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LE GÉNÉRAL GRANT

On m'a dit, je ne sais pas jusqu'à quel point la chose est exacte, que, tandis que la vente aux Etats-Unis, des Mémoires du général Grant a rapporté à la veuve et aux enfants de l'ex-président, une somme de trois cent mille dollars, il ne s'en est pas vendu trois cents exemplaires en Angleterre. Le livre n'a certainement pas eu une grande circulation ici, on ne l'a guère lu ou discuté, et, je ne crois pas qu'il y ait lieu de s'en étonner.

Les Mémoires racontent avec un grand luxe de détails l'histoire militaire de la guerre civile américaine, c'est-à-dire les opérations aux-

quelles Grant à pris part ou qu'il a dirigées. Une histoire de ce genre ne peut évidemment offrir à la masse des lecteurs européens, l'intérêt qu'elle offre aux habitants des Etats-Unis ; quant à sa valeur pour un spécialiste des choses militaires, c'est une question sur laquelle j'entends exprimer des opinions absolument contradictoires et n'ai moi-même, on le comprend, aucune opinion à exprimer.

En admettant, cependant, que le livre, malgré les détails techniques militaires dont il est rempli, puisse avoir quelque attrait pour le lecteur non américain, vu l'importance des principes qui se sont trouvés en jeu dans la guerre de sécession et celle des personnages qui y ont été mêlés, il faut bien avouer que nous autres, Européens, nous ne pouvons nous défendre absolument d'un peu de défiance lorsqu'on nous met en présence d'un récit des hauts faits de " la phis grande iiation de la terre " dû à la plume d'un Américain. On nous pardonnera si nous ne sommes pas sûrs de trouver dans ce récit, de la mesure et de la sobriété. Ajoutons que le général Grant, la figure principale de l'ouvrage, n'est pas pour les lecteurs anglais, le héros de la guerre civile américaine ; pour eux, ce héros, c'est Lee, et, les Mémoires nous parlent peu du généralLee.

Rappelons, enfin, que lorsque Grant luimême est venu eu Angleterre, il n'a guère intéressé notre population. Plus tard, dans son pays, il est tombé entre les mains de spéculateurs et, ses embarras financiers, bien qu'ils aient excité notre compassion, ne nous ont pas donné le spectacle " d'un homme de bien luttant contre l'adversité, (i)" C'est pour toutes ces raisons que les Mémoires ont été reçus en Angleterre, avec froideur et indifférence.

J'avais vu, moi aussi, le général Grant en Angleterre et je ne l'avais pas trouvé intéressant. Pour dire toute la vérité, il m'avait paru ennuyeux, taciturne et d'aspect commun. L'expression de bonté et même de douceur que lui prêtent les portraits accompagnant les Mémoires^ m'avait échappée. Un homme robuste, résolu, pratique qui, grâce à la possession de ressources illimitées en soldats et en argent, ressources mises en œuvre sans aucune restriction, avait réussi à épuiser les forces du Sud, telle étaic, à peu de choses près, l'idée que je me faisais de la personnalité de l'exprésident.

C'est en lisant quelques documents publiés

(i) Spectacle que Sénèque déclarait être digne des regards de la Di\'~inité, N. du Trad.

par le général Badeau, dans les journaux américains que, pour la première fois, mon attention fut attirée d'une manière sérieuse sur Grant. Parmi ces documents il y avait une lettre de lui, témoignant de qualités pour lesquelles— l'ayant jugé comme trop souvent nous jugeons nos semblables, d'une manière hâtive et peu charitable — j'étais loin de lui avoir donné crédit. C'était la lettre d'un homme possédant assez de force de caractère pour affronter la clameur populaire, civium ardor prava jtibentiujii^ et y résister. Les hommes de cette trempe sont rares dans tous les pays, mais ils sont peut-être plus rares en Amérique que partout ailleurs. L'opinion publique désirait que la guerre fut conduite d'une manière brutale et insolente, et les autorités gouvernementales semblaient insister pour que le général Grant se conformât aux désirs du populaire. Le général avait résisté avec fermeté et dignité.

Après avoir lu cette lettre, j'achetai les Mémoires qui venaient de paraître. Cet homme, me dis-je, mérite le respect et l'attention et, je lus, de la première à la dernière page, les deux énormes volumes. J'y trouvai Grant tel qu'il m'était apparu tout d'abord, en Angleterre. Un homme robuste, résolu et pratique ; une

personnalité sans magie ; une figure qu'aucun rayon d'en haut n'avait touchée et qui n'en dégageait aucun. J'y trouvai un style incorrect, employant à tort et à travers les diverses formes du futur et du conditionnel , un anglais fantaisiste où l'on pouvait admirer l'infinitif " conscrire, " le participe présent " conscrivant, " et qui parlait, dans une dépêche au ministre de la guerre, " d'avoir rudement fouetté l'ennemi (i) ; un anglais sans charme et ne témoignant pas d'une haute éducation. Mais ces Mhtioires me révélèrent, en même temps, un homme d'un rare bon sens, d'une grande fermeté, un homme tout à la fois modeste, simple, humain, n'aflachant jamais trop de confiance en soi, jamais vantard quand il s'agissait de lui-même, rarement quand il s'agissait de sa nation, et vantard seulement en ces circonstances, où seuls, un grand génie ou une culture de tout premier ordre, je suppose, peuvent empêcher un Américain de l'être. J'y trouvai un langage allant droit au but, ferme, nerveux, ayant, en général, le rare mérite de dire en peu de mots ce qu'il fallait dire, et

(i) Badly whipped, ■a.va.éxiçiZ.-msrxiQ.-, \ç.\&ro& to whip (fouetter) est fréquemment employé par le peuple, aux Etats-Unis, dans le sens de battre, vaincre, repousser. ^- d- T.

le disant souvent avec des tours heureux et inattendus.

La lecture des deux volumes renouvela et confirma en moi, l'impression que m'avait faite celle de la lettre publiée par le général Badeau.

Et maintenant, tout en ne dépassant pas les bornes que je me suis assignées dans cette étude, je veux laisser les Mémoires parler pour eux-mêmes au public anglais qui, je suppose, les connaît aussi imparfaitement que je les connaissais, il y a quelques mois.

Le général Grant est né à Point Pleasant^ dans l'Etat de l'Ohio, le 27 avril 1822. Son prénom, Ulysse, nous fait penser à Tristram Shandy (i) ; mais que de fois les noms américains nous font penser à Tristram Shandy ! Le père du jeune Ulysse était tanneur de son métier. Grand liseur de livres et de journaux, " avant même d'avoir vingt ans, nous dit son fils, il collaborait assidûment à des périodiques de l'Ouest, et, il fut, jusqu'à Tâge de cinquante ans, l'un des orateurs les plus écoutés des nombreuses associations fondées dans cette partie de l'Union, pour la culture de l'art oratoire. " De beaucoup de fermiers et d'artisans arnéri-

(i) Célèbre roman anglais dn XVIIIe siècle, par Sterne.

cains c'est là, aussi, l'histoire. Le général Grant, cependant, ne partagea jamais l'engouement paternel et national pour la parole en public. Relativement à son éducation scolaire, Grant nous dit qu'il ne s'absenta pas de l'école une seule minute, à partir du moment où il fut en état d'y aller, jusqu'au jour où il quitta le toit paternel pour entrer à l'école militaire de West- Point. Mais l'éducation que l'on donnait alors dans les écoles était des plus sommaires :

" Un seul instituteur — homme ou femme, qui, même en communiquant toute sa science aux jeunes gens qu'on lui confiait, n'était pas en mesure de leur enseigner grand'chose — avait sous ses soins trente ou quarante élèves, depuis l'enfant épelant 1' A. B. C. jusqu'à la jeune demoiselle de dix-huit ans et au grand garçon de vingt ans, lesquels étaient initiés aux plus hautes branches des connaissances qui formaient le programme de ces écoles, les trois R (i). Je n'ai jamais vu un traité d'algèbre ou aucun livre traitant de la science des nombres, autre que l'arithmétique, avant d'entrer à West- Point. J'achetai alors un ouvrage sur l'algèbre à Cincinnati, mais comme je n'avais

(i) La lecture, l'écriture, l'arithmétique. Readitig, Ritiyig, Rithmetic, manière populaire de désigner ces trois sciences. J^. A- ~r.

pas de professeur, ce fut du grec pour moi. " Cet enseignement scolaire ne ressemble guère à celui que l'on donne à nos jeunes gentlemen qui se préparent pour Sandhurst et Woolwich (i) ; mais la vie que menait Grant en dehors de ses heures d'école est encore plus différente de la leur. Il vient de nous dire avec quelle régularité il fréquentait l'école, quelle qu'elle fut, il continue :

" Cela ne m'exemptait pas du travail manuel. Dans mon enfance, au pays que nous habitions, tout le monde travaillait plus ou moins ; la somme de labeur exigée de chacun était en raison directe de ses moyens pécuniaires ; il n'y avait que les gens très pauvres qui pouvaient se passer de travailler. Mon père, en même temps qu'il exploitait une tannerie dont il était lui-même l'un des ouvriers, possédait et cultivait une grande étendue de terrain. Je détestais le métier de tanneur, lui préférant, je crois, toute autre besogne ; mais j'aimais l'agriculture et, en général, les travaux pour lesquels on se sert de chevaux. Parmi nos propriétés se trouvait, à un mille du village, une forêt de 50 acres où, chaque automne, nous faisions couper par des bûcherons tout le bois qu'il nous

(i) Deux écoles militaires anglaises.

fallait pour l'année. A l'âge de sept ou huit ans, je commençai à charroyer le bois dont nous avions besoin pour la maison et les boutiques ; je ne pouvais pas charger le bois sur les voitures, mais je savais conduire les chevaux ; les bûcherons chargeaient et d'autres hommes, à la maison, déchargeaient.

" A onze ans, j'étais assez fort pour tenir les -"^fflanchons de la charrue.

" De onze à dix-sept ans, j'ai fait tous les travaux qui exigent l'emploi des chevaux, les défoncements, les labours, le renchaussage du maïs et des pommes de terre, la rentrée des récoltes, le charroyage du bois. J'avais, en outre, à avoir soin de deux ou trois chevaux, d'une ou deux vaches, à scier du bois pour les poêles, etc ; tout cela pendant que je fréquentais encore l'école !

" J'étais récompensé par le fait que mon père et ma mère ne me grondaient et ne me punissaient jamais et qu'ils ne me privaient pas non plus des amusements raisonnables. Il m'était permis de pêcher à la ligne, de me baigner dans un ruisseau, à un mille de la maison paternelle, de prendre un cheval et d'aller rendre visite à mes grands-parents qui demeuraient à quinze milles de notre habitation, dans un comté voisin ; je pouvais encore patiner sur

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la glace et me promener en traîneau quand il y avait de la neige. "

Je suppose que la première éducation d'Abraham Lincoln a dû ressembler beaucoup à celleci. Si rudimentaire qu'ait été l'enseignement donné au jeune Grant à l'école, je ne puis m'empêcher de m'écrier : Quelle bonne, quelle saine éducation c'était ! Il me faut donner place, ici, à une anecdote de l'enfance du général ; c'est lui-même qui la raconte, bien qu'il n'y joue pas un rôle brillant :

" A quelques milles du village vivait un certain M. Ralston, lequel possédait un poulain dont j'avais grande envie. Mon père avait offert vingt dollars de la bête, Ralston en voulait vingt-cinq et l'on ne pouvait s'entendre. Le poulain, cependant, me tenait tellement au cœur qu'après le départ de Ralston, je sollicitai mon père de payer le prix demandé. Mon père y consentit, mais, en m'affirmant que le poulain ne valait pas plus de vingt dollars. " Offre d'abord cette somme, me dit-il ; si on te refuse, consens à donner vingt -deux dollars et demi, et, si l'on tient toujours aux vingt-cinq dollars, hé bien, donnes-les ! '' Je montai à cheval et me rendis immédiatement chez M. Ralston. *' Papa m'a dit de vous offrir vicgt dollars pour le poulain, m'écriai-je en arrivant, si vous ne

les acceptez pas, de vous en offrir vingt-deux et cinquante sous, et si vous refusez encore, de vous donner vingt-cinq dollars. " Il n'y a pas besoin d'être de l'Etat du Connecticut pour deviner quel prix j'ai payé. Je ne devais pas avoir plus de huit ans alors. Cette transaction a été pour moi, la source de gros chagrins ; elle fut connue des petits garçons du village, et, il s'écoula de longues années avant qu'elle tombât dans l'oubli. "

Les petits garçons ont dû bien s'amuser en effet, car il est étonnant de trouver un jeune Américain aussi peu malin, aussi peu roublard. Mais aussi, comme c'est délicieux, comme c'est rafraîchissant et comme cela promet pour le caractère de l'homme que deviendra cet enfant !

Grant s'est signalé, plus tard, par une clarté, une rectitude de vision, supérieure à celle de la plupart des hommes, supérieure même à celle de la plupart des Américains dont c'est l'une des qualités maîtresses — car, dans les choses qui sont de leur compétence, les Américains voient clair et voient droit, — mais il n'a jamais été rusé le moinsdu monde, et c'est l'un de ses mérites.

Lorsque que le jeune Grant eut dix-sept ans, le sénateur fédéral de l'Etat de l'Ohio obtint son admission à l'école militaire de West-Point.

Lui-même ne tenait pas à faire un cours militaire. Son père lui dit un jour : " Ulysse, je crois que vous allez recevoir votre carte d'admission. " Quelle admission? fis-je. — A West- Point ; j'en ai fait la demande pour vous. " Mais, je n'irai pas, repris-je. Il se contenta de répondre qu'il croyait que j'irais, ^t^jeVai cru aiissi^ puisqu'il le croyait. Je n'avais aucune objection sérieuse à entrer à West- Point, si ce n'est que je me faisais une très haute idée des qualifications nécessaires pour y réussir ; ces qualifications, je ne croyais pas les posséder, et, la pensée d'échouer m'était pénible. "

Il entra à West-Point. S'il avait peu de penchant pour la carrière militaire, d'un autre côté il désirait voir le monde. Déjà il avait plus voyagé que la plupart des jeunes gens de son village ; il avait visité Cincinnati, la capitale de son Etat natal et Louiseville, la principale ville du Kentucky, l'Etat voisin ; il avait été jusqu'à Wheeling dans la Virginie ; et, maintenant s'il se rendait à West-Point, il aurait l'occasion de voir Philadelphie et New- York. " Après avoir visité ces villes, dit-il, j'aurais été heureux d'un abordage de bateaux, d'une collision de trains de chemins de fer, ou de tout autre accident qui m'eut rendu tempo-

rairement invalide et non admissible à l'Ecole." Il fit le voyage à petites journées ; ayant quitté la maison paternelle au milieu de mai, il n'arriva à West-Point qu'à la fin du mois. Quinze jours plus tard, il passa heureusement son examen d'admission, à sa grande surprise, nous dit-il. Les cours qu'il suivit ne l'intéressèrent pas, bien qu'il eût des succès dans l'étude des mathématiques, qui lui sembla très facile. Toute la première année, il trouva la vie ennuyeuse et s'amusa à lire des romans, n'ayant pas l'intention de demeurer dans l'armée, même s'il parvenait à passer l'examen qui terminait le cours de quatre ans, ce sur quoi il ne comptait guère.

Lorsqu'en 1839, un projet de loi ayant pour but l'abolition de l'école militaire, fut discuté par le Congrès, il espéra qu'il serait voté et que la liberté ainsi lui serait rendue. Le projet fut rejeté. Grant nous dit qu'un an plus tard, il eut été chagrin de son adoption, cependant que la vie à West-Point n'eut pas cessé de lui paraître ennuyeuse. Ses deux dernières années s'écoulèrent plus vite que les deux premières, mais il déclare qu'elles ont encore été " cinq fois plus longues que les années de rOhio. "

Finalement, il passa ses examens et reçut une

commission dans une régiment d'infanterie. Avant de se rendre à son poste, il obtint la permission d'aller voir son père, chez lequel il arriva avec une toux désespérante et une taille d'échalas, ayant grandi trop vite pour ses forces.

En septembre 1843, i^ ^^^^ rejoindre son régiment, le 4ème d'infanterie, aux casernes Jefferson à Saint-Louis. L'entraînement qu'il avait reçu à West-Point, institution hautement estimée et où les cours sont sérieux, lui avait été évidemment d'un avantage incalculable ; cependant il ne se sentait pas encore disposé à embrasser définitivement la carrière militaire. A Saint-Louis, il fit la connaissance d'une jeune fille qu'il épousa plus tard. Miss Dent, et il conçut alors l'espoir de se faire nommer professeur de mathématiques à West-Point. Dans ce but il relut, aux casernes Jefferson, un traité de cette science et s'occupa également d'études historiques. Mais la guerre du Mexique éclata et le retint dans l'armée.

Avec l'annexion du Texas en vue, le régiment de Grant reçut l'ordre de se rendre au fort Jessup, sur la frontière occidentale de la Louisiane. Les troupes américaines étaient censées avoir pour mission de réprimer les entreprises de flibustiers au Texas ; en réalité

on voulait qu'elles constituassent une menace contre le Mexique, au cas où ce pays aurait eu l'intention d'intervenir par les armes. La vie de Grant en Louisiane fut agréable. Ses devoirs professionnels prenaient beaucoup de son temps, plusieurs officiers de son régiment ayant été détachés en missions spéciales. Il abandonna l'idée de devenir professeur de mathématiques et ne lut plus que pour son amusement : " Et encore, ne lut-il que fort peu. " Il faisait des courses à cheval, visitait les planteurs de la Rivière-Rouge et passait presque toutes ses journées en plein air ; aussi se guérit-il complètement de la toux et des symptômes de phtisie qu'il avait emportés de West-Point. " J'ai souvent pensé, ajoute-t-il. que ma vie a été sauvée et ma santé rétablie par les exercices en plein air et les fatigues auxquels j'ai dû me soumettre, en conséquence d'un acte de l'administration et d'une guerre que je réprouvais. "

Qu'il désapprouvât les provocations faites au Mexique et la guerre qui s'en suivit, la chose est certaine. On aime à s'attarder sur cette période de la vie d'un homme distingué, la période de croissance et de formation, dont l'importance est si grande pour l'avenir. Déjà, sous des dehors modestes et un air plutôt insou-

ciant, un jugement sain et indépendant s'était développé chez le jeune Grant.

" En général, dit-il, les officiers de l'armée étaient indifférents à la question de l'annexion, mais pas tous. Pour ma part, j'étais absolument opposé à cette mesure et je regarde encore aujourd'hui, la guerre qui en a été la conséquence, comme la plus injuste qui ait jamais été engagée par une nation forte contre une nation plus faible. "

Le Texas, un pays plus vaste que l'empire d'Autriche, fut annexé et, lorsqu'on en eut pris possession, l'armée d'occupation, sous les ordres du général Ta3dor, poursuivit ses opérations et s'empara de quelques autres territoires en dispute. Les Américains ne s'en tinrent pas là, ils poussèrent leurs incursions encore plus loin avec l'intention évidente de forcer le Mexique à les attaquer et à commencer la guerre.

" Nous avions été envoyés pour provoquer la guerre ; seulement, il était essentiel que le Mexique commençât. Le Congrès ne l'aurait probablement pas déclarée, mais si le Mexique attaquait nos troupes, le président pourrait alors décréter : Attendu que la guerre existe par le fait de etc. etc . . . et pousser les hostilités avec vigueur. Une fois la guerre com-

mencée, peu d'hommes publics auraient le courage de s'y opposer. "

Irrités de ce que les Américains s'étaient fortifiés sur le Rio-Grande, en face de ?>Iatamoras, les Mexicains tirèrent enfin le coup de feu attendu et la guerre commença. Cela se passait en mars 1846. En septembre 1847, l'armée américaine entrait à Mexico. Vera Cruz, Puebla et les autres principales villes du pays étaient déjà en sa possession. En février 1848, fut signé un traité de paix qui accordait aux Etats-Unis le Texas avec le Rio-Grande comme frontière et tout le territoire alors compris dans le Nouveau-Mexique et la Californie. Pour le Nouveau-Mexique et la Californie, cependant, les Etats-Unis payèrent une somme de quinze millions de dollars.

Grant expose avec sagacité et justesse les causes et les résultats de la guerre du Mexique.

Au fur et à mesure que le Nord se développait et croissait en population, le Sud, pour en contre-balancer l'influence, était tenu lui-même d'agrandir son territoire ; or, ce n'est qu'en ayant la haute main sur le gouvernement national qu'il pouvait maintenir l'esclavage dans ses possessions ainsi agrandies. A force d'énergie et d'habileté, il avait jusqu'alors atteint son but. Les Sudistes s'emparèrent du

Texas ainsi que d'autres immenses régions destinées à être peuplées de Noirs et s'occupèrent ensuite, au moyen des forces mises à leur disposition par l'Etat, d'assurer leur pouvoir sur les esclaves, tant dans le Nord que dans le Sud. Mais plus le pays dans lequel existait l'esclavage, était vaste, plus les esclaves étaient nombreux, plus il était difficile de les maintenir dans l'obéissance et plus, en même temps, croissait dans le Nord l'irritation de voir appliquer à une telle fin, les lois et les ressources de toute la nation. La loi des esclaves fugitifs porta cette irritation à son comble, ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase ; la guerre civile éclata. " La rébellion du Sud, dit Grant, fut dans une grande mesure, le résultat de la guerre du INIexique. Les nations, comme les individus, sont punies de leurs prévarications. Nous avons été punis par la guerre la plus ruineuse et la plus sanguinaire des temps modernes. "

La part que prit Grant dans la guerre du Mexique fut nécessairement celle d'un officier subalterne, et, il nous en parle lui-même avec une modestie caractéristique. Il eut l'occasion de montrer cependant, de quel bois il se chauffait, et ses exploits avec un certain obusier, dans le clocher d'une église, plurent tellement

à son général qu'il envoya chercher Grant, le félicita et ordonna qu'un second obusier fut mis à disposition. Un capitaine de voltigeurs accompagna l'engin supplémentaire, sur le toit de l'église. " Je ne pouvais dire au général, remarque Grant, qu'il n'y avait pas de place dans le clocher pour deux canons, parce qu'il aurait probablement considéré cette affirmation de la part d'un sous-lieutenant, comme un manque de discipline. Je gardai le capitaine avec moi, mais je ne me servis pas de son canon. "

Après l'évacuation complète du Mexique, Grant épousa, en août 1848, Miss Dent avec qui il était fiancé depuis plus de quatre ans.

Pendant les deux années qui suivirent, le jeune couple vécut à Détroit, dans le Michigan, où Grant se trouvait attaché par son service ; puis le régiment du futur généralissime reçut l'ordre de se rendre sur la côte du Pacifique. Il fut convenu que pendant l'absence de son mari, madame Grant demeurerait dans sa famille à St-Louis. Le régiment stationna successivement à Aspinwall, en Californie, puis dans l'Orégou. En 1853, Grant fut promu capitaine, mais il se trouvait alors père de deux enfants, et ne voyait pas de perspective de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille avec sa solde d'officier. Il décida de donner sa

démission, ce qu'il fit effectivement l'année suivante. C'est avec de grands regrets, nous dit-il, qu'il quitta la côte du Pacifique, et avec l'intention bien arrêtée d'y établir sa demeure, un jour, intention à laquelle il ne renonça qu'en l'hiver 1863-64, alors que le Congrès vota une résolution, le nommant lieutenant-général des armées de la République.

La manière dont il vécut, après avoir quitté l'armée, de même que son éducation première, forme un contraste curieux avec ce qui a lieu généralement chez nous. Il essaya d'abord de l'agriculture, sur une ferme appartenant à sa femme, près de Saint-Louis ; mais malgré ses durs labeurs, il ne put lui faire donner un rendement sufiSsant. Il manquait de capitaux et souffrait plus que sa part d'attaques de fièvre maligne. Au bout de quatre ans, il entra en société avec un cousin de sa femme, du nom de Harry Boggs, pour l'exploitation d'une agence d'immeubles à Saint-Louis. Il s'aperçut bientôt que l'agence ne donnait guère de besogne que pour un homme et ne rapportait pas suffisamment pour nourrir deux familles. En mai i860, il se rendit à Galena, (Illinois) et se plaça en qualité de commis, dans une boutique de cuirs appartenant à son père. C'est alors qu'il commença à s'intéresser à la politique,

et, je tiens à noter ses impressions, à ce moment, au sujet de la guerre de sécession que l'on sentait imminente.

" Jusqu'à la guerre du Mexique il y avait toujours eu un petit nombre d'abolitionnistes acharnés, qui manifestaient leur hostilité envers l'esclavage, dans toutes les élections, depuis celle d'un juge de paix jusqu'à celle du président de la République ; ils étaient bruyants mais peu nombreux. La grande majorité des gens du Nord où l'esclavage n'existait pas, étaient opposés à cette institution et considéraient son existence, dans quelque partie du pays que ce fut, comme malheureuse. Ils n'en tenaient pas les habitants des Etats esclava gistes pour responsables, et croyaient qu'il fallait protéger le droit de propriété s'exerçant sur les esclaves, jusqu'à ce qu'on eut trouvé quelque moyen acceptable de se débarrasser de l'institution. L'opposition à l'esclavage ne constituait la foi politique d'aucun parti. Mais avec l'ouverture des hostilités contre le Mexique, de fait, avec l'annexion du Texas, l'inévitable conflit commença. A l'époque de l'élection présidentielle de 1856, alors que j'eus pour la première fois l'occasion d'exercer mon droit d'électeur, l'animosité entre les partis commençait à battre son plein. »

Grant lui-même, en 1856, vota pour Bûcha, nan, le candidat du Sud esclavagiste, parce qu'il voyait clairement, dit-il, que dans l'état d'exaspération oil se trouvaient les esprits à cette époque, élire un président républicain, c'était amener la sécession de tout le pays esclavagiste et jeter la nation dans une guerre dont personne ne pouvait prévoir l'issue. Il espérait qu'au cours des quatre années qui suivraient — les Etats à esclaves ayant un président de leur choix et se trouvant sans prétexte de sécession — les passions se calmeraient et la catastrophe pourrait être détournée ; si cependant une rupture était fatale, le pays serait, au moment 011 elle se produirait, croyait-il, mieux préparé pour recevoir le choc et y résister.

Il ne m'appartient pas de discuter les raisons qui ont dicté le vote de Grant en 1856, mais je désire faire remarquer que ses réflexions font complète justice des reproches que les Américains ont si souvent adressés aux Anglais, de n'avoir pas sympathisé avec le Nord luttant contre l'esclavage, dans une guerre où le Sud se faisait le champion de cette institution. Les paroles de Grant nous prouvent que lorsque la guerre commença, le Nord ne songeait nullement à attaquer l'esclavage. — Grant et Lincoln lui-même, n'entretenaient pas cette pensée. —

Tous deux, et les citoyens du Nord en général, désiraient que " le droit de propriété sur les esclaves fut protégé, jusqu'au moment où l'on pourrait trouver une manière satisfaisante de se débarrasser de l'institution. "

L,' Angleterre a cru le Nord sur parole et a considéré cette guerre comme une guerre faite dans le but de maintenir l'Union, de maintenir la grandeur et la force qui résultent de l'Union et non pas dans celui d'abolir l'esclavage. Les gens qui voyaient loin, ont dû, en vérité, prévoir que le résultat de la guerre, si le Nord en sortait vainqueur, serait l'abolition de l'esclavage, et pour cette raison, devaient-ils désirer le succès des Unionistes. En réalité, ces genslà l'ont désiré, assez froidement, j'en conviens, car l'attitude du Nord n'était guère propre à inspirer de l'enthousiasme, mais sincèrement. Beaucoup d'Anglais, d'un autre côté, ne regardant qu'à la surface des choses et, voyant clairement que l'intention du Nord n'était pas d'attaquer l'esclavage, mais simplement de maintenir la force et la grandeur des Etats- Unis, ont cru pouvoir se permettre de sympathiser avec le Sud, le plus faible des belligérants, qui faisait une lutte vaillante, et de souhaiter le démembrement de l'Union.

Ce fut là le vrai grief. Les Américains du

Nord, admirant et appréciant par dessus toutes choses leur grande République, n'ont pu pardonner qu'on lui montrât de la froideur ou de l'antipathie et n'ont attribué ces sentiments qu'à l'envie et à la jalousie. — Les gens qui, en Angleterre, étaient en état de prévoir l'avenir, n'auraient-ils pas dû se dire que le maintien de l'Union non seulement amènerait, en toute probabilité, l'abolition de l'esclavage, mais encore, et pour d'autres raisons, qu'il était désirable dans l'intérêt même de l'humanité? Nos artisans ne devaient-ils pas voir d'un bon œil les institutions populaires et démocratiques des Etats-Unis et être hostiles à un affaiblissement quelconque de l'Union ?

Le fait est que ces sentiments ont prévalu en Angleterre, comme chacun le sait, au point de dicter au gouvernement la ligne de conduite qu'il a suivie pendant la guerre de sécession. Cependant, il y a eu aussi beaucoup d'antipathie et encore plus de froideur. Les Américains ont été et sont encore indignés de ce que le maintien de leur grande République ait eu en Angleterre des amis aussi froids, et autant d'ennemis. C'est comme l'étonnement indigné de George Sand pendant la guerre franco-prussienne " de voir l'Europe regarder avec indifférence le danger que courait une civilisation

comme celle de la France. " Mais l'admiration et la sympathie ne se commandent pas ; nous ne donnons notre admiration et notre sympathie qu'à ce qui nous réjouit, nous aide, nous élève et nous fait du bien. Il faut, tout d'abord, nous faire sentir qu'on réalise ce desideratum : Le fait de s'admirer soi-même et de chanter ses propres louanges, au lieu de nous convaincre, fort souvent nous indispose. La France nous attirerait plus, si elle était moins prompte à se déclarer la tête de la civilisation et l'orgueil de l'humanité ; la République américaine, si elle se pressait moins à se proclamer la plus grande nation du monde.

En i860, Lincoln fut élu président et la catastrophe que Grant espérait voir détournée se produisit. En i860, il n'avait pas droit de vote ; cependant les choses en étaient arrivées à ce point qu'il se voyait forcé de faire son choix entre un gouvernement de la minorité et un gouvernement de la majorité ; il fut heureux, en conséquence, de l'élection de Lincoln. La sécession était imminente et avec la sécession, la guerre. Grant confesse qu'à cette époque son opinion était celle qui fut plus tard exprimée officiellement par M. Seward, que " la guerre serait terminée en quatre-vingt-dix

jours. " Et cette opinion, nous dit-il, il la conserva jusqu'après la bataille de Sliiloh.

Lincoln ne devait entrer en fonctions qu'au printemps de 1861. Le Sud était j>plein de confiance et agressif, tandis que dans^Nord il ne manquait pas de citoyens éminents et de journaux qui déclaraient que le gouvernement n'avait aucun droit légal d'imposer sa volonté au Sud. Le voyage de Lincoln, en mars 1861, pour aller prêter son serment d'office, ne se fit pas sans danger et l'on dût introduire par ruse le président élu, à Washington. Lorsque, le 4 mars, il prêta le serment de maintenir l'Union, onze des Etats s'en étaient séparés. Le II avril, le fort Sumter, à l'entrée du port de Charleston, fut attaqué et dût se rendre après quelques jours de siège. Le président, alors, appela 75,000 hommes, sous les armes. " Il n'y avait pas dans le Nord, dit Grant, un seul Etat d'un million d'habitants qui n'eut fourni, s'il avait été nécessaire, tout le contingent demandé, en beaucoup moins de temps qu'il n'en eut fallu pour équiper les volontaires. '*

Dès que la nouvelle de l'appel des volontaires parvint à Galena, où demeurait Grant, les citoyens furent invités à se rendre, le soir, au palais de justice. L'édifice fut de suite encombré. Grant, bien que relativement un étranger

dans la localité, fut prié de présider la séance, attendu qu'il avait appartenu à l'armée, et qu'il avait déjà servi. " Avec beaucoup d'hésitation, nous dit-il, et un peu d'aide d'un souffleur, j'indiquai l'objet de la réunion. " Il y eut quelques discours ; puis on demanda des volontaires pour constituer la compagnie que Galena avait à fournir. La compagnie fut levée et les officiers et sous-officiers élus séance tenante. Avant de prendre le vote, on offrit à Grant d'en être le capitaine ; il refusa, mais il promit de faire pour la compagnie tout ce qu'il lui serait possible de faire et de prendre du service, si la guerre éclatait effectivement. " Jamais, à partir de cette réunion, ajoute-t-il, je ne retournai dans notre magasin de cuir, soit pour y ficeler un paquet, soit pour aucune autre besogne. "

Après avoir fait passer la compagnie en revue à Springfield, capitale de l'Illinois, Grant fut invité par le gouverneur de l'Etat à prêter son concours au bureau de la guerre oti sa vieille expérience de l'armée lui permettrait de se rendre très utile. Le 24 mai, il écrivit à l'adjudant-général lui disant que " ayant passé quinze ans dans l'armée, dont quatre à West- Point, et comprenant que c'était le devoir de tous ceux qui avaient été instruits aux dépens

du gouverîiement, d'offrir leur aide au gouvernement, " il désirait offrir ses services jusqu'à la fin de la guerre " en tel poste qu'on voudrait bien lui confier. " Il ne reçut aucune réponse. Il eut alors l'idée de se faire admettre dans l'état-major du général McLellan qu'il avait connu à West-Point, et il se rendit à Cincinnati dans l'intention d'y voir cet officier. Il se présenta deux fois chez lui, sans réussir à le rencontrer.

Pendant qu'il se trouvait à Cincinnati, cependant, le président lança un second appel de volontaires, de 300,000 hommes cette fois, et, le gouverneur de l'Illinois, se rappelant les services récents de Grant, le nomma colonel du 2ième régiment d'infanterie de cet Etat. En l'espace d'un mois, il avait discipliné et rompu aux exercices militaires les hommes qui se trouvaient sous son commandement ; il reçut alors l'ordre de se porter à certain endroit d'un chemin de fer du Missouri où un régiment de l'Illinois se trouvait cerné par les " Rebelles " Le récit qu'il nous fait de sa première expérience comme commandant, est très caractéristique et le peint bien :

" Mes sensations, à mesure que nous approchions de ce que je supposais pouvoir être un champ de bataille^ n'étaient rien moins qu'agré-

ables. Au Mexique, j'avais pris part à tous les engagements auxquels il m'avait été possible de prendre part, mais sans exercer de commandement. Si un autre, à ma place, eut été colonel et que j'eus été simple lieutenantcolonel, je crois que pas un muscle en moi n'aurait tressailli. Mais nous n'étions pas «ncore prêts à traverser le Mississipi, près de Quincy, que je fus soulagé de mes appréhensions ; les soldats du régiment assiégé se précipitaient en désordre dans la ville. Je suis assez porté à croire que des deux côtés on avait eu peur. "

Quoiqu'il en soit, il venait de faire ses débuts -et, jusqu'au jour où il reçut l'épée du général Lee, au palais de justice d'Appomatox, quatre ans plus tard, il fit constamment preuve du même caractère viril et des mêmes précieuses qualités. Il n'avait ni l'éloquence, ni la dignité de Lee, il ne sut jamais comme celui-ci, captiver l'intérêt doublé d'admiration, je dirais même, doublé d'affection, des militaires et du monde entier. Il n'avait ni le feu, ni l'entrain, ni la cordialité géniale de Sherman, dont la personne et les manières dégageaient un rayonnement ; un rayonnement qui (pour nous servir, en les modifiant légèrement, de ces vers bien connus du poète Lamb)

Qui mettait de la bonne humeur et de l'enthou-

[siasme dans l'air Et l'en imprégnait.

Grant n'avait pas ces dons. Mais il possédait certainement beaucoup du caractère et des qualités que nous respectons, à si juste titre, chez le duc de Wellington. Tout à fait exempt de pose, d'étalage et de pompe ; homme de bon sens et de sagacité, envisageant une situation sur toutes ses faces, voyant les choses telles qu'elles étaient, se rendant compte de ce que les circonstances commandaient de faire et le faisant ; jamais indécis, jamais vacillant, mais jamais entêté non plus ; capable de revenir sur ses résolutions et de changer ses plans, homme de ressources ; une fois cependant que sa ligne de conduite était arrêtée, la poursuivant sans fléchir, sans désemparer ; une fois qu'il avait décidé quel clou il fallait enfoncer, l'enfonçant jusqu'à la tête. — Grant était tout cela, et certainement en tout cela, il ressemble au duc de Wellington.

Pendant la guerre de sécession, l'attention de l'Europe se fixa principalement sur les faits qui eurent l'Est pour théâtre. Or, Grant, ainsi que nous l'avons vu, ne commença pas sa carrière sur la scène spacieuse et bien en évidence de l'Est mais dans l'Ouest. Il ne vint dans.

l'Est qu'après s'être emparé de Vicksburg et avoir, par cette action d'éclat, attiré tous les regards sur l'Ouest et sur les événements qui devaient s'y produire.

Nous savons comment se termina la première expédition que Grant eut à diriger. La seconde ne se termina guère différemment, et le général nous la raconte avec le même humour. Il avait reçu l'ordre de se porter contre un certain colonel Thomas Harris, campé près de la rivière Sait. Au moment où lui et ses hommes s'approchèrent de l'endroit où ils s'attendaient à trouver Harris " mon cœur, dit-il, se mit à battre de plus en plus fort, et le moment vint où je crus qu'il allait me sortir par la gorge." Lorsqu'ils atteignirent le point dominant la vallée où ils supposaient leur ennemi embusqué, celui-ci avait disparu. " Mon cœur reprit sa place, ajoute Grant, et l'idée me vint que Harris avait eu aussi peur de moi que j'avais eu peur de lui. C'était là un côté de la question que je n'avais jamais envisagé auparavant, mais que je n'oubliai jamais dans la suite. Je n'oubliai jamais qu'un ennemi avait autant de raisons de craindre mes troupes que j'en avais de redouter les siennes, la leçon fut précieuse."

Déjà Grant inspirait de la confiance. Peu de temps après son retour de la rivière Sait, le

Président demanda aux congressmen de 1' Illinois, de recommander sept citoyens de leur Etat pour être élevés au rang de général de brigade ; à l'unanimité les représentants de l'Etat, inscrivirent le nom de Grant, le premier sur la liste.

Au mois d'août, on le mit à la tête d'un district militaire et, le 4 septembre, il alla prendre son commandement à Cairo, au confluent de l'Ohio et du Mississipi. Son premier fait d'armes remarquable fut de prendre d'assaut et de fortifier Paducah, poste important situé à l'embouchure du Tennessee et distant d'environ cinquante milles, de Cairo.

A la date du ler novembre, il avait sous ses ordres 20,000 hommes bien disciplinés. Dans le cours du même mois, il engagea vaillamment Paction, à Belmont, sur la rive gauche du Mississipi, dans le but d'empêcher les Confédérés qui se trouvaient en force à Colombus (Kentucky) sur la rive droite, de détacher des troupes vers l'Ouest. Il réussit dans son dessein, et ses hommes, qui voyaient le feu pour la première fois, se conduisirent fort bien. Grant lui-même, eut un cheval tué sous lui.

L,e fort Henry, sur le Tennessee, et le fort Donelson, sur le Cumberland, étaient des postes très importants pour les Confédérés ; Grant

pensa qu'il pourrait les déloger du premier. Il se rendit à St-Louis, voir le général Halleck dont il était le subordonné et lui exposer son plan. " Je fus reçu avec si peu de cordialité^ dit-il, que j'énonçai l'objet de ma visite moins clairement que je n'aurais pu le faire autrement ; j'avais à peine prononcé quelques phrases qu'on me coupa la parole, comme si mon projet eut été prématuré ; je retournai à Cairo, très démoralisé. "

Il persévéra cependant et, après s'être consulté avec l'officier qui commandait les canonnières en rade de Cairo, il suggéra de nouveau, télégraphiquement, que, si on le lui permettait, il pourrait s'emparer du fort Henry et s'y maintenir. Le commandant des navires appuya son affirmation. Le lendemain, il envoya par écrit un plan détaillé de l'entreprise projetée, et, deux jours après, il recevait du quartiergénéral, des instructions lui enjoignant de marcher sur le fort Henry. L'expédition se mit en marche le 2 février 1862.

Grant se rendit maître du fort Henry, le 6 février et, en annonçant son succès au général Halleck, il l'informa qu'il allait maintenant s'emparer du fort Donelson. Le 1 6 février, le fort Donelson capitula et Grant fit 15000 prisonniers. Il y eut de la jubilation dans le Nord

et de la dépression dans le Sud. Grant fut immédiatement promu au grade de major-général de volontaires. C'était l'avis de Grant alors, et il n'en changea pas depuis, que par la capitulation du fort Donelson, la voie se trouvait ouverte aux armées du Nord, sur toute l'étendue du Sud-Ouest, où elles ne pourraient rencontrer que peu de résistance ; qu'un chef vigoureux, disposant de toutes les forces concentrées, à cette époque, à l'ouest des AUeghanies, aurait pu de suite marcher sur Chattanooga, Memphis, Corinthe, Vicksburg et sur tous ces points écraser l'ennemi. Ce chef n'existait pas et l'on donna aux Confédérés le temps de recruter des troupes et de fortifier de nouvelles positions.

Le premier poste à attaquer maintenant, était Corinthe, situé à l'intersection des deux plus importants chemins de fer de la vallée du Mississipi. Lorsque, après un combat acharné et sanglant de deux jours, où, du seul coté des Nordistes, plus de 10,000 hommes furent tués et blessés. Grant, qui avait eu lui-même le fourreau de son épée coupé en deux par une balle, eut remporté la victoire de Shiloh, le général Halleck, qui n'aimait pas le majorgénéral, arriva sur le théâtre de la lutte et prit le commandement. " Bien qu'occupant un

grade immédiatement au-dessous du sien, dit Grant, et commandant en titre de l'armée et du district militaire, je fus par lui, ignoré aussi complètement que si j'avais été au point le plus éloigné placé sous sa juridiction. " Dans la marche sur Corinthe " je ne fus guère plus qu'un simple curieux. Les ordres étaient envoyés directement à l'aile droite où à la réserve, on m'ignorait absolument, et des marches en avant étaient exécutées d'une ligne de retranchement à une autre, sans qu'on me notifiât. De fait, ma situation était si embarassante que je demandai à plusieurs reprises d'être relevé de mes fonctions. " Lorsque Grant suggérait un mouvement de troupes, on lui imposait silence. Finalement, les Confédérés évacuèrent Corinthe en toute sécurité, emportant avec eux toute la propriété publique. Du coté des Nordistes, on fut très désappointé du peu de vigueur avec lequel on avait forcé l'ennemi et du succès relatif remporté par celui-ci, en sauvant son armée tout entière.

Quoi qu'il en soit, Corinthe était évacué ; les forces navales du Nord s'emparèrent de Memphis et se trouvèrent maîtresses du Mississipi, depuis sa source jusqu'à cette ville. La Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge étaient aussi tombés entre leurs mains. Les Confédérés de

l'Ouest restaient maintenant réduits, pour leurs communications avec Richmond, à la seule ligne de chemin de fer qui partait de Vicksburg. S'emparer de Vicksburg était donc de de la plus haute importance.

Je veux clore ici cette partie de mon étude. L'attention publique ne s'était pas encore portée sur Grant, comme cela eut lieu après sa victoire de Vicksburg ; la prise de cette ville ouvre un nouveau chapitre dans sa vie. Mais déjà il avait montré son aptitude à réussir. Le cardinal Mazarin avait l'habitude de demander, avant de confier une mission à un individu : Est-il heureux? (i) Grant était heureux.

(i) En français dans le texte. ^

Nous avons laissé Grant, au moment où il projetait d'attaquer Vicksburg. A l'automne 1862, la seconde année de la guerre, les perspectives paraissaient assez sombres pour le Nord. Les Confédérés étaient plus avancés qu'au commencement des hostilités. Bien des loyaux citoyens, dit Grant, désespéraient alors de jamais sauver l'Union ; le président Lincoln lui-même ne perdit jamais foi dans le triomphe de la cause, mais l'Administration, à Washington, était mal à l'aise et inquiète. Les élections de 1862 avaient été défavorables au parti qui voulait continuer la guerre, coûte que coûte, jusqu'à ce que l'Union fut sauvée. Les enrôlements volontaires avaient cessé ; pour remplir les cadres des armées du Nord, il avait fallu recourir à la conscription. A moins qu'un succès éclatant ne vint relever le courage des Nordistes, il semblait probable que l'on résisterait à la conscription, que les désertions commenceraient et que les autorités militaires perdraient le pouvoir de prendre et de punir les déserteurs.

C'était la conviction de Grant qu'il n'y avait

plus qu'une chose à faire " marcher en avant

à une victoire décisive " Cependant, lui-même (4)

ne se trouvait pas, après la bataille de Shiloh et la prise de Corinthe, en état d'accomplir beaucoup. Il semble qu'à cette époque, le général Halleck, son chef hiérarchique, fût mal disposé à son égard et qu'il l'ait traité avec froideur et impolitesse. En juillet 1862, Halleck fut nommé généralissime de toutes les armées du Nord, avec ses quartiers-généraux à Washington, et Grant conserva le commandement en chef dans le Tennessee. Mais, forcé tout d'abord, d'envoyer des détachements pour défendre de longues lignes de communication, pour réparer les chemins de fer endommagés, pour renforcer les généraux qui avaient besoin de secours. Grant se trouva avec une armée tellement décimée, qu'il dût se tenir sur la défensive, en territoire ennemi. Quoiqu'il en soit, dans une bataille qu'il livra pour défendre Corinthe, il repoussa l'ennemi en lui infligeant de grandes pertes ; alors, n'ayant plus d'inquiétudes pour la sécurité du territoire compris dans son commandement et ayant reçu des renforts, il résolut de marcher sur Vicksburg. Vicksburg occupe le premier plateau élevé, sur le Mississipi, au dessous de Memphis. C'est par Vicksburg que communiquaient les parties de la Confédération qui se trouvaient séparées par le Mississipi. Tant que les Confédérés res-

teraient en possession de Vicksburg et de Port Hudson, situé un peu plus bas, la navigation libre sur le fleuve serait impossible. La prise de Vicksburg, comme l'événement l'a prouvé dans la suite, devait sûrement entraîner la prise de Port Hudson. Grant voyant presque toute son armée occupée à protéger les lignes de chemin de fer au nord de Vicksburg, était d'avis qu'en marchant en avant et en repoussant l'ennemi devant lui, sur le territoire du sud qui n'était pas encore soumis, ces lignes qui se trouveraient alors derrière lui, n'auraient presque plus besoin de protection et qu'il pourrait disposer de la plus grande partie de ses forces pour entrer en campagne. D'un autre côté, en avançant, il s'éloignait de ses bases de ravitaillement. L'une d'elles était Holly Springs, dans le nord de l'Etat du Mississipi ; l'ennemi l'attaqua, captura la garnison, et détruisit tous les magasins de vivres, de fourrage et les munitions. Cet échec donna à Grant une leçon dont lui-même et, plus tard, Sherman, profitèrent beaucoup : cette leçon c'est que, dans un territoire étendu et fertile comme celui dans lequel il opérait, maintenir des magasins de ravitaillement éloignés était inutile, que le pays fournirait tout ce dont il avait besoin. Il fut stupéfait, dit-il, lorsque forcé

par la perte de Holly Springs, de chercher des subsistances dans le voisinage de l'endroit où il se trouvait, il vit en quelle abondance elles s'offraient. Il constata que, tout en laissant aux familles réquisitionnées, des vivres pour deux mois, il pouvait, dans la région où il était, subvenir aux besoins de son armée pendant une période de temps quatre fois plus considérable que celle qu'il avait à y passer. Plus tard, au cours de la campagne, il bénéficia pleinement de l'expérience ainsi acquise. La flotte, sous les ordres de l'amiral Porter, coopéra avec lui, mais tous les efforts pour s'emparer de Vicksburg du côté du nord furent vains. Le Mississipi fait des détours continuels à travers sa riche vallée d'alluvion ; le pays est coupé de bayous ou cours d'eau, alimentés par le fleuve, ombragés de grands arbres, et qui forment des chenaux étroits et tortueux dont les courbes ne pouvaient donner passage à un bateau de quelque longueur. Traverser un terrain aussi accidenté, en face d'un ennemi, était chose impossible. Le problème consistait à tourner la place que l'on voulait attaquer^ et à prendre pied sur un terrain sec, du côté élevé, à l'est du Mississipi — celui sur lequel se trouve bâti Vicksburg — pour, de là, pousser les opérations. Le 30 janvier 1863, Grant ayant

quitté Memphis, transporta son quartier général à Young's Point, en Louisiane, sur la rive occidentale du Mississipi, un peu au dessus de Vicksburg, avec l'intention de résoudre le problème.

C'était un pays humide, au cours d'un hiver humide, alors que les eaux du Mississipi et de ses tributaires étaient fort hautes. Les troupes qui occupaient la rive, pour ne pas camper dans Peau, étaient obligées de s'établir sur les levées ou chaussées qui longeaient le fleuve et sur le terrain immédiatement en arrière. Cela donnait si peu d'espace que, lorsque Grant prit le commandement à Young's Point, un corps de son armée se trouvait au Lac Providence, à soixante-dix milles au dessus de Vicksburg. Les hommes souffrirent beaucoup de fièvres paludéennes et d'autres maladies, mais le service des ambulances était excellent.

Pendant l'hiver, quatre tentatives furent faites par des routes diverses, pour atteindre la ville que l'on voulait assiéger, mais sans résultats. Grant, cependant, mûrissait son plan, qui consistait à traverser la péninsule où il se trouvait campé, à franchir ensuite le Mississipi, après quoi, il se trouverait en état d'attaquer Vicksburg, à la fois par l'est et par le sud. Au dessus de Young's Point, à Milliken's Bend,

commence une série de bayous, formant en quelque sorte, la corde d'un immense arc du Mississipi et se jetant dans le fleuve, à quelques cinquante milles au dessous de Vicksburg. Derrière les terrassements qui bordaient ces bayous, il y avait des chemins praticables par lesquels les troupes de Grant et leurs bagages pourraient traverser la péninsule. Les diflScultés, certes, étaient grandes : il fallait construire quatre ponts sur de larges bayous, au moment où la chute rapide des eaux augmentait le courant et rendait le travail harassant. Mais pour une tâche de ce genre, le " soldat Yajikee " est dans son élément. Le 24 avril, Grant avait ses quartiers généraux à l'extrémité sud de la courbe. La flotte, sous les ordres de l'amiral Porter, escortant des navires et des barges destinés à servir de ponts-flottants et à transporter les vivres, avait fait quatorze milles sous les batteries ennemies, dépassé Vicksburg et descendu le fleuve pour rejoindre Grant. Il restait encore vingt-deux milles à faire pour atteindre le premier terrain élevé, ou l'armée pourrait prendre terre et s'établir sur la riveest. Le premier terrain élevé est à Grand Gulf, place où les Confédérés étaient fortement letranchés et qui était aussi inattaquable par la rivière que Vicksburg lui-même. Porter

passa sous les batteries de Grand Gulf, comme il avait passé sous celles de Vicksburg ; Tarmée descendit le fleuve encore quelques milles et, le 30 avril, prit terre à Bruinsburg, sur la rive orientale, sans avoir rencontré un seul ennemi.

Le plan de Grant avait réussi. Il se trouvait établi sur la rive est, au dessous et en arrière de Vicksburg. Bien que Vicksburg ne fut pas encore pris, bien qu'il fut en pays ennemi et séparé de sa base de ravitaillement par un vaste fleuve et le château-fort qu'était Vicksburg, Grant nous dit que " de se trouver sur un terrain sec et dur et du même côté du fleuve que l'ennemi, il éprouva une sensation de soulagement comme on en a rarement éprouvé au même degré. "

Et, de fait, à partir de ce moment, ses succès furent ininterrompus. L'ennemi avait, à Grand Gulf, à Haines' Blufï et à Jackson, la capitale du Mississipi, Etat auquel appartenaient toutes ces places fortes, environ 60,000 hommes. Après une bataille perdue pour couvrir Grand Gulf, les Confédérés évacuèrent cette position que Grant occupa le 3 mai. Le sept mai. Grant fut rejoint à Grand Gulf par Sherman et se trouva à la tête de 33,000 hommes. Il résolut d'attaquer immédiatement l'ennemi, en arrière de Vicksburg, et de marcher ensuite sur la forte-

resse elle-même. Pour faire de Grand Gulf, sa base de ravitaillement, en vue de ces opérations) il lui aurait fallu ouvrir plusieurs chemins nou" veaux, ce qui aurait pris beaucoup de temps. Aussi, décida-t-il simplement d'emporter de la ville prise, par le seul chemin praticable qu'il avait à sa disposition, tout ce qu'il était possible d'en emporter, en rations de biscuits, de café et de sel, et de laisser le pays qu'il traverserait fournir le reste. Le bœuf, le mouton, la volaille, la mêlasse et le fourrage, il le savait, s'y trouveraient en abondance. Le prudent Halleck désaprouverait certainement ce plan audacieux d'abandonner presque complètement sa base de ravitaillement, mais Grant comptait réussir dans son entreprise, avant qu'elle ne fut contrecarrée par des ordres venus de Washington.

Comme la nature du sol rendait la défense de Vicksburg, facile du coté sud, Grant résolut de se servir du chemin du fer qui va de Vicksburg, à l'est, jusqu'à Jackson, la capitale de l'Etat, et de marcher sur la forteresse par ce coté. A Jackson, les Confédérés se trouvaient en force, la ville était desservie par plusieurs lignes de chemins de fer et, c'est de là que venaient tous les secours en hommes et en vivres qui arrivaient à Vicksburg ; il s'agissait de tarir cette source. Mais pour marcher sur

Jackson, il fallait abandonner l'unique route par laquelle l'armée s'était en partie approvisionnée jusqu'alors, et se couper absolument de sa base de ravitaillement. Grant n'hésita pas un seul instant. Il entra victorieusement à Jackson le 14 mai, après avoir repoussé les Confédérés sous les ordres du général Johnston ; la place fut rasée, en tant que centre de chemins de fer et de fabrication d'approvisionnements militaires. Alors, il se tourna vers l'ouest et, après un rude combat, enferma Pemberton dans Vicksburg. Un assaut contre les défenses de Pemberton fut repoussé, mais Vicksburg se trouvait étroitement investi. Les ressources de Pemberton commencèrent à s'épuiser. Ne pouvant recevoir de secours de Johnston, le 4 juillet, anniversaire de la déclaration de l'indépendance, ce général rendit Vicksburg avec sa garnison de près de 32,000 hommes, son artillerie et ses magasins militaires. Ainsi que Grant l'avait prévu, Port Hudson capitula aussitôt que la nouvelle de la prise de Vicksburg fut connue, et, de nouveau, le grand fleuve se trouva libre depuis Saint-Iyouis jusqu'à la mer.

Dans le Nord, la bataille de Gettysburg fut gagnée le jour même ou Vicksburg capitula. Le président et ses ministres se trouvèrent

débarrassés de grandes inquiétudes ; le Nord reprit courage et décida de continuer la guerre énergiquement, avec l'espoir de la terminer bientôt par un succès définitif ; le grand événement, l'événement décisif qui avait amené ce résultat, c'était la chute de Vicksburg, et le mérite de l'importante victoire remportée, revenait à Grant.

Il avait réussi. Au milieu de son succès, il resta exempt de toute vantardise, de toute vanité personnelle, il conserva sa modération et son dévouement absolu au bien public. Voyons de quelle manière il nous raconte qu'il s'est trouvé exposé au feu pendant une attaque sans résultats des navires de l'amiral Porter, contre les batteries de Grand Gulf :

" Je me tenais sur un petit remorqueur, d'où je pouvais voir, des deux côtés, le résultat de la bataille, à portée des canons de l'ennemi ; mais un petit reinorqueiir sans armements ne pouvait pas vraisemblablement attirer le feu des hatte7'ies^ alors que celles-ci étaient attaquées elles-mêmes. "

Ainsi, ayant à mentionner un danger qu'il a couru, il fait des efforts pour en amoindrir l'importance.

Lorsque, à Young's Point, il prit le commandement des mains du général McLernand dont

il était l'aîné et le supérieur en grade, celui-ci montra de l'humeur et récrimina :

" Sa correspondance avec moi sur le sujet, dit-il, fut plus de la nature d'une réprimande que de celle d'un protêt ; il y avait de sa part insubordination manifeste, mais, dans ce que je crus être l'intérêt du service, je ne fis pas semblant de m'en apercevoir. Le général McLernand était membre du Congrès lorsque se produisit la rupture entre le Nord et le Sud ; il appartenait à ce parti qui s'est opposé de toutes ses forces à la poursuite vigoureuse de la guerre entreprise pour sauver l'Union ; mais il n'avait pas hésité à se déclarer en faveur de l'Union quoiqu'il dût arriver, et, il n'y avait rien eu dans sa déclaration qui nous inspirât de suspicion quant au parti qu'il embrassait dans la lutte. "

Vis-à-vis d'un homme de cette catégorie, Grant voulut se montrer conciliant, pouvant se dire, qu'après tout, il n'y avait que sa dignité personnelle, à lui, qui se trouvait en jeu. Mais» quand plus tard une irrégularité commise par le même général eut pour effet de porter préjudice à la bonne entente et à l'unité qui régnaient dans l'armée. Grant se montra sévère et le châtiment ne se fit pas attendre.

" Je reçus une lettre du général Sherman et

une autre du général McPherson, m'informant que leurs officiers s'étaient plaints à eux d'un ordre du jour de félicitations impudent, adressé par le général McLernand au 13e corps. Cet ordre du jour commettait une grande injustice envers les autres troupes qui avaient pris part à la campagne. Ayant été expédié dans le Nord et publié, à mon insu, les journaux qui le reproduisaient étaient maintenant arrivés au camp. Je n'en avais pas entendu parler auparavant ; j'écrivis aussitôt à McLernand de m'envoyer une copie de cet ordre. Il le fit, et immédiatement, je le démis de ses fonctions de commandant du 13e corps d'armée. La publication de son ordre du jour dans la presse avait été faite en violation des ordres du ministère de la guerre et aussi des miens. "

Pour un Américain encore plus que pour un Anglais, la presse semble faire partie de l'ordre établi dans la nature, et, lutter contre elle paraît aussi difficile que de lutter contre la destinée. Grant avait des instincts de gouvernement.

" J'ai toujours admiré les gens du Sud, quelque mauvaise que j'aie trouvé leur cause, pour la promptitude avec laquelle ils ont imposé silence à toute opposition, à toute récrimination de la presse, ou de la part d'individus qui se

trouvaient dans les limites de leur juridiction." Ses instincts l'auraient porté à suivre cet exemple ; mais, comme il ne pouvait rien faire contre le fléau des journaux et qu'il en était lui-même la principale victime, il le supporta avec la philosophie qui le caractérisait.

" Les gens qui visitaient les camps retournaient chez eux avec des histoires lugubres. Les journaux du Nord rapportaient ensuite aux soldats.ces histoires exagérées. Parce que je ne voulais pas divulguer mes plans définitifs aux visiteurs, ils me déclaraient paresseux, incompétent, incapable de commander en des circonstances difficiles, et demandaient mon rappel. Plusieurs d'entre eux ne se contentaient pas de demander ma destitution, mais encore, ils désignaient mon successeur. Je ne pris aucune mesure pour répondre à ces attaques, mais je continuai à faire mon devoir tel que je le comprenais, et à dépenser pour mon pays tout ce que j'avais d'énergie et de ressources. "

Certainement, le duc de Wellington aurait lu ces Mémoires avec plaisir. Il aurait pu luimême publier cet ordre relativement à la manière de traiter les prisonniers : " Dites aux .soldats d'être calmes et paisibles quand les prisonniers passent, et de ne faire aucune

remarque offensante ; " et cet autre, relativement à la conduite à tenir en pays conquis : ^' Faites comprendre à vos hommes combien il importe qu'ils traversent l'Etat d'une manière paisible et ordonnée, en s'abstenant de prendre tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à leur subsistance. Ils doivent tâcher de créer sur les habitants une impression aussi favorable que possible. "

Mais ce qui nous paraît surtout frappant à cette phase de la guerre, et d'un excellent augure pour l'Union qui se reconstituera plus tard, c'est l'absence en général, de toute animosité entre les combattants. On ne constate pas entre eux d'inimitié irréconciliable, inextinguible, mortelle, et l'on n'a à déplorer, ni dans la manière d'être, ni dans les actes, ni dans les paroles, rien de ce qui aurait pu la faire naître. Nous trouvons souvent les Sudistes vaincus, faisant preuve d'une audace pleine d'' humour et les Nordistes vainqueurs, d'une patience débonnaire. Rappelons-nous Carrier, à Nantes, ou Davoust, à Hambourg, et voyons ensuite le tableau que trace Grant, de Sherman et de luimême, à Jackson, au moment où leurs troupes qui venaient de chasser l'ennemi de cette capitale d'un Etat " rebelle, " détruisaient les magasins et le matériel de guerre :

" Sherman et moi nous nous rendîmes à une fabrique qui n'avait cessé son travail, ni pendant la bataille, ni au moment de l'entrée des troupes yankee. Notre arrivée ne parut pas attirer l'attention, pas plus celle du gérant que celle des ouvriers, dont la plupart étaient des jeunes filles. Nous nous arrêtâmes quelque temps à regarder la toile destinée aux tentes qu'on était en train d'enlever des métiers pour la mettre en rouleaux et dans laquelle étaient tissées les lettres " C. S. A. " (i) Finalement, je dis à Sherman que je croyais qu'ils avaient assez travaillé. L,es ouvriers reçurent l'ordre de partir et la permission de prendre autant de toile qu'ils en pourraient porter. Quelques minutes après, la fabrique était en flammes. Alors que j'étais président, le propriétaire vint à Washington réclamer le paiement des dommages qu'il avait soufferts, prétendant que cette toile était sa propriété particulière. "

Ces jeunes filles américaines qui continuent tranquillement à faire les tentes des Confédérés, sous les yeux des généraux ennemis, et le propriétaire qui, plus tard, veut se faire rembourser par le Congrès, le prix de la toile, prétendant

(i) Confederate States Army. Armée des Etats confédérés.

que c'est sa propriété particulière, tout cela est charmant.

C'était l'une des superstitions de Grant, nous dit-il, de ne jamais demander une situation et de ne jamais se servir d'influences personnelles ou politiques pour l'obtenir. Il lui semblait que, promu de cette manière, il n'oserait entreprendre l'exécution d'aucun projet de sa propre conception, dans la crainte de faire peser des responsabilités sur ses patrons en cas d'insuccès possible. Si on le choisissait pour occuper un poste, il se croyait, dit-il, dégagé de toute responsabilité, " dès qu'il avait fait de son mieux."

" Chacun a ses superstitions ; une des miennes était que, dans des fonctions entraînant de grandes responsabilités, chacun doit, lorsqu'il tient sa nomination des autorités compétentes, remplir son devoir le mieux possible, consacrer à la tâche qui lui a été confiée, toutes ses facultés, toutes ses forces, sans intriguer et se servir d'influences pour changer sa situation. Alors que j'étais à Cairo, je suivais avec beaucoup d'intérêt les opérations de l'armée du Potomac, considérant que c'était là le point principal du théâtre de la guerre. Je ne m'attendais pas à jamais atteindre, moi-même, un haut grade et, du reste, je ne m'en supposais pas digne ; mais j'avais la vanité de croire, qu'en

qualité d'officier de cavalerie, je pourrais très bien réussir dans le commandement d'une brigade. Un jour, en causant avec mes camarades de l'état-major, je déclarai que je donnerais tout au monde pour commander une brigade de cavalerie dans l'armée du Potomac, et que je croyais que j'y pourrais rendre quelques services. Pourquoi ne demandez-vous pas d'être transféré là, pour y commander la cavalerie, suggéra le capitaine Hallyer. Je lui répondis que j'aimerais mieux me couper le bras droit, et je lui fis part de cette superstition. "

Mais sans sollicitations de sa part, voilà qu'on l'envoie " sur le principal théâtre de la guerre. " On le nomme, tout d'abord, au commandement de la " division militaire du Mississipi, " et dès le mois de novembre (1863), après une sanglante et victorieuse bataille qu'il livre sous les murs de Chattanooga, il délivre cette place forte, ainsi que Knoxville, que les Confédérés menaçaient. Le président Lincoln qui, tous les jours et à presque toutes les heures, lui avait télégraphié de " penser à Burnside, " de " faire quelque chose pour Burnside " assiégé à Knoxville, fut ravi. " Je tiens, écrivit-il à Grant, à vous exprimer, ainsi qu'à tous ceux

qui sont sous vos ordres, non seulement mes (5)

remercîments, mais ma plus profonde gratitude, pour l'habileté, le courage et la persévérance dont vous avez fait preuve, en menant à bonne fin cette importante entreprise, hérissée de tant de difficultés. Que Dieu vous bénisse tous !" Le Congrès vota au général victorieux, des remercîments et une médaille d'or pour ses faits d'armes de Vicksburg et de Chattanooga.

Au cœur de l'hiver, le thermomètre étant au dessous de zéro. Grant fit une excursion dans le Kentucky, et il eut le plaisir de constater sur son passage, dans cet Etat et dans le Tennessee, que les populations, en général, professaient une profonde loyauté pour l'Union :

" Les gens s'assemblaient pour me voir, dans les petites localités oii nous devions nous arrêter, le soir. Naturellement, ils s'attendaient à ce que le général commandant fut le plus vieux de la troupe ; j'avais alors quarante et un ans, tandis que mon chirurgien-major avait les cheveux gris et était probablement mon aîné d'au moins douze ans. La foule se groupait généralement autour de lui, ce qui me donnait le temps de descendre de cheval et de me retirer tranquillement.

Au commencement de l'année suivante (1864), une loi fut votée par le Congrès, rétablissant dans l'armée le grade de lieutenant-

général ; Grant fut choisi comme titulaire de cette haute fonction et mandé à Washington où il reçut sa commission, des mains du président, en présence des ministres. Avant de se rendre à Washington, il avait l'intention de retourner reprendre son commandement dans l'Ouest, même après sa nomination comme lieutenant-général ; mais à Washington, il vit qu'il valait mieux abandonner ce projet. Le plus fort de la lutte se faisait maintenant entre l'armée du Potomac et le général Lee. D'après ce qu'il voyait, Grant était convaincu que, dans la guerre actuelle, lui seul, avec le rang supérieur qu'il occuperait désormais, pourrait probablement " résister à la pression que l'on exercerait pour lui faire abandonner ses propres projets et en adopter d'autres. " Il obtint, par conséquent, que Sherman fut nommé pour le remplacer à la tête de la division militaire du Mississipi. Le 12 mars, le département de la guerre publia un décret nommant Grant, généralissime de toutes les armées de l'Union. La situation du général Meade qui, à cette époque, commandait l'armée du Potomac et qui avait gagné, l'été précédent, l'importante bataille de Gettysburg, se trouvait fort changée pat la promotion de Grant. Tous deux se conduisirent avec beaucoup de tact. Meade, sup-

posant que le nouveau généralissime aimerait peut-être à avoir immédiatement sous ses ordres, Sherman, avec qui il avait servi dans l'Ouest, le pria de ne pas hésiter à faire la permutation, s'il croyait que le service en bénéficierait. L'œuvre à accomplir, lui disait-il, était d'une si haute importance, que les sentiments ou les désirs d'un individu ne devaient pas peser dans la balance lorsqu'il s'agissait de faire un choix judicieux. Lui-même était disposé à servir de son mieux, en quelque poste qu'on lui confierait. Grant l'assura qu'il ne songeait aucunement à le déplacer, et, dans ses Mémoires^ après avoir relaté ce qui s'était passé, il ajoute : " Cet incident me donna de Meade une opinion encore plus favorable que celle que m'avait donnée sa grande victoire de Gettysburg, au mois de juillet précédent. Ce sont les hommes qui attendent qu'on les choisisse, et non ceux qui demandent des situations, qui rendront toujours les meilleurs services " Grant fit tout en son pouvoir pour rendre la position de Meade ce qu'elle eut été, si luimême était resté à Washington ou était allé ailleurs. Il le chargea de l'exécution de tous ses ordres concernant les mouvements de l'armée du Potomac et, pour éviter la nécessité d'avoir à donner des ordres directs lui-même,

il établit son quartier-général tout près de celui de Meade, chaque fois que cela fut possible. La position de ce dernier resta toujours, évidemment, quelque peu embarrassante, mais cet embarras ne fut par augmenté par de l'aigreur de sa part ou par un manque de délicatesse de celle de Grant.

Dans l'Ouest, le grand but à atteindre pour Sherman, c'était la défaite de Johnston et de son armée et l'occupation d'Atlanta. Ce but il l'atteignit, puis il exécuta ensuite sa brillante et fameuse marche jusqu'à Savannah et à la mer, rasant tout l'Etat de la Géorgie. Dans l'Est,les forces ennemies se trouvaient groupées entre les deux capitales — unioniste et confédérée— et substantiellement, dans la même situation vis-à-vis les unes des autres que lorsque la guerre avait commencé, trois ans plus tôt. Le président Lincoln dit à Grant, la première fois qu'il eut l'occasion de causer seul avec lui, qu'il n'avait pas la prétention de savoir comment il fallait conduire une campagne et qu'il n'avait jamais voulu se mêler de celles qui avaient eu lieu au cours de la présente guerre ; que, cependant, la lenteur de certains officiersgénéraux et la pression qui avait été exercée par les populations du Nord et par le Congrès, qui était toujours du même avis^ l'avaient forcé

à publier sa série d'ordonnances militaires. Il ne savait pas si toutes ces ordonnances n'étaient pas mauvaises, il savait que quelques unes l'étaient. Ce qu'il désirait, continua-t-il," c'était un général qui prendrait sur lui la responsabilité et agirait, et, ce général, il le supporterait avec tout le pouvoir du gouvernement. " Il ajouta qu'il ne demandait pas même à Grant quels étaient ses plans. Mais telle est la nature humaine qu'un moment après, il apportait une carte de la Virginie, montrait au général deux petites rivières qui se jettent dans le Potomac, et lui suggérait un plan de sa façon, dans lequel il s'agissait de faire prendre terre à l'armée entre les embouchures de ces rivières qui protégeraient ses flancs, pendant qu'elle avancerait. " J'écoutai respectueusement, dit Grant avec une pointe d'ironie, mais je ne fis pas remarquer au président que ces mêmes rivières protégeraient les flancs de Lee, quand il nous couperait la route, "

En Grant, le président avait certainement trouvé un général qui prendrait la responsabilité de tout, agirait et garderait le secret de ses propres plans.

Battre Lee et faire son armée prisonnière, tel était le but à atteindre. Une fois Lee battu et ses hommes prisonniers, la chute de Rich-

moud était fatale. Si Richmond capitulait devant une armée que l'on y transporterait sur des navires, par la rivière James, pendant que l'armée de Lee resterait entière et prête au combat, la fin de la guerre n'en serait pas du tout plus prochaine. Or, il fallait terminer la guerre bientôt, car le Nord pourrait se fatiguer de la soutenir. Depuis trois ans, elle faisait rage, entraînant des pertes immenses des deux cotés, sans succès décisif pour aucun des belligérants. Si le Sud parvenait à prolonger cette lutte indécise d'année en année, il était à craindre que le Nord ne s'en fatiguât et consentit à la sécession. Bien convaincu de cela, Grant traversa le Rapidan avec l'armée du Potomac, au commencement de mai 1864, et commença la campagne de quarante-trois jours, appelée la campagne du Désert.

Le Désert est une langue de terre située au nord de Richmond, entre le Rapidan et le James, entrecoupée de ravins et de marais, très accidentée, couverte d'épaisses forêts, et peu habitée. Les principaux cours d'eau qui l'arrosent, entre le Rapidan et le James, sont des branches de la rivière Anna qui se réunissent dans le Pamunky et le Chickahominy. Le pays était favorable à la défense, et le général Lee était homme à tirer parti de tous ses avan-

tages. Grant s'avançait en pays ennemi, mais par son aile gauche il tonchait à la mer, dont les Nordistes étaient maîtres, et il se trouvait abondamment pourvu de tout ce qui lui était nécessaire. De pièces d'artillerie, en particulier, il avait une telle quautitéqu'il fut obligé d'en abandonner une partie. Possédant une supériorité écrasante, en hommes et en ressources de tontes sortes, il poursuivit sa marche sans broncher, éprouvant quelques échecs et repoussé parfois, avec une calme et infléchissable persévérance. Cette campagne, dont les épisodes sont les batailles de Chancellorsville, de Spottsylvania, de North Anna et de Cold Harbour, fut suivie en Europe avec un intérêt intense, et on la connaît beaucoup mieux que les opérations militaires qui eurent l'Ouest pour théâtre. Je ne tenterai pas de la décrire. Quelle en fut la rigueur, les pertes subies par l'armée victorieuse de Grant vont nous l'indiquer. Au moment de traverser le Rapidan, l'armée du Potomac se composait de 115,000 hommes ; pendant les quarante-trois jours de la compagne, elle reçut des renforts atteignant le chiffre de 40,000. Lorsque l'armée traversa le fleuve James elle comptait 116,000 hommes, à peu près exactement le même nombre qu'au commencement de la campagne. Trente-neuf

mille hommes avaient été tués en quarante trois jours.

Les pertes auraient certainement été encore plus considérables, si Grant avait attaqué Lee en face de Richemond ; il ne le fit pas, mais traversant le James, il investit, après avoir veinement tenté de le prendre d'assaut, le fort de Pétersbourg qui était le point stratégique important de l'ennemi, au sud de Richmond. L'hiver vint et s'écoula. Lee n'avait rien à craindre dans ses retranchements et Richmond n'avait pas encore capitulé ; mais les ressources des Confédérés s'épuisaient, leurs ennemis se multipliaient et il était évident que la fin approchait. Après avoir rasé la Géorgie et pris Savannah, en décembre, Sherman s'était tourné vers le Nord et avait dévasté les Carolines, prêt, maintenant, à se joindre à Grant pour attaquer Lee, au printemps. Sheridan, de son côté, s'était rendu maître de la Vallée de Shenandoah et avait coupé aux Confédérés cette grande source d'approvisionnements.

Enfin, Grant reprit les opérations en mars 1865, s'empara des défenses extérieures de Pétersbourg, du chemin de fer par lequel cette place se ravitaillait, et, le 3 avril, Pétersbourg fut évacué. Le généralissime s'occupa ensuite, de prendre possession du chemin de fer par

lequel l'armée de Lee et Richmond recevaient leurs approvisionnements. Lee avait déjà annoncé à son gouvernement que la position n'était plus tenable. Dans la plaine, il y eut un feu assez bien nourri pendant deux ou trois jours encore, mais l'armée de Lee s'émiettait, et, le 9 avril, celui-ci écrivit à Grant pour lui demander un entretien, en vue de capituler avec son armée. Grant souffrait d'un gros mal de tête au moment où l'officier porteur de la lettre de Lee, l'aborda, " mais quand je vis ce que contenait la lettre " dit-il, je me trouvai guéri. "

Dans l'après-midi du même jour eut lieu la fameuse entrevue du Palais de Justice d'Appomattox. Gfant lui-même va nous la décrire :

" Lorsque j'avais quitté le camp, le matin, je ne me doutais pas que nous étions si prêts du but et j'avais, en conséquence, un accoutrement des plus simples ; je ne portais pas de sabre, ainsi que c'était mon habitude lorsque j'étais à cheval, en plaine ; j'avais comme habit une tunique de soldat, et les epaulettes de mon grade pour indiquer à l'armée qui j'étais. Lorsque j'entrai, le général Lee était là qui m'attendait ; après nous être salués et nous être donnés une poignée de mains, nous nous ssîmes.

" Ce que ressentait le général Lee, je l'ignore. Comme c'était un homme d'une grande dignité personnelle et que sa figure était impassible, je ne fus pas capable de deviner s'il était heureux au fond, de voir que tout était enfin fini, ou s'il était attristé du résultat, mais avait trop de force d'âme pour le laisser voir. Quels que fussent ses sentiments, ils échappaient absolument à mon observation ; mais moi, qui avais été si joyeux en recevant sa lettre, je me trouvais maintenant triste et abattu. La défaite d'un ennemi qui avait combattu si longtemps et si vaillamment pour sa cause, m'inspirait toute autre chose que de la joie, bien que cette cause fut, dans mon opinion, la pire cause pour laquelle un peuple se soit jamais battu.

" Le général Lee était en grande tenue, avait un uniforme tout neuf et portait une épée de grande valeur, très probablement l'épée qui lui avait été offerte par l'Etat de la Virginie. Avec ma rude tenue de voyage, l'uniforme d'un simple soldat et les epaulettes d'un lieutenantgénéral, je devais contraster étrangement avec un homme si bien mis, haut de six pieds et d'une stature irréprochable. Mais ce n'est que plus tard que cela m'est venu à l'idée.

" Nous engageâmes bientôt la conversation sur notre ancien temps de service à l'armée.

Il me fit remarquer qu'il se rappelait bien m'avoir vu dans la vieille armée (celle du Mexique). Je lui dis que, naturellement, je me souvenais de lui parfaitement, mais que, vu la différence de rang et d'âge — il était d'environ seize ans mon aîné — j'aurais cru ne pas avoir attiré suffisamment son attention, pour qu'il me reconnut après un aussi long intervalle. La conversation prit une tournure si: agréable, que j'avais presque oublié le but de notre entrevue. Après quelque temps de cette causerie amicale, le général Lee appela mon attention sur le sujet qui motivait notre rencontre et me dit qu'il m'avait demandé cet entretien, afin de connaître les conditions que j'accepterais pour la reddition de son armée. Je lui dis que tout ce que je désirais c'était que son armée mît bas les armes, pour ne plus les reprendre pendant toute la durée de la guerre ; cette condition s'appHquant à ceux de ses soldats qui ne seraient pas échangés comme prisonniers de guerre. "

Lee y consentit et Grant qui, pendant toute cette entrevue, semble s'être conduit avec beaucoup de délicatesse et de bonté, se mit à écrire les termes de la reddition. Pendant qu'il écrivait, l'idée lui vint que ce serait imposer aux officiers une humiliation inutile, que de les

forcer à rendre leur épée, que certainement aussi, ils seraient contents de garder leurs chevaux et leurs effets personnels ; en conséquence, il inséra dans les termes de la reddition, que la remise des armes ne comprendrait pas l'épée, les chevaux et les effets des officiers. Lee observa que cela aurait un bon effet sur l'armée. Grant ajouta qu'il supposait que la plupart des soldats de Lee étaient de petits agriculteurs ; que le pays avait été tellement ravagé par les deux armées, qu'il était fort douteux qu'ils pussent rentrer les récoltes qui les feraient vivre, eux et leurs familles, pendant l'hiver suivant, sans l'aide des chevaux qu'ils montaient ; que les Etats-Unis n'en avaient pas besoin et qu'en conséquence, il donnerait des ordres pour que ceux des soldats confédérés qui pouvaient réclamer la propriété d'un cheval ou d'une mule, pussent amener cet animal avec eux. Lee fit encore observer que cela produirait une heureuse impression.

A quatre heures et demie. Grant put télégraphier au secrétaire d'Etat, à Washington : " Le général Lee s'est rendu avec l'armée de la Haute-Virginie, cette après-midi. "

Aussitôt que la nouvelle de la capitulation fut connue, l'armée victorieuse commença à

tirer une salve de cent coups de canon ; Grant la fit cesser immédiatement.

La guerre était terminée. Johnston se rendit à Sherman, dans la Caroline du nord. Le président Lincoln visita Richmond, qui avait été occupé par l'armée du Potomac, le lendem.ain du jour où le gouvernement des Confédérés l'avait abandonné. De retour à Washington, le président invita Grant, qui venait lui-même de s'y rendre, à l'accompagner au théâtre, le soir du 14 avril. Grant déclina l'invitation, attendu qu'il partait ce soir-là, pour aller voir ses enfants qui se trouvaient dans une école du New Jersey ; en arrivant à Philadelphie, il apprit que le Président et M Seward avaient été assassinés. Il retourna immédiatement à Washington, pour y trouver la joie changée en deuil.

Avec ce tragique événement et la grande revue des armées de IMeade et de Sherman par le nouveau président, Johnson, qui eut lieu le mois suivant, les Mémoires prennent fin,

jModeste pour lui-même, Grant est vantard quand il s'agit de sa nation, comme les Américains sont enclins à l'être. Il dit, ce qui est vrai, qu'une armée qui a livré quelques batailles, a été victorieuse et a poursuivi la série de ses succès, s'améliore à un point qu'il

serait fort difficile d'établir par des chiffres ; il dit encore que ses troupes et celles de Sherman, qui avaient eu cet entraînement étaient, après la guerre, composées de soldats excellents et aguerris. Mais il aime à ajouter, dans ce que j'appellerai la veine américaine, meilleurs qu'aucun soldat d'^Etirope. Et la raison sur laquelle il base cette vantardise, est également dans la veine américaine " parce qu'ils n'agissaient pas seulement comme une machine, mais que la machine pensait. Les armées européennes savent très peu pourquoi elles se battent et s'en occupent encore moins "

Est-ce que l'armée allemande est une machine qui ne pense pas ? Est-ce que les armées françaises de la Révolution ne savaient pas pourquoi elles combattaient et s'en occupaient encore moins ?

Sainte Beuve dit, d'une manière charmante, qu'il " ne peut supporter qu'on se proclame le premier en quoi que ce soit, que la chose n'est pas admissible et que ces manières de classifier les gens sont offensantes." Les militaires allemands lisent les vantardises de Grant, et cela les provoque à répondre que les campagnes et les batailles de la guerre civile américaine n'ont été que les campagnes et les batailles d'une simple guerre de miliciens ;

les militaires anglais, à leur tour, disent que les Américains, protégés par des retranchements et des ramparts, ont été assez fermes devant des réguliers, mais jamais en champ ouvert. Pourquoi les Américains, en parlant de leur nation, ne suivent-ils pas le conseil sage et prudent de Sainte Beuve ?

Il est bon d'insister sur ce point, parce que l'habitude d'établir des comparaisons, et des comparaisons qui soient à l'avantage de leur pays, est devenue chez beaucoup d'Américains un tic, une manie que chacun observe chez eux et qui parfois désespère leurs amis. La grandeur récente est toujours portée à être susceptible et à s'affirmer avec assurance ; rappelons-nous l'opinion d'Hermann Grimm sur Goethe. La littérature allemande, en tant que puissance, ne date guère que de Lessing ; si l'Allemagne avait possédé une grande littérature depuis six siècles, et pouvait se glorifier de noms comme ceux de Dante, de Montaigne, de Shakespeare, il est probable que Hermann Grimm n'aurait pas cru nécessaire d'appeler Goethe le plus grand poète qui a jamais vécu. Mais les Américains, dans leur rage pour les comparaisons, détiennent le record. Chaque fois qu'il est question d'excellence, il faut que l'Amérique occupe un des plateaux de la balance ou qu'elle dépasse

ses rivales. Ce naturaliste, si distingué et délicat, M. Burroughs, mentionne la truite, et aussitôt il ajoute : " La truite britannique, soit dit en passant, n'est pas aussi belle que la nôtre, elle est marquée de taches moins brillantes, et à des écailles beaucoup plus rudes ; il n'y a ni or ni vermillon dans ses couleurs. " Ici on réclame la supériorité ; mais s'il n'y a pas supériorité, il faut au moins que l'on possède l'égal de l'objet offert à l'admiration. C'est pourquoi, en littérature, nous avons le Walter Scott américain^ le Wordsworth américain ; mieux encore, je vois annoncé un livre intitulé : Eléments de la littérature américaine. Imaginez-vous la figure qu'auraient faite Philippe ou Alexandre, en entendant parler des Eléments de la littérature macédonienne ! Aurons-nous aussi des Eléments de la littérature canadie^me et des Eléments de la littérature ajistralienne ? (i)

(i) Depuis que les Etats-Unis ont pris place à la tête des grandes nations commerciales et industrielles du monde, et ont prouvé qu'ils seraient également, s'ils le voulaient, une grande puissance militaire, les écrivains et publicistes anglais qui, naguère, écrasaient les Américains de leur mépris hautain, ont pris l'habitude de les réclamer comme de leur parenté. Matthew Arnold ne fait, ici, qu'emboîter le pas à ses compatriotes des deux dernières décades. S'il y a des littérateurs américains, il y a une littérature américaine; or, Matthew Arnold n'aurait,

Nous contribuons tous à une grande littérature, la littérature anglaise. La contribution de

certainement, jamais songé lui-même, à appeler Edgar Poe, Bancroft, Fenimore Cooper, Hawthorne, Longfellow, Emerson, Mark Twain, des littérateurs anglais. Au temps de Philippe et d'Alexandre, les lettres n'occupaient pas, au sein des nations, la place qu'elles occupent aujourd'hui, et, il y aurait beaucoup à dire sur la manière bien différente de celle qui prévaut de nos jours, dont on concevait l'état. La littérature est devenue une richesse nationale ; elle constitue même pour certains peuples leur principal titre à la fierté. Que les Américains ne veuillent pas laisser classer leurs poètes, leurs penseurs, leurs savants sous le nom collectif de ' ' littérateurs ou savants anglais, " cela se comprend. La langue anglaise sert d'instrumentaux poètes américains, mais elle interprète des pensées, des rêves, des émotions qui sont inspirés par un autre ciel que celui de la Grand-Bretagne, qui naissent d'un autre sol, et qui empruntent leur caractère et leurs couleurs à des conditions ethniques, sociales et politiques différentes. Oui, il y aura, il y a déjà, bien qu'encore à l'enfance, une littérature canadienne et une littérature australienne — Entre Ecossais et Anglais, qu'aucune mer ou aucune frontière naturelle ne sépare, qui se partagent la plus grande partie d'une même île, qui se mêlent un peu partout, surtout dans les grandes villes, et qui récriminent de moins en moins, au sujet des inimitiés et des luttes qui les ont divisés dans un passé lointain, on peut dire que la fusion est presque aussi complète qu 'elle l 'est entre deux provinces de France, comme la Normandie et la Provence, par exemple. On ne distingue pas entre leurs deux littératures, et la chose s 'explique. Cependant encore, de même que Thomas Moore qui a écrit en anglais, est considéré comme un barde irlandais ; de même Burns reste, pour le grand public, un poète écossais. — (N. D. T.)

l'Ecosse à cette littérature est bien plus sérieuse et plus importante que celle de l'Amérique n'a encore eu le temps de le devenir, cependant, des Eléments de littérature écossaise seraient une absurdité. Et ces choses ne sont pas seulement absurdes, elles nuisent au progrès. Mon opinion dans les questions militaires n'a, nécessairement, que peu d'importance ; mais, j'aurais cru que, dans ce que Napier appelle " force et majesté, " le soldat américain, en tant que combattant, s'il nous faut établir des comparaisons, a eu ses supérieurs ; aussi brave qu'un autre, il est trop ingénieux, trop mental, pour atteindre la perfection comme animal de lutte. Où le soldat américain n'a pas d'égal, c'est dans sa versatilité et son ingéniosité : adroit, plein de bonne volonté, d'esprit inventif, il peut se plier à toutes les besognes et exercer vingt métiers à la fois, en même temps que celui de soldat. Les Mémoires de Grant abondent en preuves de cette versatilité et de cette ingéniosité, qui n'auraient guère pu s'exercer au cours d'une campagne dans les Pays-Bas, mais qui furent d'un avantage incalculable dans les campagnes conduites par Grant et Sherman, en Amérique. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'affronter les batteries de Vicksburg avec des bateaux d'eau douce réquisitionnés, il ne se

trouva, naturellement, qu'un fort petit nombre des capitaines et des matelots qui voulussent rester à leur bord pour un service aussi dangereux. Force fut donc de demander à l'armée, des hommes qui eussent quelque expérience dans la navigation de rivière. " Il se présenta., dit Grant, un nombre suffisant de capitaines, de pilotes, d'ingénieurs, de matelots et de manœuvres pour équiper cinq fois plus de navires que nous n'en avions réquisitionnés, " L'esprit de ressource et la rapidité dont les troupes firent preuve dans la réparation des chemins de fer détruits par l'ennemi, sont merveilleux. Dans la campagne de Sherman, en Géorgie, la cavalerie des Confédérés qui se mettait en embuscade sur ses derrières, pour brûler les ponts et obstruer ses communications, était devenue tellement découragée d'entendre le sifflet des trains qui passaient, quelques heures après qu'on avait brûlé un pont, que l'on proposa d'essayer de faire sauter quelques tunnels. " Inutile, camarades, dit l'un des cavaliers, le vieux Sherman a apporté des tunnels de rechange, et il les replacera aussi vite que vous pourrez les faire sauter ; il vaut mieux économiser votre poudre !"

Mais pour tirer parti de ces forces actives et intelligentes, pour utiliser les immenses res-

sources du Nord, il fallait un chef, un chef sage, plein de sang-froid, ferme, audacieux, persévérant et en même temps, comme disait le cardinal Mazarin, heureux ; ce chef, les Etats-Unis le trouvèrent dans le général Grant.

Il termine ses Mémoires par quelques conseils à son pays et quelques observations sur le nôtre ;

" Les Etats-Unis, dit-il, vont comme s'ils jouissaient de la plus grande sécurité, alors qu'ils ne seraient pas capables de résister à l'invasion de flottes de puissances européennes de quatrième ordre, assez longtemps pour nous permettre de nous préparer à les recevoir. Les Etats-Unis devraient posséder une bonne marine et nos défenses côtières devraient être sur le meilleur pied possible. Tout cela ne coûte pas bien cher, si l'on se rappelle où va notre argent et ce qu'on nous donne en retour. "

Le ton et l'esprit de ses remarques sur l'Angleterre et sur la manière dont elle s'est conduite pendant la guerre, forment un heureux contraste avec l'acrimonie amère manifestée par des personnes qui auraient dû connaître mieux. " L'hostilité de l'Angleterre contre les Etats-Unis, pendant notre guerre civile, n'a pas été aussi réelle qu'apparente. Ça été l'hostilité des chefs d'un parti politique. L'Angle-

terre et les Etats-Unis sont des alliés naturels et devraient être les meilleurs des amis. "

L,es Mémoires^ ainsi que je l'ai dit, s'arrêtent à 1865 et n'embrassent pas la période de la présidence de Grant, de son voyage en Europe, de ses désastres financiers, de sa douloureuse maladie et de sa mort. Relativement à ses désastres financiers, je répéterai ce qu'un des meilleurs amis de l'ex-président, un homme d'une grande habileté dans les affaires, et possédant une grande fortune, me faisait remarquer à moi-même. J'avais dit ce que chacun dit si facilement, qu'il était malheureux que Grant se fut laissé exploiter par des spéculateurs. " Oui, me répondit son ami, c'est malheureux, mais considérez comment la chose est arrivée et mettez-vous à sa place. Comme Grant, vous pourriez avoir un fils pour lequel vous seriez partial et, comme Grant encore, vous n'entendez rien aux afl'aires. Si vous aviez occupé, comme l'ex-président, une situation telle, qu'un grand financier eut trouvé avantageux de venir à vous et vous avait dit que votre fils possédait des aptitudes exceptionnelles pour les affaires, que c'était un grand malheur de voir ces aptitudes non utilisées et s'il avait ajouté : " Confiez-le moi et j'en ferai un homme ; " n'auriez-vous pas été

flatté dans votre orgueil de père, ù'auriez-vous pas consenti ? C'est ce qui est arrivé à Grant et c'est là la cause de tous ses malheurs financiers." J'écoutai et ne pus me dissimuler que très probablement la flatterie m'aurait conduit, comme Grant, à la ruine.

Les Mémoires de Grant sont une mine de choses intéressantes ; je n'ai fait qu'en efîleurer la surface et en donner quelques échantillons. Lorsque je commençai cette étude, je ne savais pas que le livre avait été réimprimé en Angleterre ; je vois qu'il l'a été et que sa circulation ici, bien qu'insignifiante, comparée à celle qu'il a eu en Amérique, a été plus grande que je ne le supposais. Certainement, dans tous les cas, le livre n'a pas été lu chez nous autant qu'il le mérite. Il contient une galerie de portraits, ceux des généraux qui ont servd dans la guerre, pour laquelle seule, s'il ne contenait pas autre chose, on devrait le lire. Sa grande valeur, consiste surtout en ce que Grant, tout à fait simplement et inconsciemment, nous dévoile son propre caractère. Les Américains sont trop enclins à chanter leurs propres louanges, à forcer la note, et, en conséquence, comme dit Sainte-Beuve, à nous irriter. Le meilleur moyen pour eux de nous faire oublier cela et le leur pardonner, c'est de produire ce

qui est simple et de bon aloi. Au lieu àî' Eléments de la littérature américaine^ qu'ils nous donnent plus de Maximes du pauvre Richard (i) ; au lieu de nous assurer qu'ils sont " la plus grande nation de la terre " qu'ils nous donnent plus de Lee, de Lincoln, de Sherman et de Grant.

(i) De Benjamin Franklin.

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