partie de son prestige en faveur de sa brillante rivale
Quoi qu'il en soit, Nitocris sut gouverner avec autant de modestie que de gloire et de bonheur. Nous ne rencontrons, en effet, son estampille sur aucune des briques qui appartiennent aux monuments qu'elle a fondés, mais toujours la marque du malheureux époux au nom duquel elle régnait.
Ces briques marquées au nom de Nabuchodonosor confirment pleinement, d'ailleurs, ces paroles que le prophète Daniel met dans sa bouche : « N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait le siège de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma gloire M »
Sur cette restauration de la vieille Babylone, ou plutôt sur la fondation d'une Babylone nouvelle juxtaposée à l'ancienne, l'histoire profane est d'accord avec les livres saints.
Diodore et les Grecs, sur la foi de Ctésias, médecin de leur pays attaché à la cour d'un des monarques achéménides, successeurs des rois chaldéens, attribuaient à Ninus et à Sémiramis, ces personnages mythiques, toutes les merveilleuses constructions de Babylone.
Le Chaldéen Bérose s'inscrit en faux contre cette opinion et accuse de mensonge les historiens grecs. Josèphe 2 nous a conservé le passage suivant de son
• Daniel , IV, 27.
2 Josèphe, Antiqu., 60.
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histoire chaldéenne, qui ne me paraît laisser aucun cloute sur l'origine de plusieurs de ces grandes fondations :
« Napobolassar, roi de Babylone, étant mort dans la ville des Babyloniens après vingt-neuf ans de règne, son fils Nabuchodonosor revint en Babylonie et prit les rênes de l'empire Il restaura la ville antique et en construisit une autre auprès d'elle. Ce prince, pour plaire à sa femme (Nitocris), née chez les Mèdes, et qui aimait les paysages montagneux, fit bâtir les jardins suspendus. »
M. Fulgence Fresnel fait observer avec beaucoup de justesse que ces jardins suspendus répondaient , d'ailleurs, à un besoin du pays. L'objet principal de ces édifices élevés était, en effet, d'obtenir la plus grande ventilation et la plus basse température possibles dans les nuits d'été.
Ce besoin devait être plus impérieux encore pour une princesse née à Ecbatane, et qui , du milieu des montagnes de la Médie, se trouvait transportée dans des plaines dont M. Fulgence Fresnel compare la température à celle de la fournaise des trois jeunes hommes de Daniel \
■ Pendant trois mois consécutifs, de onze heures du matin jusqu'à quatre heures et demie du soir, dit M. Fresnel, nous avons eu une chaleur qui oscillait entre 32 et 36° Réaumur à l'ombre, au nord, dans un courant d'air. Ce terme de 36°, point extrême de l'échelle du seul thermomètre que la mission possédât, a été atteint en juillet et août, et M. Fresnel est certain qu'il eût été dépassé, si l'échelle eût été plus éteu-
A l'occasion de cette confusion entre les reines Nitocris 1 et Sémiramis, M. Fulgence Fresnel fait fort bien remarquer que, pour les Grecs transportés en Asie , le seul nom de Sémiramis répondait à toutes les questions de l'histoire ancienne. C'est ainsi que, en Egypte, Pharaon et son premier ministre, Joseph, expliquent tout et répondent à tout. A Bagdad, c'est Nemrod qui a tout fait; dans l'Yémen, c'est Scheddah, fils d'Aad; au Hedjâz, ce sont les Beni-Hélât. De même, dans nos pays, tous les camps retranchés appartiennent à César, toutes les anciennes chaussées à la reine Brunehaut.
Le livre de Daniel renferme l'histoire de Nabuchodonosor depuis le commencement de son règne jusqu'au renversement de l'empire assyrien par les Mèdes et les Perses. Il nous donne les détails les plus
due. « Pour moi , ajoute-t-il, qui avait déjà passé douze ans de ma vie au delà du tropique , j'ai été réduit à m'envelopper dans des draps mouillés, au grand effroi et malgré les remontrances de tout notre monde. » M. Fulgence Fresnel, rapport adressé à M. le ministre d'État.
1 M. F. Fresnel a une prétention plus ambitieuse et plus délicate, c'est celle d'avoir retrouvé Vœil bleu de la reine Nitocris sur l'un des fragments de briques émaillées qu'il a recueillis au Kasr ; un œil colossal comme celui de Junon, Bogjt/?. Diodore nous raconte, d'après Ctésiast que cette princesse était représentée, sur les mosaïques des murs intérieurs du palais , lançant un javelot sur une panthère. C'est sur les fragments de ces mosaïques, trouvés au Kasr, que M. Fresnel a retrouvé cet œil bleu, auquel une Mède, une fille du Nord , lui paraît avoir des droits incontestables. M. Fresnel a bien aussi retrouvé deux yeux noirs, qui ne peuvent être que ceux du roi Nabuchodonosor, descendant de Nemrod, fils de Chus, et par conséquent de race noire ou bronzée.
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précis sur la politique, les mœurs et les superstitions des Babyloniens, et contient, sur leurs arts, les particularités les plus curieuses. C'est ainsi que, dans le récit du festin de Balthasar, nous voyons le roi , ses femmes, ses concubines et les grands de sa cour boire dans les vases d'or et d'argent qui ont été apportés du temple de Jérusalem, louant leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de bois et de pierre ; ce qui nous prouve que, dans la composition de leurs idoles, ou leur statuaire, les Babyloniens faisaient usage de toutes les matières.
La chronique des trois jeunes hommes à la fournaise nous apprend également que les rois de Babylone élevaient des statues colossales des plus riches matières. En effet, la statue que le roi Nabuchodonosor avait fait ériger dans la campagne de Doura \ et devant laquelle tous les hommes, de quelque nation, de quelque tribu, de quelque langue qu'ils fus-
1 M. Fresnel place la carapague de Doura de Daniel dans l'enceinte même de Babylone, où il a retrouvé un canal qui porte, sans la moindre altération , le nom biblique de Doura. Nabuchodonosor rex fecit statuam auream... et statuit eam in campo Dura provinciœ Babylonis (Dan., III, 1).
N'est-il pas rationnel d'admettre que l'inauguration de cette statue dut avoir lieu dans la capitale de l'empire chaldéen, dit M. Fresnel, ou dans son voisinage immédiat , et non pas, selon les données géographiques de Polybe et d'Isidore Charax , au confluent du Chaboras avec l'Euphrate, à 100 lieues de Babylone, bien qu'il y eût, à cet endroit, un lieu du nom de Doura? M. Oppert a signalé un autre Doura, situé dans le voisinage de Babylone , et croit avoir rencontré dans cette localité le piédestal de la fameuse statue d'or.
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sent , devaient se prosterner au moment de la dédicace, sous peine d'être jetés dans la fournaise, était d'or et avait 60 coudées de haut sur 6 de large, c'està-dire 90 pieds de hauteur sur 9 de large à la base; il doit y avoir là erreur de proportion.
L'histoire de ce dieu Bel , de boue au dedans, d'airain au dehors, auquel les Babyloniens offraient, chaque jour, douze mesures de fâ*rine du plus pur froment, quarante brebis et six grandes cuves de vin pareilles, sans doute, à celles qui ont été trouvées dans le cellier des rois assyriens, à Rhorsabad, et la façon dont le prophète Daniel convainquit ses prêtres de supercherie, nous initient aux mystères du temple babylonien. Ajoutons que, dans leur naïveté, ce récit et celui de la mort du grand dragon, que les Babyloniens adoraient, touchent presque au comique et nous prouvent que, de tout temps , les hommes furent les mêmes, faciles à duper, faciles à s'irriter, et, quand leurs passions et leurs faiblesses sont en jeu, se refusant à la lumière et voulant être trompés (1).
» Daniel mangeait à la table du roi, et le roi l'avait élevé en honneur au-dessus de tous ceux qui étaient aimés de lui.
Les Babyloniens avaient alors une idole nommée Bel, pour laquelle on sacrifiait tous les jours douze mesures de farine du plus pur froment, quarante brebis et six grands vases de vin.
Le roi honorait aussi cette idole, et il allait tous les jours l'adorer. Mais Daniel adorait son Dieu, et le roi lui dit : Pourquoi n'adorezvous point Bel? Daniel répondit au roi : Parce que je n'adore point les idoles qui sont faites de la main des hommes, mais le Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre, et qui tient en sa puissance tout ce qui a vie, I. 10
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Sons le bizarre et laineux Nabuchodonosor et sous sa femme Nitocris, l'empire babylonien atteignit le plus haut degré de puissance. « Quels ouvrages n'en-
Lc roi dit à Daniel : Croyez-vous que Bel ne soit pas un dieu vivant? Ne voyez-vous pas combien il mange et combien il boit chaque joui ? Daniel lui répondit en souriant : 0 roi, ne vous y trompez pas; ce Bel est de boue au dedans et d'airain au dehors, et il ne mangea jamais.
Alors le roi, entrant en colère, appelle les prêtres de Bel, et leur dit : Si vous ne me dites qui est celui qui mange tout ce qui s'emploie pour Bel, vous mourrez.
Mais si vous me faites voir que c'est Bel qui mange toutes ces viandes, Daniel mourra, parce qu'il a blasphémé contre Bel. Daniel dit au roi : Qu'il soit fait selon voire parole.
Or il y avait soixante-dix prêtres de Bel, sans leurs femmes, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le roi alla avec Daniel au temple de Bel.
Et les prêtres de Bel lui dirent : Nous allons sortir dehors, et vous, ô roi, faites mettre les viandes et servir le vin; fermez la porte du temple, et la scellez de votre anneau.
Et demain au matin, lorsque vous entrerez, si Bel n'a point tout mangé, nous mourrons tous, ou bien Daniel mourra pour avoir rendu un faux témoignage contre nous.
Ils parlaient ainsi avec mépris et se tenaient assurés, parce qu'ils avaient fait sous la table de l'autel une entrée secrète, par laquelle ils venaient et mangeaient ce qu'on avait servi pour Bel.
Après donc que les prêtres furent sortis, le roi mit les viandes devant Bel , et Daniel commanda à ses gens d'apporter de la cendre, et il la répandit partout le temple devant le roi, la faisant passer par un crible. Ils sortirent ensuite et fermèrent la porte du temple, et , l'ayant scellée du cachet du roi, ils s'en allèrent.
Les prêtres entrèrent durant la nuit, selon leur coutume, avec leurs femmes et leurs enfants, et mangèrent et burent tout ce qui avait été servi.
Le roi se leva dès la pointe du jour, et Daniel avec lui. Le roi lui dit : Daniel, le sceau est-il dans son entier? Daniel répondit : 0 roi, le sceau est dans son entier.
(reprit-il point dans Babyloneî s'écrie Bossuet; quelles murailles, quelles tours, quelles portes et quelle enceinte y vit-on paraître ! Il semblait que l'ancienne
Aussitôt le roi , ayant ouvert la porte et voyant la table de l'autel , jota un grand cri, en disant : Vous êtes grand, ô Bel, et il n'y avait point en vous de tromperie!
Daniel commença à rire, et, retenant le roi afin qu'il n'avançât pas plus avant, il lui dit : Voyez le pavé; considérez de qui sont ces traces de pieds.
Je vois, dit le roi, des traces de pieds d'hommes, de femmes et de petits enfants ; et il entra dans une grande colère.
Il fit alors arrêter les prêtres, leurs femmes et leurs enfants, et ils lui montrèrent les petites portes secrètes par où ils entraient et venaient manger tout ce qui était sur la table.
Le roi les fit donc mourir, et il livra l'idole de Bel en la puissance de Daniel , qui la renversa avec son temple.
Il se trouva aussi en ce lieu un grand dragon que les Babyloniens adoraient.
Et le roi dit à Daniel : Vous ne pouvez pas dire présentement que celui-ci ne soit un dieu vivant; adorez-le donc.
Daniel lui répondit : J'adore le Seigneur, mon Dieu, parce que c'est lui qui est un dieu vivant; mais celui-ci n'est point un dieu vivant.
Que s'il vous plaît, ô roi, de me le permettre, je tuerai ce dragon sans me servir d'épée ni de bâton. Le roi lui dit : Je vous le permets.
Daniel prit donc de la poix, de la graisse et du poil, et, ayant fait cuire tout cela ensemhle, il en fit des masses, qu'il jeta dans la gueule du dragon; et le dragon creva. Daniel dit : Voilà celui que vous adoriez.
Les Babyloniens ayant appris ceci en conçurent une extrême colère, et, s'étant assemblés contre le roi, ils dirent : Le roi est devenu juif; il a renversé Bel, il a tué le dragon, et il a fait mourir les prêtres.
Étant donc venus trouver le roi, ils lui dirent : Abandonnez-nous Daniel ? ou autrement nous vous ferons mourir avec toute votre maison.
Le roi, voyant qu'ils le pressaient avec tant de violence et étant contraint par la nécessité, leur abandonna Daniel.
Ils le jetèrent aussitôt dans la fosse des lions, etc.
(Daniel, ch. XIV.)
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tour de Babel allât être renouvelée dans la hauteur prodigieuse du temple de Bel , et que Nabuchodonosor voulût , de nouveau, menacer le ciel ! » A en croire d'anciennes traditions, ce prince aurait pousse» ses conquêtes jusque dans la Libye et en Espagne.
Sous ses successeurs amollis, dont Daniel fut le ministre, qui aimaient la vérité, mais qui ne savaient ni la faire accepter ni la faire respecter par leurs sujets, qui les appelaient des rois juifs, la race cbaldéenne fut vaincue une dernière fois et asservie par les Mèdes et les Perses. Maître, à son tour, de Babylone, Alexandre fut séduit par l'aspect de grandeur de cette ville et songea à en faire la capitale de son vaste empire ; mais la mort ne lui permit pas d'accomplir ses projets. Cette mort porta à la splendeur de l'antique cité chaldéenne un coup dont elle ne se releva jamais ; sa ruine fut rapide et justifia bientôt les paroles des prophètes :
« Cette grande Babylone, cette reine entre les royaumes du monde, qui avait porté si haut l'orgueil des Chaldéens, sera détruite comme le Seigneur renversa Sodome et Gomorrhe.
« Elle ne sera plus jamais habitée; elle ne se rebâtira point dans la suite de tous les siècles; les Arabes n'y dresseront pas même leurs tentes, et les pasteurs n'y viendront point pour s'y reposer.
« Mais les bêtes sauvages s'y retireront ; ses maisons seront remplies de dragons ; les autruches y vien-
dront habiter et les satyres y feront leurs danses »
La prophétie suivante est la seule, peut-être, qui ne se soit pas accomplie :
« On ne tirera point de toi de pierre pour l'angle de l'édifice ni de pierre pour le fondement; mais tu seras éternellement détruite, dit le Seigneur 2. »
En effet, Ctésiphon et Bagdad ont été construites avec des matériaux provenant des ruines de Babylone ; aujourd'hui la petite ville musulmane de Hillah et plusieurs villages s'élèvent sur son emplacement , et sont bâtis avec les briques de ses palais et de ses temples, portant l'estampille de ses rois; et ces temples et ces palais sont comme autant d'inépuisables carrières exploitées, encore de nos jours, par les sakkharah ou extracteurs de briques,
M. Oppert, membre de l'expédition française de la Babylonie, dont nous avons raconté la formation et dont la direction avait été confiée à M. Fulgence Fresnel , a réuni, sur l'histoire primordiale des peuples qui ont habité ou conquis la Chaldée, des documents d'une haute importance et qui éclâircissent bien des points restés obscurs.
M. Oppert paraît croire à l'existence de deux Ba~ bylones , celle de Sémiramis et celle de Nabuchodonosor, construites toutes deux sur l'emplacement des ruines actuelles, et M. Fulgence Fresnel partage la
' Isaïe, ch. XIII.
r» Jérémie, ch. Ll , vers. 2<i.
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même opinion. Au reste, le Moudjelibèh, le Kasr, le tumulus d'Amran-ibn-Ali, et tout cet énorme amas de débris qui couvrent la rive gauche de l'Euphrate, représentent assez le cadavre de la double capitale d'un double empire, qui , à travers différentes révolutions, aurait duré près de deux mille ans.
M. Oppert a reconnu l'emplacement des jardins suspendus de Sémiramis et a fouillé leurs ruines, connues aujourd'hui sous le nom de la colline à'Amranibn-Ali. Dans ces fouilles, il a recueilli un grand nombre d'objets qui vont enrichir les collections du Louvre, et ses observations lui ont permis d'essayer une restauration ingénieuse, mais tant soit peu conjecturale, de ces jardins si fameux.
M. Oppert a opéré, avec beaucoup de soin et à travers mille difficultés, le relèvement trigonométrique de l'emplacement de Babylone. Cette opération lui a permis de donner le plan détaillé de cette ville immense, qui présentait un carré de 23 kilomètres de côté. Il est vrai que des champs cultivés, destinés à garantir la population des horreurs d'une famine en cas de siège, étaient compris dans cette enceinte, et que la ville proprement dite ne couvrait guère qu'une superficie de 50 kilomètres carrés, c'est-à-dire environ la moitié de l'espace occupé aujourd'hui par Paris. C'est sur l'emplacement de ces ruines et au bord de l'Euphrate qu'est bâtie la ville florissante de Hillah.
La résidence royale, qu'il ne faut pas confondre avec la ville habitée, hors de laquelle elle était située, était renfermée dans la grande enceinte fortifiée et constituait, à elle seule, une véritable ville entourée d'une triple muraille, l'une en briques cuites cimentées avec du bitume, les autres en briques crues, et couvrant, sur les deux rives de l'Euphrate, un espace de près de 7 kilomètres carrés. Là étaient réunis le palais, la forteresse et les fameux jardins suspendus. Le Birs-Nimroud (la tour de Babel), l'édifice le plus important de la contrée, était placé dans le quartier le plus éloigné du centre de la ville, qui s'appelait jadis Borsippa. Ce monument et ce quartier étaient distants de l'enceinte royale de plusieurs lieues ; environ trois fois la distance de l'arc de triomphe de l'Étoile et du quartier environnant au quartier central de la Cité.
Le panorama suivant, esquissé sur place par M. Oppert, et que nous extrayons d'une lettre qu'il nous adressait, de Bagdad, l'an dernier, fera mieux connaître la configuration de la région babylonienne, son état présent, et même son état passé, que toutes les restitutions faites à distance :
« C'est du minaret 1 de Hillah que se présente le mieux le panorama de la Babylone actuelle. En se
1 M. Oppert nous raconte qu'il était monté sur le minaret de Hillah, accompagné d'un janissaire, et avec la permission du pacha. Six semaines après son ascension, le croissant, mal raccommodé, tomba pendant un
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tournant vers le sud-ouest , on aperçoit d'abord la masse gigantesque du Birs-Nimroud , le Borsippa et Borsif , des anciens Grecs et Juifs. C'est ici que les rabbins originaires de Babylone placent le théâtre de la confusion des langues, et, chose remarquable, le nom de Borsippa peut s'expliquer par tour des langues. Le Birs-Nimroud domine le panorama de Babylone de quelque partie qu'on le voie. A £00 mètres de là s'élèvent les tumulus immenses d'Ibrahim-el- Khalil , où, d'après les auteurs orientaux, le patriarche ou premier musulman Abraham a été jeté dans une fournaise ardente, par ordre de Nemrod. Je place ici les temples de Borsippa dont parle Nabuchodonosor et la nécropole des Chaldéens. Une inscription trouvée, sur ce point, dans un tombeau, est datée de Borsippa, le trente du mois (illisible) de la quinzième année de Nabonide, 540 ans avant Jésus-Christ.
« Placé sur le minaret Hillah, on aperçoit dans le lointain, à la distance de quatre heures et dans la direction du sud, la belle forêt de Sameri, entourée de tumulus. A travers une éclaircie, on voit la ruine
violent orage. Oq ne manqua pas d'attribuer cet événement au chien de gïaour, qui avait écrit des formules d'imprécations sur le minaret. « Mais, ajoute M. Oppert, ces messieurs, ayant déjà eu occasion de l'aire ma connaissance, se bornaient à soupirer sur ma scélératesse en prenant le café et en fumant la pipe, et je leur laissais celte innocente distraction. Du reste, le minaret étant sunnite et eux schiites, ils semblaient enchantés, au fond , de ce tour joué aux Turcs , qu'ils craignent énormément. »
Mouckhallat, à la limite de l'antique Babylone, avec les temples de Dowayra et de Deylem, si ce dernier amas de poussière, comparable à un plateau assez étendu, ne représente pas plutôt une des fortifications de l'ancienne ville.
« En se tournant toujours vers la gauche, les palmiers de Tenhareh et de Dablah laissent apercevoir le filet argenté de l'Euphrate, sur la rive gauche duquel l'œil ne rencontre qu'une plaine aride, sans ces plantations de palmiers qui donnent un certain charme à l'aspect de la rive arabe. Quelques tumulus clairsemés, mais cachés à l'observateur placé sur le minaret, ne peuvent interrompre la triste monotonie de ces parages. Le plus méridional et le plus considérable de ces tumulus porte le nom de Moudjelibèh, et peut avoir fait partie de l'enceinte de Babylone. Ce n'est qu'au nord-est que l'œil trouve un point de repos que lui offre la grande masse de l'Oheymir et des tumulus qui l'entourent. C'est ici que je place la partie nord-est de la ville de Nabuehodonosor.
« Maintenant, en nous tournant vers le nord, nous apercevons la forêt et la coupole d'Ali-ibn-Hassan, évidemment bâtie sur l'emplacement d'un ancien temple, et plus dans le lointain une mosquée consacrée au roi Salomon, qui représente également un édifice antique. Tout à fait au nord de Hillah apparaît Babil, dont la partie supérieure seule émerge des palmiers qui bordent les rives de l'Euphrate de Hillah
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jusqu'à Soura, où j'ai reconnu remplacement de l'école judaïque, jadis célèbre berceau du Talmud babylonien (deux heures et demie de Hillab). Une éclaircie nous laisse apercevoir le tumulus d'Amran avec ses coupoles. Mais la végétation cache entièrement le Kasr, à l'exception du fameux arbre Athlèh
« En quittant maintenant la Mésopotamie pour rentrer en Arabie, on voit, au loin, comme une ondulation interrompant la ligne droite de l'horizon , le Rhodr, et on rencontre successivement, dans le vaste désert du nord-ouest, le Sheikh-Edris, avec une mosquée ornée de peintures grotesques ; le Sheteigheh et le Tell Ghazalik. Mais, vers le sud-ouest, la végétation recommence; les palmiers de Tahmasia et de Scherifeh, s'élevant sur des terrains jadis sacrés, cachent à la vue les marais et les eaux de Hindigeh, qui se montrent vers le sud-ouest et qui nous ramènent vers le Birs-Nimroud, d'où nous étions partis. »
Cette description de M. Oppert, l'un des membres les plus éclairés et les plus actifs de la mission française de la Babylonie, nous conduit naturellement sur le terrain exploré par cette mission. Un rapide examen de ses travaux achèvera de nous faire connaître l'état actuel de décomposition de la vieille cité, que les exagérations grecques et les imprécations des prophètes ont rendue si fameuse.
' Cet arbre est loin de remonter au temps de Nabuchodouosor ; j'ai vu des habitants de Hillah qui se rappellent l'avoir vu petit.
La mission de la Babylonie avait été instituée, en même temps que celle de la haute Mésopotamie, dans les derniers mois de l'année 1851. Au moment où ses membres quittaient la France, nous saluions ainsi son départ : « Dans quelques semaines, ces courageux missionnaires de l'art vont être à l'œuvre. Babylone et Ninive n'auront plus de mystères pour eux, et qui peut prévoir les surprises nouvelles que leur ménagent ces plaines de la Mésopotamie, qui naguère nous ont révélé tout un art, et le vieux sol de la Chaldée? C'est là qu'apparurent les premières villes que l'homme ait fondées, Babylone, Achad, Besen, Chalé, Nachor, Ur, la ville d'Abraham. Quel intérêt offriront à leurs recherches les ruines de ces cités contemporaines des premiers âges du monde ! »
Nous avons vu plus haut que, pour ce qui concerne la haute Mésopotamie, nos prévisions avaient été justifiées, et nous avons fait connaître les beaux résultats de l'exploration de M. Place. Si la mission de la Babylonie a été moins heureuse et n'a pas produit tout ce qu'on en espérait, M. Fresnel, qui la dirigeait, et MM. Oppert et Thomas, ses courageux collaborateurs, ne s'en sont pas moins livrés à cette exploration sérieuse du sol de Babylone, que l'Acadé-. mie des inscriptions et belles-lettres avait réclamée.
Longtemps renfermée dans Bagdad par une de ces guerres ou révoltes locales dont le pays est si souvent le théâtre, ce ne fut que vers le commencement
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de l'été de 1852 que la mission put commencer ses travaux. MM. Oppert et Thomas, dans une première excursion à Séleucie et à Ctésiphon, mesurèrent et dessinèrent la magnifique ruine appelée l'arc de Cosroès, monument à la fois babylonien et byzantin, qui, selon M. Oppert, n'a résisté aux vols des constructeurs de Bagdad que par sa surprenante solidité, tout le reste de Ctésiphon ayant été transporté dans cette ville. Nos voyageurs reconnurent que la Mésopotamie, à la hauteur de Bagdad, avait été couverte successivement de centres de population très-considérables. En effet, tout l'espace compris entre Séleucie et Hillah est couvert de débris de poteries et de briques appartenant à des constructions de différentes époques. MM. Oppert et Thomas, après être restés deux jours à Ctésiphon, revinrent, de nuit, à Bagdad. « Je ne suis pas de ces hommes à clair de lune, comme on en trouve surtout en Germanie, dit M. Oppert; mais l'aspect de Ctésiphon et de Séleucie, vus au clair de lune, a réellement quelque chose de saisissant. »
Cette excursion avait lieu, en juin, le 7 juillet suivant, M. Fresnel et ses compagnons s'étaient établis à Hillah, sur le sol même de l'ancienne Babylone ; le 1 5, les fouilles et l'exploration de la ville biblique commencèrent.
Cette exploration porta d'abord sur le tumulus du Kasr et sur le groupe d' Amran-ibn-Ali, où furent ouvertes les premières tranchées. Ces fouilles furent
assez productives en petits objets en pierres dures, en statuettes et terres cuites d'un travail grec ou parthe, ces dernières d'un style tout à fait barbare.
Les recherches de MM. Fresnel et Oppert tendaient particulièrement à fixer la position des divers édifices de Babylone. Il résulterait de leur exploration que le monticule ruine à' Amran-ibn-Ali appartiendrait à l'époque la plus ancienne, et serait formé par les débris des constructions de Sémiramis ; que le Kasr, où toutes les briques portent le nom de Nabuchodonosor, remonterait à ce monarque ; enfin Babel ou le Moudjelibèh (la bouleversée) appartiendrait à différentes époques, mais ne serait plus la fameuse tour de Babel que MM. Fresnel et Oppert retrouvent dans le Birs-Nimroud, situé, comme nous l'avons vu, à plusieurs heures des autres ruines. Le colonel Rawlinson partage, à cet égard , leur opinion et paraît fixé sur l'identité du Birs-Nimroud avec Borsippa, la tour des langues.
La grande enceinte, qui, selon MM. Fresnel et Oppert, ne comprendrait pas moins de 25 lieues carrées, ne présente, à l'exception du Birs-Nimroud, situé à son extrême limite vers le sud , qu'une vaste plaine coupée de canaux, et quelques tumulus, d'une faible hauteur, disséminés sur son étendue.
Dans les premières fouilles exécutées sur l'emplacement du Kasr, indépendamment des briques portant le nom de Nabuchodonosor, M. Fresnel fit la
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trouvaille de nombreux morceaux de briques émaillées , couvertes de fragments ou parties de figures d'hommes et d'animaux, et d'inscriptions cunéiformes dont les caractères, en émail blanc, se détachent sur un fond d'azur. A son avis, ces fragments sont la preuve irrécusable de l'identité du Kasr et du palais de Nabuchodonosor, que décoraient ces grandes mosaïques en briques émaillées, représentant des sujets de chasse, que Ctésias et Diodore ont décrites. Cette découverte, concordant d'une manière si exacte avec les descriptions, laissées par ces deux auteurs, de ces peintures appliquées sur des briques sculptées en relief et soumises ensuite à la cuisson, a certainement une véritable importance historique et archéologique. La rencontre que M. Place faisait, vers le même temps, dans un des palais des souverains de Ninive , d'une de ces mosaïques émaillées, encore appliquée au mur, y ajoute un haut intérêt.
L'éminence ou tumulus que forment les débris du Kasr, le palais-citadelle des rois de Babylone, et ceux d'autres grands édifices contigus qui s'élevaient au nord de la ville \ et que les modernes Babyloniens
1 Tels que le tumulus le plus septentrional de Babylone, qui ne porte pas d'autre nom de Babel. C'est ce nom à la fois biblique et moderne qui fit croire à Pietro délia Valle, Beauchamp et autres que le tumulus ainsi appelé par les villageois du voisinage était un reste de « la tour de Babel. » Ces voyageurs n'avaient pas vu le Birs-Nimroud , et d'ailleurs le mot Babel ne signifie pas, en arabe, « la tour de Babel, » mais bien la ville de Babylone. (Rapports inédits de M. F. Fresnel.)
appellent Moudjelibèh (la bouleversée), ne présente qu'un amas confus de débris pulvérulents. M. Fresnel compare ce monticule à une immense carrière de briques en exploitation depuis la mort d'Alexandre, et d'où sont sorties toutes ces bourgades qui occupent différents points de l'emplacement de la ville antique. Cette exploitation, conduite sans méthode, a transformé les débris du vieux palais en un véritable chaos. Il n'est donc permis de hasarder que de très-vagues conjectures sur l'ensemble de ce vaste édifice.
M. Fresnel a reconnu, toutefois, que l'Euphrate, en se portant d'occident en orient, comme le prouvent la différence de niveau de ses bords et l'escarpement de la rive orientale corrodée par ses eaux, avait frayé son nouveau lit à travers les substructions du grand palais, qui paraissent s'étendre au loin sous les eaux mêmes du fleuve.
M. Thomas, architecte attaché à l'expédition, profitant du moment où les eaux de l'Euphrate étaient descendues au-dessous de leur niveau ordinaire, a fouillé des massifs adhérents à ces substructions, et y a rencontré des sarcophages en terre cuite d'une exécution grossière, mais qui, par l'étrangeté de leurs formes et par l'exiguïté de leurs dimensions, ont fixé r attention des membres de l'expédition. Leur largeur n'est, en effet, que de 40 centimètres, leur longueur de 36 centimètres, et leur hauteur de 50 centimètres. Le corps placé dans ces espèces d'urnes
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(levait être replié sur lui-même, les genoux touchant au menton, les bras croisés entre la poitrine et les cuisses , formant une sorte de paquet. M. Fulgence Fresnel suppose que ces sarcophages n'étaient destinés qu'aux cadavres des classes infimes de la cité. Bien que ces sarcophages aient été trouvés au niveau des anciennes substructions des palais babyloniens et qu'on pût les croire d'origine chaldéenne, MM. Fresnel et Oppert les regardent comme appartenant aux Parthes.
Une tranchée, poussée à une profondeur de 5 à 6 mètres à travers les débris du Rasr, permit, en outre, aux explorateurs de reconnaître que les fondations du palais avaient été sapées en tous sens par les anciens carriers ou sakkharah. Les parties restées cohérentes ressemblent à d'énormes roches et menacent d'une mort certaine les ouvriers, sur lesquels elles sont comme suspendues. Ces fragments , composés de briques de 1 pied carré liées entre elles par un mortier de chaux, sont entassés dans une telle confusion, qu'il n'est pas d'architecte, quelque active que fût sa pénétration, qui pût, non pas restituer l'ancien édifice, mais seulement établir quelques conjectures probables sur sa forme et son véritable emplacement.
« Cet emplacement, ajoute M. Fresnel, est cependant indiqué par d'énormes pans de mur de 2 à 3 mètres d'épaisseur, qui n'occupent qu'un point de cette mer de débris et semblent n'avoir d'autre desti-
BABYLONIEN. IGl
nation que d'attester un grand naufrage. Sur une des collines culminantes, un arbre solitaire, le plus vieux de toute la contrée, le célèbre athlèh, ce tamarin que Rich prit pour un salix 1 (en vertu, sans doute, du psaume Super flumina Babylonis), se présente à quelques rêveurs comme un dernier rejeton des arbres des fameux jardins suspendus; tout le reste n'est que poussière.
« On conçoit, en effet, que, durant un laps de tant de siècles, tous les édifices ou objets, petits ou grands, qui se trouvaient à la surface ou dans les 'couches supérieures, aient dû être ou détruits ou enlevés. »
Un seul monument était resté sur place à demi renversé et enseveli dans les débris de la partie nordest du Rasr; c'est un groupe colossal représentant un lion terrassant un homme. M, Fresnel l'a fait relever et replacer en quelque sorte sur sa base. Ce groupe, qui n'acquiert d'importance que par sa masse, est très-fruste et tout à fait dégradé. La matière est un granit gris ou noir extrêmement grossier et sans homogénéité. M. Thomas a reconnu que l'artiste chaldéen, grec ou persan qui avait entrepris l'exécution de ce morceau de sculpture n'avait jamais achevé son travail, que, de plus, les barbares ont mutilé; par exemple, le mufle du lion a été intégralement
1 Bien qu'il n'ait jamais été question de saules dans le texte hébreu.