LE TRIOMPHE DE L’AMOUR
LA
PAR DOMINIQUE ZAMPIERI, dit LE DOMINIQCIN.
Voici l'une des merveilles de la peinture, un tableau auquel Le Poussin ne pouvait assigner de supérieur ou d’égal que celui de la Transfiguration. Il n’est pas étrange qu’il ait subi les attaques de l’envie, et qu’il en ait triomphé; ce qui est plus singulier, c’est que ces attaques n’étaient pas sans fondement, et que cependant la valeur reconnue de l’œuvre n’en a point souffert : preuve d’un mérite bien extraordinaire , qui réduit à la nullité même un reproche mérité.
On sait de quel dégoût le sage et modeste Zampieri fut abreuvé par ses rivaux, d’autant plus jaloux de ses
talents qu’ils méprisaient ses manières, et qu’ils s’indignaient de lui voir reprendre , à chaque nouvel ouvrage, la supériorité qu’ils croyaient avoir sur lui dans le cours de la vie. La supériorité ne se fait pardonner que par ceux qu’elle subjugue ; tant qu’on croit pouvoir la combattre, on la regarde en ennemie. Les clameurs et la jalousie étaient parvenues à étouffer tellement la voix de la vérité qu’à trente ans, et après avoir déjà donné plusieurs de ses plus beaux ouvrages, le Dominiquin ne jouissait presque d’aucune réputation , lorsqu'un prêtre de scs amis lui fit faire pour 50 écus romains le tableau de la Communion de Saint Jérôme , destiné au maître-autel de l’église de ce nom. Il n’y avait plus moyen de disputer au Dominiquin le triomphe; on ne songeaqu’à l’affaiblir. On l’accusad’a voir copiéle tableau qu’Augustin Carrache, l’un de ses maîtres, avait fait sur le même sujet, pour la Chartreuse de Bologne. Lanfranc, le plus violent de ses adversaires , dessina et fit graver le tableau d’Augustin. On ne saurait le nier, l’imitation est évidente; Le Dominiquin lui-même, avec sa candeur ordinaire, convint qu’il avait emprunté à son maître quelques idées qu’il croyait sans importance, et qui l’étaient en effet pour lui , car ce n’est pas là qu’il a placé les incomparables beautés de son ouvrage.
C’est dans l’ordonnance du tableau que ces emprunts se font surtout apercevoir. Dans les deux tableaux, le saint, presque nu et drapé à peu près de la même
manière, est de même vu de trois quarts, agenouillé sur les marches de l’autel , retombant de faiblesse assis sur ses talons, tandis qu’on le soutient par derrière. L’attitude du prêtre, place devant lui pour lui administrer la communion, est presque entièrement la même. De même, derrière le saint, les deux peintres ont placé un spectateur coiffé d’un turban à la juive, pour désigner que la scène se passe à Bethléem. L'architecture du fond, pareillement composée de colonnes et de pilastres, est de même au milieu ouverte par un arceau qui découvre une riche perspective, et à travers lequel pénètrent, dans l’intérieur de l’église, de petits anges portés sur des nuages. 11 n’y a pas jusqu’aux traits du saint dans lesquels on ne puisse trouver, entre les deux tableaux, une véritable ressem blance.
Quelques-unes de ces imitations peuvent avoir été dictées par un louable respect pour une œuvre déjà classique, surtout aux yeux de l’élève d’Augustin Carrache. Quant aux autres, elles se seront présentées au Dominiquin, naturellement peu inventeur, comme une situation donnée, mais d’où il tirait des impressions et des sentiments d’une tout autre nature. En effet, l’idée des deux tableaux est entièrement différente. Le tableau d’Augustin Carrache représente le dernier acte de la vie de saint Jérôme; celui du Dominiquin est rempli de sa mort. Augustin, plus poète, a paru saisir le côté
merveilleux de l'action ; le Dominiquin , plus sensible et plus réfléchi, en a pris le côté solennel. Le premier tableau s’anime de toutes les impressions que peut exciter un événement fait pour émouvoir l’imagination et la curiosité; plusieurs personnages, les yeux tournés vers le ciel, fixent leur attention sur les anges qui viennent célébrer la dernière communion du saint; un autre écrit ce qui se passe; d’autres, par leur mouvement et leur disposition , donnent l’idée d'une foule empressée d’aller raconter ce qu’elle vient de voir. Le tableau du Dominiquin écarte de l’esprit toute pensée sur ce qui peut suivre, et le concentre sur ce dernier moment accordé à l’âme prête à s’envoler, pour se manifester encore une fois sur la terre. Lame seule vit encore dans ce corps exténué, privé de mouvement; le Saint Jérôme d’Augustin Carracbe a pu, avec un peu de soutien, croiser ses mains sur sa poitrine; son corps, languissant plutôt que détruit, paraît affaibli sous le poids plutôt que sous la faiblesse de l’âge; les bras du Saint Jérôme du Dominiquin ont en vain voulu se relever ; ils tombent le long de son corps, roides et impuissants; l'un des deux, soulevé par une pieuse matrone qui le baise avec respect , cède au mouvement sans y participer. Quatre hommes, groupés autour du saint, paraissent occupés de la crainte de laisser échapper ce corps inerte et incapable de se prêter à lui-même le moindre secours; la mai-
greur en a dévoré toutes les parties; les muscles desséchés ne soutiennent plus la peau qui, vide et molle, se ride sous les mains qui la pressent; la tête retombe sur la poitrine ; les yeux seuls parlent encore, et trop faibles pour s’élever jusqu’à l’hostie, ils lui demandent cependant avec désir un dernier lxmheur vers lequel la 'vie s'élance tout entière avant de disparaître de la terre pour aller se renouveler dans le sein des anges, dont plusieurs, placés au-dessus de la scène, semblent dans l’attente du moment suprême qui va la terminer. Mais, ni ces anges, ni ce lion qui pleure abattu aux pieds de son maître avec l’affliction et la physionomie d’un vieux serviteur, n’attirent uu regard des assistants; quoique ce qu’ils ont de merveilleux et d’extraordinaire soit bien fait pour ajouter à l'importance de l’action en indiquant celle du personnage, ils n’ont garde d’en détourner l’attention, ni de troubler indiscrètement ce religieux silence qui va nous laisser entendre les paroles sacramentelles près de sortir de la bouche de l’officiant pour passer dans l’àme du moribond. L’unique mouvement qui ose se manifester est celui d’un soin pieux , d’une tendre et respectueuse pitié confondue dans les âmes avec la dévotion qui se porte à la fois vers le double sacrifice.
L’idée du Dominiquin, dans ce tableau, est impossible à épuiser; comme tout ce qui est sublime, elle . participe de l’infini : l’exécution en atteint presque
la perfection possible à concevoir. Le caractère éle\ é empreint dans toute la composition y est mêlé à une telle vérité de nature qu’on ne saurait dire si quelquesunes de ces figures ne doivent pas la noblesse de leurs traits uniquement au sentiment qui les anime. L’entente et l’harmonie de la couleur y sont jtortées au plus haut degré. Les vêtements blancs, la figure .adolescente, la chevelure blonde d’un jeune clerc à genoux , reçoivent sur le devant les plus vives lumières. Le corps du saint, quoique entièrement éclairé, ne se trouve exposé qu'à un éclat déjà assez adouci pour rendre supportable l'effroyable vérité de ces teintes où la mort commence à l’emporter sur la vie. L'ombre portée de l’officiant place les personnages du fond dans un clair-obscur qui les enfonce à la fois et les fait ressortir; l’air circule autour de toutes ces figures rapprochées sans entassement; et rien ne surpasse la beauté de la perspective et la netteté des différents plans qui se succèdent et s’enchaînent, sans qu’il soit possible de les confondre ni de les séparer.
Ce tableau a été grat é par César Testa et Jacques Frey.
PROPORTIONS
Hauteur, 4 mètres 19 renl. — 12 pieds 7 pouces.
Largeur, 2 — 58 — = 7 — Il —
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