‹ Études sur les beaux-arts en généralChapitre 16 sur 104 · PAR JULES ROMAIN · texte numérisé non relu

PAR JULES ROMAIN

Vcspasien, en montant sur te trône de Rome, avait

laissé à son fils Titus la conduite de la guerre de Judée. Le jeune prince gagna si bien 1e cœur de tous ses soldats qu’après la prise de Jérusalem ils le saluèrent du nom d’empereur, et voulurent, lorsqu'il quitta la province, l’obliger « à rester avec eux ou à les emmener tous avec lui. » Ces bruyantes acclamations étaient d'ordinaire le signal d’une révolte. On conçut à Rome des soupçons sur la fidélité de Titus ; le diadème qu’il porta en Egypte, dans la cérémonie de la consécration

du bœuf Apis *, sembla les confirmer. Mais Titus, informé de ces bruits, pressa son voyage, gagna sur un vaisseau marchand le port de Reggio, celui de Pouzzoles, se rendit en toute hâte à Rome, et, se présentant inopinément devant son père, l’aborda avec ces mots pleins de tendresse, de simplicité et de respect : « Me voici, mon père, me voici *. «

Cette fidélité amena entre le père et le fils une union franche et entière : les deux princes triomphèrent ensemble *. C’était la première foisqu’on voyait le triomphe d’un père et d'un fils réunis; la pompe en fut magnifique; on éleva à Titus un arc de triomphe dont les restes subsistent encore, et Vespasicn employa les dépouilles des Juifs à bâtir un temple consacré à la Paix.

Ce fut dans ce temple que l'empereur fit déposer la plus grande partie des tableaux, des statues et des autres ouvrages de l’art qui avaient échappé aux troublescivils ; c’était là que se rassemblaient les artistes et les savants de Rome; une foule d’antiquités ont été déterrées sur cet emplacement*.

Le tableau de Jules Romain aurait dignement orné le vestibule de ce temple consacré à la paix et aux arts; il représente le triomphe même après lequel s’éleva cet

' Il ne lit par là, dit Suétone, que se conformer aux anciens ri U de la religion. (Jn vil. Tili. c. S.)

* Suétone. IM.

» L'an 71, de Jésus-Christ.

* Vojex les notes de Reimar sur Dion Cassius, lxvi, 15, p. 1803.

LE TRIOMPHE DE VESPASIEN ET DE TITUS. 483 édifice. Vespasien et Titus sont sur le même char; l’attitude des deux triomphateurs semble indiquer leur union ; les deux tètes ont entre elles une ressemblance frappante; seulement celle de Vespasien offre une expression plus calme; Titus paraît animé d’une joie plus vive; les honneurs sont plus nouveaux pour lui; plus jeune, il en jouit avec plus de transport.

La ligure ailée de la Victoire , jetée dans l’air avec infiniment de souplesse et de grâce, plane au-dessus des triomphateurs qu’elle couronne : deux écuyers à pied conduisent le char; une captive juive, qu’un guerrier romain retient par les cheveux , le précède et s’avance, la tète baissée , avec l’expression de la douleur. On aperçoit en avant d’elle trois branches du fameux chandelier à sept branches 1 pris dans le temple de Jérusalem, et le dos de celui qui le porte : deux autres figures, l’une dans le fond, l’autre sur le devant, suivent ce cortège. On découvre dans le lointain le cours du Tibre, la campagne et quelques édifices de Rome.

Cette composition, trop simple peut-être pourla'pompeuse cérémonie d'un triomphe où un peuple de vainqueurs venait jouir de l’humiliation d’un peuple de

1 Ce chandelier fut déposé dans le temple de la Paix, où il resta jusqu'au sac de Rome par les Vandales (A. C. 435), qui l'emportèrent h Carthage. (Voyex Gibbon, Histoire de la décadence et de la rhute de l'empire romain , t. VI, c. 30, p. 386.)

captifs, est cependant pleine d'effet, de mouvement et de grandeur. Les plans, disposés avec vérité et avec art, donnent au tableau de l’étendue: les chevaux ne sont point pressés l’un contre l’autre; et quoique leurs formes paraissent un peu lourdes, leur marche ne manque pas de noblesse. Si les têtes des personnages offrent un peu de sécheresse et de monotonie , en revanche les draperies sont attachées, développées, repliées et peintes avec cette facilité large et hardie qui appartient à l’école de Raphaël; les plis en sont grands et harmonieux; les contours n’ont ni dureté, ni manière ; rien ne sent le travail et tout annonce la science : une ordonnance simple et claire, une exécution facile et vigoureuse , des contours francs et purs, tels sont les principaux mérites que présente ce tabjeau, comme presque tous les ouvrages du même maître.

Malheureusement la couleur a poussé , et ne frappe pas de vérité au premier coup-d’œil ; on y rencontre ces tons noirs et rouges que les contemporains , les amis même de Jules Romain lui reprochaient déjà 1 et que le temps a fait encore ressortir.

Ce tableau est peint sur bois.

PROPORTIONS

Hauteur, I mètre 19 cent. — 3 pieds 7 pouces 1 1 lignes ,>20.

Largeur, t — 65 — = .’> — » — Il — 437

1 Yojr« Vasari, Vile de' Pittori, t. X, p. 291, édition de Milan; et I^nzi, Slor. pi//, dell' ltalia, t. II, p. 84, 8».

UNE SAINTE-FAMILLE

PAR Jl'LE-S ROMAIN.

Quelle que soit la variété des formes extérieures que présente la nature , la peinture les aurait promptement épuisées; mais elle pénètre dans l'intérieur de la pensée, et alors s’ouvre pour elle l’infini. Borné dans la représentation des scènes qui ne comportent qu’un sentiment simple , évident , toujours le même , l’art retrouve sa puissance créatrice lorsqu’il s’agit de développer ces mystères de l’âme qu’elle-mème ne découvre jamais à la fois tout entiers , et dont le génie qui semble nous y faire pénétrer le plus avant ne peut encore que nous ouvrir l’entrce.

1 86 ÉCOLE ITALIENNE (Il'LES ROMAIN).

Par-delà tous ces cieux le Dieu des deux réside.

Bien loin au-delà des efforts de l’art est la source divine de sa grandeur et de ses miracles ; sa force consiste à s’en approcher , et sa richesse se rencontre dans les voies qui lui sont ouvertes pour le tenter.

Mais ces voies ne se présentent qu’à une certaine profondeur; et la simple vue des mouvements que produit dans laine de l’homme une situation peu compliquée , ne fournit guère à l’art que des effets promptement saisis , mais peu pénétrants, peu capables d’émouvoir fortement notre âme , et de la forcer à cet exercice dont elle a besoin pour produire d’ellemême les pensées qui doivent l’agiter en présence d'un bel ouvrage. Ainsi l’expression de la crainte , du désir , d’une souffrance physique , peut nous frapper de vérité , mais ne nous arrête pas longtemps à un spectacle qui ne nous présente rien au-delà de ce qu’a pu recueillir le premier coup d’œil. Les tableaux de batailles, ou autres de ce genre, n’ont jamais élevé un peintre au premier rang; Raphaël au contraire s’y serait placé uniquement par ses Saintes-Familles. Ses têtes de Vierge sont devenues le modèle universel, l'original, pour ainsi dire, sur lequel on a tiré les portraits de la mère du Christ , tous conçus dans le même esprit, et cependant tous différents , tous appartenant à des génies divers. Le génie de Raphaël avait révélé l’existence d'un secret que chacun, après lui,

UNE SAINTE-FAMILLE

a deviné à sa manière; et la belle Vierge de Louis Carrache tient à la famille des Vierges de Raphaël, comme l’enfant à la famille de son père , avec son caractère individuel et particulier.

Raphaël n'avait enseigné à ses élèves qu'une vue plus juste et plus étendue de la nature , une plus profonde connaissance de la vérité. Aussi a-t-on remarqué qu’aucun deux n’avait pris la manière du maître, mais que tous avaient reçu de lui l’art de s'en former une. Jules Romain est le seul dans les ouvrages duquel on lise, pour ainsi dire, écrit le nom de Raphaël, le seul qui ait conservé la trace visible des leçons et des inspirations de l’école ; effet assez naturel de l'intimité qu’avaient établie entre le maître et le disciple la douceur de leurs mœurs et la généreuse élévation de leurs caractères. Presque toujours choisi pour coopérer aux ouvrages du maître qui le chérissait, Jules devait porter sa principale attention à chercher les moyens de se maintenir en harmonie parfaite avec la composition qu’il était destiné à compléter ; et il a réussi au point que Jules Romain ne dépare point les ouvrages de Raphaël, quoiqu’on l’y reconnaisse presque toujours.

Cette conformité qu’il était parvenu à atteindre, et qui se fait sentir même dans plusieurs de ses propres ouvrages , devient d’autant plus remarquable par la différence naturelle qui existait entre le génie des

deux artistes. Moins également , moins profondément pénétré que son maître des beautés qu'il savait concevoir , Jules se lançait dans les difficultés et les hardiesses de l’entreprise avec une ardeur que refroidissait ensuite l’exécution ; porté par son penchant au fier et au terrible, il le traçait du premier coup avec des traits vigoureux qui ne laissaient, pour achever, presque rien à faire; mais les formes gracieuses lui demandaient une inspiration trop calme et trop soutenue. Le noir de ses ombres indique plus d'un lieu où le travail a suppléé à un senliment trop promptement épuisé : mais ce sentiment était toujours vrai, toujours élevé; il suffirait, pour le prouver, de la Sainte-Famille dont je donne ici la description. La figure, la pose, l’expression de la Vierge, respirent une simplicité pleine de grâce à la fois et de dignité. Debout, elle tient un livre dans lequel elle semble montrer à lire à son fils. Assis devant elle, sur un appui couvert de coussins, l’enfant, ses deux mains sur le livre, paraît indiquer le mot qu’il prononce en levant les yeux sur sa mère avec une expression charmante de douceur et d’attention. L'expression de la figure de saint Joseph est celle qui convient au vénérable protecteur de la famille dont l’a chargé la Providence.

LE DOMIAfIQUIN

ZAMPIEHI, Domenico, né u Bologne en 1581; mort à Naple* en 1611.

2 u LE RAVISSEMENT DE SAINT PAUL.

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