LA CIVILISATION AUX ETATS-UNIS
Il y a deux ou trois ans, j'ai publié, dans le Ni7ieteenth Century^ quelques articles où, après avoir passé en revue les institutions et l'état social du peuple des Etats-Unis, je disais que ce que nous appelons, dans le jargon du jour " le problème politique et social " me paraissait avoir été résolu par les Américains, d'une manière remarquable. J'y montrais le contraste qui existe, sous ce rapport, entre l'Angleterre et les Etats-Unis, contraste qui, à plusieurs points de vue, est à l'avantage de ce dernier pays. Mais j'ajoutais que la solution du problème politique et social, ainsi qu'on l'appelle, ne devait pas nous absorber tellement, qu'elle nous fit perdre de vue le problème humain et qu'il restait à se demander comment le problème humain avait été résolu aux Etats- Unis.
Vers le même temps, un haut fonctionnaire de l'Inde, Sir Lepel Griffin, homme d'un esprit très fin et très distingué, arrivait d'un voyage dans la grande république et déclarait, que, d'après ce qu'il avait vu de la vie américaine, il ne croyait pas qu'il y eut au monde, un seul pays prétendant au titre de civilisé, où l'on ne pût vivre plus agréablement qu'aux Etats-Unis, la Russie exceptée. Certainement, me dis-je, en présence d'un tel jugement sur les Américains, il ne suffit pas d'admirer leurs institutions, la stabilité de leur état social, leur liberté, leur égalité, leur vigueur, leur énergie et leur richesse, il faut aller plus loin, rechercher ce qu'ils ont fait pour résoudre le problème luimême et voir ce que valent les objections de Sir Lepel Griffin.
Et je me promis de faire un jour cet examen. Cependant, c'est une chose si délicate que de discuter la manière dont une nation susceptible résout le problème humain que je songeai à suivre l'exemple du moraliste grec, Théophraste, qui n'écrivit ses fameux Caractères q'uà l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. Et je me dis que je ferais peut-être mieux, moi-même, d'attendre que j'eus atteint à peu près cet âge. Mais quatre-vingt-dix-neuf ans, c'est un grand âge, il est probable que je ne vivrai pas aussi
vieux. Finalement, je me suis décidé à aborder la question, sans attendre aussi longtemps, et voilà comment j'offre aux lecteurs de cette revue les remarques qui vont suivre.
J'apporterai à la discussion de la manière
• dont les Américains résolvent le problème
humain, la même franchise avec laquelle j'ai
discuté leur solution du problème politique et
social.
Il n'est guère probable que l'on se rappelle ce que je disais, ici, il y a trois ans, relativement à la manière victorieuse dont les Américains ont résolu le problème politique et social. Je vais le résumer de la manière la plus succincte possible. Je disais que les Etats-Unis s'étaient constitués à une époque moderne et que leursinstitutions s'accommodaient bien à la forme, aux exigences et aux conditions d'une époque moderne. Sans faire la part de ce qu'il faut attribuer à la sagesse et à l'excellence du peuple américain et de ce qui résulte d'une chance favorable, on ne peut nier que ses institutions fonctionnent bien et harmonieusement. Le jeu des institutions américaines, disais-je, fait sur mon esprit la même impression qu'un homme vêtu d'habits qui lui-siéent à ravir et lui laissent toute la liberté et la grâce de ses mouvements ; d'habits qui sont
amples là où il faut de l'ampleur, étroits oîi il convient et qui, en outre, pourraient suivre la croissance de celui qui les porte et se prêter à tous les agrandissements, à mesure qu'ils deviendraient nécessaires. Voilà, quant à la solution, par les Etats-Unis, du problème politique. Relativement au problème social, je faisais observer que les populations des Etats-Unis formaient une société singulièrement libre de distinctions de classes, remarquablement homogène et que, par conséquent, la division entre les riches et les pauvres y était beaucoup moins profonde que dans les pays où elle est accentuée par ces distinctions. J'ajoutais qu'il y avait probablement de l'exagération dans ce que l'on disait de la corruption des magistrats et fonctionnaires américains, et je concluais, qu'en somme, politiquement et socialement, les Etats- Unis vivaient, au milieu de la prospérité, dans des conditions modernes normales, et qu'ils avaient conscience de vivre ainsi. Bénéficiant donc de ces saines conditions, ajoutais-je, et possédant la lucidité de jugement qui est un des privilèges de la santé, le peuple américain juge d'une manière saine, il voit clair et pense juste, en tout ce qui se rapporte à son état politique et social.
Comparant les Etats-Unis à l'Angleterre, je
disais que, pendant qu'ils bénéficiaient de ces conditions naturelles et saines, nous formions, nous, au contraire, un peuple si peu homogène, afiîigé d'un système de classes si intense, d'institutions sociales si peu modernes et si compliquées, à rencontre de toutes les lois naturelles, que notre jugement en était embarrassé et faussé, et je concluais que, manquant de lucidité et d'une vision claire et sereine des choses, nous devions reconnaître que, de ce côté, les Américains avaient un grand avantage sur nous.
Cependant, voici qu'un Anglais, homme d'expérience et de beaucoup de finesse d'esprit, déclare qu'il n'y a pas un pays appelé civilisé, excepté la Russie, oii il n'aimât mieux vivre qu'aux Etats-Unis. Si telle est l'opinion d'un homme de cette valeur, la civilisation américaine doit avoir des lacunes, en dépit de la prospérité du pays et de ses progrès.
Qu'est-ce que la civilisation ? La civilisation c'est V humanisation (i) de l'homme dans la société, elle rend l'homme apte à vivre en
(i) Du mot hîima?ns7ne, créé par la Renaissance, et qui indique le fait de devenir véritablement homme, — c'est-à-dire d'aJ9Bner son âme par une haute culture intellectuelle et morale, et de l 'agrandir par un sentiment élevé de la fraternité et de la solidarité humaine. — (N. du T.)
société et lui fait trouver daus la vie sociale, la satisfaction des lois véritables de sa nature.
" L'homme passe sa vie, dit Platon, à chercher une réponse à cette question : Comment vivre ? " et il ajoute " le but que nous devons poursuivre, c'est de rendre notre vie parfaite et complète. " Nous sommes plus ou moins civilisés, selon que nous nous rapprochons plus ou moins de ce but, dans la sphère sociale qne la poursuite de ce but exige. Plusieurs éléments ou puissances concourent nécessairement, comme je l'ai souvent répété, à constituer une vie humaine complète. Il y a la puissance de la conduite, la puissance de l'intelligence et du savoir, la puissance de la vie sociale et des bonnes manières, la puissance de la beauté : nous avons des instincts qui répondent à toutes et qui les exigent toutes. Nous ne sommes parfaitement " hommes " que lorsque tous ces instincts de notre nature, tous ces éléments de la civilisation ont été justement reconnus et satisfaits d'une manière adéquate. Sans doute, la reconnaissance et la satisfaction adéquates de tous ces éléments sont impossibles. Les uns sont plus appréciés que les autres, quelques-uns se rencontrent plus dans certains milieux sociaux que dans d'autres, et les jouissances
qu'ils procurent ont une valeur plus ou moins haute.
Cependant, le mot " civilisation " est généralement employé dans le sens le plus étendu possible, car la plupart des hommes y attachent une acception en rapport avec leurs propres préférences et leur propre expérience — La signification qu'on y attache le plus communément est celle de la satisfaction, non pas de toutes les principales exigences de la nature humaine, mais de celles qui ont trait au confort et aux commodités de la vie, et cela de la manière particulière dont entendent le confort, les personnes qui se servent de cette expression.
Nous devrions toujours employer un mot important, dans le sens qui prévaut généralement et que la plupart lui attribuent. Il est probable que lorsque Sir Lepel Griffin reprochait à la civilisation américaine, ses défectuosités, il était dominé par sa conception naturelle des agréments et du confort de la vie. Pour des hommes comme lui, pour cette élite nombreuse dont la voix a tant d'autorité en Angleterre, j'entends ces hommes qui ont étudié dans nos écoles publiques et nos universités : avocats, médecins, ingénieurs, fonctionnaires, littérateurs et journalistes, l'Amérique n'est pas un séjour agréable. En Angleterre, tout favo-
rise un homme de cette catégorie, la société paraît organisée spécialement à son avantage. Un Rothschild ou un Vanderbilt peut, à force d'or, frayer sa voie partout et jouir de tout le luxe et de tout le confort possible, en Amérique comme en Angleterre. Mais c'est en Angleterre qu'un revenu annuel de trois et quatre à quatorze et quinze cent livres sterling, rend accessibles à celui qui le possède, des jouissances qui sembleraient ne devoir être l'apanage que de gens beaucoup plus riches. Pour lui, ou pour lui surtout, sont organisés les cercles et le service peu dispendieux des cabriolets, pour lui les domestiques sont nombreux et à bon marché et les employés de chemins de fer attendent aux gares. Bn Amérique, toutes les choses de luxe sont chères, excepté les huîtres et la glace ; les domestiques sont rares et le service est mal fait ; être membre d'un cercle, entraîne des dépenses excessives ; le tarif des cochers est prohibitif ; plus de la moitié des gens qui, en Angleterre, vont en cabriolet, seraient forcés, en Amérique, de voyager en tramway. Le tailleur et le mercier coûtent un bon tiers plus cher qu'ici. Je ne mentionne que quelques points saillants au sujet desquels il ne peut y avoir de contestation et qui feraient trouver à un homme de la classe de Sir Lepel
Griffin, une grande différence entre l'Angleterre et les Etats-Unis, relativement au confort qu'il peut se donner. Il y en a cent autres qu'il serait possible d'indiquer et d'où l'on tirerait la même conclusion. Lorsqu'un homme porte un jugement sur la civilisation d'un pays, des observ^ations de ce genre s'accumulent dans sa mémoire et déterminent son verdict.
D'un autre côté, pour la grande majorité delà nation, pour les gens dont le revenu est au-dessous de trois ou quatre cents livres par année,, le système de vie eu Amérique est favorable. D'abord, il leur est beaucoup plus facile de s'élever dans l'échelle sociale et de faire fortune, que dans le Vieux Monde, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Même sans faire fortune, même avec un revenu annuel de moins de trois cents livres, tout les favorise en Amérique ; la vie semble avoir été organisée à leur profit. Le travail le plus humble est mieux rémunéré outre-mer qu'en Angleterre, tandis que les fonctions honorifiques le sont moins ; le garçon de bureau, par exemple, est relativement mieux payé que le fonctionnaire. Les routes sont abominablement coupées par des chemins de fer et obstruées par des tramways, mais l'inconvénient n'existe que pour ceux qui ont leur propre voiture ou vont en
cabriolet, la masse de la population qui, s'il n'y avait pas de tramways, serait forcée d'aller à pied, bénéficie de cet état de choses. Les voitures ordinaires des chemins de fer ne sont pas très agréables, mais elles sont mieux meublées et plus chaudes que les voitures de troisième classe en Angleterre, et avec cela, on voyage à bon marché. Le luxe, comme je l'ai dit, est très cher, surtout le luxe européen. Mais un ouvrier peut se vêtir presqu'à aussi bon marché qu'en Angleterre, et se nourrir à meilleur marché. Il y a même certaines douceurs qu'un ouvrier peut se procurer facilement. J'ai mentionné la glace. Je mentionnerai aussi les fruits. L'abondance et le bon marché des fruits sont une vraie bénédiction pour les gens qui n'ont qu'un faible revenu, en Amérique. Ne croyez pas les Américains, lorsqu'ils vantent leurs pêches et les déclarent aussi bonnes que les meilleures pêches du monde, ou même supérieures à toutes les pêches du monde ; elles ne valent pas les pêches mûries en serres-chaudes. Ne les croyez pas, non plus, lorsqu'ils disent que la pomme reinette Newton fait son apparition aux étalages de fruits de New York et de Boston, en même temps qu'à Londres et à Liverpool, et qu'ils peuvent vous donner une poire qui vaut
la Marie-Louise. Mais quel ouvrier, artisan ou petit commis, en Angleterre, peut se payer des pêches de serre-chaude, des reinettes Newton •ou des poires Marie-Louise ? Cependant, à défaut de pêches, de pommes et de poires aussi exquises que celles que je viens de nommer, ces gens-là, en Amérique, et leurs familles, peuvent se procurer en abondance des pêches, des pommes et des poires qui ne sont pas à dédaigner.
Et maintenant, que dirait, dans le cas qui nous occupe, un philosophe ou un philanthrope ? Quel état de civilisation préférerait-il, celui qui offre le plus d'avantages, quant au confort et aux agréments de la vie, aux gens possédant un revenu inférieur à trois cents livres, ou celui qui favorise les gens dont le revenu est supérieur à cette somme ?
Beaucoup de personnes répondront à cette question sans la moindre hésitation. Elles diront qu'elles sont elles-mêmes et que, tous, nous devrions être en faveur du plus grand bonheur du plus grand nombre. Quoi qu'il en soit, la question n'est pas de celles que je me crois tenu de discuter pour le moment. Il va sans dire que si le bonheur et la civilisasation consistent à être abondamment pourvu du confort et des commodités de la vie, la
question ne présente aucune difficulté. Mais je ne crois pas que ni le bonheur, ni la civilisation consistent à être abondamment pourvu du confort et des commodités de la vie, c'est pourquoi je laisse la question sans y répondre. Je préfère chercher un critérium différent et meilleur pour juger la civilisation des Etats- Unis. J'ai souvent insisté sur la nécessité d'une plus grande égalité et sur le mal causé par l'inégalité dans notre pays. Aux Etats-Unis, notre division si intense de castes, notre inégalité n'existent pas, il y règne une grande égalité. Qu'on me permette de mentionner deux traits de leur système de vie sociale où cette égalité me paraît avoir produit de bons résultats. Le premier est une simple question de forme, mais il a bien sa signification. Tout le monde sait que c'est notre habitude, en Angleterre, lorsque nous écrivons à quelqu'un que nous supposons appartenir à la classe des gentlemen^ de lui donner le titre de " Esquire, " tandis que nous réservons le simple " monsieur, " pour ceux que nous supposons ne pas appartenir à cette classe. Or, franchementr est-il possible de trouver une habitude plus offensante et plus ridicule ? Le titre ai Esquire^ comme la plupart de nos titres, nous est venu de la grande boutique de friperie du Moyen-
Age. Qu'il y a loin de là au bon goût et aux franches manières de l'antiquité, alors que l'on disait simplement : Périclès^ Cajnille ! Différant en cela des autres titres, il est octroyé ou refusé d'une manière très arbitraire. Il me semble que lorsqu'un individu n'a pas de titre parti, culier et lui appartenant en propre, celui de monsieur est bien suffisant, et que l'on n'a pas besoin d'y ajouter cet appendice " esquire " qui n'a aujourd'hui aucune signification, pour tirer une ligne de démarcation artificielle et blessante entre les gentlemen et les autres hommes ; comme si nous voulions créer une source d'embarras pour celui qui adresse une lettre et une source de mortification pour celui qui la reçoit. Les Français, qui sont la grande autorité dans la vie sociale et les bonnes manières, trouvent le titre de monsieur, suffisant et je suis heureux de constater que les Américains suivent de plus en plus l'exemple des Français. J'espère qu'ils persévéreront et ne se laisseront pas séduire par " Esquire " attendu que : c'est si anglais^ mon cher ! " J'espère de plus que, quelque bon jour, nous prendrons le même parti, et nous laisserons de côté notre absurde " Esquire. "
L'autre trait est plus important. Il y aurait beaucoup à redire sur le timbre de la voix et les intonations des femmes américaines, mais
tout le monde est forcé d'admettre qu'il y a chez elles, un charme particulier, un charme que vous trouvez chez toutes, quelque part où vous alliez. C'est le charme qui se dégage de manières simples, sans contrainte, sans artifice et sans prétentions ; ces manières ne sont pas toujours des bonnes manières, mais elles sont toujours naturelles, dégagées et convenables, et cela nous fait plaisir. Nous avons ici, au moins, une manifestation de la civilisation américaine, en même temps qu'une preuve du bon effet de l'égalité sur la vie sociale et les manières. J'ai souvent entendu faire cette observation que des manières parfaitement naturelles sont aussi rares chez les femmes de la classe moyenne, en Angleterre, qu'elles sont communes chez les Américaines de la même classe. Et si cette observation est vraie, cela provient sans aucun doute,de ce que l'Anglaise vit en présence d'une classe supérieure, ainsi qu'on l'appelle — c'està-dire en présence d'une classe de femmes qui sont reconnues commes des autorités en fait de bon ton et d'élégance et qui, s'imagine-t-ellé, critiquent sa tournure et ses manières, trouvant ceci ou cela défectueux, ceci ou cela vulgaire. De là, contrainte et susceptibilité chez elle. L'Américaine ne vit pas en présence de telle classe ; il y a peut-être des cercles qui en affec-
tent le ton et cherchent à s'en donner l'apparence, mais ils ne sont pas reconnus et n'ont pas d'autorité. L'Américaine, en général, ne s'occupe aucunement de leur opinion, elle est elle-même, jouit de l'existence à sa guise et a, en conséquence, des manières agréables et naturelles. C'est là son grand charme et c'est de plus, comme je l'ai dit, une manifestation réelle de civilisation qu'on doit mettre au crédit de la vie américaine et de son égalité. Mais il nous faut pénétrer plus avant et entrer au cœur même de la question que nous nous sommes posée, quant au caractère et à la valeur de la civilisation américaine. J'ai déjà dit quelle est la portée réelle du mot civilisation — " l'humanisation " de l'homme dans la société, sa marche progressive vers la véritable et complète humanité. Une certaine somme de progrès matériel est toujours considérée comme un pas en avant dans la civilisation. Nous entendons proclamer telle nation hautement civilisée, en raison de son industrie, de son commerce et de sa richesse, ou en raison de sa liberté et de son égalité, ou encore à cause de ses nombreux journaux, de ses nombreuses églises, écoles et bibliothèques. Mais il y a quelque chose dans la nature humaine, un certain instinct de croissance, telle loi de perfection
qui se révolte contre cette étroite définition. Ce que la nature humaine demande à la civilisation, c'est peut-être, au-dessus de toutes ces choses qui frappent d'abord notre esprit, ce que la nature humaine, dis-je, demande à une civilisation qu'elle jugera haute et satisfaisante, est mieux rendu par le mot " intéressante. " C'est là le charme extraordinaire de l'ancienne civilisation grecque, elle est si intéressante ! Ne me parlez pas seulement, dit la nature humaine, de la prospérité de votre industrie et de votre commerce, de la bienfaisance de vos institutions, de votre liberté, de votre égalité, du nombre considérable et toujours croissant de vos églises, de vos écoles, de vos bibliothèques et de vos journaux ; dites-moi aussi si votre civilisation — c'est le nom que vous donnez à tout ce développement — dites-moi si votre civilisation est intéressante.
Un de mes amis d'Amérique, le professeur Norton, a publié, en ces derniers temps, les lettres de jeunesse de Carlyle. Si quelqu'un désire un excellent antidote à l'impression désagréable que laisse " la vie de Carlyle " par M. Fronde, il n'a qu'à lire ces lettres. Non seulement elles le rendront sympath ique à Car lyle, mais elles le rempliront d'estime et d'admiration pour les qualités de caractère, la vie
de famille que le paysan écossais nous y révèle. Or donc, la famille Carlyle était pauvre, nombreuse et nécessiteuse. L'aîné, Thomas Carlyle, jeune homme de faible santé et dont les perspectives n'étaient pas brillantes, cherchait à faire son chemin à Edimbourg, Un de ses plus jeunes frères parla d'émigrer. " C'est ce qu'il pouvait faire de mieux " dirions-nous tous. Carlyle l'en dissuada. " Ne songes jamais sérieusement, lui écrit-il, à traverser la grande mare d'eau salée pour aller te transplanter dans la terre des Yankees. C'est une misérable destinée pour qui que ce soit ; n'y songes pas. Comment, tu irais t'exiler de tout ce qui intéresse ton esprit, oublier l'histoire, les institutions glorieuses, les nobles traditions de la vieille Ecosse — afin de pouvoir mieux dîner? "
Voici notre mot lancé "intéressant." Je ne ne dis pas que l'avis de Carlyle était bon ou que des jeunes gens ne devraient pas émigrer ; je ne fais que prendre note, dans le mot " intéressant ", d'un besoin, d'une aspiration, d'un désir qui ne se manifestait pas seulement dans l'âme imaginative de Carlyle, mais devait se répercuter sûrement dans celle de son frère ; un besoin, une aspiration de la nature humaine.
Amiel, ce Suisse contemplatif dont le monde
a lu dernièrement les confidences, nous dit " qu'il semble que le cœur humain soit hanté par des réminiscences d'un âge d'or, ou plutôt par des aspirations vers une harmonie des choses que la réalité de tous les jours nous refuse." Il dit que la splendeur et le raffinement de la haute vie sont une tentative que font les classes riches et cultivées pour réaliser cet idéal et qu'elles sont " une des formes de la poésie." L'intérêt que cet effort éveille dans les classes qui ne sont ni riches ni cultivées, la fascination qu'exerce sur l'imagination des humbles, le merveilleux conte de fées que leur paraît être la vie dans les châteaux et les palais, la vie des grands, tout cela nous indique aussi chez eux, la même tendance vers ce qui est beau et élevé. Bref, ce qui suivant l'expression de Gœthe, tient le monde en esclavage, la vulgarité, IVas uns aile bàndigt das Gemeine^ est, malgré sa prévalence reconnue, contraire à un instinct inhérent à la nature humaine et combattue par cet instinct. Avant donc de nous déclarer satisfaits d'une civilisation qui devra rendre notre vie plus complète, nous lui demanderons, en dehors de tous les autres biens qu'elle pourra nous procurer, d'être intéressante.
Et quelles sont maintenant les grandes sour-
ces de l'intérêt ? La distinction et la beauté ; ce qui est élevé et ce qui est beau. Occuponsnous d'abord de la beauté, et voyons jusqu'à quel point elle se rencontre dans la civilisation américaine. Evidement, nous touchons là au côté faible de cette civilisation. Il y a peu, en Amérique, pour flatter le sens du beau. Dans les Etats d'ancienne colonisation, qui se trouvent à l'est des Alleghanies, le paysage en général n'est pas intéressant, le climat est rude^ très froid en hiver et excesssivement chaud en été. Les Américains sont remuants, actifs^ acharnés à améliorer leur situation et à faire fortune, l'habitant ne s'attache pas au sol avec amour, comme dans l'Angleterre rurale. Dans la vallée du Connecticut, vous trouvez un grand nombre de fermes qui ont été abandonnées par leurs possesseurs yankees, partis pour l'ouest et que cultivent maintenant quelques nouveaux émigrés irlandais. Le pays ne pourrait pas posséder à un bien haut degré,ce charme de beauté qui nait de la permanence et de l'ancienneté de la vie rurale, mais il le possède encore moins que l'on pourrait s'y attendre. Les Américains descendent, pour la plupart, de cette classe nombreuse en Angleterre, dont le sens pratique et l'esprit de conduite sont beaucoup plus développés que le sens de la beauté.
Si nous n'avions pas, en Angleterre, les cathédrales, les églises, les châteaux du Moyen Age catholique, les maisons de l'époque de la reine Elizabeth, mais seulement les villes et les édifices que l'élévation de nos classes moyennes a fait surgir à l'époque moderne, nous serions beaucoup dans le même cas que les Américains. Nous vivrions sans cette éducation du sens de la beauté, perçue par les yeux, qui se fait dans la contemplation des choses extérieures. Les villes américaines n'ont presque rien qui puisse satisfaire un goût cultivé ou naturel pour la beauté ; elles ont des édifices qui ont coûté beaucoup d'argent et qui produisent un certain effet — des édifices comme notre gare de Saint Paneras, par exemple — mais rien qui puisse se comparer à Somerset House ou à Whitehall. Les Américains ont eu un architecte de génie, Richardson, que j'ai eu le plaisir de connaître. Il est mort, hélas ! Beaucoup de ses travaux ont été gâtés par les conditions dans lesquelles il a dû les exécuter ; je me rappelle un seul édifice, peu important, où il semble avoir eu ses coudées franches et avoir été lui-même ; vraiment, c'est excellent !
Où les Américains réussissent le mieux généralement, en architecture — dans cet art qui
indique si bien le sens d'un peuple pour la beauté et qui est si favorable à sa culture — c'est dans la construction de leurs villas de campagne, en bois. Elles sont souvent originales et en même temps très agréables ; mais elles sont coquettes et jolies, elles ne sont pas belles. Dans les autres arts, de même qu'en littérature, ils ont produit bien peu, jusqu'à présent, qui soit réellement beau. Je demandai un jour à un peintre allemand, que je trouvai faisant des portraits en Amérique et gagnant beaucoup d'argent, comment il aimait le pays. " Comment un artiste pourrait-\\ l'aimer ? " me répondit-il. La plupart des artistes américains vivent en Europe ; tous les Américains riches et cultivés visitent l'Europe constamment. Les seuls noms des localités produisent sur une personne cultivée, la sensation de piqûres d'épingles. Quel peuple, chez lequel existerait le sens de la beauté et de la propriété des termes aurait inventé, ou pourrait tolérer, les noms hideux terminés en ville^ les Briggsville, Higginsville, Jacksonville que l'on entend du Maine jusqu'à la Floride, la kyrielle de noms contre nature et mal appropriés que l'on rencontre partout? Sur le parcours du chemin de fer d' Albany à Buffalo, la moitié des noms des stations ont été empruntés au
dictionnaire classique ; cette folie est due, paraît-il, à ce que l'arpenteur qui, le premier, a mesuré le terrain, avait dans sa poche un dictionnaire classique ; mais un peuple ayant quelque sens artistique n'aurait pas supporté cet arpenteur. Les Américains, bons enfants, ont conservé les noms qu'il a imposés ; du reste, ses étranges Marcel! us, Syracuse, etc, ne son nent pas beaucoup plus mal, peut-être, que leur ineffable Briggsville.
Voilà quant à la beauté et quant aux satisfactions que peut se procurer le sens esthétique aux Etats-Unis. Pour ce qui est de la distinction et de l'intérêt que prend la nature humaine à la contemplation de ce qui est élevé, nous sommes à peu près dans le même cas. Il y a peu aux Etats-Unis pour les créer et beaucoup pour en empêcher l'éclosion. Gœthe a dit quelque part que "le frisson est ce qu'il y, a de meilleur dans l'humanité." Das Schaudern ist der Menschheit bestes TheiL Mais s'il est une discipline qui manque aux Américains, c'est celle de la crainte et du respect. Une religion austère et ardente imposa aux premiers colons puritains, la discipline du respect et leur fit éprouver ce frisson dont parle Gœthe ; mais cette religion se meurt. Les Américains ont produit un grand nombre d'hommes
forts, rusés, droits, habiles > pratiques, mais fort peu qui soient hautement distingués. Alexandre Hamilton est un homme d'une rare distinction. Washington, bien qu'il n'ait pas les éminentes qualités intellectuelles d'un Périclés ou d'un César, possède une réelle distinction de manières et de caractère. Mais ces hommes appartiennent à la période pré-américaine. , Les derniers biographes de Lincoln déclarent que Washington n'est qu'un Anglais, uu officier anglais ; l'Américain type, disentils, c'est Abraham Lincoln. Or, Lincoln est sagace, habile, jovial, honnête, courageux, ferme, ; il est rempli de qualités qui méritent l'estime et appellent l'éloge, mais il n'a pas de distinction.
Le fait est qu'en Amérique, tout s'oppose à la distinction et au sens d'élévation qui résulte du fait d'admirer et de respecter ce qui est distingué. La glorification de '•^ V homme ordi- 7iaire^^'' l'homme du commun, qui est un culte pour les législateurs et les publicistes, s'y oppose. L'engouement pour le loustic, qui est, aux Etats-Unis, une calamité nationale, s'y oppose. Plus que toute autre chose, les journaux s'y opposent.
On dit qu'une nation a le gouvernement qu'elle mérite. Ce qui est beaucoup plus cer-
tain, c'est qu'une nation a les journaux qu'elle mérite. L<e journal est le produit direct d'un besoin ressenti, l'offre répond toujours exactement à la demande. Je suppose que nul Ue connaît les journaux américains qui n'a pas été, pendant quelque temps, obligé de les lire ou de n'en pas lire du tout. On y trouve disséminés ça et là, des articles d'une valeur réelle. Mais à tout prendre et pour dégager l'impression générale qu'ils laissent, je dirai que, si quelqu'un cherchait les moyens d'effacer et de détruire dans toute une nation, la discipline du respect, le sentiment de ce qui est élevé, il ne pourrait mieux faire que de lui donner les journaux américains à lire. ^L'absence de véracité et de sobriété, le manque d'intérêt sérieux, la rage des personnalités et des nouvelles sensationnelles qui les distinguent, dépassent tout ce qu'il est possible d'imaginer. Il y a quelques journaux qui forment, en tout ou en partie, des exceptions. La New- York Nation^ une revue hebdomadaire, peut être comparée à la Saturday Review de Londres, telle qu'était cette dernière au bon vieux temps ; Mais la New- York Nation a pour directeur, un étranger, et son tirage est excessivement restreint. En général, les journaux quotidiens sont tels que, lorsqu'on retourne en Angleterre, on est péné-
tré de reconnaissance et d'admiration, non seulement pour les grands journaux de Londres, le Times^ le Standard^ mais aussi pour les grands journaux de province, comme le Leeds Mercury et le Yorkshire Post^ dans le nord, et le Scotsman et le Glasgow Herald^ en Ecosse. Les Américains avaient l'habitude de me dire que ce dont ils se souciaient, c'étaient seulement des nouvelles, et que leurs journaux leur donnaient des nouvelles. J'ai fini par répondre " Oui, des nouvelles pour les domestiques." Je me rappelle qu'un journal de New- York, l'un des premiers qui me tomba sous la main après mon arrivée, avait un long article, en première page, à l'endroit qu'on aurait pu consacrer aux conséquences de la maladie de l'empereur d'Allemagne, ou de l'arrestation du maire de Dublin, au sujet d'une jeune femme qui avait épousé un homme tout en os, un paquet d'os, s'exhibant comme squelette ; de l'horreur croissante de la jeune femme pour cet homme et finalement, de sa mort. Tout cela décrit avec la plus grande minutie de détails et toute la force de rhétorique que le journaliste avait à sa disposition. Cela m'est toujours resté à la mémoire comme un spécimen de ce que les Américains appellent " nouvelles. "
Il faut avoir vécu au milieu de leurs jour-
naux pour savoir à quoi s'en tenir sur leur compte. Si je relate quelques-unes de mes expériences personnelles, c'est qu'elles donnent une idée assez exacte de ce qu'est la presse dans ce pays-là, et que nous nous rappelons mieux ce qui nous est arrivé à nous-mêmes. Peu après mon arrivée à Boston, je demandai un journal de la localité, et je tombai sur une colonne ayant pour entête : Tic-tacs. Par tic-tacs^ il faut entendre les nouvelles transmises par le tictac du télégraphe. Le premier tic-tac se lisait comme suit : " Matthew Arnold a soixante deux ans. " C'est un âge, soit dit en passant, que je n'avais pas encore atteint, à cette époque. Le second tic-tac était le suivant : " De Galles déclare que Mary est une chérie. " Ce qui voulait dire que le prince de Galles avait manifesté une grande admiration pour Mary Anderson. Nous étions à Boston, l'Athènes de l'Amérique. Je me rendis ensuite à Chicago. Je venais à peine d'arriver que l'on me présenta un journal du soir, je l'ouvris et trouvai sous cet entête en lettres majuscules : Nous Pavons vu arriver., la description suivante de ma personne : " Il a des traits durs, des manières affectées, il sépare ses cheveux sur le milieu de la tête, porte un monocle et des habits qui lui vont mal. " En dépit de cette introduction
plutôt défavorable, je reçus à Chicago une fort aimable hospitalité. Il se trouva que j'avais une lettre pour M. Meddill, un homme âgé, d'origine écossaise et propriétaire du plus important journal de cette . partie du pays, The Chicago Tribune. J'allai le voir et nous causâmes amicalement. Plus tard, lorsque je fus de retour en Angleterre, un journal de New- York reproduisit sur Chicago et ses habitants, un article de critique que j'étais censé avoir publié dans la Pali Mall Gazette de Londres. C'était une pauvre mystification, mais plusieurs personnes s'y laissèrent prendre et eurent droit de s'en ojffenser. Un ami m'adressa un câblegramme pour savoir si j'avais écrit l'article. Naturellement je répondis de suite, par le câble, que je n'en avais pas écrit une seule syllabe. Alors on m'envoya un journal de Chicago, et j'eus le plaisir d'y lire comme résultat de ma dénégation : " Arnold, nie, M. Meddill (mon vieil ami) refuse d'accepter la dénégation d'Arnold, et dit qu'Arnold est un chien. "
J'écrivais, un jour, qu'en Angleterre, un homme né avec l'amour des idées et de la lumière, ne peut s'empêcher de trouver que le ciel qui l'abrite est de cuivre et de fer. Et je dirai, aussi, que l'homme qui, en Amérique,
aspire à " l'intéressant " dans la civilisation, et demande à satisfaire dans ce qui l'entoure, son désir de beauté et d'élévation, doit également trouver que le ciel au dessus de sa tête est de cuivre et de fer. Ainsi donc, le problème humain n'est encore résolu, aux Etats-Unis, que d'une manière fort imparfaite. Il existe un grand vide dans la civilisation de ce pays, on y sent le manque de ce qui élevé et beau, de ce qui est intéressant. La lacune est importante ; et, c'est là probablement ce qui a déterminé le jugement de Sir Lepel Griffin, bien qu'il ne l'exprime pas exactement, lorsqu'il a déclaré que l'Amérique est l'un des pays oii il aimerait le moins vivre. — Et c'est aussi pourquoi un grand nombre de personnes cultivées sentent que des pays beaucoup moins libres et beaucoup moins prospères que les Etats-Unis, sont cependant plus réellement civilisés, présentent plus d'intérêt, parlent plus à l'âme et sont des pays dans lesquels, en conséquence, la vie serait plus agréable.
La laciine est d'autant plus grave qu'elle est si peu reconnue par la masse des Américains, — Que dis-je? — qu'elle est bruyamment niée par eux. Si les gens de ce pays reconnaissaient leur infériorité, au point de vue que je viens d'indiquer, et la regrettaient ; s'ils cherchaient
les moyens d'y remédier et prenaient la résolution d'y remédier ; s'ils disaient, ou si seulement un certain nombre d'esprits dirigeants parmi eux, disaient : " Oui, nous voyons ce qui manque à notre civilisation ; nous reconnaissons que '''■ V homme ordinaire'''' constitue un danger ; nous savons que nos journaux sont scandaleux, que la sujétion de la masse de la population de ce pays, au commun et à l'ignoble, est notre cauchemar ; mais il était difficile d'attendre autre chose de notre civilisation, dans les circonstances. Ce que vous voyez ce sont des débuts, c'est un commencement ; ce commencement est fruste, il est trop exclusivement matériel, il manque de beaucoup de choses, il laisse beaucoup à désirer, mais il n'aurait pu être autre ; ce qui est, était inévitable ; nous allons maintenant progresser et nous élever au-dessus de ces humbles débuts. " Si les Américains disaient cela franchement, nul n'aurait un mot à rétorquer, nul n'insisterait sur leurs lacunes ; nous nous contenterions de leur admission qu'ils n'ont encore résolu le problème humain que d'une manière très insuffisante, et nous nous en tiendrions là. Nous les féliciterions d'avoir résolu le problème social et politique avec tant de succès, et nous ferions cette observation seulement, qu'en cher-