‹ Études sur les glaciers; (volume 2)Chapitre 47 sur 225 · DE L* ANCIENNE EXTENSION · texte numérisé non relu

DE L* ANCIENNE EXTENSION

tout-à-fait semblable se voit autour du sommet de la roche de Salut-Triphon.

Le phénomène si extraordinaire des blocs perchés ne pouvait échapper à l'œil observateur de Saussure. Il en signale plusieurs sur le Salève , dont il décrit la position de la manière suivante : a On voit , dit-il , sur le penchant d'une prairie inclinée » deux de ces grands blocs de granit élevés l'un et l'autre au-dessus de l'herbe , à la hauteur de deux ou trois pieds , par une base de roche calcaire sur laquelle chacun d'eux repose. Cette base est une continuation des bancs horizontaux de la montagne, elle est même liée avec eux par sa face postérieure ; mais elle est coupée à pic sur les autres côtés , et n'est pas plus étendue que le bloc qu'elle porte (*). » Or, comme la montagne entière est composée du même calcaire que cette base , de Saussure en conclut naturellement qu^il serait absurde de supposer que ce fond se fût élevé précisément et uniquement au-dessous de ces blocs de granit. Mais , d'un autre côté, comme il ignorait la manière dont ces blocs perchés sont déposés dé nos jours par les glaciers, il eut recours à une autre explication : il suppose que le rocher s'est abaissé autour de cette base , par l'effet de l'érosion continuelle des eaux et de l'air, tandis que la portion de rocher qui sert de base au granit aurait été protégée par ce dernier. Cette expli-

(*) De Saussure, Voyages, Tom. 1, p. 14 1, § 227.

cation, quoique très-ingénieuse , ne saurait plus être admise, depuis que les recherches de M. Elie de Beaumont ont démontré que l'action des agens atmosphériques n'est pas , à beaucoup près , aussi destructive qu'on le croyait auparavant. Saussure parle encore d'un bloc détaché situé sur le passage de la Téte- Noire, « qui est, dit-il ^ d'une si grande taille, qu'on « serait tenté de le croire né dans la place qu'il oc- « cupe ; on le nomme Barme rousse, parce qu'il est ente cave par dessous , de manière qu'il pourrait servir «c d'abri à plus de trente personnes à la fois [*).

Les roches polies s'étendent généralement bien audelà des limites des glaciers jusque dans la partie inférieure des vallées alpines , et souvent à de trèsgrandes distances des glaciers actuels. Les flancs des vallées en sont également affectés jusqu'à des hauteurs que les glaciers n'ont plus atteintes de mémoire d'homme. Si, comme nous l'avons vu plus haut (p . 1 89) , il ne peut exister aucun doute sur la cause de ces roches polies , si ce sont bien les glaciers qui leur donnent leur aspect si particulier, dans des limites où on les voit encore en contact avec les glaces, on ne saurait douter que les glaciers se soient étendus et élevés jusqu'aux limites extrêmes où l'on en retrouve des traces de nos jours. Or, ces limites sont, dans la plupart des cas , les mêmes que celles des anciennes

(*) De Saussure, Voyages, Toin. 2, p. 92, § 703.

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moraines, et Ton conçoit qu'il' doive en être ainsi, du moment que Ton sait que les roches polies sont dues, ainsi que les anciennes moraines , à la grande extension des glaciers d'autrefois.

Je range parmi les roches polies les plus remarquables de la Suisse , celles que j'ai observées avec M. Studer, sur le sommet du Rifiel, dans la vallée de Saint-Nicolas, au-dessus du glacier de Zermatt (PI. 6, 7 et 8). Elles sont d'un poli si parfait, qui ressemble si fort à celui des rochers sur lesquels le glacier repose actuellement , qu'en les voyant , M. Studer luimême s'est rendu à l'évidence des faits, après les avoir long-temps méconnus. Je suis fier d'avoir opéré cette conversion ; car , aux yeux de plusieurs , elle aura plus de valeur que les faits que j'ai observés, et elle me prouve, ce qui est bien rare, mais bien digne d'un homme scientifique, que M. Studer sait abandonner franchement et publiquement une opinion, lorsqu'il a reconnu qu'elle est erronée. M. Studer ayant d^'à donné lui-même une description de ces roches polies dans le Bulletin de la Société géologique de France (*) ; et M. Desor, dans le journal de notre voyage au Mont-Rose et au Mont-Cervin, dans la Bibliothèque universelle de Genève (**) , je renvoie mes lecteurs à ces deux notices. Sur les flancs et au-des-

C) Bulletin, Féyrier 1840.

(**) Bibliothèque univ., N' 53, mai 1840.

sons du glacier du Rhône, on observe aussi des roches poliiss ; elles sont particulièrement distinctes à quelque distance du glacier , et au-dessus du village d'Oberwald , où M. Guyot les a signalées en premier lieu. Plus bas, on en retrouve des traces, de distance en distance , jusqu'à Yiesch , partout où la roche est de nature à maintenir les effets du poli : j'ea ai observé, entre autres, de très-caractéristiques dans la vallée de Yiesch (PL 9). Même dans les environs delà ville de Louèche , on rencontre encore quelques traces de roches polies , qui sont sans doute dues à la plus grande extension des glaciers de la vallée de Lœtsch. Plus bas encore on les retrouve aux environs de Mar-

tigny. Mais dans toute la vallée du Rh6ne elles ne sont nulle part aussi bien conservées que près de Pissevache, au-dessus du village d'Evionaz et aux environs de Mordes, où les roches granitiques sont généralement moutonnées.

Dans la vallée d'Oberhasli, les surfaces polies se laissent poursuivre sans interruption notable depuis l'issue du glacier jusqu'à Meiringen. Les parois du cirque dans lequel est situé l'hospice du Grimsel , sont polies depuis leur base jusqu'à leur sommet , à tel point que l'on a été obligé de bâcher dés sillons dans le granit pour empêcher les chevaux de glisser. Plus loin , en longeant le cours de l'Aar, on distingue encore, à la lunette , ces mêmes polis jusqu'au sommet des plus hautes cimes. Les flancs du Sidelhorn en sont

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pourvus eo beaucoup d'endroits. En faisant, cette année (1840), l'ascension de cette montagne, j'ai mesuré la hauteur de plusieurs de ces surfaces que j'ai trouvé être de près de 8,000 pieds, c'est-à-^ire de plus de 2,590 pieds au-dessus du fond de la vallée. A l'Abschvi^ung (PL 14 , voyez la planche au trait) , on en découvre encore à des niveaux plus élevés. Enfin il n'est personne qui , en montant au Grimsel , n'ait été frappé d'étonnement à la vue de cette vaste surface , polie comme le plus beau marbre , que l'on rencontre au-dessus de la Handeck, et qui porte dans la vallée le nom de Hœllenplatte. Je l'ai représentée', PL 15, afin de faire voir la ressemblance frappante de ces surfaces polies des Alpes avec celles que l'on rencontre dans le Jura. Les dômes arrondis au-dessus de la chute de la Handeck (PL 16) ne sont pas moins dignes d'attention , à cause de leur forme et de leur position extraordinaires. Il suffit de les avoir vus pour être convaincu que l'eau ne saurait les avoir occasionnés.

Toutes ces surfaces ne sont pas seulement unies et polies , elles présentent aussi les mêmes sillons et les mêmes raies que l'on observe sous les glaciers actuels. M. Mousson , dans son ouvrage sur la géologie des environs de Baden (*), mentionne particulièrement les

(*; Geologische Skizze der Umgebungen von Baden im Caulon Aargau, von Mb, Mousson, Zurich 1840, p. 90.

sillons des environs du Grimsel » cjui , dit-il , s'élèyenf à une grande hauteur au-dessus du fond de la vallée : il les attribue , ainsi que le poli des roches, au frottement de blocs qui auraient été entraînés par un courant. Il va même jusqu'à prétendre que , même sans admettre une vitesse exagérée » des masses de pierres du volume des blocs erratiques auraient pu user les parois de ces vallées. Quant à moi, je n'ai jamais pu concevoir un courant qui , dans des régions aussi élevées que le Grimsel (*) , se serait élevé à quelques mille pieds au-dessus du fond de la vallée , et qui , à un niveau pareil, aurait tenu en suspension des blocs capables de polir complètement les flancs de toute la vallée. Je ne demanderai pas à M. Mousson quelle a dû être la durée d'un courant capable de produire des effets pareils, mais bien d'où il fait venir les masses d'eau nécessaires à alimenter un pareil torrent ; car nous savons que les grands névés du Lauteraar et du Finsteraar ne sont pas même aussi exhaussés que les plus hautes traces de roches polies. Les plateaux plus élevés qui s'étendent derrière n'occupent , avec les plus hautes cimes, que des espaces relativement trèsbornés. Or, pour peu qu'il y ait eu des courans pareils dans plusieurs directions, ce qui, dans cette hypothèse, est de toute rigueur, je n'entrevois pas, à

[^) Le Grimsel est à 5804 pieds au-dessus de la mer, d*après M. Hugi.

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moins d'admettre des déloges partiels, la possibilité d'une accamolation d'eau suffisante pour donner lieu à d'aussi immenses torrens.

D'ailleurs les surfaces polies dont il est ici question portent tous les caractères des polis résultant de l'action des glaciers ; elles sont uniformes et parfaitement lisses, tandis que les polis produits par l'eau sont inégaux et mats , ainsi que nous l'avons démontré plus haut. De plus, ces surfaces sont toujours mieux conservées dans les hautes vallées, où les glaciers ont agi plus long-temps que dans les vallées inférieures , tandis que si elles provenaient de courans , ce serait le contraire qui aurait lieu, comme l'a fort bien fait remarquer M. de Charpentier [*) , attendu que les effets^de ces derniers sont d'autant plus considérables que leur vitesse s'est accrue par un long cours sur une pente rapide.

Les lapiaz ou Karrenfelder peuvent devenir des témoins aussi irrécusables en faveur de l'ancienne extension des glaciers , que les surfaces polies et les anciennes moraines , du moment que Ton a saisi leur caractère particulier, et que l'on a appris à les distinguer des érosions produites par les torrens. On en rencontre de nombreuses traces le long de la Scheideck» entre Meiringen et Grindelwald ; mais les plus remarquables que je connaisse dans l'enceinte des Alpes ,

(*) Notice, etc., p. 9, dans les Annales des mines, Tom. 8.

sont situées dans la vallée d'Oberhasli, à un quart de lieue de Meiringen, sur le monticule qui porte le nom deKirchet. Ce monticule est couvert de blocs erratiques, et ses parois abruptes sont polies de tous les côtés, de manière à en rendre l'ascension très-difficile. J'essayai cependant d'y monter , et en arrivant au sommet, je fus tout surpris de trouver sa surface, qui n'a guère plus de cent pieds de large, sillonnée d'une quantité de rigoles très-profondes. Il est impossible que sur une aussi petite surface les eaux atmosphériques aient jamais donné lieu au moindre petit filet d'eau. Le phénomène de pareils sillons, dans une localité semblable, suffirait par conséquent pour démontrer qu'un glacier a jadis recouvert ce monticule, et que ce sont ses cascades qui ont occasionné ces lapiaz , alors même que les parois du monticule ne seraient pas aussi polies qu'elles le sont, et que sa surface ne serait pas recouverte de blocs de granit gisant sur un fond calcaire.

Dans le voisinage des anciens lapiaz, on rencontre aussi parfois des creux d'anciennes cascades qui peuvent également contribuer à constater la présence de glaciers dans les lieux où on les observe , surtout lorsque leur position ne permet point d^admettre qu'ils sont dus à l'action de quelque torrent qui aurait cessé de couler. M. de Charpentier m'en a fait voir de semblables dans le voisinage de Bex. Il en existe également sur le Salève, où ils ont déjà été signalés par

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de Saussure (*). «On voit» dit-il» à la sur&eedeces rochers» des cavités arrondies de plusieurs pieds de diamètre et de deux ou trois pieds de profondeur. » Et il ajoute que c( comme leurs ouvertures se trouvent placées sur la face verticale de rochers escarpés » on ne peut pas supposer qu'elles ont été formées par la chute des eaux de montagne. » Ne trouvant point d'explication plausible » l'illustre voyageur des Alpes se contente de dire qu'elles paraissent avoir été creusées par des filets du courant, qui se jetaient directement et avec impétuosité contre les parties les plus saillantes et les plus exposées. » Il est impossible de ne pas sentir tout ce qu'il y a d'invraisemblable dans cette explication ; car» même en supposant que des filets d'eau fussent capables d'user et de faire disparaître» avec le temps » les aspérités du sol qui leur font obstacle » on ne conçoit pas pourquoi ils auraient creusé des excavations aux mêmes endroits. Ce sont évidemment des traces d'anciennes cascades.

Mais ces creux ne se rencontrent pas exclusivement sur les endroits en relief; on en trouve sur des surfaces planes» dans des dépressions» et même dans les lits des rivières et des torrens. On voit» entre autres» sous le premier pont de l'Aar» qui est au-dessus de la Handeck » une grande cuve » à-peu-près circulaire» de 5 à 6 pieds de diamètre » qui se trouve dans

(*) Voyages, Toin 1, p. 139, $ 222.

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ane position telle, qu'on ne peut guère supposer qu'elle ait été creusée par le torrent qui y coule maintenant. Les puits des géants en Suède , qui de tout temps ont si fort préoccupé les physiciens, seraient-ils peut-être de semblables creux de cascades des anciens glaciers du Nord?

Malgré les nombreuses courses que j ai faites en vue d'étudier sur la plus grande échelle possible les phénomènes que je viens de décrire , je ne puis cependant pas encore lier tous les faits que j'ai observés de manière à en former un. réseau sans lacunes, embrassant tout le sol de la Suisse. La vie d'un homme ne suffirait point à un pareil travail ; je me bornerai pour le moment à signaler encore quelques faiits observés à des distances plus ou moins considérables de ceux que je viens de décrire , afin de faire du moins entrevoir la généralité du phénomène dont il s'agit dans les autres parties de la Suisse qui se rattachent à la chaîne des Alpes.

Le phénomène des blocs erratiques est connu partout dans l'intérieur des vallées alpines. H a été décrit par MM. de Saussure [*) et A. DeLuc [**) pour les Alpes de Savoie; par MM. deBuch {***) et de Gharpen-

(*) De Saussure^ Voyages dans les Alpes.

(**) J. De Luc^ Voyages géologiques. Mémoires de la Société de physique de Genève, yol. 5.

(***) Léop, deBuch^ Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1815* Leonhard Taschenbuch 1 8 1 8 , p. 4 58 .

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tier {*) pour les Alpes Valaisannes ; par M. Studer Ç*) pour les Alpes bernoises ; par M. Escher de la Linth (***) pour les Alpes orientales et par M. De La Bêche ( ) pour les Alpes tessinoises. Les roches polies ont été reconnues par M. Studer dans leVal-Ânzasca, dans le Val-Quarrazza et dans la vallée d'Âoste ; M. Guyot les a signalées dans le Tessin et dans le canton de Glaris; enfin M. Studer a décrit les lapiaz de plusieurs points trèS'éloignés de la chaîne des Alpes. Des cartes représentant tous ces phénomènes dans leur liaison seraient du plus haut intérêt et contribueraient puissamment à rendre sensible ce que les descriptions ne dépeignent qu'imparfaitement.

La présence simultanée, dans la partie inférieure des vallées alpines , de tous les phénomènes qui accompagnent constamment les glaciers me paradt être la preuve la plus convaincante que l'on puisse exiger de la plus grande extension qu'on leur a attribuée. Cette simultanéité de faits dus à des causes différentes y dans le phénomène général des glaciers, prouve évidemment que ni les tradnées de blocs que l'on a envisagées comme d'anciennes moraines , ni les blocs perchés , ni les roches polies et striées \ ni les

(*) /. de Charpentier^ Notice, etc.. Annales des mines, tom. 8. (**) B, Studer, dans Meissner's Naturwissenschaftlicher Anzeiger

(***) Escher von der Linth^ Neue Âlpina, irol. 1, p. 1.

(****) H, De La J^èche, Manuel 'géologique, traduct. française.

lapiazy ni les creux de cascades ne sauraient être attribués à d'autres causes qu'au glacier ; car il n'y a que le glacier qui produise tous ces accidens à la fois. En effet , si l'on pouvait attribuer les roches polies et striées à des courans, on ne concevrait pas que les mêmes vallées présentassent aussi dans les mêmes localités des moraines , des blocs perchés, des lapiaz et des creux de cascades. Et quand on connaît l'influence immense que le glacier exerce sur son fond 9 en se mouvant » on ne saurait soutenir sérieusement l'idée qui a été émise, que les roches polies et le détritus du fond des glaciersi datent d'une époque antérieure à la formation des glaces.

Si donc nous sommes parvenus à démontrer la présence des glaciers jusque dans la partie inférieure des vallées alpines, si même nous avons acquis la certitude qu'ils y remplissaient les vallées jusqu'à des niveaux très-considérables au-dessus de leur fond, nous aurons en même temps prouvé que tout le massif de nos Alpes a été couvert d'une immense mer de glace , d'où découlaient de grands émissaires descendant jusqu'au bord des basses contrées environnantes , c'est-à-dire jusque dans la grande plaine suisse et jusque dans la plaine du nord de l'Italie, de la même manière que les mers de glace de nos jours envoient leurs émissaires dans les vallées inférieures ; mais avec cette différence, qu'au lieu d'être circonscrites entre des pics isolés et dans les vallées les plus élevées , ces mers de glace

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d'aatrefois liaient entre elles des chaînes de montages entières ( * ) , et descendaient dans la plaine par les grandes vallées. C'est en effet ce que les moraines nous disent s'être passé. Les grandes vallées , telles que le Valais , avec ses moraines latérales s'étendant depuis Martigny jusqu'aux bords du lac Léman ; le bassin des lacs de Brienz et de Thoune ; celui des Quatre-Gantons ; la vallée du Rhin dans son cours moyen ^ celle du lac de Gôme et celle du lac Majeur [**) étaient les couloirs par lesquels débouchaient les plus grands glaciers , à une époque où tous les glaciers des vallées latérales du Valais se confondaient encore dans le fond de la grande vallée, où tous ceux de rOberland bernois atteignaient le bassin des lacs de Brienz et de Thoune ; ceux des petits cantons, le bassin du lac dont le nom rappelle les liens naturels qui les unissent ; ceux des Grisons , la vallée principale du Rhin ; ceux de la Valteline, le bassin du lac de Gôme ; et enfin ceux du Tessin , le bassin du lac Majeur. Alors il n'a pu se former de moraines latérales que dans la partie inférieure des grandes vallées ; car

(*) Les glaciers du Nord, généralement en forme de grandes nappes, plutôt que de coulées, paraissent, d'après les descriptions de M. Martin», avoir maintenant , à certains égards , l'apparence qu'avaient chez nous les glaciers lorsqu'ils s'étendaient sur tout le massif des Alpes.

(**) Pour suivre ces détails topographiques, je recommande à mes lecteurs la carte routière de la Suisse par H. Keller, qui est la seule passable que l'on possède maintenant.

tous les glaciers des autres vallées, débouchant dans les grandes vallées, devaient y former seulement des moraines médianes, qui, plus tard, se sont dispersées dans le fond des vallées lorsqu'elles ont été abandon* nées par ces immenses glaciers. Je n'ai pas pu découvrir de moraines terminales correspondant à l'extension des glaciers à cette époque de leur retraite ; mais, à défaut de les connaître , je citerai plus loin quelques faits qui semblent nous indiquer la manière dont ils se terminaient, lorsqu'ils avaient encore une extension assez considérable pour déborder les flancs des Alpes. On ne rencontre des traces de moraines terminales que dans les vallées comprises dans l'intérieur des chfldnes des Alpes ; ce qui tendrait à prouver qu'il ne s'en est formé que du moment où les glaciers , dans leur retraite, ont cessé d'occuper le fond des grandes vallées, et se sont retirés dans les vallées secondaires et dans la partie supérieure des vallées principales , c'est-à-dire à l'époque où le glacier du Rhône descendait jusqu'à Viesch , celui de Zermatt jusqu'à Stalden , celui de la vallée d'Hérens jusque près de Sion, où il a dû barrer pendant quelque temps le lit du Rhône ; celui de l'Aar jusque près de Meiringen , etc. Je me borne à citer ici celles des vallées que j'ai visitées, où les faits sont faciles à observer. Il ne me paraît pas douteux que des barrages n'aient souvent occasionné , dans les vallées inférieures , des débâcles très-considérables, semblables à celle de la vallée de Bagne. Je

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pense même que c'est à des débâcles de ce genre qu'il faut attribuer le phénomène du remplissage de la par^ tie inférieure des vallées alpines par des décombres qui en égalisèrent le fond , tel qu'on l'observe dans la val-^ lée du Rhône y de Sierre au lac de Genève , et dans la vallée de TÂar, entre Meiringen et le lac de Brienz. Lorsque les glaciers se sont retirés dans des limites plus étroites encore, ils ont oscillé entre les flancs des vallées secondaires , et y ont formé cette quantité si considérable de moraines que l'on rencontre partout dans la partie inférieure des vallées qui aboutissent à celle de Ghamounix, à celle du cours du Rhône » audessous de Martigny, à celle de la Kander et à celle de Gonches , etc. Si je voulais donner la description de toutes celles que j'ai observées, je pourrais en remplir plusieurs feuilles. J'ai la conviction que dans peu d'années l'existence des anciennes moraines sera envisagée comme un fait tellement évident, que l'on s'étonnera qu'il ait jamais pu être révoqué en doute.

La vallée de Ghamounix présente un phénomène bien remarquable , relatif au mouvement de ses glaciers, lorsqu'ils occupaient les limites que je viens de signaler : c'est qu'au lieu de déboucher complètement à l'ouest, dans la direction du cours del'Ârve, ceux de la partie supérieure de la vallée, c'est-àdire le glacier des Bois, celui d'Argentière et celui de Tour se dirigeaient vers les Montets et Valqrsine, avec

les glaciers du Trient et Tenneyerge, pour déboucher par les Finhaux et Salvent, dans la vallée du Rhône, 'au-dessus de Pissevache. La direction des moraines du glacier des Bois , du côté de Tines et en face d' Argentière » et celle des stries des roches polies de Salvent ne laissent aucun doute à cet égard. Quelque chose de semblable s'observe dans le voisinage du glacier du Rhône ; je suis convaincu que lorsque sa surface s'élevait au dessus du passage du Grimsel^ une partie de ses glaces descendait par ce passage dans rOberhasli. C'est du moins ce que semble indiquer la direction des stries sur le sommet du col. Enfin les glaciers se sont retirés dans les hautes régions, et n'ont plus envahi les vallées secondaires. Dès lors ils ont oscillé dans des limites qui n'ont jamais considérablement dépassé celles qu'ils occupent maintenant , et que la tradition et les dôcumens historiques ont précisés d'une manière assez exacte pour un assez grand nombre de points.

La pensée se retrace aisément toutes les phases de cette série d'événemens physiques et en découvre sûrement la marche; mais il n'est pas aussi facile de fixer partout les limites de l'extension des glaces à chaque époque ; car conrnie nous voyons de nos jours certains glaciers prendre, dans un même laps de temps, sous des influences tout-à-fait locales , une extension beaucoup plus considérable que d'autres , de même il a dû arriver, à des époques antérieures^ que des gla-

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ciers pea éloignés avaient des limites trës-difiérentes^ L'on s'exposerait par conséquent à des erreurs in-* évitables si l'on voulait tenter dès à présent de fixer l'époque relative de la formation de toutes les mo^ raines qui nous rappellent les différentes phases du développement et du retrait des anciens glaciers.

Mais si telle a été la marche du retrait des glaciers dans l'enceinte même des Alpes, il n'est pas aussi facile d'apprécier les limités de rextension qu'ils ont eue ailleurs. Au sortir des vallées inférieures des Alpes , lorsqu'on entre dans les vallées ouvertes et dans les plaines inférieures » le phénomène change complètement de nature ; et si, comme j'en ai la conviction, les glaciers se sont étendus au-delà de l'issue des vallées alpines, il est évident que, dans les larges anfractuosités de la plaine, ils ont dû se comporter d'une autre manière que dans les étroites vallées des Alpes.

Lorsqu'on poursuit les nombreuses moraines des bords du lac Léman^ depuis Bex et Monthey jusqu'à Vevey, Lausanne et la Côte, et sur la rive opposée du lac jusqu'à Thonon , on acquiert la conviction que le glacier qui remplissait le bassin du Léman s'étendait, à son extrémité, en forme d'éventail et se terminait à la côte de Bougi. Ce qui semble le prouver, c'est que le plateau de Gimel , loin d'être bordé par une moraine , est couvert de blocs épars , disposés comme ceux que l'on observe au-dessous des glaciers qui se terminent sur un fond plat.

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