DE L'ANCIENNE PSXTENSION DES GLACIERS
DANS LES ALPB8.
Après avoir étudié les phénomènes qui démontrent des oscillations fréquentes des glaciers, dans des limites étroites qui peuvent en quelque sorte être constatées d'année en année, nous allons maintenant nous occuper des oscillations plus considérables auxquelles les glaciers ont été soumis , ou plutôt de l'extension immense qu'ils ont eue , à une époque antérieure à l'histoire. Les faits qui démontrent cette immense extension des glaciers, dans des limites qui dépassent tout ce que la tradition nous a conservé, sont très-nombreux et s'observent plus ou moins dans toutes les vallées alpines» Leur étude est même facile , lorsqu'on est sur la voie, et qu'on a appris à saisir jusqu'aux moindres indices de leur présence. Si l'on a été si long-temps avant de les remarquer et de les rattacher aux phénomènes des glaciers , c'est parce qu'ils sont souvent isolés et plus
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OU moins éloignés de leur source première. Et s'il est vrai que ce soit une prérogative de l'observateur scientifique, de pouvoir lier dans son esprit des faits qui apparaissent sans liaison à la foule , c'est surtout dans ce cas qu'il est appelé à en faire usage. J'ai souvent comparé par devers moi ces faibles traces des effets du temps passé , produits par les glaciers , à l'apparence d'une pierre lithographique préparée pour être longtemps conservée, et sur laquelle on n'aperçoit les traces du travail qui y est empreint , que lorsqu'on sait où et comment le chercher.
Le fait de l'ancienne existence de glaciers qui ont disparu se démontre par la présence des divers phé-nomènes qui les accompagnent constamment , et qui peuvent continuer à subsister lors même que la glace a disparu. Ces phénomènes sont les suivans :
1^ Les moraines. Leur disposition et leur composition les rendent toujours reconnaissables , lors même qu'elles ne reposent plus sur le bord des glaciers , ou qu'elles ne cernent plus immédiatement leur extrémité inférieure. Je les ai décrites assez en détail , au chapitre 8, pour n'être pas obligé d'y revenir ici. Je ferai cependant remarquer que les moraines latérales et terminales peuvent seules faire reconnaître avec certitude les diverses limites de l'extension des glaciers , parce qu'elles sont faciles à distinguer des digues et des nappes irrégulières de blocs que charrient les torrens des Alpes. Les moraines latérales déposées sur le
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flanc des vallées sont rarement atteintes par les torrens du fond ; mais elles sont , en reyanche , sooyent coupées par les eaux qui ruissèlent le long des parois, et qui, en interrompant leur continuité, les rendent d'autant plus difficiles à reconnaître.
29 Les blocs perchés. U arrive souvent que les glaciers entourent des pointes saillantes de rochers et forment autour d'elles des entonnoirs plus ou moins profonds , dont les parois s'arrondissent par l'efiTet de la réverbération. Lorsque le glacier s'abaisse et se retire , les blocs qui sont tombés dans ces entonnoirs restent souvent perchés sur la pointe du rocher qui en occupe le fond, dans des conditions d'équilibre telles, que toute idée de courans, comme cause de leur transport , est complètement inadmissible dans une pareille position. Lorsque des pointes semblables de rocher font saillie au-dessus de la surface du glacier , ( voy. PL 4) ou qu'elles apparaissent comme des flots plus considérables au milieu de sa masse, comme le jardin de la Mer de glace au-dessus du Montanvert , leurs flancs se revêtent de blocs qui les entourent de toutes parts et Gnissent par former une sorte de couronne autour de leur sommet, lorsque le glacier s'abaisse ou se retire complètement. Les courans ne produisent rien de semblable ; au contraire , lorsqu'un torrent se brise contre un rocher saillant , les blocs qu'il charrie le contournent pour former plus loin une traînée plus ou moins régulière. Jamais , dans des circonstances pa-
reilles y les blocs ne peuvent s'arrêter en amont ni sur les flancs du rocher; car, de ce côté, la vitesse du courant est accélérée par la résistance , et les blocs mobiles sont entraînés avec violence au-dessous de la saillie , où ils se déposent.
3^ Les roches polies et striées^ telles qu elles ont été décrites au chapitre 14 , sont encore un phénomène qui signale incontestablement la présence d'un glacier; car^ ainsi que nous l'avons dit plus haut , ni les courans, ni les vagues des grandes plages ne produisent des effets semblables. La direction générale de leurs stries et de leurs sillons indique la direction du mouvement général du glacier ; les stries qui dévient plus ou moins de cette direction générale sont dues à des effets locaux de dilatation et de retrait dont nous traiterons plus bas.
4^ Les lapiaz ou lapiz , que les habitans de la Suisse allemande appellent Karrenfelder . Il n'est pas toujours possible de les distinguer des érosions, parce que, produits comme ces dernières par les eaux, ils n'en différent pas dans leurs caractères extérieurs, mais uniquement par leur position. Les érosions des torrens occupent toujours des dépressions plus ou moins profondes, et ne s'étendent jamais sur de grandes surfaces inclinées. Les lapiaz, au contraire, se rencontrent fréquemment sur les parties saillantes des parois des vallées, en des endroits où il n'est pas possible de supposer que des eaux aient jamais formé des courans.
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Certains géologues , fort embarrassés d'expliquer ces phénomènes, ont supposé qu ib étaient dus à des infiltrations d'eaux acidulées; mais cette supposition est purement gratuite.
Nous allons maintenant décrire les traces de ces divers phénomènes, tels qu'ils se rencontrent dans les Alpes , en dehors des limites actuelles des glaciers , afin de démontrer qu'à une certaine époque, ces der-^ niers ont eu une plus grande extension que maintenant.
Les anciennes moraines^ situées à de grandes distances des glaciers actuels , ne sont nulle part aussi distinctes et aussi fréquentes que dans le Valais , où MM. Venetz et J. de Charpentier les ont signalées pour la première fois. Mais comme leurs observations sont encore inédites, et que ce sont eux qui m'ont appris à les reconnaître, ce serait m'approprier leur découvre si je les décrivais ici en détail. Je me bornerai donc à dire qu'on retrouve des traces plus ou moins distinctes d'anciennes moraines terminales , en forme de digues cintrées , au-dessous de tous les glaciers , à la distance de quelques minutes, d'un quart d'heure, d'une demi-heure, d'une heure, et même de plusieurs lieues de leur extrémité actuelle : ces traces deviennent de moins en moins distinctes à mesure que l'on s'éloigne des glaciers , et comme elles sont souvent traversées par des torrens, elles ne sont pas aussi continues que les moraines qui cernent les glaciers de
plus près. Plus ces anciennes moraines sont éloignées des glaciers et plus elles s'élèyent sur les parois de la vallée ; ce qui nous prouve que lepaisseur du glacier a dû être d'autant plus considérable que son étendue était plus grande. Leur nombre indique en même temps autant de points d'arrêt dans le retrait du glacier, ou autant de limites extrêmes de son extensiouy limites qu'il n'a plus atteintes après s'être retiré. J'insiste sur ce point, parce que s'il est vrai que toutes ces moraines démontrent une extension plus grande des glaciers , elles nous prouvent en même temps que leur retrait dans les limites actuelles , loin d'avoir été brusque, a au contraire été marqué par des temps d'arrêt plus ou moins nombreux , qui ont occasionné la formation d'une série de moraines concentriques qui rappellent epcore maintenant cette marche.
M. Venetz , dans son mémoire sur la température des Alpes Ç) , cite un grand nombre d'exemples d'anciennes moraines. £n voici quelques-uns des plus remarquables :
i) «Les chalets de Giéta dans la vallée du Mont-Joie, en Savoie, sont bâtis entre trois anciennes moraines que le glacier de Trelatête a jadis poussées jusque là. En 1821, ce glacier en était éloigné d'environ 7Ô00 pieds. »
2) c< Le glacier de Salénaz , dans la vallée de Fer-
(*) Fenetz, 1. c. p. 16 et suiv.
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ret , sur le Valais , a laissé sor sa droite une énorme moraine qui est , à vue d'œil , à environ 8000 pieds de l'extrémité du glacier actuel. En examinant cette moraine et ses environs , on ne doute nullement que le glacier n'ait jadis occupé le village des Plans des Fours. Cette contrée, autrefois occupée par les glaces , est maintenant couverte de belles prairies et de forêts, dont une très-épaisse occupe la moraine. »
3) c< Le glacier de Rossboden sur le Simplon a plusieurs anciennes moraines qui démontrent qu'à l'endroit où le torrent de Wali {Waiibach) traverse la grande route , le glacier avait autrefois plus de 200 pieds d'épaisseur. Le petit village d'An-der-Eggen est élevé sur l'une de ces moraines ; la dernière est à environ 7000 pieds du glacier actuel » ( voy. la pi. qui accompagne le Mém. de M. Venetz p. 26).
4) « Le glacier de Sirwolten a laissé sur sa gauche, au-dessous de l'ancien hospice du Simplon , trois moraines , qui se trouvent maintenant à une bonne lieue du glacier.»
5) «Entre le chalet de Lorenze , situé près du chemin de Rawyl, commune d'Ayent, et le premier grenier de Rawyl , on trouve une grande moraine couverte de hauts mélèzes ; cette moraine est à une forte lieue de marche du glacier. »
6) a Le glacier de l'Ossera , dans la vallée d'Hermence, a laissé de grandes moraines ; la plus éloignée
de Textrémité actuelle du glacier en est à une forte demi-lieue. »
7) «Sur la gauche du glacier de Combaly, au<-de8sus des chalets de la vallée d'Hermence, on remarque des moraines qui descendent à 2000 pieds plus bas que le glacier actuel.»
8) «Les villages de Ried, Bodmen et Halten 4ans le Haut-Valais, sont bâtis sur une ancienne moraine ; le glacier de Viesch qui Ta jadis déposée , en est maintenant éloigné de plus de 12,000 pieds. »
A ces exemples cités par M. Venetz , je pourrais en ajouter d autres non moins concluans » tels que lès moraines que l'on rencontre dans la vallée d'Oberhasli, à un quart de lieue de Meiringen, et qui maintenant sont à plusieurs lieues des glaciers les plus rapprochés; la grande moraine de la vallée de Kandersteg, située en face de l'auberge , et qui maintenant est éloignée de plus d'une lieue du glacier d'Oeschinnen ; elle a la forme d'un immense croissant adossé au First ; dans sa partie centrale^ elle présente deux arêtes, et à ses extrémités plusieurs ailes concentriques ; son c6té abrupte est tourné vers Kandersteg ; il en découle contmuellement des torrens de boue et de gravier. En £eice de l'Altels, on remarque également une très-grande moraine terminale double qui se réunit , au-dessous duRinderhom, à une immense avalanche de cette dernière crête. Enfin je citerai encore la moraine située près de la chapelle des Tines , à une demi-lieue
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du glacier des Bois , et sur laquelle Saussure a déjà appelé lattention comme sur un phénomène très-extraordinaire.
Les traces de moraines longitudinales sont moins fréquentes 9 moins distinctes , et plus difficiles à poursuivre, parce que, désignant les niyeaux auxquels les bords des glaciers se sont élevés , à différentes époques, c'est ordinairement au-dessus des sentiers qui longent les parois escarpées des vallées qu'il faut les chercher, à des hauteurs où il n'est pas toujours possible de cheminer dans le sens de la vallée. Souvent aussi les parois de la vallée qui ont encaissé le glacier sont tellement escarpées , qu'il n'y a que par-ci par-là quelques blocs qui ont pu rester en place. Elles sont cependant très-distinctes dans la partie • inférieure de la vallée du Rh6ne, entre Martigny et le lac de Genève , où l'on en observe plusieurs rangées parallèles les unes au-dessus des autres, à des niveaux de 1,000, 1,200 et même 1 ,500 pieds au-dessus du Rh6ne. C'est entre Saint-Maurice et la cascade de Pissevache , près du hameau de Chaux-Fleurie , qu'elles sont le plus accessibles ; ici les parois de la vallée présentent de petits gradins, à différens niveaux, sur lesquels les moraines se sont conservées. Elles sont également très-distinctes au-dessus des bains de Lavey et au-dessus du village de Monthey, à l'entrée du Val d'IUiers , où les flancs de la vallée sont moins inclinés que dans beaucoup d'autres localités.
Les bhcs perchés y que Ton trouve dans les yallées alpines y à des distances considérables des glaciers, occupent parfois des positions si extraordinaires qu'ils piquent à un haut degré la curiosité de tous ceux qui les observent. En effet, lorsqu'on voit un bloc de forme anguleuse perché sur le sommet d'une pyramide isolée, ou accolé en quelque sorte à une paroi très-raide , la première idée qui se présente à l'esprit , c'est de s'enquérir quand et comment ces blocs ont été déposés en pareils lieux, d'où le moindre choc semblerait devoir les renverser. Mais ce phénomène n'a plus rien d'étonnant , lorsqu'on sait qu'il se reproduit également dans les limites des glaciers actuels, et que l'on se rappelle par quelles circonstances il y est occasionné. Et comme ces blocs sont ordinairement accompagnés de surfaces polies, ils nous fournissent une autre preuve que les localités dans lesquelles on les trouve ont jadis été occupées par les glaces. Les exemples les plus curieux de blocs perchés que l'on puisse citer, sont ceux qui dominent, au nord, la cascade de Pissevache, près de Chaux-Fleurie, et au-dessus des bains de Lavey ; ceux que l'on rencontre en montant des bains de Lavey au village de Mordes, et ceux, plus rares, que j'ai vus dans les vallées de Saint-Nicolas et d'OberhasU. Au Kirchet, près de Meiringen , on voit des couronnes trèsremarquables de blocs, autour de plusieurs dômes de rochers, qui paraissent avoir fait saillie au-dessus de la surface du glacier qui les entourait. Quelque chose de