‹ Études sur les évangiles apocryphesChapitre 26 sur 222 · Malt h., n, 18; Luc., n · texte numérisé non relu

Malt h., n, 18; Luc., n

ÉVANGILES APOCRYPHES JUDAISANTS 53

C’est parmi eux, en effet, qu’on la trouve répandue. Elle fait partie des traditions recueillies dans les Évangiles de l’Enfance, et ces traditions, originaires de la Syrie , s’étaient formées au milieu des judéo-chrétiens. Il n’est pas difficile d’ailleurs d’en découvrir l’origine. Elle est une imitation évidente d’une légende semblable relative à Abraham. D’après les traditions juives, ce patriarche était né dans une caverne Les judéo-chrétiens firent naître aussi Jésus-Christ dans une caverne, voulant ainsi mettre en parallèle la naissance du Père des chrétiens et celle du Père des croyants*. Cette légende était-elle rapportée dans l’Évangile des apôtres? C’est probable. Dans tous les cas, elle était répandue parmi les judéo-chrétiens, et c’est par eux que Justin Martyr avait été initié au christianisme.

1. Beer, Leben Abraham’ s nach Au/fassung der jüdischen Sagen, p. 2 et 3.

ï. Ce n’est pas la seule tradition chrétienne qui offre des ressemblances avec les légendes juives relatives à Abraham. L’enfance de ce patriarche fut entourée des mêmes périls que celle de Jésus-Christ. Nemrod, ayant lu dans les astres qu’il allait naitre un homme qui détruirait sa religion et sa puissance, fit mettre à mort tous les petits enfants, comme le fit plus tard Ilérodo, dans l'intention de conjurer les dangere dont le menaçait la naissance du Messie. La femme de Térach courut se cacher dans une caverne, et c’est là qu’elle accoucha d’Abraham. On montre encore aujourd’hui cette caverne à Orfa, l'ancienne Édesse, que l’on croit être l’Or des Chaldéens. Cinq années de voyage *n Orient, p. 32. D’Herbelot, Biblioth. orient., t. I, p. 94 et 95.

J’ai parlé aussi de la clarté qui illumina le Jourdain au moment où Jésus, après son baptême, sortait de l’eau. Ce fait, raconté par l’écrivain chrétien *, n’est pas mentionné dans les Evangiles canoniques ; mais il l’est dans un des passages de l’Évangile des Ébionites, qui nous ont été conservés a. Et, comme cet Évangile n’était qu’une révision de celui des apôtres, on ne peut douter que ce fait ne se trouvât aussi dans celui-ci.

D’après JuStin Martyr, la voix qui se fit entendre du ciel, après le baptême du Seigneur, prononça ces paroles : « Tu es mon fils ; je t’ai engendré aujourd’hui 3. » Ces paroles ne sont rapportées ni par saint Matthieu ni par saint Luc, mais elles se trouvent dans l’Évangile des Ébionites*, et elles étaient certainement dans l’Évangile des apôtres.

On ne- peut pas comparer les autres citations dans lesquelles Justin Martyr s’écarte des Évangiles canoniques, avec les passages correspondants de l’Évangile des apôtres ou de quelque autre Evangile judaïsant. On n’a plus de ces Évangiles

Ktî irja ifr.'Jtr, <v t» ’lopîâvT,. Justin Martyr, l)ialoo. ‘ itm Tryph., g 88.

2. Kai eù®ù; ropiAs|«jii t« nmv çi>; fuya, dans Épiphane, Hcrres., xxx, § 13.

3. Tiscpou et ou' <ytii miatpw ftfiV/wa ut, Dialog. mm Tryph., g 88 et § 103.

i. Èfi> oTp.tpv/ ytfivvrje* n, dans Épiphane, Hcrrts., xxx, g 13.

ÉVANGILES APÜCK YIM1ES JliOAISANTS S7 que quelques fragments. Mais quand on en trouve trois en parfaite harmonie avec ces écrits apocryphes, on peut bien, sans trop de témérité, supposer que l’accord ne se bornait pas là.

D'autres considérations viennent se joindre aux précédentes pour mettre en évidence que les Mémorables des apôtres étaient le même écrit que l’Évangile des apôtres.

On a fait remarquer bien souvent que c’est avec l’Évangile de saint Matthieu que s’accorde le mieux ce que rapporte Justin Martyr de l’histoire évangélique. Cela s’explique très bien dans l’opinion que je soutiens. L’Évangile des Nazaréens ressemblait, en effet, à celui de saint Matthieu, au point que la plupart de ceux qui connaissaient l’un et l’autre les prenaient pour le même ouvrage.

Si maintenant on considère que Justin Martyr était originaire de la Samarie, on sera porté à croire qu’il avait connu le christianisme par la fréquentation des chrétiens de la Syrie. Ces chrétiens n’avaient pas d’autre Évangile que celui qui nous est signalé par les anciens écrivains ecclésiastiques sous les titres d’Évangile selon les Hébreux, d’Évangile selon les Douze, ou d’Évangile selon les apôtres.

Ajoutez qu’en plusieurs points ce Père de l’Église partage les sentiments, on peut même dire les préventions religieuses des Nazaréens. Je ne par-

lerai pas de sa doctrine, qui, à part sa théorie du Aôyoç, née de sa culture philosophique, ne dilïèro presque en rien de celle des judaïsants du commencement du 11e siècle. Mais je puis en appeler à ce fait bien souvent constaté et qui ne sera pas récusé, qu’il ne cite pas une seule parole de saint Paul *, qu’il ne prononce même jamais le nom de cet apôtre. Que conclure de ce silence, certainement systématique, sinon qu’il partageait les préjugés des judaïsants contre le grand propagateur du christianisme ? Si, avec les judaïsants, il se refusait à reconnaître saint Paul pour un apôtre, n’est-il pas vraisemblable qu’il n’avait aussi, comme eux, d’autre Évangile que celui des Hébreux, ou, comme ils l’appelaient, selon les apôtres * ?

Bien d’autres traits encore rapprochent Justin Martyr des judaïsants, celui-ci entre autres dont on parle peu et qui me paraît cependant caractéristique. Les Nazaréens et les Ébionites se plaisaient, nous dit Irénée, à rechercher avec un soin exagéré les prophéties qui se rapportent au Messie : Quœ auteni surit prophetica, curiosius cxponere nitun-

4. On a prétendu trouver dans ses écrits, sinon des citations des épitres do saint Paul, du moins des allusions à quelques-unes de ses paroles. C'est là une erreur qui a été maintes fois réfutée. Eiclihorn, Rcpertorium, t. I, p. 34, note d.

ï. Solo aulemquod est secundum Matthæum Evangelio utuntur (Ebionæi), et aposlolum Paulum récusantes, apostatum cum legis dicentes. Irénée, Adv. Iiœres., lib. I, cap. 26.

ÉVANGILES APOCRYPHES JL'DAISANTS 5!) tur 4 II suffit d’avoir jeté un coup d’œil sur les écrits de Justin Martyr, ainsi que le fait remarquer Stroth a, pour voir quelle importance il attache aux prophéties messianiques. C’est pour lui la grande preuve, je dirais presque l’unique, de la divinité du christianisme. Qu’il l’ait employée en s’adressant aux Juifs, cela se conçoit. Les Juifs admettaient l’autorité de l’Ancien-Testament, et, comme lui, ils y voyaient des prophéties messianiques. Mais il n’en fait pas un moindre usage dans sa première apologie, écrit destiné cependant aux païens qui ne connaissaient pas l’Ancien-Testament et qui devaient être peu touchés de ce qu’on leur disait des prédictions du Christ qui y sont contenues 3.

Tous ces faits, qui concourent à nous montrer dans Justin Martyr un chrétien judaïsant, contri- <

huent aussi à nous affermir dans l’opinion que l’Évangile dont il se servit était un de ceux qui avaient cours parmi les Nazaréens de la Syrie ; et le litre de dire |AVY)|Aovev|*aTa twv àirouTo Xa»v sous lequel il le désigne lui-même, nous fait penser naturellement à l’Évangile selon les Douze ou selon les apôtres.

Tout ce qu’il rapporte de l’histoire et des discours de Jésus-Christ, est-il emprunté uniquement à ce document ? Je suis disposé à le croire. Justin Mar-

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