‹ Études sur les barbares et le moyen âgeChapitre 50 sur 51 · VI. — - Conclusion · texte numérisé non relu

VI. — - Conclusion

Le discours de M. Le Clerc et celui de M. Renan sur l'état des lettres et des arts en France pendant le quatorzième siècle font le vingt-quatrième volume d'une collection qui contient l'histoire des livres et des écrivains depuis l'origine des choses françaises. Leur ouvrage est une suite, et ils n'ont eu aucun besoin de revenir sur le passé pour mettre le lecteur

sur le terrain et au point de 'vue. Il en a été autrement pour Fauteur de cette étude. Il a fallu, pour indiquer le caractère historique du quatorzième siècle, indiquer celui du moyen âge, et, pour apprécier les lettres en ce siècle, les apprécier dans les siècles antérieurs , chose d'autant plus nécessaire que plus d'un lecteur est habitué à croire que dans le haut moyen âge il n'y a eu aucunes lettres françaises, et que le travail de l'esprit français et son renom ont une date récente.

Ceux qui ne se fieraient pas assez à la théorie de l'histoire pour en conclure déductivement l'office du moyen âge peuvent le déterminer par une induction directe dont voici les éléments. Il est certain que, vers le neuvième siècle de notre ère , il reçoit des Romains , à travers les barbares , la civilisation antique, et qu'au seizième il nous rend les germes actifs de la civilisation moderne. Cette vue de ce qu'il reçoit et de ce qu'il rend suffirait pour résoudre le problème; mais allons plus loin. L'opinion commune inculquée par le zèle des érudits du seizième, par l'ignorance du dix-septième, par l'hostilité systématique du dix-huitième , est que tout cet intervalle d'environ sept cents ans est une ère de barbarie, de superstition et de ténèbres. Or, dans cette opinion, on est déçu par une illusion qui fausse les faits : c'est d'opposer le moyen âge à l'époque brillante de la Grèce et de Rome. Les choses ne se sont pas ainsi passées : bien longtemps avant le moyen âge, la civilisation païenne languissait, s'affaissait, se mourait; les lettres, les arts, la langue, les sciences même, qui

résistent plus longtemps , étaient en proie à une ma^ ladie chronique qui semblait incurable. L'intrusion des barbares dans le monde romain rendit plus grave, plus profonde, cette décadence naturelle, qui aurait été fatale, s'il ne fallait ajouter qu'en même temps il se faisait une nouvelle religion et se préparait un nouvel avenir. En outre la monarchie universelle de Rome, qui se serait inévitablement défaite d'ellemême, avait été violemment défaite par les barbares. C'est dans cette situation que le moyen âge prit l'héritage de l'antiquité et les destinées du monde, et qu'il dut, s'il était à la hauteur de sa mission, arrêter le mouvement de décadence, puis le remplacer par un mouvement inverse qui donnât la vie à la langue, aux lettres, aux arts, aux sciences, et en même temps créer un système politique qui remplaçât la monarchie romaine. Tout cela fut fait, la chose est incontestable ; mais , pour savoir si cela fut bien fait , il faut le soumettre à deux conditions capitales : la première, c'est que cette civilisation intermédiaire ainsi créée ne s'immobilisât point et fût de nature à briser les entraves, si les entraves survenaient ; la seconde, que cette même civilisation intermédiaire pût, à un moment convenable, renouer les liens d'origine avec l'antiquité païenne et les beaux temps de la Grèce et de Rome. Le quatorzième siècle a donné satisfaction à la première, le seizième siècle à la seconde, et ainsi se trouvent justifiées devant l'histoire les voies du moyen âge.

Dans cette ascension, à partir du dernier point de décadence où était tombée la société romano-barbare,

la France eut les devants et produisit les premières nouveautés de l'esprit catholico-féodal. Ce qui prouve que le mot est juste et qu'elle ne fut qu'une devancière, c'est le succès qu'elle obtint : tout l'Occident fut sous le charme de ces créations chevaleresques et chrétiennes , l'Occident qui , lors même qu'il eût mieux senti qu'il ne faisait la divine poésie de Virgile, avait besoin de types qui fussent siens et pour qui Roland , Renaud , Charlemagne , les paladins et les barons étaient des figures plus neuves, plus familières, plus vivantes que Turnus et Énée. En ce moment, l'Italie, l'Espagne, la France, la Germanie christianisée, l'Angleterre conquise par les Normands, formaient un groupe régi spirituellement par un chef siégeant à Rome, temporellement par des suzerains et des vassaux, et assez homogène pour représenter, à l'égard de la civilisation et du reste du monde, ce que l'agglomération romaine avait longtemps représenté. C'est ce groupe tout entier qui donna son applaudissement aux chants venus de France. Plusieurs de ces poésies ont péri ; ce qui en reste, après uq long oubli, reparaît aujourd'hui à la lumière du jour. On peut les juger. Il se voit bien qu'il y manque un génie individuel qui y mît par le style une empreinte immortelle ; mais il n'y manque pas un génie collectif qui sut satisfaire à l'idéal du temps et créer une variété de héros, d'héroïnes et de situations tout aussi vivantes dans nos imaginations que les plus belles de l'antiquité. 11 faut reconnaître qu'il y eut dans le haut moyen âge un grand éclat des lettres françaisesf au quatorzième siècle une décadence. Ce

éclat et cette décadence sont deux faits essentiels de notre histoire.

Si, au moment de la chute de l'empire romain, la question était comment se ferait la transition de Tordre politique ancien à un ordre nouveau, la question connexe était comment se ferait la transmission intellectuelle. Elle se fit en effet, et il n'y eut jamais rupture entre le régime qui commençait et la latinité qui finissait. Ainsi s'explique la fortune du moyen âge , qui devint une sorte de république , à parties multiples , parties dont l'indépendance extérieure était contenue par une dépendance profonde et réelle. On peut présenter sous quatre chefs ce qui fut l'aliment des esprits dans l'antiquité : les lettres, la philosophie, les sciences, l'art. Rien de tout cela ne fut abandonné. Le moyen âge, dès qu'il put se reconnaître, recueillit avec vénération et ardeur tout ce qui le mettait en communication avec ses ancêtres en civilisation; même il étendit sa curiosité jusque sur l'Arabie, alors florissante, et, grâce à elle, il préluda , par une renaissance anticipée , à la science grecque. Les résultats répondirent au labeur; et, quand nous faisons son compte , sans parler du pouvoir spirituel qu'il fonde, sans parler de la féodalité et de la préparation au régime représentatif, sans parler de la révolution intellectuelle et politique dont il produit les germes, on trouve que dans les lettres il enfante un cycle primitif de poésie chevaleresque, que dans la philosophie il mène à terme la grande querelle du nominalisme et du réalisme, que dans la science il crée l'alchimie, et que dans l'art il donne

naissance à l'architecture gothique, et, parle déchant, à la nouvelle musique.

En cet essor, qui est si visiblement la suite de la civilisation antique et la préparation de la civilisation moderne, intervient le quatorzième siècle, qui est climatérique pour le moyen âge. Là commence à se briser l'ancienne ordonnance qui soumettait mut le domaine intellectuel et moral à l'Église. Le conflit éclate entre la papauté et la royauté, entre Philippe le Bel etBoniface YIII, et dès lors l'élément laïque prend graduellement une indépendance qui n'est pas compatible avec le régime d'une foi théologique : aussi depuis lors dispute-t-il à l'élément ecclésiastique, qui avait été le principe vital et supérieur de la société du moyen âge, toutes les parties constitutives du savoir, si bien qu'il en est venu à lui disputer même la conception du monde, ce qui est nécessaire, s'il veut devenir à son tour principe d'un ordre social purement humain. Ces graves événements, outre la lumière qu'ils portent dans la révolution occidentale, éclairent aussi la fonction du moyen âge. Le débat du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ne pouvait naître dans l'antiquité gréco-latine, qui ne connaissait pas la séparation de ces pouvoirs. A son tour, la pensée de fonder un pouvoir spirituel humain ne pouvait naître qu'après que la pensée du pouvoir spirituel divin eût été pleinement réalisée dans les esprits et dans les choses. C'est ainsi que le moyen âge est un anneau qu'on ne retranche jamais sans rendre inintelligible le cours de l'histoire.

J'ai dit , au commencement de cette étude , que

M. Le Clerc s'associait, dans le quatorzième siècle, au mouvement laïque qui s'empare de la société, son livre montrant que le trouble et le malaise de ce siècle sont dus non à de vaines agitations anarchiques ou rétrogrades, mais à un instinct de rupture avec le passé. Ceux qui, me lisant, s'étonneraient n'ont qu'à repasser en esprit les annales des siècles qui suivirent. Ce sont autant de conclusions échelonnées en faveur des prémisses. Cinq siècles, et un sixième, le nôtre, se détournent graduellement, mais obstinément, du régime théologique et des révélations, et se portent vers des lumières dont toute la source, toute la force est dans le labeur et le savoir de l'humanité. Est-ce progrès? est-ce décadence? Le fait tranche la question : la société aura empiré en science, en politique, en morale, si c'est décadence; elle aura grandi en science, en politique, en morale, si c'est progrès. Que l'on compare à cet égard l'âge moderne avec le moyen âge, et que l'on réponde. M. Le Clerc a porté un juste jugement lorsque dans le quatorzième siècle il a vu «une époque qui commence beaucoup de choses, dont quelques-unes ne sont pas encore achevées. »

De même que politiquement l'histoire de France se partage en deux portions, le régime féodal et la monarchie administrative, avec un intervalle de transition qui comprend environ le quatorzième et le quinzième siècle, de même littérairement elle offre deux époques de production originale et d'éclat, l'une comprenant le douzième siècle et le treizième, l'autre comprenant le seizième siècle et les suivants, avec un intervalle de transition qui répond à peu près à Fin-

tervalle politique. Donc le quatorzième, comme il a été noté, n'occupe pas un rang très-élevé dans les lettres. Pourtant, en ce jugement, il importe de ne pas se méprendre. Ce n'est point une ère d'inertie où les facultés soient amorties et stérilement occupées; il y a des espérances de force et de renouvellement, et, si la foule de ceux qui écrivent ne laisse entrevoir que bien peu de renommées durables, l'esprit de la nation est actif, entreprenant, courageux, et travaille énergiquement pour l'avenir.

Qu'est-il donc réellement arrivé? La source des grandes compositions d'un âge poétique s'étant épuisée et l'éclat littéraire amorti, la France cessa pour un instant d'être lue, imitée, traduite par l'Europe. C'est là qu'on voit nettement comment se tarit une veine. Les siècles féodaux vivent dans la poésie des trouvères, et certes il viendra un temps où tout homme cultivé voudra faire connaissance avec les barons, les fervesius, les chevaliers, les châtelains, et ne dédaignera pas cet âge intermédiaire, sans parler du charme particulier de ce français archaïque, cuii est pourtant du français et qui nous plaît comme la voix lointaine de nos aïeux. Les siècles féodaux vivent, dis-je, dans la poésie des trouvères; mais, quand la féodalité commença à déchoir dans l'ordre politique et dans l'opinion, tout fut dit pour la poésie qu'elle avait inspirée. Un grand vide se fit. Les circonstances ne furent pas favorables : il ne parut pas d'hommes ; le temps entraîna les peuples et leur histoire, et, quand les hommes et les circonstances reparurent, le monde et l'art étaient changés.

L'idéal aurait été qu'il n'y eût point eu de vide; maiij à vrai dire, il n'y en eut point. La place laissée paria France fut occupée aussitôt par l'Italie, qui jusqu'alors n'avait point donné marque de son génie. Trois noms surtout emplissent, à elle, son quatorzième siècle, Dante, Pétrarque et Boccace. On trouverait, dans notre Thibaut et dans quelques autres, des chants qui rivalisent avec ceux de Pétrarque pour le charme, le sentiment et peut-être même le fini , et qui lui sont bien antérieurs. Boccace, qui a imité nos conteurs, est, du moins quant à l'originalité, leur inférieur; mais Dante reste incomparable, c'est l'Homère du moyen âge.

Ainsi à l'âge primitif où règne la France succède l'Italie, qui, elle-même, va être suivie ou accompagnée des autres nations occidentales. C'est un développement sans solution de continuité ; car il faut le considérer, non dans un pays particulier, mais dans cette sorte de pays collectif qui, ayant reçu directement ou indirectement l'héritage de Rome, était régi par une foi commune, une organisation commune, une civilisation commune. En ce pays collectif qu'on nomme aussi parfois l'Occident, l'histoire des lettres forme un tout que, dans l'ignorance des faits essentiels, on a jusqu'ici scindé ou du moins méconnu, avec un grand dommage. On suit mal une évolution isolée quand on ne sait pas que toutes ces évolutions sont solidaires. Cela a déjà été dit pour l'histoire des sciences, où la dépendance est frappante; mais, dans les lettres, pour être plus cachée, elle n'en est pas moins réelle. A la base de la littérature occidentale est l'ensemble des grandes compositions françaises; ayant

été acceptées par l'Europe, elles formèrent partout un fond qui eut sa part dans le développement de chacune des littératures. Il n'est pas besoin que je rappelle comment dans la suite l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la France, ont agi l'une sur l'autre; je veux seulement faire apparaître devant l'esprit l'unité essentielle de ces belles littératures de l'Occident.

Si cela est vrai dans l'ordre littéraire, cela ne l'est pas moins dans l'ordre politique; et, s'il n'est pas possible dorénavant d'écrire une bonne histoire des lettres en un pays sans avoir présente à l'esprit cette unité, il n'est pas possible non plus dorénavant d'écrire une bonne histoire politique d'un pays sans avoir présente aussi à l'esprit l'unité morale et matérielle qui constitue la confédération européenne. Dès les premiers temps du moyen âge, l'intérêt de cette confédération prime l'intérêt de l'un des membres. Toute histoire qui n'est pas composée avec cette grande vue pèche essentiellement; car elle ne peut apprécier comment, à chaque période, une politique est bonne, grande, sage, ou mauvaise, basse, insensée. La substitution d'un point de vue général à un point de vue particulier, d'un intérêt général à un intérêt particulier, éclaircit tout et domine tout. Ainsi une même notion supérieure régit et l'histoire politique et l'histoire littéraire des nations occidentales, et ce n'est pas un des moindres fruits de l'étude du moyen âge que d'en trouver là l'origine et les premiers fondements.

fin,

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