Beausobre, Histoire du manichéisme, 1. 1, p
Les Évangiles apocryphes que nous avons maintenant A examiner n’ont jamais été regardés par l’Église catholique comme des documents officiels; elle a même déclaré qu’ils étaient apocryphes, et que, sous ce rapport, ils ne peuvent ni ne doivent être mis sur la même ligne que les écrits canoniques, ni, par conséquent, avoir la moindre autorité en matière de foi. Elle les a laissés cependant se répandre sans opposition , reconnaissant implicitement par là qu’ils n’offrent aucun danger, qu’ils ne sont de nature ni à renverser, ni même à affaiblir la saine doctrine; qu’ils peuvent être, au contraire, de quelque utilité pour l’édification des
198 lire- DUS SL' U LES ÉVANGILES
fidèles. Des docteurs catholiques donnent la plupart d’entre eux pour des ouvrages d’auteurs orthodoxes qui n’ont rien de méchant *.
Il convient de faire remarquer qu’il n’est presque pas une seule des légendes qui y sont rapportées, qui n’ait été citée comme un fait historique par quelqu’un des anciens écrivains ecclésiastiques, ou qui ne soit admise par l’Église et n’ait donné lieu à quelque cérémonie ou à quelque fête. Il en est très-peu qui ne soient pas passées dans la Légende Dorée et qui ne soient pas entrées d’une manière ou d’une autre dans les croyances catholiques. On en aura la preuve plus loin.
C’est en considération de ces diverses circonstances que j’ai cru pouvoir, par opposition aux Évangiles des deux catégories précédentes, les désigner sous le nom d’Évangiles apocryphes orthodoxes.
Ce n’est pas à dire toutefois que ces livres et les légendes qu’ils contiennent, aient pris naissance dans le sein de l’Église catholique. Presque toutes les légendes relatives à la sainte Famille sont d’o-
I. Ellies Dupin, Dissertât, prliimin. ou prolégomènes sur I» bible, t. Il, p. 87. Fulbert, évêque de C lia rires au commencement du xi» siècle, tout en reconnaissant que l’Église lia pas reçu dans le canon l'Évangile de la Nativité de la Vierge, ajoute qu’elle n’en défend pas cependant la lecture à ceux qui aiment à lire : Qutc (amen volentibus et amantibus legere, non denegat fidelium industria. Sermo in ortn alm<v Virginit Morite iuoiolatte, dans Uibliotli. Palrum, t. XV11I, p. 40.
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES 199 rigine judéochréticnne, et la plupart des Évangiles de l’Enfance , dans lesquelles elles sont recueillies, ont vu le jour dans la Syrie et furent écrits dans le principe en syriaque. Mais ces légendes d’abord, et bientôt après, les livres qui les rapportent, se répandirent rapidement dans les Églises grecques qui les transmirent ensuite à celles de l’Occident. De très-bonne heure, ceux de ces Évangiles qui avaient été écrits en syriaque furent traduits en langue grecque, et à leur tour, les traductions grecques furent traduites ou imitées en langue latine. L’Évangile de Thomas, dont il a déjà été question et qui sera examiné plus loin avec plus de détails, nous en fournit la preuve. Tout ce qui se rattache au nom de cet apôtre vient des chrétiens syriaques. L’Évangile, aussi bien que les Actes de cet apôtre, portent le cachet de celte origine, et cependant, avant la fin du second siècle , le premier de ces deux écrits était connu d’Irénée * qui parle d’une des légendes qui y sont rapportées. 11 en existait donc une traduction grecque dans la seconde moitié du second siècle, et ce n’était pas certainement le seul écrit de ce genre qui eût été transporté à cette époque des Églises de la Syrie au milieu des Églises grecques.
Les Évangiles apocryphes de celte troisième catégorie n’ont pas subi le sort de ceux des deux
1 renée a vécu de l’an 120 à l’an 202.
catégories précédentes. Tandis que ceux-ci ont dit disparaître avec les sectes qui en faisaient usage, ceux-là, rapportant des légendes qui étaient entrées dans les croyances du monde chrétien tout entier, n’ont jamais cessé d’être reproduits par de nouvelles copies et sont parvenus jusqu’à nous. Il est probable que plus d’un ouvrage de ce genre est encore enfoui en manuscrit dans la poussière des bibliothèques; mais les plus considérables, comme aussi les plus répandus dans les premiers siècles de l’Église, ont été publiés. 11 faut citer entre autres le recueil qu’en a donné Thilo ', et celui qui est dû aux soins de M. Tischendorf *. Traduits au moyenâge dans presque toutes les langues de l’Occident . ils l’ont été de nouveau de nos jours en français 1 et en allemand 4.
Quoique ces écrits aient été mis par là à la portée de tous les lecteurs, il convient d’en donner
I. Centex ajionijfthui Noci Tutu menti, opéra et studio J. C., Thilo, Leipz., 1 832, in-8°, de ci.x cl 896 pag.
ï. K cangelia apocryphes cilitlil Constant. Tischendorf,. Leipz., 1 853, in-8« de lxxxviu et 463 pag.
3. Collection d'anciens Évangiles, par l’abbé U'"; Londres, 1701), in-8°, et dans les Œuvres de Voltaire, Paris, 1821, I. XXXIV, p. 1-192. Les Évangiles apocryphes, traduits et annotés par G'ist. Brunet; 2« édit., Paris, 1863, in-12, et dans le Dictionnaire des apocryphes, collection de M. l'abbé Migne; Paris. 1866 et 1838, 2 vol. in-4°.
4. K. F. Borberg, Bibtiothek der neuteslamcnt, Apokryphen, Slullgart, 1 810, 2 vol. in 8°.
ÉVANGILES A l'OCK V l'HES OHTHODOXES 201 d’abord une analyse. La connaissance des légendes qui y sont rapportées est indispensable. Elle est nécessairement le point de départ des considérations que j’aurài à présenter sur ces ouvrages ; elle est de plus ce qu’il y a ici d’essentiel. L’étude de ces Évangiles apocryphes n’a pas, en elï’et, d’autre intérêt ni d’autre utilité que de nous mettre en état de nous rendre compte de la nature et de l’origine de ces légendes, ainsi que de l’action qu’elles ont exercée sur les croyances et les pratiques chrétiennes.
Les légendes recueillies dans les Évangiles apocryphes orthodoxes peuvent se classer en trois groupes distincts.
Les unes se rapportent à la sainte Famille et à l’enfance de Jésus-Christ ;
Les autres sont relatives à la Passion ;
D’autres enfin racontent la descente du Seigneur aux enfers, dans l’intervalle qui s’écoula de sa mort à sa résurrection.
J’cn présenterai l’analyse dans cet ordre.
Celui des Évangiles sur lequel il faut d’abord appeler l’attention est connu sous le nom de Prot-
évangile de Jacques-le-Mineur '. Guillaume Postel, qui l’apporta de l’Orient *, lui donna le titre de Protévangile, parce qu’il y est raconté des faits antérieurs à ceux dont il est fait mention dans.les Evangiles canoniques. 11 y est parlé du père et de la mère de la sainte Vierge, et de celle-ci jusqu’au moment où Hérode cherche à faire périr l’enfant Jésus.
Un homme riche en troupeaux, nommé Joachim, et sa femme Anne, étaient avancés en âge et n’avaient pas de postérité. Pendant que le premier, retiré dans le désert, y jeûne quarante jours et quarante nuits, l’ange du Seigneur apparaît â sa femme et lui dit : « Anne, Dieu a entendu ta prière, tu concevras et tu enfanteras, et ta race sera célèbre dans le monde entier. » En même temps deux anges annoncent à Joachim que Dieu a exaucé ses vœux, et que sa femme Anne mettra au monde un enfant.
Cet enfant du miracle est Marie qui, consacrée au Seigneur même avant sa naissance, fut élevée comme une colombe dans le temple de Jérusalem
1. Il est en grec. Le lilre varie selon les divers manuscrits. Tliilo, Codex apocryphus Piovl Teslnmcnti , p. < 64-273; Tischendorf, Evangelia apoerypha, p. <-19; Brunet, Évangiles apocryphes, 2« édit., p. <14 138; Dictionnaire des apocryphes, t. I, col. <0131030.
2. Cet Évangile était cependant connu au moyen-âge; on en aura plus loin la preuve; et il en existait, Lien avant que Postel en eût apporté trois exemplaires de l'Orient, de nombreux manuscrits dans diverses bibliothèques do lu France et de l'Italie.
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES JOY et nourrie de la main des anges. Quand la jeune tille eut douze ans, l’ange du Seigneur ordonna au prince des prêtres de convoquer tous ceux qui étaient veufs dans le peuple d’Israël ', afin que Pieu pût désigner par un signe auquel d’entre eux il voulait confier désormais la garde et le soin de Marie. Tous ces hommes réunis reçurent chacun une baguette de la main du grand-prêtre ; une colombe sortit de celle que tenait Joseph et alla se placer sur sa tête. C’était le choix de Dieu, et malgré que Joseph représentât qu’il avait des enfants et qu’il était vieux, il lui fallut accepter la garde de la jeune fille.
C’est en allant puiser de l’eau à la fontaine que Marie entendit pour la première fois la voix céleste qui la saluait au nom du Seigneur. Six mois après, Joseph qui, du moment qu’il avait été chargé de veiller sur elle, avait quitté sa maison et était allé au loin exercer son état de charpentier, revint, et, la trouvant enceinte, lui adressa de vifs reproches, et so trouva dans une grande perplexité jusqu’à ce que l’ange du Seigneur lui apparût pendant son sommeil et lui dit : « Ne crains pas de garder cette femme. Celui qui naîtra d’elle est l’œuvre du Saint- Esprit. Tu lui donneras le nom de Jésus; il rachètera les péchés de son peuple. » Bientôt après, cités
I. t Mûxaixo'st T'.ù; /r^tûcvrot; tvj Xa.O. Protccuntjite , iliap. H.
ii il
l’un et l’autre devant le grand-prêtre, et condamnés à prouver leur innocence en buvant l’eau de la conviction du Seigneur, ils sortent sains et saufs de cette épreuve, et sont renvoyés absous.
Quand l’édit du dénombrement eut été publié par l’empereur Auguste, Joseph fit monter Marie sur une ânesse pour se rendre à Bethléhem. En chemin, Joseph, s’étant retourné, vit que Marie était triste. « Peut-être, pensa-t-il, ce qui est en elle l’afflige. » Mais, s’étant retourné de nouveau, il vit qu’elle riait. « Marie, lui dit-il alors, d’où vient donc que ta figure est tantôt triste et tantôt gaie ? — C’est parce que je vois de mes yeux, répondit-elle, deux peuples, dont l’un pleure et gémit, et l’autre rit et se livre à la joie. » Quels sont ces deux peuples ? Il est facile de le deviner. Nous verrons plus loin qu’un autre Évangile apocryphe a pris soin de l’expliquer.
Le moment des couches de Marie survint avant d’avoir atteint Bethléhem, loin de toute habitation, en plein désert. Une caverne s’ouvrait en cet endroit; Joseph y fit entrer Marie, et la laissant sous la garde d’un de ses fils, il courut à Bethléhem chercher une sage-femme. Ici l’auteur de cet Évangile veut dépeindre le trouble qui s’étendit en ce moment sur la nature entière, dans l’attente du grand événement qui allait s’accomplir. Le tableau qu’il en trace trahit, non un esprit naïf, mais un esprit à la
ÉVANGILES APOCRYPHES ORTHODOXES SOX fois vulgaire et prétentieux. « Joseph, en marehe pour Bethléhem, vit, dit-il, le pôle ou le ciel arrêté; l’air était obscurci ; les oiseaux s’arrêtaient au milieu de leur vol. Portant les jeux sur la terre, il vit une marmite pleine de viandes préparées et des ouvriers qui étaient couchés et dont les mains étaient dans la marmite ; et en disposition de manger, ils ne mangeaient pas, et ceux qui étendaient la main ne prenaient rien, et ceux qui voulaient porter quelque chose à leur bouche n’v portaient rien, et tous tenaient leurs regards élevés en haut. Les brebis étaient dispersées; elles ne marchaient pas; elles demeuraient immobiles. Le berger avait levé la main pour les frapper de son bftton, mais sa main restait sans s’abaisser. Regardant ensuite du côté du fleuve, il vit des boucs dont la bouche touchait l’eau, mais ils ne buvaient pas, car toutes choses étaient en ce moment détournées de leur cours *. »
La sage-femme se présenta bientôt d’elle-même à Joseph ; mais ses soins étaient déjà devenus superflus. Quand elle arriva à la caverne, l’enfant était venu au monde 2 et sa mère lui donnait le sein. La sage-femme sort alors de la caverne, en