‹ Études sur les causes, la nature et le traitement de la maladie scrophuleuseChapitre 29 sur 44 · DES ÉMISSIONS SANGUINES · texte numérisé non relu

DES ÉMISSIONS SANGUINES

Les émissions sanguines ayant pour eEFet de rendre l'absorption plus active, il semble qu'elles doivent être aussiavanlageuses que les purgatifs dans le traitement général des écrouelles. Cependant il n'en est pas ainsi. Cela mérite explication : Les liquides séreux dominent chez les scrophuleux ; c'est un fait incontestable, soit qu'on l'aliribue à la faiblesse du système lymphatique, soit qu'au contraire on le i-apporle à la prédominance d'action de ce système. « La tâche du médecin, disent Fournier et M. Bégin , est de rétablir l'équilibre et do

faire recouvrer au syslèoie sanguin la prépondérance d'action qu'il a perdue... Que l'on analyse la série de tous les moyens, soit hygiéniques, soit médicinaux, qui ont procuré, ou seuls ou réunis, des succès soutenus dans le traitement des scrophules, que l'on observe les phénomènes précurseurs du rétablissement de la santé dans celle maladie, et partout on reconnaîtra qu'elle ne se dissipe qu'alors que les élaboralions rouges et que l'appareil sanguin ont acquis ou recouvré leur prédominance sur le système lymphalique. » Les purgatifs conviennent parfaitement pour diminuer les liquides blancs. Agissant sur la partie séreuse du sang, ils augmentent la proportion relative de su partie rouge. La saignée, au contraire, diminue tout à la fois et la partie séreuse et la partie rouge, qu'il est si important de ménager. C'est pour cela qu'elle est beaucoup moins avantageuse que les purgatifs ; et quoique, comme eux, elle ait pour effet d'augmenter l'absorption , de hâlcr le renouvellement des liquides, il faut en être très-sobre dans le traitement des scrophules, et n'y recourir, à moins d'indications pressantes, que quand le mal a déjà fait de grands progrès vers la guérison.

DES EXt'TOIRES.

Les exutoires ont été pronés outre mesure par beaucoup d'auteurs, proscrits avec aussi peu de raison par d'autres. Une pareille divergence d'opinion sur l'utilité de ces moyens tient surtout à ce que l'on ne s'en est pas rapporté seulement à l'expérience pour apprécier leur valeur; on a toujours voulu juger de celle valeur à /)r*o/» d'après la ihéorie que l'on admellail. Si l'explication du mode d'action des exutoires cadrait avec la théorie de la maladie, on les croyait indispensables à la

«JOU MAI,A.I>IE SCROPnCLEUSE.

gucrison : dans le cas contraire, ils ctaienl nécessairement nuisibles. On sent combien une pareille manière de raisonner est vicieuse. Elle conduit le plus souvent à l'erreur.

Dans le traitement des scropbules, il ne faut employer ni proscrire les exutoires sans discernement : l'observation démontre qu'ils peuvent être très-utiles ou très-nuisibles suivant l'état dans lequel se trouvent les malades. Ainsi, par exemple, établir un fonticule chez un scrophuleux atteint d'ulcères qui fournissent une suppuration abondante, c'est ajouter à un mal déjà trop grand. Tourmenter par le même moyen un malheureux enfant , maigre, décharné, déjà dans le marasme, un malade alFecté de la scrophule endémique, c'est aggraver sa position , sans parvenir le plus souvent à obtenir que la suppuration s'établisse. On ne fait naître que de la douleur.

Mais appliquer un exutoire à un scrophuleux qui présente celte redondance cellulaire, cette pléthore lymphatique, ces formes arrondies, celte blancheur des tégumens, ce teint frais et rosé, si bien décrits par le professeur Alibert ; à un scrophuleux qui n'a aucun écoulement purulent ou chez lequel on vient de tarir une suppuration abondante soit par la cicatrisation de plusieurs ulcères, soit par l'amputation de quelque partie, c'est se conformer aux préceptes dictés par l'expérience, c'est ajouter aux moyens de guérison.

Pour expliquer le mode d'action des exutoires, je ne dirai pas avec les humoristes qu'ils sont une voie d'excrétion pour les humeurs de mauvaise nature, puisque l'existence de ces humeurs est encore à prouver : je ne dirai pas avec les solidisles qu'ils appellent l'irritation au dehors, puisqu'ils sont d'autant plus utiles qu'ils s'accompagnent de moins d'irritation : je ne dirai pas

davantage avec M. Guersent qu'ils empêchent la cause scrophuleuse de se porter à l'intérieur et de donner lieu à quelque afFeclion tuberculeuse, puisque l'identité de nature entre la maladie scrophuleuse et la maladie tuberculeuse est loin d'être démontrée.

Les exutoires occasionent chaque jour une déperdition de matière : chaque jour cette matière doit être remplacée : cela ne peut se faire sans une rapidité plus grande dans le mouvement de composition et de décomposition qui agite continuellement nos tissus. La nutrition est ainsi rendue plus active. Si les scrophuleux sont placés dans des conditions atmosphériques salubres, les exutoires rendront leur guérison plus prompte. Dans le cas contraire ils seront peu utiles. Leur utilité cesse encore d'exister lorsque les malades maigrissent : car alors la perte qu'ils occasionent n'est pas réparée. Leur action me parait en tout comparable à celle des purgatiFs.

Ce que je viens de dire des exutoires s'applique à la maladie scrophuleuse en général : le bon effet de ces moyens contre plusieurs affections locales est à peine contesté.

CACSE d'inSI'CCÉS.

Il arrive fréquemment que, malgré les soins les plus rationnels, les mieux dirigés, on échoue dans le traitement de la maladie scrophuleuse. Si celte maladie restait bornée à la vicialion du sang par suite d'une mauvaise hématose, on ne rencontrerait pas de pareils insuccès. Mais le sang ne peut être vicié sans que la composition des organes ne s'altère. L'action de ces organes éprouve par suite de leur altération des changemens, des modifications plus ou moins défavorables. Or, l'action normale des organes n'est pas moins né-

MALADtE 8CK0PHDLEDSE.

cessaire à l'accomplissement des fonclioas que le bon état des liquides; celle du poumon, par exemple, est aussi indispensable à une bonne hématose que la pureté de l'air, celle de l'estomac et des intestins à une bonne digestion, que la bonne qualité des alimens. Si cette action est dérangée, l'hématose et la digestion se feront mal , quelles que soient la pureté de l'air et la bonne qualité des alimens. Il en sera de même à l'égard des autres fonctions. L'influence avantageuse du traitement des scrophules sera en raison inverse de l'altération de composition et de vitalité des organes. Il existe un degré d'altération organique telle, que, quoiqu'on fasse, on ne parvient pas à guérir, et on le comprend facilement quand on se rappelle que les moyens hygiéniques ou médicinaux que l'on met en usage sont subordonnés dans leur action à l'élaboration que les organes leur font subir.

DÉCOCTIOlS DE FEUILLES DE NOYER.

La lecture des deux premiers articles du mémoire que j'ai fait insérer dans la Renne médicale, en 1832, a suggéré à M. le docteur Borson, médecin à Chambery, l'idée de m'adresser , avec des éloges Irès-flalteurs pour mon travail, les détails d'une aÊFeclion scropbuleuse très-grave , dont il a obtenu la guérison par un moyea que je n'ai trouvé indiqué nulle part. Je ne crois pouvoir mieux faire parvenir mes remercimens à M. Borson , que je n'ai pas d'ailleurs l'honneur de connaître, et répondre à ses vues bienfaisantes , qu'en consignant ici la partie de sa lettre relative au nouveau remède qu'il désire voir mettre en usage.

« 11 y a plusieurs années qu'il se présenta chez moi, pour me consulter, une fille de la Montagne , âgée de

près de vingt ans, d'un embonpoint qu'on pourrait appeler lymphatique, ayant les cheveux châlain-clairs , le teint blond, les yeux et le bord libre des paupières un peu rouges, plusieurs glandes engorgées situées principalement sous les angles de la mâchoire inférieure, et le col tellement sillonné par de larges ulcères scrophuleux , allant de celte mâchoire aux clavicules et même jusque sur la poitrine , que tout le muscle peaucier semblait mis à nu. En plusieurs endroits la peau avait évidemment été détruite par le mal, et les bords de ces ulcères étaient moins irréguliers et moins épais que ceux des autres. Ils fournissaient tous une suppuration abondanle ; je n'examinai point les autres parties du corps susceptibles de présenter également des engorgemens scrophuleux. Les règles marquaient à peine depuis deux ans qu'elles avaient paru.

» L'aspect de celle malheureuse fille était vraiment repoussant , au point que sa barbare famille venait de la rejeter de son sein, et qu'elle ne trouvait à servir nulle part. Par honneur pour mon pays , je devrais taire celte odieuse circonstance, mais elle fait mieux connaître le déplorable élat de l'infortunée que j'avais à traiter , et prouve du reste qu'il y a des méchans partout, à la vérité, en plus ou moins grand nombre.

» Il me ressouvint alors que durant un long séjour à Genève, auprès des médecins si distingués de celle ville savante , où j'ai acquis la précieuse affection du docteur Coindet père , mon excellent ami , le célèbre professeur Jurine m'avait plusieurs fois parlé des bons effets qu'il obtenait de la tisane de feuilles vertes de noyer et des noix tendres non écalées , dans le traitement des engorgemens lymphatiques. Nous étions dans les premiers jours d'été, et j'imaginai de conseillera ma pauvre malade l'usage de celte tisane, dont elle devait prendre

S6-4 MALADIE SCROPnULEnSE.

au moins une verrée le matin à jeun , vers midi , el le soir, aussi lon^r-temps que durerait le mal , ou jusqu'à ce qu'elle retournât à conseil. Je lui recommandai en outre de laver ses ulcères , le malin el le soir, avec de l'eau salée, et de les couvrir , dans l'intervalle, avec des cataplasmes des mêmes feuilles de noyer cuites; et j'eus soin de l'engager à faire sa provision de noix tendres, coupées par quartiers el sécliées , pour faire sa tisane dans la saison morte, pendant laquelle les cataplasmes de feuilles d'oseille pourraient remplacer ceux de feuilles de noyer. Quant au régime il n'en fui guère question ; il y aurait même eu de la cruauté à indiquer à une mendiante, comme seuls convenables, des aliraens qu'elle ne recevrait jamais. Rien ne fut donc amélioré dans sa position; au Contraire.

» J'avais entièrement oublié celte triste victime du sort, lorsqu'à la fin de l'automne suivant, elle revint chez moi pour me remercier, tellement rétablie, que je ne pouvais la reconnaître , ne présentant plus sur le col que des cicatrices blanches et régulières , indiquant à peine le mal que j'y avais vu moins de cinq mois auparavant. Son physique fel même son moral avaient beaucoup gagné, et je goûtai une des plus douces récompenses que puisse procurer l'exercice de notre art.

» Un fait seul ne prouve rien , je le sais ; mais il peut quelquefois engager à faire des essais, surtout quand ils sont de nature h coûter aussi peu à l'humanité et à la bourse , que celui que je viens de rapporter.

» J'ai fait préparer , avec l'écale verte de la noix, un sirop et une conserve qui réussissent très-bien à ranimer les forces digestives chez certains estomacs trop irritables pour admettre des toniques plus excitans. Car encore chez nous , non plus que chez nos ayeux , toutes les dyspepsies ne sont pas un signe de gastrite. »

TRAITEMENT. 868 Ce fait me paraît fort intéressant, quoiqu'il laisse à désirer quelques détails sur la cause présumée de la maladie, sur son ancienneté, sur la manière dont la décoction de feuilles de noyer était préparée , sur l'exactitude avec laquelle cette décoction a été prise. Mais il prouve qu'une nourriture succulente n'est pas indispensable à la guérison des scrophules. Je crois bien que l'usage de la tisane a contribué à cette guérison. Il est cependant une circonstance dont il faut , ce me semble, tenir grand compte. Jusqu'au moment où la malade fut chassée de chez ses parens, elle était probablement demeurée continuellement renfermée pour cacher l'état alîreux dans lequel elle se trouvait : mais alors n'ayant plus d'asyle , réduite à demander l'aumône pour vivre, elle fut contrainte de rester dehors , à l'air libre pendant tout le jour, et souvent peut-être pendant toute la nuit, ou tout au moins de coucher dans des granges, éloignée de tout le monde; car telle est ordinairement la vie des mendians. Ce séjour continuel à l'air libre a dû avoir une grande influence sur sa guérison, et je suis porté à croire qu'elle aura trouvé dans le traitement barbare exercé à son égard , le remède le plus efficace à sa maladie. La décoction de feuilles de noyer a sans doute été un puissant auxiliaire, et les succès qu'en obtient souvent le professeur Jurine, doivent engager les praticiens à en faire usage. Pour ma part, je remercie beaucoup M. le docteur Borson de me l'avoir fait connaître. C'est surtout chez les jeunes gens et les adultes que ce moyen pourra être utile. Je l'ai employé l'année dernière à l'hôpital , mais j'ai dû le discontinuer, en raison de la difficulté qu'on éprouvait à l'administrer. On ne parvient pas sans beaucoup de peine à faire boire chaque jour, à des enfans, trois verres d'une décoction peu agréable au goût. Lorsque

366 uMKttie. scBOPauLEcsB.

la manière de préparer le sirop et la conserve de feuille»! de noyer el de peliles noix vertes sera connue, je les donnerai sous celle forme pour laquelle les enfans n'auront, je crois, aucune répugnance. M. le docteur Borson ferait quelque chose de très-utile en publiant les résultais de l'expérience qu'il a acquise sur ce sujet.

Page 1