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chant à voir clair et à juger sainement dans l'étude de nos questions politiques et sociales, nous avons grand besoin, je l'ai déjà dit, de suivre l'exemple qu'ils nous donnent.
Mais il semble, au contraire que, sur certaines questions, les Américains aient résolu, en tant que nation, de s'entretenir dans l'illusion, de se persuader qu'ils possèdent ce qu'ils ne possèdent pas, et de couvrir les défectuosités de leur civilisation par la vantardise, de se figurer qu'ils ont résolu et bien résolu, non seulement le problème politique et social, mais aussi le problême humain. On croirait qu'ils espèrent réellement trouver dans des phrases ronflantes et un sentimentalisme exagéré, tout ce qu'il faut pour tenir lieu de ce sens réel d'élévation auquel aspire instinctivement, ainsi que je l'ai dit, la nature humaine, et qu'ils s'imaginent que ce postiche vaut tout autant que l'article véritable. Le " frisson " que Gœthe déclare être ce que l'humanité a de meilleur, ils ne le créeront pas, en se proclamant de toute la force de leurs poumons, la plus grande nation du monde et en s'assurant les uns aux autres, dans le langage de leur historien national, que " la démocratie américaine poursuit sa marche ascendante^ uniforme et majestueuse comme les lois de Pêtre, sûre
d ''elle-mê7ne comme les décrets de l ^éternité. ' ' Ou encore, loin d'admettre que leurs journaux sont un scandale, ils s'assurent les uns aux autres que leur presse est l'une des institutions qui leur fait le plus d'honneur. Loin d'admettre qu'en littérature, ils n'ont encore produit que peu d'œuvres importantes, ils se complaisent à traiter la littérature américaine comme si elle était une grande puissance indépendante ; ils réforment l'épellation de la langue anglaise, conformément à la manière de voir de leur " homme moyen ". A chaque écrivain anglais, ils ont un écrivain américain a opposer et, celui-là, tous les bons Américains le lisent. Les Etats de l'ouest, à l'heure qu'il est, se forment et se nourrissent, paraît-il, des romans d'un certain auteur indigène, du nom de Roe, au lieu de ceux de Dickens et de Walter Scott. Loin d'admettre que leur homme moyen est un danger, et que sa prédominance a été la cause du manque presque absolu de raffinement, de distinction et de beauté dont ils souffrent, ils déclarent, dans les termes dont s'est servi mon ami, le colonel Higginson, un eminent critique de Boston, que Dame Nature aurait dit, il y a quelques années : " Jusqu'à présent la race anglaise a été ma meilleure race, mais nous avons eu assez d'Anglais :
faisons la dépense d'une goutte additionnelle de fluide nerveux et créons l'Américain." Et avec cette goutte, un nouvel horizon de promesses s'est ouvert pour la race humaine, et un type d'hmanité plus subtil, plus fin, plus hautement organisé a vu le jour. Loin d'admettre que l'accent américain, tel que l'ont fait le climat et l'influence de l'homme moyen, est un défaut qu'il faut combattre, ils s'assurent les uns aux autres que c'est le véritable accent, l'accent type de la langue anglaise -de l'avenir. Cela me rappelle un passage du Dîner des Auteurs^ de Smollet : Assis près du philosophe, " en train d'écrire une réfutation orthodoxe de Bolingbroke. mais qui, eu même temps, vient d'être traduit devant le jury, pour répondre à l'accusation d'avoir, le jour du Seigneur, blasphémé dans un débit de bière " — assis près du philosophe, dis-je, on voit un Ecossais qui donne des leçons de prononciation anglaise." Ce qui est pire encore, c'est que toute cette grandiloquence et cette glorification de soimême, rencontrent à peine quelques rebuffades de la part de la saine critique, aux Etats-Unis. Je relaterai à ce propos, une chose qui m'a beaucoup frappé : Un Ecossais qui a amassé une grande fortune à Pittsburg, un excellent ami à moi, l'un des plus généreux et des plus
hospitaliers des hommes, M. Andrew Carnegie, a publié, il y a quelques années, un livre intitulé " La Démocratie triomphante?^ L'œuvre abonde en renseignements précieux ; mais les gens religieux ont pensé que l'auteur y insistait trop sur le simple progrès matériel et ne faisait pas suffisamment la part des défectuosités de l'Amérique et des dangers qui la menacent. Un aimable clergyman du Massachusetts m'exposant combien il regrettait cela et combien les Américains ferment aisément les yeux sur leurs propres dangers, me mit entre les mains un autre volume ayant pour titre " Notre pays ", écrit par un ministre congrégationnaliste, homme fort distingué, lequel volume, m'a-t-il dit, constituait un excellent antidote à celui de mon ami, M. Carnegie. Je l'ai lu en entier. L'auteur voit dans le protestantisme évangélique, tel que les sectes protestantes orthodoxes le présentent, le grand remède aux défectuosités de l'Amérique et la grande sauvegarde contre les dangers dont elle est menacée. Je n'ai rien à dire à cela ; ce qui m'a frappé et ce sur quoi je veux insister, c'est que cet écrivain ne s'est pas du tout aperçu que la glorification de soi-même et l'auto-déception dont j'ai parlé plus haut, sont l'un des dangers de l'Amérique. Lui-même partage
toutes les illusions de V homme moyen^ sur ses compatriotes ; il encourage ces illusions. Sur les points même où un critique sérieux reconnaîtrait que les Américains se montrent le plus inférieurs, lui, proclame leur supériorité ; ils n'ont besoin que de l'addition d'une bonne dose de protestantisme évangélique. " Notre nation est la nation choisie, clame ce réformateur des défauts américains, notre peuple est le peuple par excellence de l'avenir. " Déjà, dit-il, nous sommes plus grands et pesons plus que les autres hommes ; nous vivons plus longtemps, nous sommes plus riches et plus énergiques, mais, avant tout, nous sommes " cfune orgaitisatioii nerveuse pins affinée que les autres hommes.'''' — Oui, ce peuple qui supporte, comme lecture quotidienne, les journaux américains et qui peut demeurer en des endroits qui s'appellent Briggsville, Jacksonville, Marcellus — ce peuple possède une organisation nerveuse plus afïinée,plus délicate que les autres peuples ! C'est encore la goutte additionnelle de fluide nerveux du Colonel Higginson. Cette " goutte " joue un rôle stupéfiant dans le concert d'éloges que l'Américain se donne à luimême.
Il est incontestable que les Américains, hommes et femmes, sont très nerveux. Un
grand médecin de Paris prétend avoir découvert une espèce nouvelle et distincte de maladies nerveuses, celle qui est produite chez les femmes américaines, par les ennuis que leur causent leurs domestiques. Mais, cette nervosité qu'ont développée dans la race américaine, les soucis, le surmenage, le manque d'exercice, une nourriture malsaine et un climat très déprimant, cette nervosité morbide, nos amis la signalent comme la subtile susceptibilité du génie et la citent comme une preuve de leur distinction, de leur aptitude supérieure à la civilisation. " Les racines de la civilisation^ ce sont les nerfs^ dit encore notre moraliste congrégationnaliste, et toutes choses égales^ (Pailleitrs^ la plus fine organisation nerveuse produira la plus haute civilisation. Or^ la plus fine organisation nerveîise^ c'est la nôtre. "
L'Ouest nouveau promet de surpasser dans la joute à la vantardise, même les vigoureux champions que je viens de citer. Ces derniers appartiennent aux anciens Etats de l'Est. L'autre jour, on m'adressait un journal de la Californie qui appelait les gens de l'Est " les malheureux habitants d'un climat impossible ;" il ajoutait plus loin : '•'■Le temps viendra où tous les chemins mèneront à la Californie. C ''est ici que sera la patrie de l ''art^ de la science^
de la littérature et de VérMditio7i profonde. " De critique sensée de ces déclamations, je le répète, il n'y en a presque pas, en Amérique. On y trouve une multitude d'individus cultivés, d'un jugement sûr et d'un commerce charmant, ils sont notre espoir, l'espoir de l'Amérique , c'est par eux que viendra l'amélioration ; ils savent parfaitement bien combien creuse et fausse est toute cette vantardise , mais ils laissent la tempête d'auto-adulation faire rage et ils ne disent rien. Contre les adversaires politiques et contre leurs actes, les dures paroles, les invectives abondent, mais au sujet des défectuosités de la civilisation américaine et de la folle vantardise qui les perpétue, c'est à peine si l'on entend un mot de regret ou de blâme, au moins en public. Mais, même dans la conversation privée, plusieurs des Américains les plus cultivés évitent ce sujet et se montrent irritables et susceptibles quand on l'aborde. Jamais ils ne le traitent en public, dans un esprit de critique calme et sensé. Je pourrais me vanter d'avoir donner un bon exemple, en confessant, ici, que, loin d'avoir résolu nos problèmes victorieusement, nous autres. Anglais, nous nous trouvons avec une classe supérieure matérialisée, une classe moyenne vulgarisée et une basse classe brutalisée. Il semble que
rien ne peut inspirer à un critique américain, l'audace de dire fermement et à haute voix à ses compatriotes, et à écrire dans ses journaux, qu'en Amérique, ils ne résolvent pas le problème humain victorieusement, et qu'avec leurs méthodes actuelles, ils ne le résoudront jamais. En conséquence, la masse de la nation américaine finit par croire tout ce qu'elle entend sur son organisation nerveuse supérieure, sur l'excellence de l'accent américain et sur l'importance de la littérature américaine ; c'est-à-dire qu'elle voit les choses, non pas telles qu'elles sont, mais telles qu'elle voudrait qu'elles fussent.
Les Américains s'induisent eux-mêmes en erreur, totalement. Et en se complaisant dans cette erreur.ils ferment la porte à l'amélioration et font de leur mieux pour rendre le règne du trivial, das Gemeine^ éternel. Dans ce qui a trait à la solution du problème politique et du problème social, les Américains voient clair et ils pensent juste ; relativement à la question d'une civilisation supérieure, ils vivent dans le paradis des fous. C'est ce qui fait qu'un illustre critique français a pu parler de " /«a; dure mintelligence des Amèricaiîis du nord^^'' (i) à propos
(i) En français dans le texte.
d'un peuple qui passe pour spécialement intelligent, et qui l'est, en effet, dans certaines limites. Mais ils se sont tellement habitués à la vantardise et aux sots propos, qu'en dehors de ces limites, et là où il est question de choses dans lesquelles leur civilisation est inférieure, ils semblent, un grand nombre d'entre eux, avoir perdu tout pouvoir de perception, toute notion de différence et de degrés, et ne plus savoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais. Et, s'ils continuent ainsi, ils ne pourront jamais, après avoir résolu avec succès le problème politique et le problème social, réussir à résoudre heureusement le problème humain et à rendre finalement leur civilisation, complète et intéressante.
Résumons. — Ce qui fait que la civilisation américaine ne nous donne pas satisfaction, c'est qu'il lui manque le côté iutèressant^ manque dû surtout à l'absence de ces deux importants éléments, l'élévation et la beauté. L'absence de ces éléments est rendueplus sensible et prolongéepar le fait que les Américains prétendent les posséder, alors qu'ils ne les possèdent pas. Il me semble que ce dont les Américains ont le plus pressant besoin, à l'heure qu'il est, ce n'est pas tant d'un vaste développement additionnel du protestantisme
orthodoxe, que des leçons d'une critique saine et raisonnée qui leur seraient données sans interruption, par leurs hommes éclairés, leurs esprits dirigeants. Et peut-être la première chose qui s'imposerait à ceux-ci, serait-elle d'insister pour faire donner à l'Amérique, et créer s'il en était besoin, de meilleurs journaux. Pour nous, également, l'avenir des Etats- Unis est d'une importance incalculable. Nous subissons déjà leur influence et nous la subirons plus encore, dans l'avenir. Nous avons beaucoup à apprendre des Américains ; il y a chez eux, aussi, beaucoup de choses dont nous devons nous défier, plusieurs points sur lesquels il faut espérer que notre démocratie ne ressemblera jamais à la leur. Il est possible d'ailleurs, qu'au fur et à mesure des progrès de la démocratie dans notre pays, nous cessions de souffrir de cette maladie que j'ai ainsi décrite : Une haute classe matérialisée, une classe moyenne vulgarisée, une basse classe brutalisée. Mais la prédominance du trivial et de l'ignoble née de la prédominance de " P homme moyen " est aussi une maladie. Que le trivial et l'ignoble sont des ennemis de la nature humaine, que la distinction et la beauté en sont des besoins, qu'une civilisation est incomplète quand ces besoins ne sont pas satis-
faits, et vicieuse quand ils sont étouffés, ce sont là des enseignements dont nous, aussi bien que les Américains, nous devons nous pénétrer, c'est une doctrine à laquelle nous devons nous attacher fermement. Il serait bon, également pour nous, de tenir comme à la vie, à cette persuasion que notre but sera manqué si nous ne savons pas nous débarrasser d'une vaine vantardise et de vaines illusions, éliminer ce qui flatte en nous le trivial et l'ignoble et donner notre approbation à ce qui est réellement excellent.
J'ai mentionné le protestantisme évangélique. Il y a un texte que le protestantisme évangélique — et le catholicisme également — traduit mal et auquel il donne un sens trop étroit ; c'est le texte bien connu " A moins qu'un homme ne naisse de nouveau^ il ne pourra voir le royaiime de Dieu. " Au lieu de " de nouveau, " nous devrions traduire par " d'en haut " et au lieu de prendre le royaume de Dieu, dans le sens d'une vie dans le ciel, là haut, nous devrions interpréter ce texte, dans le sens que lui a donné celui auquel nous le devons, dans le sens du règne des saints, d'une société renouvelée et perfectionnée sur la terre, la société idéale de l'avenir. Dans la vie d'une telle société, dans la vie venue d^'en haut, la vie
de l'inspiration ou de r esprit^ l'élévation et la beauté ne sont pas tout, mais elles comptent pour beaucoup et sont indispensables. L'humanité ne peut remplir sa mission, quand elles sont absentes. " A moins qu'un homme ne renaisse d'oeil hatit^ il ne peut avoir part dans la société de l'avenir. "