DE LA STRUCTURE
ils sont loin d'avoir la régolarité des Trais cristaux {*) et varient considérablement dans leur forme. A mesure que Von s'élève vers la partie supérieure des glaciers , on voit ces fragmens diminuer insensiblement de volume et se réduire enfin à de simples granules ; la masse entière passe alors à l'état d'une neige grenue , que les habitans des Alpes françaises appellent névé et que l'on désigne en allemand sous le nom de firn.
Le névé est en quelque sorte une forme intermédiaire entre la glace et la neige, qui n'existe que dans les hautes régions ; les mers de glace en sont en grande partie composées , au moins à la sur&ce , et on le retrouve égalaient sur la plupart des hautes cimes de nos Alpes. Le glacier lui-même n'est, dans toute sa masse , qu'une transformation du névé, opérée à laide de l'eau , et voici de quelle manière : quoique la température moyenne des régions ou règne le névé soit de beaucoup au-dessous de zéro , le soleU parvient cependant a en fondre annueUement une partie, pendant les mois chauds de l'été. L'eau qui résulte de cette fonte s'infiltre dans la masse , où , remplaçant l'air que le névé contient en abondance, elle se con-» gèle pendant la nuit et transforme ainsi une partie du névé en une glace d'abord peu compacte, mais qui gagne de plus en plus en consistance et en épaisseur,
(*) Il est à regretter que M.Hugi ait adopté le nom de cristaux, pour désigner ces fragmens qu'il a d'ailleurs très-bien décrits.
DES GLACIBRS. 33
à mesure que de nouvelles eaux viennent s'y infiltrer et' que la masse entière chemine dans le sens de sa pente ( Voy . chapitre XII , Du mouvement des glaciers) . La transformation du névé en glace s'opère généralement de bas en haut , par la raison fort simple que l'eau, tendant continuellement à descendre,, c'est la partie inférieure du névé qui s'imbibe la première. H en résulte que , dans la plupart des cas , le fond est à l'état de glace , tandis que la surface est encore à l'état de névé; c'est en effet ce que démontrent les observations de MM. de Saussure, Zumstein et Hugi; et j'ai en moi-même plusieurs fois l'occasion de faire cette observation au glacier de l'Âar et au glacier de Zermatt.
Le névé luinmème n'est en définitive autre chose qu'une neige congelée ; c'est le glacier dans son premier développement. Sa structure grenue est le résultat de la gelée , et l'eau est en quelque sorte le ciment qui , en se congelant , transforme cette masse granuleuse en une masse compacte. J'envisage les grains du névé comme l'origine de cette structure fragmentaire ou de ces soi-disant cristaAx qui se retrouvent dans la glace de tous les glaciers, quelle que soit sa compacité ; car lorsqu'on ne les aperçoit pas au premier coup-d'œil , il suffit d'humecter la surface avec un peu d'acide ou tout autre liquide coloré , pour les^ voir aussitôt se dessiner avec la plus grande netteté; on entend en même temps un léger bruit de
84 DE LA STICCTCRB
décrépitation. L'urine chande est le réactif le plus portatif que l'on puisse employer dans ce but ; ceux qui feront cette petite expérience seront frappés de la différence des effets produits par ce moyen sur la glace d'un glacier , comparativement à ceux produits sur la neige ou sur la glace ordinaire.
La glace d'un glacier est d'autant plus transparente que ces soi-disant cristaux sont plus grands ; c'est essentiellement l'air contenu entre les joints des fragmens qui la rend opaque ; or plus ces fragmens ou prétendus cristaux seront grands, moins il y aura de joints dans la masse et plus par conséquent la glace , aura de transparence.
Aussi la glace est-elle toujours plus transparente dans la partie inférieure des glaciers que dans leur partie supérieure , de même que c'est aussi ici qu'elle atteint son maximum de compacité. Mais cette transparence et cette compacité ne se maintiennent point à la surface , à moins que celle-ci ne soit abritée contre les agens atmosphériques. Les vents , la pluie et la chaleur rendent la glace poreuse et finissent par la désagréger complètement ; les joints qui unissent les fragmens se disloquent , et lorsque , comme cela arrive assez fréquemment, les glaciers forment des pointes ou des prolongemens saillans à leur extrémité , l'on voit ces pointes bouger plus ou moins lorsqu'on les secoue, et souvent il suffit d'un léger choc pour en abattre de très-gros blocs qui, en tom-
bant, se divisent en one masse de petits fragmens. Examinés isolément , ces fragmens sont d^une trans* parence parfaite, tandis que , réunis, ils formaient une masse très-opaque ; ce qui confirme ce que je viens de dire , que l'opacité résulte surtout de l'air renfermé entre les joints.
Il est assez difficile de se rendre compte de la formation des fissures capillaires qui séparent tous ces fragmens. Je crois cependant qu'il faut les attribuer à la compression des bulles d'air renfermées en si grand nombre dans les névés et dans la partie supérieure des glaciers et qui s'y trouvent engagées par suite de la congélation des masses de neige qui se transforment en glace. On conçoit que cette trans* formation ne s'opérant qu'insensiblement, l'air engagé dans la neige ne s'en échappe que partiellement, lorsque l'eau qui s'y infiltre vient à le déplacer. Mais bientôt la congélation de cette eau enferme l'air dans la masse du névé; cet air apparaît alors sous la forme de bulles de difiTérentes formes ; puis, à mesure que le névé se transforme en glace plus compacte, ces bulles sont comprimées et souvent déplacées par les mouvemens de la glace résultant de sa dilatation : il arrive enfin que ces petits interstices sont transformés en fissures capillaires qui s'entrecroisent dans tous les sens et se renouvellent continuellement, lorsque , remplies d'eau , elles viennent à se congeler. L'inégalité de tension d'une masse composée de tant
36 DE iA SniJCTUBB
de firagmens inégaux 8e désagrégeant et se réagrégeant continneUement , doit aussi puissamment contribuer i leur formation et i leur renouvell^oient. De Saussure a démontré expérimentalement que la glace formée de neige imbibée d'eau était ainsi remplie de bulles d'air : si nous supposons dés lors cette glace artificielle soumise à tous les mou^emens de la masse des glaciers, sous une pression plus ou moins considérable y nous aurons réuni toutes les conditions nécessaires à la formation de ces fissures capillaires, qui jouent un si grand rôle dans la plupart des phénomènes que présente la ^ace des glaciers.
L'intérieur des crevasses est bien moins âpre que la surCaice du glacier ; leurs parois, par cda m&ne qu'dles sont verticales, offrent moins de prise aux agens extérieurs ; cependant elles ne sont pas, à beaucoup prés, aussi lisses que les endroits recouverts par des moraines ou par des blocs isolés; c'est surtout sous les nappes de blocs de rextrëmité inférieure des glaciers que la glace acquiert son maximum de compacité ; elle y est souvent d'une dureté telle , qu'elle se brise en esquilles, dont les bords sont aussi trandians que s'ils étaient de verre.
U résulte de ceci que le névé ne peut se transfonn«r en glace qu'à l'aide de l'eau , soit que cette eau {provienne de la fonte de la croûte supérieure ou des pluies. On a prétendu que , passé une certaine limite, la neige et les névés n'étaient plus susceptibles de se
fondre et que FéTaporation. avait seulô prisé sur eux. n en résulterait que les hautes sommités des Alpes ne devraient être couvertes que de neige et que la glace y serait complètement inconnue. C'est en effet ce qu'affirment la plupart des physiciens et des mè^ tèorologistes les plus modernes qui s'appuient ici de Fautorité de Saussure (*). Il est vrai que de Saussure dit positivement au § 530 de son ouvrage (Tom. I, p. 374) , que Fon ne trouve jamais que des neiges sur les cimes des montagnes isolées : U s'efforce même de combattre Fopinion de quelques naturalistes qui peu» saient que le Mdnt-Blanc était couvert de glaces vives. ÂiUeurs , en traitant dé la fonte des neiges ( Tom. II , p. 320 , § 943) 9 il ajoute «qu'en général les neiges « proprement dites ne fondent guère au-dessus de (( 1300 toises sur les montagnes dont la hauteur to- « taie surpasse 15 à 1600 toises, j» Mais il est à remarquer que lorsque de Saussure émettait ces opinions 9 il n'avait pas encore fait l'ascension du Mont- Blanc. Ce n'est que plus tard , dans le quatrième volume de ses Voyages dam les Alpes , qu'il a publié le récit de ce voyage ; et si tous ceux qui s'en sont rapportés avec tant de confiance à ce qui est dit dans les deux premiers volumes , avaient pris la peine de lire l'ouvrage jusqu'au bout , ils auraient appris que de
(*) F.Boffmartn Physikaliscfae Géographie. T. 1. pag. 263. — h. F. Kœmtz Météorologie. T. II. p. 163.
38 1» LA mccTrmB
Sanssore hiMDéiiie a été le premier i reconnaître son erreur, potfqaH rapporte an $ 1981 (Tom. IV, p. 163) qo*en tra^enant le premier plateau de neige qui entoure la dme du Mont-Blanc, Q disenra d'énormes cubes de glace (séracs yoy. plus bas) qui étaient du dAme du Goûté et dont «le fond ou la
« partie qui avait été contiguë au roc était une glace i « petites bufles, translucide , blandie , dure et plus compacte que cdle des glaciers. » Pour éviter toute cause d'erreur Q ajoute mâme dans une petite note au bas de la même page : « La Yue de cette glace si Uandie , « ressemblant à de la neige , me prouve que j'avais « bim pu me trompor lorsque, du baut du Crament, «j'avais cru pouvoir aflBrmer que les calottes qui « recouvrent le Mont-Blanc et les sommités voisines « sont en enti^ de neige et non prâit de glace. » Nous verrons plus tard en traitant de la couleur des glaciers que c'est un £dt général que la glace perd ses tdntes verdàtres et Ueuàtres dans les bautes régions.
M. Zumstdn rapporte (*) que lors de saseoonde ascension du Mont-Rose , en 1820, il passa la nuit dans une immense crevasse, à une bauieur de 13,128 pieds. Les parois de cette crevasse étsdent de glace trèscompacte et d'un bel azur. Qr la présence d'une crevasse et d'un massif de glace compacte à cette bauteor,
C) ron fTelden. Der Monte-Rosa. p. 127 et s.
fNTOuve suffisamment que l'eau doit s'y trouver parfois àletat liquide y pour cimenter le névé et le transformer en glace. D'ailleurs M. Zumstein ajoute lui-même qu'il fut assailli par la pluie à une hauteur de près de IO9OOO pieds. Or s'il y pleut , le soleil, à bien plus forte raison , doit être capable de fondre le névé ; car ce qui empêche habituellement la fonte , c'est moins le défaut de chaleur, que la sécheresse de l'air, qui transforme immédiatement la neige en vapeur d'eau. Enfig M. Hugi trouva le névé de la Mer de Glace de rOberland bernois , au pied du Grttnhorn , tellement imbibé d'eau , que son guide y enfonçait jusqu'aux genoux. (*)
Mais s'il est vrai que l'eau est indispensable pour tranrformer le névé en glacier , il est également vrai que la glace des glaciers ne saurait se former directement de l'eau , et c'est en quoi elle diffère de la glace ordinaire. Pour s'en convaincre il sufiSt d'exa*miner la glace qui se forme . pendant les nuits d'été . sur les petits filets d'eau et les creux de la surface du glacier , et l'on verra qu'elle n'a absolument rien de commun avec le massif du glacier ; elle n'est d'aucune durée , et avant qu'il soit midi le soleil l'a ordinairement déjà fondue. C'est donc à tort que quelques auteurs ont voulu ranger ces filets d'eau parmi les agens créateurs de la glace des glaciers ; plusieurs
O fittih Naturhistorîsche Alpenreise, p. 278.