SUITE DE LA DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE PREMIER
Culture des prairies et des plantes fourragères.
Avec le système des trois champs, qui prédomine dans la plus grande partie de la Russie, et la difficulté que rencontre le passage de ce mode de culture à un système d'économie plus rationnel, la culture des herbes fourragères n'a pas pu prendre chez nous une grande extension. Cependant, on a commencé à sentir la nécessité de recourir à cette ressource subsidiaire pour l'alimentation du bétail. Dans les gouvernements de la^Raltique , cette culture est presque généralement adoptée. Dans beaucoup d'autres contrées, les propriétaires commencent à alterner la culture des céréales avec celle des plantes fourragères. Cette dernière s'introduit aussi peu à peu dans quelques contrées parmi les paysans, et nommément aux environs de Pétersbourg et dans quelques gouvernements du centre et du nord, ainsi que chez les colonistes de la Nouvelle-
Russie. Dans son compte- rendu, publié en 1849, le département de l'Économie rurale au ministère des Domaines cite, entre autres preuves des progrès de cette culture :
Qu'en Courlande on a récolté en 1847, dans quarante propriétés des Domaines de l'État, et dans cent huit particulières, 604,000 pouds de foin sur des prairies artificielles ;
Que, dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, où quelques années auparavant les paysans n'accordaient aucune attention à cette culture, ils ont vendu, en 1846, plus de 65,000 pouds de foin, et, en 1847 et 1848, plus de 86,000, provenant également des prairies artificielles ;
Que, dans l'espace des dix dernières années, un seul dépôt de semences [d'herbes fourragères , établi par la Société agronomique de Moscou, en a vendu pour plus de 75,000 roubles argent = 300,000 francs.
Le ministère des Domaines encourage cette culture, tant par des primes et des récompenses que par la distribution de semences parmi les paysans, et par l'introduction de ce système dans quelques fermes appartenant à l'État, Dans une ferme du gouvernement de Tambow, on a essayé de semer du seigle et de l'avoine, pour le couper comme fourrage, et on a obtenu de la première sorte de ces grains, jusqu'à 340, et de la seconde, jusqu'à 160 pouds de foin par dessiatine.
Quelque satisfaisants que soient ces premiers progrès des prairies artificielles, ils ne peuvent avoir qu'une importance secondaire dans l'état actuel de notre agriculture. Dans le midi de la Russie, et même dans plusieurs gouvernements du centre, le climat n'est pas favorable à cette culture à cause des fréquentes sécheresses, et dans les contrées les plus fertiles , les plantes fourragères qui ont besoin d'un sol argileux réussissent rarement sur ce qu'on appelle la terre noire (tschemozième).
Des résultats beaucoup plus importants peuvent être obtenus par Tamélioration des prairies naturelles.
On a vu par les données statistiques insérées dans le premier volume que, prise dans son ensemble, la Russie ne manque pas de prairies, puisqu'elles occupent environ 12 pour 100 du total de la superficie (plus qu'en France et qu'en Autriche), et que leur étendue est à celle des terres labourables comme 2 est à 3. (En Autriche, la proportion est à peu près comme 2 est à 7 ; en Prusse, à peu près comme 3 est à 10, et en France, à peu près comme 2 est à 9.) Cependant, il y a des gouvernements où elles n'occupent que 1 ou 2 pour 100 de la superficie et même moins. Il y en a d'autres où l'étendue des prairies n'est à celle des terres de labour que comme 1 est à 10, ou même au-dessous de cette proportion. Indépendamment de cette inégale répartition des prairies, c'est surtout la médiocrité de leurs récoltes qui est si souvent cause que les fourrages manquent. ïl y a des contrées où une dessiatine ne donne en moyenne que 40 à 60 pouds et même moins, tandis qu'en France la récolte moyenne est de 167 pouds, et en Autriche, de 120 pouds par dessiatine.
Ces rapprochements prouvent la nécessité d'améliorer l'état de nos prairies naturelles et l'importance des résultats qu'on pourrait en obtenir. On peut, il nous semble, admettre sans exagération qu'en introduisant partout un système d'amélioration bien adapté aux circonstances lo^ cales, on pourrait, en peu de temps, augmenter au moins de la moitié, ou de 50 pour 100, les récoltes actuelles ; ce qui ajouterait une valeur de 180 millions de roubles argent au produit brut de notre agriculture. {Voir nos calculs, page 214 du premier volume.) Il y a bien des contrées, comme par exemple le pays des Cosaques du Don et les gouvernements de Stavropol, Saratow, Orenbourg, Tauride, Kherson et Bessarabie» qui ont une surabondance de
fourrages, où par conséquent la culture des prairies ne se présente pas encore, dans Fétat actuel de la population et de l'économie rurale, sous l'aspect d'une mesure d'utilité générale; bien que dans ces contrées, si riches qu'elles soient en herbages, les fréquentes sécheresses occasionnent souvent un manque de fourrages ; mais il y en a aussi beaucoup d^autres où l'amélioration de l'état actuel des prairies est une nécessité bien réelle et une condition indispensable aux progrès de l'élève des animaux domestiques.
. Dans l'état actuel de notre économie rurale, les améliorations des prairies par le labour et l'engrais ne sont pas encore très-praticables en Russie, surtout pour les paysans, et ne peuvent être opérées que dans des cas très-rares, sous l'influence de circonstances exceptionnelles trèsfavorables. Restent donc comme moyens d'amélioration les dessèchements et les irrigations. Ces deux méthodes, bien appropriées aux circonstances locales, peuvent donner de grands résultats.
Jusqu'à présent, ce n'est que dans les provinces de la Baltique que les dessèchements et les irrigations des prairies ont élé entrepris et exécutés pendant les dix dernières années d'une manière régulière. On y récolte, dans les prairies arrosées, 260 à 270 pouds de foin par dessiatine, et quelquefois jusqu'à 700 pouds. La rente des prairies ainsi améliorées a quintuplé, et il a été constaté que le capital, consacré à ces améliorations, se rembourse dans l'espace de deux à quatre années. Cependant, ces exemples et les bons résultats qu'on en a obtenus ont trouvé jusqu'à présent peu d'imitateurs, même dans les provinces avoisinantes. Dans les autres parties de l'Empire, il n'y a eu que des essais partiels, dont quelques-uns datent encore d'anciens temps.
JStll faut espérer que les mesures, priées par le gouver-
agriculture: 5
nement pour attirer Tattentioii des propriétaires sur cette branche de l'économie rurale et pour l'encourager, porteront leurs fruits avec le temps. Le comité scientifique du ministère des Domaines s'en est occupé dès les premières années de son organisation, et l'amélioration de la culture des prairies a étfr une des premières questions mises au concours. Plusieurs travaux concernant cette matière, et renfermant des notions et des idées utiles et appropriées à la situation de notre économie rurale, ont été livrés à la publicité par l'organe du journal de ce ministère et de la Gazette agronomique. Des employés du ministère ont été envoyés à l'étranger pour acquérir les connaissances nécessaires sur les divers systèmes de dessèchement et d'irrigation. Ils ont également eu pour mission d'examiner les travaux entrepris et terminés dans les provinces de la Baltique, ainsi que les arrangements usités pour l'irrigation des établissements horticoles en Crimée, et de choisir, dans différents gouvernements, les contrées les plus propres pour y entreprendre des travaux de dessèchement et d'irrigation.
On accorde, en guise d'encouragement, des conditions plus avantageuses pour l'exploitation des terrains appartenant aux domaines de l'État, à ceux des fermiers qui s'engagent à y entreprendre des travaux d'irrigation.
Parmi les autres encouragements, nous devons encore citer l'affranchissement du service militaire, privilège dont jouissent les élèves qui ont achevé avec succès un cours d'études spéciales pour cette branche de l'économie rurale à l'École agronomique de Livonie.
Cette courte indication des mesures prises par le gouvernement, pour provoquer et favoriser les améliorations dans la culture des prairies, prouve sa sollicitude pour cette branche de l'économie rurale et l'importance qu'il y attache.
Culture du lin et du chanvre.
Après la culture des céréales et Félève des animaux domestiques, la culture du lin et du chanvre, tant comme plantes textiles que comme graines oléagineuses, est, sans contredit, la branche la plus importante de l'économie rurale en Russie. La valeur brute des produits de cette culture s'élève , d'après une évaluation approximative trèsmodérée, à environ 55 7 millions de roubles argent = 222 millions de francs. Le climat et le sol lui sont très-propices dans une grande partie de l'Empire. La production de ces plantes textiles excédant de beaucoup les besoins de l'industrie linière indigène, l'extension de leur culture dépend essentiellement , et plus que pour toute autre branche de notre économie rurale, de la facilité du débit sur les marchés étrangers. Le lin et le chanvre ont de tout temps figuré parmi les principaux articles de notre exportation, et, si l'on y ajoute les graines oléagineuses, produit qui se rattache à la culture de ces deux plantes, il se trouve que l'exportation de ces trois articles réunis l'emporte en importance sur tous les autres. Dans l'espace de vingt-neuf ans, de 1822 à 1850 inclusivement, il n'y a eu que quatre années, 1830, 1831, 1846 et 1847, où la valeur des céréales a dépassé celle de ces trois articles d'exportation, pris ensemble.
La supputation des relevés de la douane, pour toute cette période, donne les résultats suivants:
Valeur totale do Texportation dans le commerce avec rEurope, pendant vingt-neuf
anné68,de4822à4850 4,903,448,300 rblesarg^
= 7,643,793,200 francs.
Lin ot étoupe de lin. . . . 243,482,000 rbles ou 42 8 pour 400 Chanvre et étoupe de chanvre. 4 95,034 ,000 » 40 2 »
A reporter. , . . 438,543,000
Report. . . . 138,543,000 roubles Graines oléagineuses . . . 463,994,000 (4) » 8 6 pour 400
Les trois articles ensemble . 602,504,000 »
= 2,440,046,000 fr. ou 34 6 pour 400
de reiptrUtioB toUle.
Ces chiffre» prouvent suffisamment l'importance de la culture des plantes textiles pour notre commerce extérieur.
Nous n'avons pas eu , jusqu'à présent , de concurrence sérieuse à redouter, pour cette branche importante de notre commerce. La plupart des pays du continent européen qui produisent du lin et du chanvre , n'ayant pas beaucoup de sol à consacrer à cette cultiure, et trouvant, vu les progrès de leur population, plus avantageux de cultiver les céréales, les pommes de terre et d'autres plantes alimentaires, n'en récoltent pas de fortes quantités pour l'exportation. Il n'y a pas de pays , sur le continent européen, où ces plantes textiles puissent se produire en si grande abondance, et être livrées au commerce à des prix aussi modérés qu'en Russie. Parmi les contrées transatlantiques, ce sont les Indes orientales qui en fournissent les quantités les plus considérables , 200 à 250,000 quintaux anglais. L'exportation des États-Unis est très-insignifiante, 25 à 30,000 quintaux dé chanvre.
Dans son ouvrage sur le commerce extérieur de la Russie, M. Nebolsine évalue l'exportation du lin et du chanvre, de tous les pays de production^ à 9,300,000 pouds, répartis ainsi qu'il suit :
Russie 6,600,000 poucte.
États do l'association douanière allemande. 350,000 (2)
A reporter 6,950,000
(1] Cette exportation consiste presque en entier en graine de lin et en un peu de graine de chanvre. Les autres espèces de graines oléagineuses n'y entrent que pour enTiron 2 pour 100.
(2) Les Ëtats allemands exportent 500,000 à 600^000 pouds de lin et de chan-
Report. 6,950,000 pouds.
Autriche 200,000
Hollande et Belgique. . . 1 . . • . 850,000
France 460,000
Italie 500,000
Indes orientales 400,000
Iles Philippines 240,000
Total comme ci-dessus 9,300,000
Ainsi, nos lins et nos chanvres figurent pour plus des deux tiers dans ce commerce.
Nous devons, cependant, faire observer qu'il y a, dans ces données statistiques, quelques chiffres à rectifier. Ainsi, par exemple, l'exportation des Indes orientales présente au moins le double du chiffre qui figure dans le tableau ci-dessus. L'Angleterre seule a tiré de ces contrées, pour sa consommation intérieure, pendant la période quinquennale de 1845 à 1849, 1,272,000 quintaux, ce qui donne pour moyenne 254,400 quintaux par an =789,900 pouds (1 quintal anglais de 112 livres = 124, 2 livres de Russie).
On importe, en outre, en Angleterre environ 300,000 pouds de lin et de chanvre de l'Egypte et des possessions anglaises en Afrique , et environ 90,000 pouds de chanvre des États-Unis d'Amérique , qui ne sont pas compris dans le compte ci-dessus ; de sorte qu'on peut évaluer l'exportation totale de ces articles des pays de production à environ 10,300,000 pouds, dans lequel total les exportations de la Russie ne figureraient que pour un peu plus des trois cinquièmes, ou plus exactement 64 pour 100.
Les importations du lin et du chanvre en Angleterre se sont élevées, pendant la période quinquennale de 1845 à 1849, à 11,421,811 quintaux, l'étoupe comprise, dont
vre ; mais près de la moitié de cette exportation se compose des lins et des chanvres de la Russie qnl ^'exp^fiçnX par les ports de la Prusse.
AGMCDLTURE. 9
7,659,394 quintaux, ou 68, 4 pour 100, ont été importés de la Russie.
Les importations annuelles présentent les chiffres suivants :