PORTRAIT DE JEANNE D’ARAGON
nant conseil de la nature el de la vérité. Ainsi les tableaux qu’il a faits de concert avec son maître sont en quelque sorte l'ouvrage de Raphaël, comme Jules Romain l’était lui-même, et c’est sa méthode qu’il y faut reconnaître; elle est remarquable ici parla disposition des étoffes, singulièrement ingrates pour la peinture et difficiles à manier avec goût; ces amas de velours rouge dont se composent le vêtement et particulièrement les manches de la vice-reine, offraient certainement la plus grande difficulté au peintre pour conserver dessous les formes du nu, et faire sentir un corps humain au lieu d’une masse d’étoffe et de plis. Aussi faut-il admirer l’art réfléchi que Raphaël a porté dans la disposition des draperies, et qui est apprécié dans les œuvres de Mengs avec autant d’esprit que de discernement : « 11 avait vu, dit Mengs, que les anciens « faisaient, sur les parties larges du corps humain, des « plis également vastes, et n’interrompaient jamais ces « parties larges par un détail minutieux; ou bien, lors- « qu’ils y étaient forcés par la nature du vêtement , ils « faisaient les plis si petits et si peu saillants qu’ils « ne pouvaient être regardés comme exprimant « les contours d’une partie principale. C’est d’après « cet exemple qu’il fit ses draperies larges, c'est-à-dire « sans ondulations superflues, mettant les plis dans les « jointures des membres , de manière à ce qu’ils ne « coupassent jamais la figure. 11 réglait la forme des
a plis selon le nu qui se trouvait dessous.... Lorsque a les draperies étaient libres, c’est-à-dire lorsqu'il n’y « avait rien dessous, il se gardait bien de leur donner « des formes aussi larges qu’à celles qui étaient soute- « nues par un membre ; mais il avait soin de les mar- « quer de quelques creux et de vastes brisures, dans « une forme tout-à-fait différente de celle du membre.» C’est ainsi que, dans cet immense sac de velours qui enveloppe le bras de la vice-reine, sous ces plis qui descendent de sa ceinture sur ses genoux, le peintre a su conserver le nu, de telle sorte que la ligne du dessin n’est jamais interrompue, et que l’œil ne reste pas un instant indécis sur la régularité des formes. Les manches de velours, fendues dans toute leur longueur et rattachées de distance en distance, laissent apercevoir une chemise fine dont les plis nombreux sont fixés près de la main par un poignet richement brodé. Des bracelets ornent les bras de Jeanne ; son chapeau, de velours rouge, est enrichi de diamants et de perles. Elle retient de la main droite une fourrure prête à tomber de dessus ses épaules. Près d’elle est un dais surmontant une espèce de trône. On aperçoit dans le fond, par delà un balcon sur lequel est appuyée une femme de service, desjardins, et des serres en vitraux et garnis d’arbres.
PROPORTIONS
Hauteur, I mètre 191 mill. = 3 pieds 8 pouces.
Largeur, » — 973 — =3 — » —
LA SAINTE-FAMILLE
PAR RAPHAËL
Parmi les innombrables Saintes-Familles deRapliaël, celle-ci, comme la principale, semble s'être exclusivement approprié ce nom. On l’appelle simplement la Sainte- Famille : et nulle autre désignation n’est nécessaire pour la faire reconnaître. Remarquable, entre toutes les autres, par la grandeur et le nombre des ligures, elle l’est encore par leur admirable beauté. Le soin que Raphaël parait avoir apporté à cette production s’explique facilement, s’il est vrai, comme on le raconte, que François I*r, transporté d’admiration pour le Saint Michel, l’ayant payé fort au-delà du prix con-
venu, ou plutôt ayant ajouté à ce prix un présent trèsconsidérable, Raphaël, à son tour, pénétré de cette marque d’estime, voulut la reconnaître par un présent digne du sentiment qu’il éprouvait, et peignit pour François 1" la Sainte-Famille, qu’il lui offrit en pur don. Le fait est croyable d’après le caractère des deux hommes, et l’on aime à y croire, en contemplant la Sainte - Famille. L’anecdote tomberait cependant si, comme on le voit dans Vasari’, c’était Clément VII, c’est-à-dire le cardinal Jules de Médicis, qui eût fait faire le Saint Michel, pour le donner à François I*'; mais cette apparente contradiction s’explique par l’existence en France d'un autre tableau de Saint Michel, beaucoup plus petit, également delà main de Raphaël, mais d’une époque fort antérieure, et dont le cardinal de Médicis pourrait, en effet, avoir fait présent à François I".
La Sainle-F amille est de 1518, deux ans avant la mort de Raphaël, la plus haute époque de sa gloire et de sou talent. Aucune autre de ses compositions, peut-être, ne porte un caractère si pur pour le style, si grave et si saint dans l’expression. Une pensée céleste semble animer tous ces personnages. Ondiraitque l’amour maternel lui-même ose à peine approcher cette Vierge uniquement occupée de l’enfant qu’elle a mis au monde, non
1 Note de l'édition de Rome, t. vin, p. 401; 1810.
LA SAINTE-FAMILLE
pas pour elle, mais pour le monde. €n genou en terre, pour recevoir son fils qui , de son berceau, veut s’élancer dans ses bras, elle ne laisse pas deviner si c’est comme mère, ou comme servante du Dieu auquel elle obéit , qu'elle a choisi cette attitude pieuse à laquelle correspond l’expression de toute sa personne. Nulle part Raphaël ne l'a représentée si jeune, ni plus noble et plus sérieuse. Nulle part le caractère de la virginité consacrée n’a été plus empreint dans tout son maintien, ne lui a imposé autant de réserve ; ses paupières baissées voilent le regard qu’elle attache sur son enfant; le sourire craint d’effleurer ses lèvres; il semblerait qu’elle évite de se laisser trop aller au charme des caresses de ce fils adoré , mais qu’elle veut adorer comme l’ordonne le Seigneur qui l’a chargée d’un si précieux dépôt. L’enfant, de son côté, ne lui a jamais montré une tendresse si vive, si complaisante; sa grâce enfantine n’a pas l’air de demander les caresses, mais de les encourager. Derrière le petit Jésus, qui n’est occupé que de sa mère, sainte Élisabeth, à genoux, fait joindre les mains à son fils, dont l’expression remplie de dévotion rend plus touchant cet hommage, qui ne demande même pas d’être remarqué. Deux anges offrent également ce caractère d’un amour contenu i>ar le respect, et saint Joseph, dont la figure est d’une beauté remarquable, contemple, la tête appuyée sur sa main, les promesses de cet avenir prédit à la terre. Ainsi deux
personnages seulement occupent la scène, la mère et l’enfanl ; mais la mère, reportant à son fils toute son existence, n’est plus qu’un premier témoignage, un premier accessoire de sa grandeur. Raphaël possède, entre tous les peintres, ce caractère de concentration sur une idée unique dans le présent, mais rayonnante de passé et d’avenir; sur une expression simple, pure et féconde, à laquelle il fait aboutir et concourir jusqu’aux moindres détails de sa composition, a Raphaël, dit Mengs, dans l’invention de ses ouvrages, s’est attaché d’abord à l’expression, de manière qu’il n'a jamais donné à un membre un mouvement qui ne fût précisément nécessaire et qui n’eût de l’expression. Bien plus, dans aucune figure et dans aucun membre, il n’a jamais donné un coup de pinceau sans une pensée relative à l’expression principale; depuis la structure générale de l’homme jusqu’à son moindre mouvement, tout, dans les ouvrages de Raphaël, se rapporte à son principal motif, et il en rejette tout ce qui ne sert pas à l’expression '. » En même temps il sait donner, comme l’observe encore Mengs*, une expression différente à chacun des personnages, selon qu’elle convient à la place qu’il occupe dans l’idée générale; sachant saisir, dit Lanzi, avec le sentiment
* Tome I, p. 43-16.
* Ibid.
LA SAINTE-FAMILLE 173
le plus vif, el comme par un transport d'admiration (quasi in eslro ), les aspects que produit l'action momentanée de la passion. »
Ce tableau, peint d’abord sur bois, a ensuite été remissur toile.
PROPORTIONS
Hauteur, i mètres 14 cent. = 6 pieds 5 pouces, largeur, 1 — 38 — = * — 3 —