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tions dans la bouche des apôtres, ils les donnaient pour ce qu'elles n’étaient pas et leur attribuaient une origine qu’elles n’avaient pas, mais ils étaient bien loin de s’en douter. Ils étaient au contraire convaincus que Philippe et les autres apôtres sous les noms desquels ils composaient des Évangiles, avaient tenu, sinon tout à fait le langage qu’ils leur prêtaient, du moins un langage entièrement analogue et dans tous les cas avaient prêché le christianisme dans le même sens qu’ils l’entendaient eux-mêmes. Et ce qui le prouve, c’est qu’il n’est pas un seul Évangile gnostique anti-judaïsant qui porte le nom d’un apôtre juflaïsant. Ils restaient dans ce qu’ils s’imaginaient être la vérité historique. En se plaçant à leur point de vue, on n’est pas plus autorisé à les traiter de faussaires pour avoir fait parler un apôtre anti-judaïsant comme ils croyaient qu’il avait dit le faire, que Tite-Live ou tout autre historien pour avoir mis dans la bouche des personnages dont ils racontent la vie, des discours qu'ils n’ont certainement pas prononcés.
Ajoutez qu’ils vivaient à une époque où ces fraudes pieuses se commettaient sans le moindre scrupule dans tous les partis et dans toutes les sectes. Les deux siècles qui précédèrent l’avénement du christianisme et les cinq ou six siècles
qui les suivirent virent naître de tous les côtés un nombre presque infini de pièces supposées. Les Juifs de la Palestine comme ceux d’Alexandrie , les chrétiens orthodoxes aussi bien que les judaïsants et les gnostiques anti-judaïsants, les philosophes païens, tous donnèrent également dans co travers * . C’était la maladie de cette époque 3. On ne saurait s’en étonner quand on regarde au fond des choses. Dans un temps où une idée ne pouvait se faire valoir qu’en s’attribuant une origine divine, il était bien difficile de résister à la tentation de la mettre sous le patronage de personnages vénérés et inspirés du ciel.*
1. On n’y trouvait alors rien à redire, bien loin de là. M. Strauss rappelle un fait qui est très-propre à nous donner la juste mesure de ce qu’on pensait à cette époque do ces fraudes pieuses. Les néopythagoriciens du dernier siècle avant Jésus- Christ firent paraître plus de soixante ouvrages sous le nom de Pylhagore ou de ses plus anciens disciples, afin de faire passer sous cette étiquette de nouvelles théories philosophiques, qu'ils regardaient toutefois comme de légitimes développements de l'ancienne doctrine pythagoricienne. Le néopythagoricien qui a écrit la vie de Pylhagore n’a garde de les blâmer ; il les loue au contraire d’avoir renoncé à toute ambition de gloire personnelle et d’avoir attribué au maître leurs propres œuvres. Nouvelle vie de Jésus , 1. 1, p. 141.
t. Tennemann, Oesrhichte dcr Philosophie, t. vi, p. 438-480.
INTRODUCTION
Quoi qu’il en soit des sentiments qui ont présidé à la composition de ces Évangiles, il n’est pas un seul de ces écrits qui puisse un instant tromper la critique et qui ne porte en lui- même des marques manifestes qu’il est une pièce supposée. Leur non-authenticité n’a pas besoin d’être prouvée ; elle est évidente. Chacun d’eux trahit suffisamment l’époque et le milieu dans lesquels il a pris naissance. Il suffit pour le voir d’apporter à cette étude un esprit libre de tout parti pris.
En suivant les indications qu’ils nous donnent eux-mêmes, on est conduit à les diviser en trois classes bien distinctes.
Les uns portent l’empreinte manifeste de l’esprit judaïsant. Le christianisme n’y estprésenté que comme une rénovation ou un perfectionnement de l’Ancienne Alliance. Les tendances pratiques y dominent ; et si dans la plupart d’entre eux on rencontre un certain nombre de propositions théoso phiques, on peut se convaincre qu’elles ne faisaient
I h ÉTUDES SUR LES ÉVANGILES
pas partie du texte primitif, et qu’elles y ont été insérées quand le judéo-christianisme se fut laissé pénétrer par la gnose.
Ces Evangiles n’étaient répandus que dans les Églises judaïsantes, parmi les Nazaréens, les Ébionites, les disciples de Cérinthe. Ils étaient peu connus en dehors de ces communautés, dont plusieurs restèrent presque constamment isolées et sans relation avec les autres Églises chrétiennes.
D’autres ont une tendance auti-judaïsante plus ou moins prononcée. Le judaïsme est considéré dans les moins hostiles comme une forme religieuse imparfaite, c’est-à-dire comme un mélange d’erreurs et de vérités, et dan3 ceux qui lui sont le plus opposés, comme le produit d’un esprit de ténèbres.
Ces Évangiles appartenaient à celles des secte3 gnostiques qui prétendaient se rattacher à saint Paul, mais qui tiraient de ses principes des conséquences que l’apôtre des Gentils aurait énergiquement désavouées. Ils formaient une partie do l’Écriture sainte des Marciouites, des Valentiniens, des Ophites Séthiens et de bien d’autres sectes semblables. Les anciens écrivains ecclésiastiques les out bien mieux connus en général que ceux de
INTHODl'CTIOX
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la catégorie précédente, et cela se comprend; ils furent presque constamment en lutte avec ces divers partis gnostiques.
Enfin il en est d’autres qui ne portent pas de caractère sectaire. Recueils de légendes qui avaient cours dans presque toutes les Églises, ils n’ont pas de tendance dogmatique bien marquée; ils suivent simplement le flot de la superstition qui monte toujours plus liant au milieu de la masse des chrétiens.
Quoiqu’ils ne soient pas tous nés dans le sein du parti chrétien qui revendiquait le titre d’orthodoxe et qui forma cè qu’on appelle l’ancienne Église catholique, les Évangiles de cette dernière classe y furent en général reçus de bonne heure; non sans doute qu’on les y ait jamais mis sur la même ligne que les canoniques ; mais on en trouvait les légendes édifiantes, et ces légendes, on finit par les prendre pour des faits historiques. A partir du ive siècle, la plupart des écrivains ecclésiastiques en parlent comme d’événements dont la vérité et la réalité ne sont nullement mis en doute.
Tous les Évangiles apocryphes qui sont parvenus jusqu’à nous appartiennent à cette catégorie, et cette circonstance prouve qu’ils n’excitaient pas
la moindre défiance, puisqu’on les reproduisait constamment par de nouvelles copies. Ceux des deux catégories précédentes ont, au contraire, péri et ne nous sont connus que par ce que les anciens ecclésiastiques en disent et par les quelques fragments qu’ils en rapportent.
Je suivrai cette division qui me paraît fondée sur la nature des choses. J’appellerai les Évangiles apocryphes de la première catégorie les Évangiles apocryphes judaïsants; ceux de la seconde les Évangiles apocryphes anti-judaïsants, et ceux de la troisième les Évangiles apocryphes orthodoxes. Ces dénominations me semblent indiquer avec netteté les caractères respectifs de ces trois classes d’écrits.