Études sur les États-Unis
On a souvent observé qu'il semble y avoir une incompatibilité absolue dans la manière d'apprécier les faits et de juger les événements, entre certains grands écrivains anglais et la masse de leurs compatriotes. Des penseurs, comme Seely, James Bryce, Freeman, JMatthew Arnold et plusieurs autres, ont été ou sont, pour ainsi dire, la conscience éclairée de la nation. Si leurs enseignements ne triomphent pas toujours du chauvinisme insulaire, ils laissent cependant, en général, une trace profonde. Ce sont ces hommes qui ont semé et qui sèment dans le sol britannique les idées de justice, de tolérance, d'humanité qui, espèrons-le, malgré le triste spectacle qui nous a été donné à la fin du siècle dernier et depuis le commencement de celui-ci, par plusieurs grands peuples appelés civilisés et progressifs, finiront par triompher.
^ Alors que, suivant en cela la tendance qui distingue spécialement notre époque, nous sommes hypnotisés par le succès matériel ; alors que le désir de s'enrichir se substitue insensiblement, dans nos classes supérieures, à la plupart des autres aspirations, peut-être sera-t-il salutaire d'apprendre ce que l'une des sommités intellectuelles de la nation dont on désire, en certains milieux, que nous nous assimilions l'idéal et la manière d'être et d'agir, pensait de cet idéal et de cette manière d'être et d'agir.
Alors que chez les esprits simplistes et naïfs, notre vieille fierté de race s'éclipse devant les plus grands magasins, les installations plus cossues, les valeurs de bourse plus considérables, les dépôts dans les banques plus importants de nos compatriotes d'une autre langue ou de nos voisins de l'autre coté du 45ème. Alors que la civilisation américaine qui nous pénètre à notre insu, mine peu à peu en ce pays, la probité politique et l'honnêteté civique, peut-être sera-til opportun de savoir combien l'un des plus grands moralistes et critiques des dernières générations déplorait les profondes lacunes qui amoindrissent et dépriment la vie des sociétés que nous sommes trop portés à choisir comme modèles.
Certes, notre auteur rend justice aux Amé-
ricains et aux biens enviables qu'ils possèdent ; il loue leurs institutions, l'égalité relative qui règne chez eux, la clarté de leur vision en tout ce qui les concerne eux-mêmes, mais il leur dit aussi de dures vérités. S'il ne fut pas disparu avec le XIX^ siècle, je ne crois pas qu'il eut pris part aux manifestations européennes qui, il n'y a pas longtemps, à propos de la guerre de la puissante république contre les Espagnols, ont rappelé si joyeusement ce passage de la fable du bon La Fontaine, des animaux 'malades de la peste :
Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant beaucoup d'honneur.
Les quatre essais qui composent ce volume ont été publiés à des dates diverses — de 1881 à 1888 — dans une des principales revues de Londres, le Nineteenth Century. Il ne faut pas s'attendre à y trouver des aperçus inédits sur l'histoire américaine ; il ne faut pas s'attendre à ce que l'œuvre de l'illustre écrivain qui n'a fait que deux courtes visites dans quelquesunes des principales villes de l'Union, abonde en révélations ; c'est le moraliste et l'esthète qui parle, plus que le touriste. La partie qui traite des civilisations comparées des Etats-Unis
— vin —
et des Iles Britanniques est surtout, croyonsnous, très piquante, car, sous prétexte de dire leur fait aux Américains, c'est en somme, le procès de la bourgeoisie anglaise que Matthew Arnold instruit.
On remarquera son magnifique éloge de notre très distingué compatriote ontarien, M. Goldwin Smith.
Il y a des réserves à faire sur la manière dont le grand critique envisage la population de la République qu'il déclare n'être qu'un rameau de la race anglo-saxonne. L'erreur qu'il commet a, d'ailleurs, été celle de la plupart des écrivains étrangers qui se sont occupés des Etats-Unis. L'anglais étant la langue dominante dans le continent nord américain, ' rend cette erreur excusable, il faut en convenir, pour quiconque n'a pas consulté les statistiques de l'émigration.
On ignore généralement que, lors de la guerre de l'indépendance, la population blanche des treize Etats qui était d'environ 2,250,000 âmes, comprenait déjà un tiers d'Irlandais, un tiers d'Allemands, et un peu moins de deux cent mille Hollandais et Huguenots. Depuis plus de soixante ans, les emigrants sont venus presque annuellement, surtout d'Irlande et d'Allemagne, par centaines de mille. J'ai
démontré ailleurs (i) qu'à l'heure qu'il est, peu de familles américaines probablement, en dehors des émigrés des quarante dernières années, sont exclusivement anglaises, exclusivement irlandaises ou exclusivement allemandes par le sang. " Les races se sont cependant perpétuées, ai-je dit, par leurs représentants mâles et si les noms n'avaient pas été si souvent modifiés, changés et traduits, nous pourrions établir la part revenant à chaque nationalité dans la formation de la population de l'Union, en un tableau qui serait à peu près celui-ci. " Et j'ai indiqué, en me basant sur des statistiques irrécusables, un apport de vingtsix millions d'Irlandais et descendants d'Irlandais, de vingt millions d'Allemands et descendants d'Allemands, et de six millions, tout au plus, de descendants des anciens colons de race anglo-saxonne.
Beaucoup de publicistes anglais ne se font peut-être pas d'illusions sur ces faits ; mais constatant l'essor prodigieux des Etats-Unis, ils se disent qu'il est de bonne politique de cultiver l'amitié d'un pays qui constitue un facteur aussi considérable dans l'équilibre mondial ; ils savent qu'un grand nombre d'Amé-
(i) L'Ame Américaine, dernier chap, du Vol. ler.
ricains, même de descendance irlandaise, sont flattés d'être par eux appelés cousins^ et ils invoquent les liens d'une parenté plus que problématique. C'est une flatterie qui ne coûte pas cher après tout, et qui plaît à une démocratie susceptible et, admettons-le, quelque peu vaniteuse.
Je n'ai pas à présenter Matthew Arnold aux lecteurs canadiens-français. Poète très distingué, critique érudit, moraliste profond, son éloge dans les revues et les journaux a déjà formé la matière d'un bon nombre de volumes. Je me contenterai de citer une phrase d'un article récent de la Contemporary Review de Londres : " Matthew iVrnold est le seul sociologue " et critique de valeur classique qu'ait produit " le règne de la reine Victoria, " et quelques extraits d'une étude parue le mois dernier (août 1902) dans le Daily News^ au sujet d'un livre que vient de publier sur notre auteur, M. Herbert W. Paul : (i)
" Peu d'hommes, au XIXe siècle, ont étudié " la vie sous autant d'aspects variés et cueilli " des lauriers dans autant de champs divers " que Matthew Arnold . . . Comme poète, il
(i) Matthew Arnold, by Herbert W. Paul, Delà série " English men of letters " MacMillan & Co.
" ne sera jamais aussi populaire que Tennyson " et cela, surtout parce qu'il se sert de formes *' trop sévèrement classiques et que son sens " du rhytme était défectueux. Mais si son " influence comme poète n'est pas étendue, elle " est profonde. On pourrait dire de lui ce que " Landor disait de lui-même, qu'il dîne tard et " qu'il a peu de convives, mais que ces con- " vives appartiennent à une élite ... Il avait " en lui la source de la vraie poésie et, comme " le cœur de tout poète sincère, le sien battait " à l'unisson avec celui de son époque et de " son pays. Nous trouvons l'une des preu- " ves de l'impénétrabilité des grands mystères " de la vie, dans ce fait, que le plus athénien *' des modernes a été, en même temps, le plus '* fidèle interprète de l'esprit de son temps . . . " Sa philosophie était sereine et l'idée qui *' revient le plus souvent dans son œuvre est " celle-ci : " Le royaume de Dieu est en nous- *' mêmes. "
' ' Lis bieji ton propre ccstir
" Et ç' en sera fait de toutes tes craintes.
" En vain chercherais-tu pendant mille ans,
" Tu ne trouveras aucune autre lumière.
" Sa religion était basée sur la morale et " l'émotion et il rêvait d'une Eglise d'Angle-
" terre, probablement catholique dans sa forme, " mais dépouillée de ses dogmes. . .
" Sa production comme critique et prosateur " est, au moins, aussi importante que sa poésie " et ses idées religieuses. Il a fait pour la " littérature ce que Ruskin a fait pour l'art; " si sa prose est moins majestueuse que celle " de ce dernier, elle est plus claire et plus sobre
" Il a apporté à la science de la critique
" une érudition profonde, un esprit absolument " dégagé de préjugés et -une sûreté de juge-
" ment qu'égalait sa clarté d'exposition
" C'était un grand critique et ses œuvres en " prose conserveront toujours leur rang dans " notre littérature. "
E. de N.