‹ Etudes sur les beaux artsChapitre 17 sur 18 · LA PEINTURE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE

La peinture, art plus vivace, résista plus opiniâtrément à l'invasion de la barbarie et aux proscriptions orthodoxes. Nous dirons même que ce fut l'abus de cet art qui amena la réaction des iconoclastes. Les images du Christ, de la Vierge, des saints et des saintes, timidement reproduites, dans le principe, sous les voûtes des catacombes ou dans les absides des premières églises, avaient fini par couvrir toutes leurs murailles et par envahir, en s'échappant par le narthex et l'atrium des sanctuaires byzantins, jusqu'à leurs murs extérieurs.

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Cette réaction, beaucoup plus vive dans l'Orient que dans le reste de la chrétienté, fut, pour les artistes grecs, si nombreux, une sorte d'arrêt de proscription. Un grand nombre quitta le sol natal et se réfugia en Italie ou dans les provinces orientales de l'Allemagne, où ils décorèrent les églises de leurs peintures, et particulièrement de mosaïques.

Ce fut le principe de ces écoles italiennes primitives qui précédèrent la renaissance, du vne au Xe siècle. C'est ainsi que furent fondées les écoles mosaïstes du mont Cassin, de Saint-Marc, à Venise, et la première école romaine.

Toutefois, quelque ardente que fût la persécution, Constantinople eut toujours des peintres qui continuèrent les traditions grecques. L'histoire nous a conservé les noms de quelques-uns de ces artistes, tels qu'Hilarius, de Bithynie , qui peignait sous Yalens ; que le peintre pornocrate Syroperse, qui jouissait , sous l'empereur Anastase (491), d'une réputation égale à celle de Polygnote ou d'Apelles. Des empereurs eux-mêmes, comme Constantin Porphyrogénète, manièrent le pinceau, et aux jours du malheur surent tirer parti de leur talent. D'autres, comme Basile le Macédonien, du temps duquel on a de beaux manuscrits, Léon le Sage et l'empereur Michel, firent orner leurs palais de peintures représentant les événements de leur règne. Souvent proscrite des édifices religieux, la peinture se réfugia dans les livres grecs,

qu'elle orna des images les plus délicates et les plus magnifiques. Les peintures qui nous sont restées des évangéliaires du vme au xme siècle, et d'un certain nombre de livres profanes , nous prouvent que le pinceau grec avait gardé en partie son charme et sa puissance d'autrefois. Nous croirions même que quelques-unes de ces peintures qui décorent les manuscrits byzantins ont été empruntées à des ouvrages antiques conservés à Constantinople. Telle est cette figure de la Nuit, souvent reproduite, qui orne un des manuscrits grecs des prophéties d'Isaïe du ixe siècle, qu'on voit à la bibliothèque du Vatican. Le caractère de cette figure est tout à fait antique; la draperie étoilée qui la recouvre, son flambeau renversé appartiennent à la Grèce païenne et à l'ancienne mythologie, et tranchent singulièrement avec l'image ascétique du prophète Isaïe. Ce mélange de l'allégorie antique et du symbolisme de la religion nouvelle est fréquent dans les manuscrits grecs du Bas-Empire, et leur donne un caractère tout particulier. Quand le sujet est purement chrétien , l'idée s'empreint d'un mysticisme profond et raffiné. Telles sont ces peintures d'un évangéliaire grec de la bibliothèque du Vatican, qni porte la date du xne siècle. L'une des miniatures représentant le Christ, qui impose les mains sur les empereurs Jean II, Comnène et son fils Alexis, et qui fait passer dans leurs cœurs les vertus royales, a bien toute la recherche et loute la sévérité T. 26

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byzantines. L'aspëcl du Christ dans toutes ces iouipositions, même dans le baptême, où, contrairement à la symbolique égyptienne, qui donnait à la divinité les deux sexes, on représente le sauveur des hommes nu et sans sexe, est toujours menaçant et terrible; ce n'est pas l'Orphée 1 qui séduit des Latins, c'est un Jupiter dont le bras étendu pour bénir, tout à l'heure a tenu la foudre; son regard a cette fixité et cette dureté byzantines qu'il gardera jusqu'à nos jours.

Chez un peuple qui a poussé jusqu'au fanatisme le culte de la beauté, la.Yierge, ce type d'élection de la femme, ce précieux assemblage des perfections divines et humaines, a dû revêtir un caractère de suprême beauté. Toutefois cette beauté tient plus du ciel que de la terre et a moins de grâce que de majesté. Il semble que ces artistes de Byzance , qui , pour représenter le Christ, se sont rappelé les traits olympiens du Jupiter de Phidias, aient eu sous les yeux, en peignant leur vierge, les images de la Minerve armée ou de la Junon de Samos.

En résumé, dans la statuaire et la peinture, comme dans l'architecture, les artistes de Constantinople ont souvent remplacé le naturel par la rudesse, la grâce

1 Cet Orphée des Catacombes, dont nous avons déjà fait mention, et qu'on regarde comme la représentation symbolique du Christ qui subjugue tous les êtres humains, n'appartiendrait-il pas à ces sectes gnostiques dont nous parle Lampridius, qui rendaient indifféremment un culte divin aux images du Christ, d'Abraham et d'Orphée.

[Ml. Lamprid., Jh Alexandr. Sevêr., cap. xxix.)

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par la force, l'élégance par le luxe. 11 semble que le principe de leur art soit l'abus en tout : abus de richesse, d'énergie, de précision ; exagération de détails multipliés à l'infini. C'est bien l'art d'un peuple arrivé h son déclin, qui voudrait prouver ses forces par des excès, sa richesse par ses profusions, sa forœ de volonté par des caprices. Mais comme ce vi«ux peuple a eu de singuliers retours de jeunesse, qu'il a prolongé pendant des siècles sa décrépitude, vivotant sous le couteau des barbares, entre les émeutes du cirque, qui ont remplacé les glorieuses luttes d'Olympie, et les querelles de ses théologiens, qui le passionnent à l'égal des leçons du portique ou de l'Académie, il a pu régler ses profusions, perpétuer ses fantaisies, multiplier ses monuments, et fonder sur des bases durables cette nouvelle doctrine qui, par l'Orient de l'Europe, s'est propagée jusque dans nos contrées occidentales. Tout en le corrompant, il avait gardé le dépôt sacré de l'art que, du xnc au XIVe siècle, ses habiles praticiens transportèrent avec eux dans l'Italie, où d'autres traditions antiques s'étaient conservées, et qui , longtemps avant leur venue, avait rallumé le flambeau.

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