassole, dans son testament du 27 août 1372, dote la ville épiscopale de Cavaillon d'une vraie bibliothèque publique , établie près du chapitre. Un des types remarquables de ces grandes existences qui conciliaient la dignité d'un prince de l'Église avec l'amour et la protection des lettres, avec le luxe et les plaisirs de l'opulence, avec les intrigues

et le tumulte des affaires, est Talleyrand de Périgord, qui, après de sérieuses études, surtout en jurisprudence, et la mort de sa femme, fille du comte de Vendôme, fut successivement abbé de Chancelade, évêque d'Auxerre, cardinal du titre de Saint-Pierreaux-Lièns, qui, dans ses plus grands honneurs, réserva toujours quelques heures aux libres distractions de l'esprit, et qui, touché du gracieux génie de Pétrarque, l'aurait fait nommer par le pape, si le poëte avait voulu, secrétaire de ses brefs apostoliques ; aussi le poëte reconnaissant disait-il de son patron qu'il y avait plus de gloire à faire des papes qu'à l'être soimême. Yoilà pour les lettres. Pour le reste, nous savons la part que ce cardinal prit dans les négociations avant et après le désastre de Poitiers, le soupçon qui pesa sur lui d'avoir été complice, avec son neveu Charles de Duras, du meurtre d'André, roi de Naples, imputé à la reine Jeanne, enfin cette réponse légère, mais non sans vraisemblance, à ceux qui lui reprochaient de combattre dans le conclave l'élection de Jean Birel, l'austère prieur des chartreux : « Avec un tel pape, il nous faudrait, le jour même, envoyer nos beaux palefrois à la charrue. »

Durant ce siècle, les évêques furent tous occupés par d'opiniâtres querelles contre les ordres mendiants, qui voulaient s'emparer de la confession, de la prédication, des funérailles et des principaux droits du clergé séculier, et peu s'en fallut qu'ils ne fussent vaincus. Des témoignages, certains de la splendeur toute féodale que plusieurs prélats avaient fait succéder à la simplicité des premiers siècles nous ont été

conservés par leurs testaments; ils y rivalisent de somptuosité et de raffinement avec les seigneurs temporels, avec les princes, avec les rois, et plusieurs, comme les cardinaux, songent à honorer leur mémoire en fondant des collèges et en les choisissant souvent pour héritiers de leurs belles collections de livres.

A la suite des évêques, dans la hiérarchie séculière, viennent les archidiacres, les doyens, les prévôts, les chanoines des églises, en un mot tous ces prêtres, tous ces membres du clergé qui dépendent de l'ordinaire. De grands services furent rendus aux lettres par ces corps permanents, qui aimèrent presque toujours les livres, ne dédaignèrent pas d'en admettre de profanes auprès de leurs rituels, et qui excellèrent de bonne heure dans l'art d'acquérir et de conserver. Les plus anciens manuscrits nous viennent des bibliothèques capitulaires, où ils étaient, pour ainsi dire, consacrés à l'égal du trésor des églises. Les premières écoles publiques furent aussi les écoles instituées près des chapitres. A Paris, on voit celles du parvis de Notre-Dame s'étendre insensiblement jusque sur le Petit-Pont, et de là gagner de proche en proche la montagne où s'est formé le quartier latin. Du même chapitre relevèrent les petites écoles de la ville et des faubourgs, et il donna jusqu'à la fin un chancelier à ^université. C'est un de ses chanoines, l'abbé Legen- |dre, qui, par un legs accepté en 1746, a fondé Le concours général entre les collèges de Paris.

Le concile général ouvert à Tienne le 16 octobre 1311 rendit un décret sur l'enseignement des langues orientales. Il avait été décidé que dans toute ville où

résiderait la cour pontificale et dans les universités de Paris, d'Oxford, de Bologne et de Salamanque, il y aurait des chaires pour l'hébreu, l'arabe et le chaldéen, avec deux maîtres pour chaque langue; mais cette mesure, fort sage pour la religion et fort utile pour les lettres, ne fut point exécutée. Renouvelée presque aussi vainement par le concile de Bâle en 1434, il fallut venir jusqu'à la renaissance pour la mettre en pleine vigueur et pour fonder dans l'Occident l'étude des langues orientales, qui est devenue si importante de notre temps. C'est ce concile de Tienne qui ordonna que toutes les bulles préjudiciables à l'honneur, aux droits et aux libertés du royaume de France, dans le débat entre Philippe le Bel et Boniface VIII, fussent non-seulement révoquées, mais effacées du registre pontifical. Jusqu'à présent cette radiation sur le registre avait pu paraître douteuse ; mais Tosti, le dernier historien de Boniface VIII, a eu la douleur de retrouver, de transcrire et de publier, d'après les archives secrètes de Rome, l'attestation du notaire, apostolique chargé d'effacer les bulles par un évêque et un cardinal qui disent en avoir reçu l'ordre du saint-père lui-même, Clément V. L'historien ajoute : « On pleure sur la faiblesse du pape plus que sur la méchanceté du prince. » Un sage écrivain qui connaissait bien l'histoire ecclésiastique, Fleury, a dit, en parlant des ordres religieux au quatorzième siècle : « Cette sainte institution était alors en sa plus grande décadence. » Le jugement de M. Le Clerc, qui n'est pas autre, ne devra donc pas sembler sévère. Ce n'était plus le temps où les chartreux de Paris, sachant que le comte de Nevers,

celui qui mourut en 1175, voulait leur donner des vases d'argent, lui faisaient entendre qu'ils aimeraient mieux du parchemin pour leurs copistes, et où Guibert de Nogent disait d'eux : « Ils sont pauvres, mais ils ont de riches bibliothèques. » En revanche, c'était le temps où, faisant aux chanoines de Saint- Victor de Paris le reproche de n'être pas des observateurs bien rigoureux de la règle, on prétendait dans un apologue latin que le loup, devenu moine, les jours où il désespérait de pouvoir s'accoutumer au maigre, se faisait chanoine.

Ainsi les ordres religieux sont tombés au-dessous de leur ancienne fortune, et quelques-uns sont tout à fait dégénérés. Cependant il ne faut point les quitter sans jeter un coup d'œil sur les deux ordres nouveaux, les dominicains et les franciscains, qui, créés dans le siècle précédent, jouent un grand rôle dans le quatorzième siècle; car les uns sont des inquisiteurs et se chargent avec une rigueur inflexible de contenir dans les étroites limites de la foi les esprits qui s'en écartent; les autres sont des agitateurs qui rêvent une société nouvelle et qui inquiètent les papes et les rois. Nous ne pouvons résister au désir de mettre sous les yeux du lecteur la belle page où M. Le Clerc dépeint les uns et les autres : « Leurs moyens d'agir (des dominicains et des franciscains) sur les esprits ont, ditil, été différents. Les disciples de saint Dominique ont aspiré à la suprématie par le savoir, l'éloquence, la richesse, et malheureusement aussi par les supplices ; les fils de saint François par l'étalage de la pauvreté et de l'humilité, par la hardiesse des doctrines et des

exemples populaires. Nous remarquerons chez les uns plus d'habileté, d'aptitude au gouvernement, de cette gravité qui convient à la domination ; chez les autres, plus de goût pour les innovations profondes et hasardeuses, de cet élan désordonné qui entraîne les multitudes. Les frères prêcheurs avaient, pour réussir en France, les avantages de l'esprit et du savoir, la suite et la persévérance dans les plans; les frères mineurs, pour plaire à l'Italie et à l'Espagne, de longues files de leurs bandes enthousiastes, les flagellations de leurs pénitents, les saillies d'une imagination ardente, la prodigalité des miracles. Dans leurs œuvres littéraires, les uns, avec de la régularité, de la méthode, le respect scrupuleux des dogmes, multiplient beaucoup trop les menaces judiciaires, les anathèmes, les sentences de mort; les autres, non moins téméraires comme écrivains que comme théologiens, abondent en rêveries, en fantaisies, en visions. Ils ont, des deux côtés, en abusant de l'Évangile, affaibli plutôt que fortifié la papauté, pour laquelle il y avait trop de péril à blesser, avec les uns, le cœur humain, qui se soulève tôt ou tard contre la cruauté, avec les autres, le bon sens, tôt ou tard rebelle aux expériences qui ébranlent les fondements de la société. »

On a brûlé en ce siècle plus de franciscains que de templiers. Une anarchie à demi politique, à demi théologique, avait pénétré dans les rangs des disciples de saint François. La seconde moitié du treizième siècle et le quatorzième siècle furent agités par une doctrine désignée ordinairement sous le nom à' Évangile éternel et qui était certainement sortie de leur imagina-

tion entreprenante. A-t-il jamais existé un livre sous ce titre ? Jusqu'à quel point leur général Jean de Parme ou quelqu'un de ses moines a-t-il dû être soupçonné d'avoir sinon fabriqué, du moins répandu et accrédité le texte de la nouvelle promesse ? Ces questions sont loin d'être encore résolues. Quoi qu'il en soit, nous avons la condamnation qui fut portée contre une Introduction à l'évangile définitif, liber introcluctorius, espèce de préface composée d'un choix de textes que le nom de l'abbé Joachim, ce prophète d'un nouvel âge, paraissait avoir consacrés. Entre les propositions condamnées, la première est celle-ci : «Vers l'an 1200 de l'incarnation du Seigneur, l'esprit de vie étant sorti des deux Testaments, naquit X Evangile éternel. » Dans ce livre était dit sans cesse avec des similitudes variées que Y Evangile éternel surpassait et achevait les deux révélations antérieures : « L'Ancien Testament n'était encore que la clarté des étoiles, ou le vestibule du temple, ouïe brou de la noix, le nouveau, la clarté de la lune, le sanctuaire, la coquille, tandis que Y Evangile éternel nous apporte la clarté du soleil, le saint des saints, la noix elle-même. » Ce nouvel Évangile, ce troisième Testament devait amener parmi les hommes la félicité universelle par la pauvreté des spirituels et des parfaits et par la communauté des biens. L'avénement en avait été fixé à l'an 1260, et, comme rien . n'arriva cette année-là de ce qui avait été prédit, d'autres prophètes y substituèrent l'an 1325 ou 1335, puis 1360 et 1376. Le tiers ordre de saint François, les fraticelles, les mendiants, les flagellants s'agitèrent sous l'aiguillon de ces promesses et troublèrent pro-

fondement la société. Les papes sévirent, et plus d'une fois alors il fut question de supprimer les franciscains, comme plus tard furent supprimés les jésuites. Quelques-unes des propositions condamnées du liber introdactorius montrent quelles idées d'insubordination et d'ambition fermentaient parmi ces moines. « L'Église romaine, disaient-ils, ne possède que le sens littéral du Nouveau Testament, et n'en a pas l'intelligence spirituelle; aussi les spirituels (c'est-à-dire les religieux) ne sont pas tenus d'obéir à l'Église de Rome, ni d'acquiescer à son jugement dans les choses qui sont de Dieu... Ce qu'on appelle le Nouveau Testament est pour nous l'Ancien, et doit être rejeté... Le Christ et ses saints apôtres n'ont pas été parfaits dans la vie contemplative. L'ordre des clercs, fait pour la vie active, ne suffit plus à l'édification, au salut, au gouvernement de l'Église ; l'ordre des moines ou des contemplatifs peut seul l'édifier, la sauver, la gouverner. » A Marseille, en 1318, furent brûlés quatre franciscains qu'on appela les quatre martyrs, jugés coupables d'avoir propagé la doctrine sur la pauvreté absolue des spirituels et des parfaits. Vingt et un prévenus, qui étaient dans les prisons, réussirent, après ce supplice, à s'échapper en faisant au pape Jean XXII et à la papauté de terribles adieux : « Nous fuyons, non pas l'ordre , mais ses murailles ; non pas l'habit, mais des haillons ; non pas la foi, mais le masque de la foi; non pas l'Église, mais une synagogue aveugle; non pas le berger, mais le loup qui dévore le troupeau. Comme, après la mort de l'Antéchrist, ses partisans seront exterminés, ainsi, après la mort de ce pape,

seront exterminés par nous et nos amis tous nos persécuteurs, et à jamais révoquées toutes les sentences iniques prononcées contre nous, ou plutôt contre le Christ, contre la vie, contre la perfection, contre le saint Évangile. »

Aux dominicains était confiée la répression; elle fut terrible. Plus le gouvernement des âmes devenait difficile, plus, par la funeste tendance des doctrines absolues, on se persuadait que les supplices étaient le seul remède à employer contre le plus grand des crimes, un crime absolu, l'erreur dans la foi. L'inquisition, ce droit de régner par la terreur qu'ils obtinrent dès leur origine contre les Albigeois et qu'ils ne partagèrent qu'un instant avec les franciscains, leur donna le privilège de faire la guerre et une guerre d'extermination à toute liberté de parler et d'écrire. Le quatorzième siècle fut celui de leur plus grand pouvoir, surtout en France. Ils ont remarqué les premiers que tous leurs généraux, à l'exception d'un seul, ont été, pendant la papauté d'Avignon, originaires de nos provinces. Le saint-siége trouva dans leur ordre ses plus fidèles serviteurs: surveillants et vengeurs du dogme, ils défendirent la cause pontificale comme prédicateurs, comme maîtres de théologie, comme écrivains.

Ceux qui pensent que l'inquisition fut étrangère à la France commettent une grave erreur historique. Il est certain que ce terrible tribunal finit par quitter notre sol, et que nos derniers siècles n'eurent point à souffrir de cette oppression qui écrasa pour un temps le noble et puissant génie de l'Espagne ; mais au treizième et au quatorzième siècle l'inquisition était

établie en France du nord au midi. On la trouve à Toulouse, à Carcassonne, à Marseille, à Narbonne, à Bar-le-Duc, à Metz, à Douai, à Saint-Quentin, à Paris. Les fonctions inquisitoriales s'y exerçaient dans leur pleine rigueur, et Paris, en 1304, vit livrer aux flammes cent quatorze vaudois.

Ces brûleurs d'hommes étaient aussi des brûleurs délivres. Avant l'imprimerie, de telles exécutions ont anéanti beaucoup de documents. Il paraît que tous les livres des cathares ont été détruits ; ceux qui restent des vaudois sont en bien petit nombre. On doit regretter aussi, pour l'histoire de l'esprit humain, cette bibliothèque d'ouvrages de toutes les sectes, amassés pendant quarante ans par le marquis de Monferrand en Auvergne, et qu'il ordonna de jeter au feu, vers 1215, sur le conseil des dominicains, à peine établis dans le pays. Leur inquisition fit brûler à Toulouse, en 1315, de nombreux exemplaires du Talmud, condamné par des experts qui, dit la sentence, savaient l'hébreu. On en brûle une fois deux charretées, y compris sans doute d'autres ouvrages rabbiniques. Rien n'est plus commun que de brûler le Talmud, et quelquefois des Juifs avec le Talmud. M. Le Clerc pense que durant ces persécutions beaucoup d'autres livres ont dû disparaître : les traductions de l'Écriture sainte, longtemps encouragées et ordonnées par les conciles, puis sévèrement prohibées; les hardiesses des poètes du Nord et du Midi contre la toute-puissance ecclésiastique ; un grand nombre de poëmes de l'ère carlovingienne , trop peu respectueux pour le clergé, et qui, dans le midi surtout, n'ont guère laissé

de traces que leur titre. Que sont devenus tous ces poëmes de chevalerie continuellement cités par les troubadours ? Il s'en retrouve beaucoup plus dans la langue d'oïl que dans la langue d'oc, bien que la plupart eussent été rédigés dans l'une et l'autre ; mais souvent les deux rédactions ont péri.

Il importe de citer les réflexions que la législation inquisitoriale a inspirées à M. Le Clerc, car elles serviront à apprécier dans son intimité l'état du quatorzième siècle : « Quand on lit aujourd'hui ce code et les sentences qu'il a dictées, on ne peut s'empêcher de croire que de tels juges , quand même ils n'eussent point fait la guerre aux travaux de l'esprit, devaient nuire à l'intelligence, et que ce n'était pas sans danger pour la conscience publique, et par suite pour les œuvres littéraires, qu'un tribunal ne cessait de rendre des arrêts où les simples notions de la justice humaine étaient contredites par une prétendue justice divine, où les gens étaient condamnés pour avoir payé leurs dettes à des créanciers suspects d'hérésie, une sœur pour avoir donné à manger à son frère qui mourait de faim, une jeune fille de quinze ans pour n'avoir pas dénoncé son père et sa mère. Il y avait là de quoi pervertir le bon sens d'une nation. »

En présence de l'anarchie franciscaine et de la cruauté dominicaine, il est clair qu'on est arrivé à l'épuisement du régime du moyen âge. Si on abandonne les doctrines à elles-mêmes, elles se précipitent dans des aberrations sans fin et pleines de péril ; si on les contient, on tombe dans des rigueurs

qui révoltent la conscience humaine. Le dilemme est posé, et par elle-même la doctrine qui a fait la force et la grandeur du régime catholico-féodal n'a pas d'issue. Ce fait, on le comprend, est d'une très-grave signification; aussi n'est-il pas indifférent, surtout en histoire, de donner, après la preuve, la contreépreuve. Les musulmans, traduisant les livres syriaques, qui avaient traduit les livres grecs, se jetèrent avec ardeur dans les sciences, et eurent un moment si brillant qu'il put paraître douteux si ce serait aux gens de l'Orient ou à ceux de l'Occident qu'il appartiendrait d'être les instituteurs de l'âge intermédiaire et de créer les éléments de la civilisation moderne ; mais la religion s'inquiéta des libertés de l'esprit philosophique et scientifique. Usant de la compression avec une sévérité toute dominicaine, elle triompha, éteignit la libre pensée, ne laissa aux esprits d'autre aliment que les subtilités métaphysiques du dogme , et finalement livra les populations musulmanes à cette misère intellectuelle, mère de toutes les autres misères, et dont ces populations ont, même avec le secours de l'Europe, tant de peine à se tirer.

Dans l'Occident chrétien, au sein de la religion la plus haute qui eût encore paru dans le monde , la morale théologique avait abouti à un code qui substituait des devoirs fictifs aux devoir réels, et qui ne soutenait ces fictions que par d'inexorables cruautés. Placée par sa nature même au-dessus de la morale humaine, il n'y avait ni correction ni amendement qui pussent lui venir de ses propres principes.

Il fallait donc de nouveaux principes, et, pour qu'ils

prissent autorité, il fallait que l'ancien ordre de choses s'ébranlât et entrât en décadence : de là le brisement du régime catholico-féodal et l'œuvre du quatorzième siècle. C'est là que l'Occident latin montra qu'il avait conservé une puissante vitalité, et vraiment reçu des mains de Rome la gestion des destinées humaines. A ce moment critique , le moyen âge eut la force de rompre la tutelle, jadis salutaire, présentement funeste , sous laquelle il avait vécu, et cela sans anarchie décisive et sans faute capitale, car c'est alors que son esprit prend une nouvelle activité, de l'agrandissement et des lumières. Ces redoutables perturbations qui l'agitent n'ont pourtant pas le pouvoir de le jeter hors de l'orbite de la civilisation. Et, pour revenir au point plus étroit d'où je suis parti , on commence , dans le désarroi de la morale théologique, à jeter les fondements d'une morale humaine sur lesquels s'élève de nos jours l'édifice entier de l'État sortant des liens ecclésiastiques et devenant de plus en plus laïque.

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