‹ Études sur les forces productives de la RussieChapitre 16 sur 33 · Première partie. -^ Commerce intérieur · texte numérisé non relu

Première partie. -^ Commerce intérieur

L'immense étendue de l'Empire, l'abondance et la va** riété des produits de notre sol et une industrie três-developpée dans plusieurs de ses branches les plus importantes offrent un vaste champ aux échanges du commerce intérieur ; mais la valeur réelle de ce commerce échappe , jusqu'à un certain point, même à un calcul approximatif.

Pour nous rendre compte, au moins en gros de son importance, nous devons considérer, d'abord la masse des objets que ce commerce met en circulation, et ensuite les éléments dont se compose la valeur qu'il ajoute à ces objets.

Pour la première partie de cette appréciation , les données statistiques consignées dans les deux chapitres précédents peuvent nous servir de guide.

Nous avons évalué, dans le premier volume» à 2,044 millions de roubles les produits bruts de notre sol* Une grande partie de ces produits est consommée, sur place, par ceux mêmes qui les exploitent. Ainsi , par exemple , sur le total de la récolte des grains, que nous avons porté à 260 millions de tschetwert , il y aurait a déduire , d'après un calcul approximatif (pogfe 385 du premier volume), environ 150 millions de tschetwert qui sont consommés sur place

par les populations agricoles qui les récoltent, ou employés H la distillation de l'eau-de-vie. Les semailles réclament environ 60 millions. Il ne resterait, par conséquent, que 50 millions de tschetwert, dont à peu près 4 millions s'écoulent dans le commerce d'exportation, et 36 millions sont livrés au commerce intérieur pour l'approvisionnement des villes , de Parmée , de la flotte et des [provinces qui ne produisent pas assez de grains pour leur consommation. Ceâ 46 millions dé tschetwert i évalués au prix le plus modique de 3 roubles, donnent une valeur de 138 millions de roubles. .

Sur la récolte des pommes de terre que nous avons évaluée à 15 millions de roubles, on peut admettre qu'au moins un cinquième, représentant une valeur de 3 millions de roubles, est livré au petit commerce pour Tapprovisionnement des populations urbaines.'

La récolte du vin ayant été évaluée à 7,700,000 roubles, on peut admettre que plus de la moitié de cette valeur, ou, en somme ronde, 4 millions sont livrés au commerce intérieur.

Sur les produits des jardins fruitiers et potagers évalués à 55 millions de roubles argent , nous pouvons compter au moins un tiers , ou , en somme ronde , 18 millions pour le commerce intérieur.

Sur le produit brut des prairies , évalué à 360 millions de roubles {voir le calcul , pages 213 et 214 du premier volume), nous ne compterons qu'un dixième ou 36 millions pour le commerce intérieur, c'est-à-dire pour l'approvisionnement des villes et de l'armée.

La récolte du lin et du chanvre doit être au moins de 17 millions de pouds {voir le calcul , pages 215 et 216 du premier volume), dont on exporte environ 7 millions de pouds. Sur les 10 millions de pouds qui restent dans le pays, on peut compter au moins la moitié pour le com-

COMMERCE. tn

merce intérieur, ce qui fait , au prix minime de 2 roubles le poud, 10 millions de roubles.

Les graines oléagineuses, livrées au commerce intérieur (voirie calcul, page 217 du premier volume), ont été évaluées à 10 millions de roubles, elles plantes tinctoriales et médicinales à 2 ^ millions de roubles.

Sur la récolte des tabacs, évaluée, d'après le prix le plus modéré, à 2,100,000 roubles, on peut compter au moins 1,500,000 roubles pour le commerce intérieur.

Le produit des forêts a été évalué, d'après un calcul approximatif {page 227 du premier volume), à 135 millions. Si l'on ne compte qu'un tiers pour le bois de chauffage, de construction , de menuiserie et de charronnage livré au commerce, cela ferait 45 millions, dont environ 3 7 millions sont livrés à l'exportation ; de sorte qu'il resterait 41 7 millions de roubles pour le commerce intérieur ; mais nous ne compterons, en somme ronde, que 40 millions. On trouvera, sans doute, que cette estimation est très-modérée si l'on considère que la ville de Saint-Pétersbourg seule consomme, d'après les données statistiques officielles {voir le Journal du ministère de l'Intérieur, livraison du mois de mars 1853), pour 2,223,000 roubles de bois de chauffage, évalué au prix de revient, auquel on doit ajouter au moins 10 pour 100 pour le bénéfice des marchands, et bien certainement la consommation du bois de construction, de menuiserie et de charronnage doit s'élever au moins au double de cette somme.

Le gouvernement de Moscou consomme, pour le chauffage, d'après les données statistiques locales, au delà de 1 million de sagènes de bois de sapin , et près de 500,000 sagènes de bois de bouleau , représentant une valeur d'environ 3 millions de roubles, sans les frais de transport, et l'on évalue au double la consommation des bois de construction, de menuiserie, de charronnage, ce qui porterait m. {8

iU COMMERCE.

la consommation totale du boit de toute espèoe , dans oe seul gouvernement, à environ 9 millions, sans compter les frais de transport et le bénéfice du commerce.

Nous avons évalué à 100 million» de roubles le produit annuel de l'éducation de la race bovine dont nous pouvons compter au moins 40 millions t ou les deux cinquièmes, pour le commerce intérieur, en englobant dans cette dernière évaluation la viande de porc et oelle de mouton qui ne sont pas comprises dans les 100 millions que produit rélève seule du gros bétaiU

La vente seule du bétail pour rapprovisionnement de Saint-Pétersbourg s'élève annuellement à près de 5 millions de roubles (1), et si l'on y ajoutait tous les produits du laitage on obtiendrait, sans doute, une valeur d'environ } 6 millions.

Or, la population de Saint^^Pétersbourg ne s'élevant pas à plus d'un dixième du total de la population urbaine de l'Empire , nous croyons avoir été très-modérô en ne comptant que 40 millions pour les produits de l'élève du bétaU livrés au commerce intérieur dans toutes les possesaîons de la Russie.

Sur le produit brut de l'élève de la raqe ehevrtiûô que nous avons évalué à 129 millions, nous ne compterons que 30 millions ou moins d'un quart pour les chevaux livrés annuellement au commerce, ce qui nous semble asseii mt^ déré.

Le produit de l'éducation de la volaille ayant été évalué à 10 millions de roublesi on peut en compter au moins la moitié ou 5 millions pour le commerce intérieur,

La supputation de tout^ ces sommes donne 338 mil-

(1) En 1852, la vente du bétail à Saint-Pétersbourg s'élevait, d*après les bulletins du marché publiés dans le Journal du ministère de Vlntérieur, à 4,948,000 roubles arçeat.

lions. En y ajoutant 20 millions pour le produit brut de l'éducation des abeilles et du ver à soie, ainsi que de la pèche et de la chasse, on obtient pour total des produit3 bruts de notre agriculture, livrés au commerce intérieur, 8B8 millions. Les produits bruts du règne minéral, livrés au commerce intérieur, sans compter l'or et l'argent, peuvent être évalués approximativement au moins à 20 millions de roubles, ce qui donnerait, pour les produits bruts du sol, 378 millions de roubles. Les produits de l'industrie représentent, d'après les évaluations qu'on trouve dans le chapitre précédent, une valeur de 800 millions.

Ces deux sommes réunies donnent un total de 878 millions, et, comme la plupart de nos évaluations ont été faites au taux le plus modéré, nous croyons pouvoir porter, en bloc, à 900 millions de roubles argent (3,600 mil* lions de francs) la masse totale des valeurs qui font l'objet du commerce intérieur de l'Empire , tant en gros qu'en détail.

Quelle est la valeur que le commerce ajoute à cette masse d'objets qu'il met en circulation? C'est ce qu'il est impossible d'établir avec quelque précision.

Abstraction faite de l'influence de l'agiotage et des spéculations outrées de quelques accapareurs, qui portent quelquefois le prix vénal des marchandises bien au delà de leur valeur réelle, la valeur supplémentaire, que le commerce, dans sa marche naturelle, ajoute aux produits du sol et de l'industrie, qu'il livre à la circulation, pour les mettre à la portée des consommateurs, se compose des éléments suivants :

1** Des frais de transport;

2* Des intérêts du capital employé à l'achat, au transport, au magasinage, etc.;

3"* Du bénéfice licite du commerçant pour sa peine et pour les risques qu'il peut courir.

Cette valeur supplémentaire augmente en raison des distances, des difficultés des communications et du temps qui s'écoule entre le moment de la production et celui où la marchandise arrive au consommateur. Un bloc de bois d'acajou, pesant un quintal métrique, qui se vend peut-êtere J sur pied 1 ou 2 francs dans les forêts de l'Amérique cen- ^ traie, vaut 20 francs en arrivant au Havre, de sorte que les J neuf dixièmes, et au delà de cette valeur, sont représentés par le travail employé pour abattre et tailler l'arbre, par le fret de Honduras, de Haïti ou de l'île de Cuba au Havre, par les frais d'assurance , par le bénéfice des propriétaires américains des forêts qui fournissent ce bols précieux, par le capital employé à l'achat et au payement du fret, par les frais de commission et autres et par le bénéfice du commerçant. Cet exemple, pris au hasard dans le commerce extérieur, peut souvent se reproduire aussi dans le commerce intérieur.

Or, en considérant la grande influence que les distances et les difficultés de communication exercent sur la valeur supplémentaire que le commerce ajoute aux marchandises qu'il met en circulation, on conçoit aisément que cette influence soit bien plus sensible en Russie que dans tous les autres pays, et que, par conséquent, la valeur réelle que le commerce, dans sa marche naturelle, ajoute aux produits du sol et de l'industrie y est beaucoup plus considérable que partout ailleurs.

Il y a, chez nous, telle marchandise, et cela se rapporte à beaucoup d'objets, qui, après avoir été livrée au commerce en gros, n'arrive, qu'après une année révolue, à sa destination définitive. Cette influence des distances et de la difficulté des communications se manifeste surtout pour les produits bruts et pour toutes les marchandises lourdes ou encombrantes.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu'un poud de fer, qui coûte 80 ou 90 kopecks sur les lieux de produc-

tion , à rOural , se vend 2 roubles et au delà dans les provinces de Touest. Une sagène de bois, que le propriétaire de forêts [vend sur place 25 ou 30 kopecks (1), vaut 3 roubles argent en arrivant à Saint-Pétersbourg. Un bœuf de l'Ukraine ou des steppes de la Russie, qui se vend sur place 15 ou 20 roubles, vaut 50 à 60 roubles à Saint- Pétersbourg (2). Un tschetwert de seigle, qui se vend souvent 1 rouble 50 kopecks et même moins dans l'intérieur, vaut 5 à 6 roubles, quelquefois jusqu'à 8 et 9 roubles, dans les provinces de la Baltique. De même, le froment qui se vend souvent sur place 3 roubles, quelquefois 2 ^ roubles, se paye 5 à 6 roubles, quelquefois Jusqu'à 10 et 11 roubles, à Odessa,

Cette influence des grandes distances et de la difficulté des communications sur le prix des denrées et des marchandises, en Russie, est encore renforcée par les conditions précaires dans lesquelles se trouve notre commerce et surtout piar le manque de crédit entre particuliers et par le taux très-élevé des intérêts qui en est la suite.

En prenant en considération toutes ces circonstances, nous croyons pouvoir admettre que le commerce intérieur, dans sa marche naturelle, c'est-à-dire en mettant hors de calcul tous les bénéfices exagérés, ajoute, terme moyen, au prix de revient de tous les produits bruts du sol, au moins 60 pour 100, et à celui des produits de l'industrie, au moins'25 pour 100, ce qui donnerait, sur les produits bruts du sol, livrés au commerce intérieur, que nous

(1) Noos connaissons des propriétaires dont le bois de bouleau arrive à Pétersbourg et s'y vend 3 roubles argent , tandis qu'ils ne reçoivent sur place que 20 à 30 kopeks par sagène.

(2) Pendant les mois de décembre 1852 et de janvier et février 1853, il a été vendu sur le marché au\ bœufs de la capitale (d*après les bulletins publiés par le minislère de l'intérieur), 6,900 télés de bœufs de l'Ukraine (connus dans ie commerce sous le nom de bétail circassien], pour une somme de 420,000 roubles; le qui donne le prix de 61 roubles par tcte.

croyons pouvoir évaluer à 380 millions, une valeur supplémentaire de 228 millions, et, sur ôOO millions des produits de l'industrie, 125 millions ; de sorte que la valeur créée par le commerce intérieur s'élèverait à 388 millions de roubles argent et nous croyons qu'on peut l'évaluer en bloc à 360 millions , comme minimum , ce qui porterait le total des revirements de ce commerce à 1,260 millions de roubles argent (5,040 millions de francs), ou, pour une population de 66 millions, 10 roubles 9 kopecks par habitant.

Les principaux centres de ce commerce se trouvent à Moscou , à Nijni-Nowgorod , Kazan , Simbirsk , Saratow, Samara, Ribinsk, Koursk, Nowgorod, Toula, Orel, Twer, Irbite (à cause de l'importance de ses foires), laroslaw, Kalouga^ Wologda, Perm, Wiatka, Kharkow el Kiew (1). C'est dans ces centres de l'activité commerciale que le nord et le midi, l'est et l'ouest, font les principaux échanges de leurs produits. C'est surtout la ville de Moscou qui fait les plus grandes opérations commerciales.

Les gouvernements de Moscou , de Wladimir et de laroslaw pourvoient tout l'Empire de leurs produits manu^ facturés. Les gouvernements les plus fertiles du centre, du midi et de l'est approvisionnent l'armée, les deux capitales et les gouvernements qui ne produisent pas assez Se grains pour leur consommation.

Les gouvernements du midi et de l'est, richeiS en pâturages, fournissent le bétail aux deux capitales, à l'armée

(1) On peut encore citer, parmi les viiles de district ies plus remarquables par leur commerce , celles de Serpoukhow et de Kolomna, dans le gouvernement de Moscou; Schouîa, Mourome et Wiazniki, dans le gouvernement de Wladimir; Arzamas, dans le gouvernement de Nijni-Nowgorod; Oustioug-Weliki, dans le gouvernement de Wologda; Rostow et Ouglitsch, dans le gouvernement de la- Toslaw; Torjok, dans le gouvernement de Twer, Krementchouk et Berditchew, dans le gouvernement de Wolhynie.

et à toutes les contrées qui n*en élèvent pas en quantité suffisante pouî* leur consommation de viande de boucherie. Le gouvernèihent d*OVenbourg • et plusieurs autres con*trées du sud-est fournissent le suif à la fabrication du savoû et de là stéarine. Les nombreux haras des gouvernements de Woronêje, Tambow, KharkôW, Èkàthérinoslaw, Poltawa, Ôrel, Kôursk, Rherson, tschernigow et Tauride et les gouvernements d'Astrakhan et d*Oreiibourg, ainsi que le pays des Cosaques du Don, fournissent deS chevaux de toute espèce à Tarmée et à presque toutes les provinces de l'Empire. Les gouvernements de Perm et de Wiatka fournissent à Saint-Pétersbourg et à Moscou beaucoup de petits chevaux pour les attelages légers. Les gouvernements deWologda, Wlàtka, îaroslaw, Wladlmir, Nowgorod, Pskôw, Livonle, Courlande, Smoîensk, Wilna, Witêbsk, Tschernigow, Koursk, Orel, Toula et Tambow fournissent à ^Industrie les plantes textiles (Un et chanvre).

La production des laines est répandue plus ou moins dans tout l'Empire ; mais le commerce des laines est concentré principalement à Kharkow, Romny (maintenant Poltawa), Moscou, Slmbirsk et Odessa. Le Caucase fournit* la soie aux manufactures du centre de la Russie.

Les provinces de TOural et la Sibérie fournissent à tout TEmpire les produits de leurs mines.

Le nord fournit au commerce ses bois de construction et ses produits de chasse, la Sibérie ses fourrures. Les provinces méridionales fournissent le vin, le sel et les fruits de table à Une grande partie de l'Empire. Les contrées du Don et du Volga, ainsi que les c6tes de la fialtlque, de la mer Noire et de la mer Caspienne, fournissent les produits de leurs pêches.

Tels sont les principaux éléments de notre commerce intérieur.

Nous nous abstenons d'analyser en détail ce commerce

dans toutes ses directions, car cela dépasserait le cadre de ce travail , et , d'ailleurs , nous ne possédons sur ce sujet que des données fragmentaires et incomplètes; mais nous devons ajouter quelques mots sur nos foires.

Les grandes distances, la difficulté des communications, la concentration de notre industrie dans un petit nombre de contrées et la rareté des villes commerçantes, où les populations des campagnes pourraient faire rechange des produits de leur sol contre les objets dont elles ont besoin, donnent à nos foires une importance qu'elles n'ont dans aucun autre pays.

Le commerce en gros, entre les différentes provinces, -J ne suit pas, comme ailleurs, une marche régulière et non interrompue. Il ne se fait qu'à certaines époques, pendant lesquelles il est facilité par le traînage ou par les communications fluviales. D'un autre côté, la confiance mutuelle parmi nos négociants est trop limitée pour donner une grande extension au commerce de commission, qui remplace , dans d'autres pays , les achats directs et facilite beaucoup la circulation et le débit des marchandises. Chez nous, ce genre de commerce intermédiaire est encore très-insignifiant.

Toutes ces circonstances réunies font que les foires sont, en Russie, le moteur principal de tout le mouvement commercial.

De toutes ces foires, la plus importante , sans contredit, non-seulement en Russie, mais dans l'Europe entière, est celle de Nijni-Nowgorod, qui se tient tous les ans au mois d'août et dure pendant quatre semaines.

Outre qu'elle est le centre où vient aboutir la majeure partie du commerce entre l'Asie et l'Europe, par voie de terre, elle a aussi une grande importance pour le commerce intérieur. C'est principalement à Nijni que le centre, l'est et l'ouest, le midi et le nord de l'Empire viennent

faire rechange des produits de leur sol et de Findustrie. La valeur totale des marchandises de toute espèce, russes et étrangères , apportées à la foire de 1852 , s'est élevée à la somme de 64,591,000 roubles argent (258,364,000 francs), savoir :

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