SUR LES
INTRODUCTION
Les premiers siècles de l’ère chrétienne virent naître un grand nombre d’écrits relatifs à la vie et à l’enseignement de Jésus-Christ. Quatre seulement ont été admis dans le recueil des livres sacrés de la Nouvelle Alliance, c’est-à-dire dans le recueil des livres destinés à servir de règle à l’Église chrétienne et appelés par cela même canoniques. Tous les autres, sans exception, sont désignés sous le nom d’Évangiles apocryphes l.
4 . Mulli conati sunt scribcre Evangelia, sed non oranes recepti... non solum quatuor Evangelia, sed plurima esse con-
ï ÉTUDES SDK LES ÉVANGILES
Dix ou douze de ces Évangiles apocryphes sont parvenus jusqu’à nous. Les autres ont péri depuis longtemps. Quelques-uns cependant, et l’on peut croire avec quelque vraisemblance que c’étaient les plus considérables, n’ont pas disparu complètement. Plusieurs anciens écrivains ecclésiastiques en parlent ; ils citent môme des fragments plus ou moins étendus de la plupart d’entre eux. Cela suffit à la rigueur pour en donner, sinon une idée complète, du moins une idée générale, et pour nous en faire connaître les tendances.
Ce serait une erreur d’attribuer au hasard la perte des uns et la conservation des autres.
Ceux qui sont arrivés jusqu’à nous ne contiennent rien qui soit en opposition directe avec les croyances de l’Église. Les légendes qui y sont rapportées se retrouvent pour la plupart dans les écrits de presque tous les docteurs de l’Église, principalement à partir du iv® siècle. Les croyances qui y sont supposées ne sont pas toujours conformes à celles du christianisme priiîiitif ; mais ou elles étaient devenues populaires déjà au iv* siècle, ou
script», e quibus liæc quæ habemus eleeta sunt et tradila ecclasiis. Origène, Homil. I in Luc. Plurcs' fuisse qui Evangelia scripserunt...perseverentia usquead præsens tcmpus monimenta déclarant; quæ a diversis aucloribus édita di versa rum'bæreseon fuere principia. JArôme. Prirf, in Mallh.
elles le devinrent bientôt après. La doctrine d’ailleurs y tient peu de place; ce sont les légendes qui y dominent, et ces légendes ont été pour la plupart adoptées par l’Église catholique.
Ces Évangiles n’ont jamais inspiré de sérieuses inquiétudes aux conducteurs des Églises. Dans les premiers siècles, les légendes qui y sont rapportées eurent pour plusieurs d’entre eux des charmes infinis; ils les croyaient propres à l’édification des fidèles ; les prédicateurs en ornaient leurs discours, peu importe pour le moment qu’ils les empruntassent à des Évangiles déjà écrits ou à la tradition orale qui les répandait en tous lieux. Au moyen âge, elles firent les délices de la chrétienté tout entière; elles furent citées par les prédicateurs de cette époque, plus fréquemment encore que par ceux des temps antérieurs ; elles remplirent les livres d’édification ; elles prirent place dans la Légende dorée. Plusieurs des Évangiles dans lesquels elles sont racontées, traduits en langues vulgaires, étaient dans toutes les mains, tandis que les Évangiles canoniques n’étaient connus que dans le cercle très-restreint des savants et des théologiens. En plusieurs églises de l’Orient, on en lisait à certaines fêtes les passages qui se rapportaient soit à l’événement dont on célébrait la
commémoration, soit au personnage évangélique qui était le saint du jour. Quelques-uns même paraissent avoir été composés tout exprès pour ces solennités. Dans l’Occident, des hommes aussi considérables que Fulbert, évêque de Chartres, au xi° siècle, et Vincent de Beauvais au xme, ne peuvent s’empêcher de manifester des regrets que l’interdiction dont l’Église les avait frappés, ne permît pas d’en faire la lecture dans le culte public ; mais ils s’en dédommageaient en en citant de longs fragments dans leurs sermons et dans leurs écrits.
Ces Évangiles apocryphes en possession de la faveur publique, tolérés, pour ne pas dire favorisés, par les conducteurs des Églises, depuis le iv® siècle jusqu’au moment où, à la renaissance des lettres, ils tombèrent dans l’oubli, furent multipliés par de nombreuses copies. C’est à cette circonstance qu’ils ont dû de parvenir jusqu’à nous.
Ceux qui ont péri se trouvèrent dans d’autres conditions. Ils appartenaient tous à des Églises dissidentes ou à des sectes repoussées et condamnées par l’Église catholique comme infestées d’hérésie. Les uns étaient en usage parmi les chrétiens judaïsants et les autres parmi ceux des gnostiques qui étaient à un degré quelconque anti-judaïsants. Au-
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cun d’eux n’eut jamais cours en dehors de la secte qui s’en servait.
Les auteurs des Évangiles apocryphes de la première catégorie, je veux parler de ceux qui se sont conservés jusqu’à nous, avaient bien sans doute, en les attribuant à des apôtres, le dessein de revendiquer pour eux une autorité égale à celle des Évangiles canoniques, et c’est bien dans ce sens que la foule des fidèles les a pris jusqu’à la fin du moyen âge. Mais l’Église catholique n’a jamais sanctionné ces prétentions, et si elle les a tolérés tacitement comme des ouvrages qui pouvaient contribuer à l’édification, elle ne les a jamais mis sur la même ligne que les Évangiles canoniques, et encore moins elle n’a entendu les substituer à ceux-ci. Les Évangiles apocryphes des judaïsants, comme ceux des anti-judaïsants, étaient, au contraire, ou associés aux Évangiles canoniques ou mis à leur place, de telle sorte que chacun d’eux constituait pour la secte qui en faisait usage, une véritable Écriture sainte. Cette circonstance explique comment l’Église catholique, indépendamment des doctrines qui les lui rendaient odieux, dut les combattre à outrance et déployer contre eux une rigueur que les autres ne lui paraissaient pas mériter.
A-t-elle aidé à leur anéantissement ? C’est pos-
il ÉTUDES SP H LES ÉVANGILES
•sible 1 ; mais en réalité cela n’était pas nécessaire. Ils étaient forcément condamnés à partager le sort des sectes auxquelles ils appartenaient en propre. 11 suffisait qu’ils ne fussent plus reproduits par de nouvelles copies pour disparaître en peu de temps, et une fois que les sectes qui en faisaient usage furent éteintes, personne n’eut plus intérêt à les transcrire.
On ne peut méconnaître que la distinction que les docteurs catholiques établissent en général entre les Évangiles apocryphes qui sont parvenus jusqu’à nous et la plupart de ceux qui ont péri, ne soit fondée en un certain sens. Elle ne saurait aller, toutefois jusqu’à amnistier les auteurs des premiers et à condamner sans appel les auteurs des seconds. Si la plupart des Évangiles qui ont péri sont, pour
4. Les écrivains catholiques vont plus loin que nous. « Les évêques orthodoxes, dit l’un d’eux, les saints Pères, les Pape*, mirent, dès le principe, beaucoup d’ardeur à dévoiler les machinations de l’erreur et du mensongo et à en détruire les monuments : leur 7èle a souvent réussi. Il nous reste, en effet, trèspeu do ces apocryphes systématiques, et de ceux qui ont survécu, aucun que nous sachions, no nous est parvenu intégralement. » Dictionnaire 'les apocryphes, publié par l’abbé Mignc, t, 1, préface, p. xxvi.
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me servir des expressions d'Ellies Dupin, « des écrits supposés par les hérétiques, pour autoriser leurs erreurs *, » les autres sont certainement des écrits supposés par des orthodoxes, pour autoriser des légendes, et il resterait à décider si on ne défigure pas autant le christianisme en le surchargeant de légendes qu’en en expliquant les doctrines dans un autre sens que les orthodoxes. Il est impossible que de nouvelles légendes n’engendrent pas à la fin do nouveaux dogmes, et, en effet, il ne serait pas difficile de montrer que le culte des saints, celui de la sainte Vierge et bien d’autres doctrines étrangères au christianisme primitif, ont leurs racines dans les légendes recueillies dans ces Évangiles, ou du moins y trouvent leur justification.
Mais quelles que soient les distinctions qu’on veuille établir entre ces écrits, il n’en reste pas moins que, sauf l’Évangile selon les Hébreux, qui, dans sa forme primitive du moins, ne parait avoir différé que dans des détails insignifiants de notre Évangile de Matthieu, et celui de Marcion qui n’est qu’une révision de celui de Luc, ainsi que ceux qui ont dérivé soit de l’un soit de l’autre,
I . Ellies Dupin, Disse rial ions préliminaires ou Prolégomènes sur la Bible, t. Il, p. 87 de l’édit, in-i°.
tous les autres sont sans exception des pièces supposées, j’entends qu’ils ne sont pas des personnages bibliques dont ils portent les noms, et n’ont pas l’origine qu’ils s’attribuent eux-mêmes. Sous ce rapport ils ne se distinguent en rien les uns des autres.
Est -ce à dire que ce soit des écrits de mauvaise foi ? Qu’ils n’aient été composés que dans le dessein do tromper lo lecteur ? Sans doute, à un point de vue absolu, les auteurs de ces livres sont des faussaires. Ce serait cependant commettre une erreur énorme que de les juger avec cette rigueur. 11 faut se placer à un autre point de vue, si l’on ne veut se condamner à n’avoir que des idées entièrement fausses des origines et du caractère de ces écrits, des circonstances au milieu desquelles ils se sont produits, en un mot, de l’histoire de l’époque qui les a vus naître.
11 est nécessaire ici d’entrer dans quelques détails et de considérer à part chacune des différentes catégories de ces Évangiles apocryphes.
Prenons d’abord ceux qui sont parvenus jusqu’à nous. Ces Évangiles sont tout simplement des recueils de légendes sur Jésus -Christ et sur sa famille.
Si l’on excepte celles qui ont été empruntées aux
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Évangiles canoniques, il n’en est probablement pas une seule qui ait la moindre valeur historique *. Elles sont le produit d’une piété puérile, peu éclairée, qui se plaisait à broder des arabesques sans lin sur le thème de l’histoire évangélique. Et cependant ces fables ne sont pas, à proprement parler, des fraudes pieuses. Elles ne sont pas nées de quelque projet de substituer l’erreur à la vérité, ni même de surcharger l’histoire évangélique de récils mensongers. L’admiration pour Jésus- Christ n’avait pas de bornes ; on ne trouvait rien d’extraordinaire à ses nombreux miracles ; sa vie était une série de prodiges ; en y en joignant quelques-uns de plus, on rendait seulement au Seigneur ce qui lui appartenait. S’il n’avait pas opéré les miracles nouveaux, il aurait bien pu les faire; de là à les lui attribuer, il n’y avait qu’un pas.
Tertullien nous apprend qu’un prêtre de l’Asie avait composé sur saint Paul un écrit apocryphe, plein de prodiges dont la plupart étaient bizarres®.
< . Les écrivains catholiques le reconnaissent eux-mêmes. « Il se peut que ce que ces livres, dit l’un d'eux, nous racontent de la sainte Vierge et de ses parents, de Jésus et de ses apôtres, ne soit point très-exact, cela môme est probable... Évidemment ils prêteut aux personnages sacrés des discours qu’ils n’ont jamais tenus. » Dictionnaire des apocryphes, t. I, préf., p. XXVI.
2. C’est probablement les Actes de saint Paul et de sainte Thècle.
Ou le déposa pour ce fait. Mais l’auteur de cet ouvrage n’avait pas cru commettre un faux, bien loin de là ; il n'avait agi, dit-il lui-même, que par amour pour l’apôtre, ici fecisse amorc Pauli 1 . Ce fut aussi par amour pour le Seigneur que les légendes dont je parle furent imaginées.
On peut se faire une idée de l’origine de ces contes et de la faveur avec laquelle ils furent accueillis par les chrétiens des premiers siècles, par ceux que nous avons vus se produire parmi nous. Nous ne vivons certes ni dans un temps ni dans un pays ouverts à la légende. Combien d’anecdotes apocryphes ne sont- elles pas nées cependant sur Napoléon 1er, depuis cinquante ans ? On se les raconte dans les ateliers et dans les fermes ; on n’y en a jamais mis en doute la vérité. Si quelques-unes des grandes histoires de l’Empire y arrivaient, on s’étonnerait fort de ne pas y trouver ces légendes si populaires sur l’empereur, et on en jugerait les auteurs mal informés ou peu exacts. Où ont-elles
I. Tertullien, d» Baptismo, g 17. Malgré cette déclaration, l'Église continua, comme le Tait remarquer M. Strauss, de faire usage de son livre et instilua sans autre fondement une fête en l'honneur de la sainte. Telle était en pareille matière l'indulgence de ce temps. L’antiquité entière, surtout à son déclin, n'a guère été plus sévère. De là vient que nous avons tant de livres, et do fort respectables, dont les vrais autours ont emprunté des noms célèbres. Nouvelle vie de Jésus, t. I, p. 1ü,
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pris naissance ? Quels en ont été les auteurs ? Qui le sait? Des événements extraordinaires avaient frappé les esprits : chacun en parlait à sa manière ; on ne croyait jamais en dire assez, et il , s’est formé ainsi une foule de récits, dont la plupart n’ont pas la moindre vraisemblance, sans que le plus léger doute se soit jamais élevé sur leur authenticité dans le milieu dans lequel ils circulent, et surtout sans qu’on ait le moindre motif d’en attribuer l’invention à quelque désir d’altérer la vérité historique et d’en faire accroire à la foule crédule. Tout cela s’est fait par amour pour le grand empereur, comme le prêtre d’Asie avait écrit les Actes apocryphes de saint Paul par amour pour le grand Apôtre.
Telle est aussi l’origine des légendes sur Jésus- Christ et sur la sainte Famille qui remplissent ceux des Évangiles apocryphes qui sont parvenus jusqu’à nous. On se racontait parmi les chrétiens des premiers siècles les prodiges du Seigneur tels que les rapportent les Évangiles canoniques ; on les embellissait de traits nouveaux, on les étendait à d’autres époques de sa vie, on les complétait par des récits qui offraient avec eux plus ou moins d’analogie. On se dit d’abord que dans son enfance Jésus n’avait pas dû faire moins de miracles que
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ilaus son âge mûr ; bientôt on se persuada qu’il les avait réellement opérés. La légende ne se forme pas autrement ; elle affirme comme réel ce que dans le principe on avait cru vraisemblable ou seulement possible. Dans ces développements tout est le fruit de l’imagination et jamais le produit d’une erreur volontaire et calculée. Ces légendes circulaient en tous lieux parmi les chrétiens, quand les auteurs des Évangiles apocryphes qui les rapportent, les recueillirent comme des faits généralement admis, dont ils n’étaient pas plus disposés que tous leurs contemporains à mettre en doute la réalité historique.
Il n’y a pas plus de traces de mauvaise foi et de dessein préconçu d’altérer l’histoire évangélique dans ceux des Évangiles apocryphes qu’on peut regarder comme des remaniements du premier de nos Évangiles canoniques. L’Évangile hébreu de Mat; thieu, répandu parmi les chrétiens de la Syrie, qui restèrent presque constamment sans communication avec ceux de leurs coreligionnaires parlant la langue grecque ou la langue latine, se trouva exposé par cela même à des altérations de plus d’un genre. Mais ces altérations ne furent ni le résultat d’erreurs volontaires ni le fait de quelque désir d’accommoder la vie et les enseignements du
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Seigneur à un système préconçu. J’y verrais bien plutôt des marques sensibles de la tendance alors si fortement prononcée d’élever de plus en plus la personne de Jésus-Christ.
Si en certaines Églises en possession de l’Évangile hébreu de Matthieu, on en retrancha quelques parties, entre autres les deux premiers chapitres, ce fut certainement parce qu’il semblait que le Seigneur y était rabaissé à la taille commune de la faible humanité. Si dans d’autres de. ces Églises, on y ajouta quelques détails empruntés à la tradition orale qui prit si vite les plus larges proportions au milieu d’hommes doués de plus d’imagination qüe de sens historique, ce fut pour enrichir la vie du Seigneur de quelques nouveaux détails extraordinaires. Si ailleurs on y intercala quelques philosophâmes d’une profondeur en réalité fort douteuse, mais de grande apparence , ce fut parce qu’ils parurent dignes du divin fondateur du christianisme. Toute grande pensée, grande du moins au jugement des croyants de cette époque, devait venir de lui; elle ne pouvait pas avoir une autre origine.
Quand Marcion, ou tout autre gnostique avant lui, remaniait l’Évangile de Luc et les épîtres de Paul, il était persuadé qu’il ramenait les textes de
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ces écrits à leur pureté primitive, et qu’il eu écartait tout ce que l’erreur y avait ajouté. L’apôtre saint Paul n’avait enseigné que ce qu’il enseignait lui-môme; comment aurait-il pu introduire dans ses épîtres des conceptions opposées à ce système? S’il s’y en trouvait, elles n’étaient pas de lui ; une main étrangère, ennemie ou ignorante , les y avait insérés ; il fallait se hâter de les en faire disparaître. En pratiquant ces altérations, bien loin de se croire un faussaire, Marcion s’imaginait déjouer une fraude pieuse.
„ Il n’est pas jusqu’à ceux des Évangiles apocryphes qui s’écartent le plus de la simplicité de la foi chrétienne primitive et qui ont été conçus ou arrangés d’après quelque système théosophi que, dont la composition ne doive s’expliquer autrement que par des « machinations de l’erreur et. des mensonges*. » Les gnostiques qui en sont les auteurs, soutenaient des idées absurdes; mais ils les prenaient pour la vérité même; ils se trompaient, mais ils ne croyaient pas propager des erreurs; leurs systèmes étaient mauvais, leurs intentions ne l’étaient pas.
Il est vrai qu’en mettant leurs propres concep-