DE LA REPRODUCTION DES INFUSOIRES
Mémoire auquel l'Académie des Sciences de Paris a décerné le grand Prix des Sciences physiques en février 1858.
GENER ATI O ÆQUIVOCA.
La croyance à une génération spontanée a toujours été pleine d’attraits pour certains esprits. Elle a de tous temps eu des défenseurs, et ne cessera pas de trouver des représentants dans l’avenir. Nous ne sommes plus à l’époque où le grand Aristote lui-même pouvait supposer que les anguilles naissent de débris en pourriture, parce qu’il n’avait su leur trouver trace d’ovaires; ni à celle où Virgile, dans ses Géorgiques , pouvait faire naître des abeilles de la chair en décomposition d’un bœuf; mais les phénomènes d’une génération équivoque, pour être repoussés chaque jour dans le domaine
d’animaux plus petits, n’en perdent nullement en importance aux yeux de ceux qui y ajoutent foi. — En effet, à mesure que les principes d’une saine physiologie faisaient reculer d’un pied cette théorie favorite des philosophes de la nature, elle regagnait du terrain de l’autre par la découverte d’animalcules plus minimes encore que ceux qu’on avait connus jusqu’alors. D’ailleurs, ses défenseurs trouvaient une arme dans l’aveu de leurs adversaires, qui concédaient forcément qu’il y avait eu un moment où une génération équivoque devait avoir eu lieu, à savoir l’époque de transition de l’état inhabité à l’état habité par lequel a dû passer notre globe. Pourquoi, demandaient les partisans d’une génération équivoque, pourquoi ce mode de naissance a-t-il cessé tout à coup? Rejetée peu à peu par l’expérience sur les animaux tout à fait inférieurs, cette théorie a dû nécessairement s’unir à celle de la métamorphose par générations successives, métamorphose lente, graduelle, mais qui, au bout d’un espace de temps prolongé, devait produire des résultats bien plus singuliers que ceux que Chamisso, et, plus tard, M. Sars et M. Steenstrup nous ont appris à connaître d’abord : le premier, chez les Salpes; les seconds, chez les Hydroïdes, les Trématodes, etc., etc., et qui sont connus sous le nom de génération alternante.
L’invention du microscope, en nous initiant aux profondeurs de la science des infiniments petits, ne devait nullement contribuer à renverser la théorie de la génération équivoque ou spontanée. Leuwenhœck (1680), qui tendait cependant à trouver dans ses vibrions une organisation assez compliquée, pensait que les animaux et les végétaux ne retournent point à la poussière après leur mort. Ils se décomposent, suivant lui, en molécules organiques, qui possèdent un certain degré de vitalité, et ne sont autre chose que des animaux fort simples. Ces animalcules peuvent jouer le rôle de germes d’autres êtres plus compliqués, ou concourir à la formation de quelque autre animal, pour repasser ensuite à l’état de liberté après la mort de celui-ci, et recommencer à son origine ce cycle de permutations, transmutations et combinaisons. On se croirait aux beaux jours de la philosophie antique. M. Dujardin suppose que Leuwenhœck avait été entraîné à cette idée par la vue du mouvement moléculaire décrit par Brown, mouvement auquel ne manquent pas de céder les particules désagrégées d’une plante ou d’un animal. — Cette opinion n’est point invraisemblable.
Spallanzani (1766), qui entretenait avec le philosophe genevois Ch. Bonnet, une cor-
respondance très-intime, s était peu à peu imbu des idées bien connues de celui-ci sur l’emboîtement des germes. Il fît des expériences qui, au premier abord, semblaient parler directement en laveur de la génération spontanée; mais il sut, au contraire, en tirer des arguments contre elle. C’est ainsi qu’il fît bouillir des infusions de substances organiques dans des vases à son avis tout à fait hermétiquement fermés, et qu’il vit st former néanmoins des animalcules dans le liquide refroidi. Il en tira la conclusion singulière que les infusoires sont produits par des germes capables de résister à la température de l’eau bouillante. Il distingua cependant les infusoires à organisation simple, susceptibles de supporter une pareille épreuve, des infusoires à organisation plus compliquée, dont les germes se trouvaient détruits par l’expérience.
Gleichen * rejeta les vues de Spallanzani et prétendit que les infusoires sont produits par le principe créateur de toutes choses, qui est le mouvement. Ce principe, agissant sur la substance première, laquelle est contenue dans toutes les eaux, même les plus pures, y produirait un mouvement de molécules. Celles-ci s’attireraient les unes les autres, s’organiseraient autour de certains centres, et il en résulterait des animaux.
Même le savant qui a le plus de droit à notre reconnaissance, à cause de ses travaux consciencieux sur les infusoires, Otto-Friederich Müller, n’a pas su se défaire entièrement de ces idées sur la génération équivoque 1 2, bien qu’il admît la présence d’œufs chez un grand nombre d’infusoires.
Ces idées, commentées par les uns, attaquées par les autres, qui voulaient voir avec O.-F. Millier des œufs chez les infusoires, ont fait les frais de disputes oiseuses jusqu’au commencement de ce siècle, où elles n’ont pas moins fleuri que dans des temps moins scientifiques.
On vit Gruithuisen 3 * 5 vouloir faire naître des infusoires des substances les plus di-
1. Abhandlung über Samen- und infusionsthierchen. Niirnberg, 1778.
2. Parles nempe animales et vegelabiles, dit O.-F. Millier, per decompositionem resolvuntur in petliculas vesivulurcs, quarum vesiculœ, seu globuli, œque ac globuli fungorum crystallini, in objecta per séries excurrenles,
telamque araneosarn f ingéniés , sensitnc massa communi laxati reviviscunt, et anima Icula infusoria et spermalica agunl. (O.-F. Millier. Anintalcula infusoria fluvialilia et marina, llafniæ, 1786, Præfatio xxi'). Cependant il est loin d’admettre ce mode de génération pour tous les infusoires. Il le restreint aux formes inférieures, ses Infusoria; taudis que les autres, ses Bullaria, produisent des œufs. Aussi continue-t-il immédiatement: Hœc ex moleculis brûlis et
quoad sensum noslrum inorganicis facta animalcula simplicissima et minulissima, a reliquis microscopicis, quas cum iis confundunt auctores gravissimi slbstantia et organisations ni versa, etc.
5. Gruithuisen: Reitrâge zur Physiologie und F.autognosie. 1812.
g ÉTUDES SUR LES INFUSOIRES
verses, comme par exemple d’infusions de granité et de calamine, de calcaire, de coquilles, etc., quoique cependant il refusât à certaines autres matières, par exemple au verre, au fer, au laiton, au cuivre, au plomb, aux cyanhydrates doubles, au chlorure de sodium, etc., le pouvoir de leur donner naissance.
Fray 1 * l’imita, mais il alla bien plus loin encore, en faisant surgir de certaines substances inorganiques non seulement des infusoires, mais encore des lombrics, des mollusques, etc. De pareilles rêveries font paraître relativement raisonnables et sensées des affirmations comme celles de Treviranus % qui se contentait de faire naître des infusoires différents, selon les plantes qu’il choisissait pour son infusion.
Toutes ces erreurs provenaient d’un seul oubli, à savoir qu’il est bien difficile de distinguer ce qui est naissance 'première de ce qui est simple développement. Ce dernier phénomène fut malheureusement souvent confondu avec la production originaire ellemême. Une fois la science lancée sur une pareille voie, Oken 3 pouvait bien afficher, dans sa Philosophie delà nature , les principes suivants:
« 3181. Les animaux les plus inférieurs commencent avec l’eau qui est à peine devenue une espèce de gelée. Ce ne sont que des grains, des vésicules qui nagent librement; ce sont les protozoaires, les infusoires. »
« 3182. Les infusoires correspondent à la semence mâle; ils forment la semence animale de la planète. C’est l’animal désagrégé; la production des ruisseaux ne peut commencer plus bas. »
« 3536. Les monades sont la semence du règne animal dissoute dans la mer, ou plutôt produite par elle. »
« 3537. Le corps animal n’est qu’un édifice de monades. »
« 3538. La putréfaction n’est autre chose que la désagrégation des monades, le retour à l’état premier du règne animal. »
Après les travaux de MM. Ehrenberg et Dujardin, on pouvait espérer qu’une plus saine philosophie aurait pénétré dans la science. L’usage du microscope devenait plus familier en France, en Angleterre, surtout en Allemagne. Et cependant les erreurs qu’on
I. Fray. Essai sur l’origine des corps organisés et inorganisés. Paris, 1817.
a. Treviranus. Biologie oder Philosophie der lebenden Natur. Goitingen, 1805.
3. Oken. Lehrbuch der Naturphilosophie ; zweile Aullage. lena, 1831.
pouvait pardonner autrefois, vu l’imperfection des instruments et le tourbillon pseudophilosophique qui tournait les têtes, sont bien loin d’avoir disparu aujourd’hui de l’horizon scientifique. Qu’on nous permette de nous arrêter quelques instants auprès de ces productions bizarres, qui n’ont pas reculé devant la lumière du XIXe siècle.
Nous passons sous silence plusieurs observations peu importantes, et nous voulons en venir de suite aux observations réellement merveilleuses que M. Gros a adressées, il n’y a que quelques années, à l’Académie des sciences de Paris elle-même '. Les Euglènes sont pour lui des protocellules1 2 par excellence qui enjambent les deux règnes, car, penset-il, elles peuvent, d’un côté, donner naissance à des animaux, de l’autre à des végétaux. Les Euglènes peuvent, d’une part, arriver à produire des conferves, des mousses; de l’autre, à donner des Rotateurs, des Nématoïdes, des Tardigrades, etc., en raison de leur taille et des circonstances, c’est-à-dire en raison de la qualité et de la quantité des substances qu’elles ont assimilées. « Sur le chemin de leurs métamorphoses, elles sèment comme des hors-d'œuvre (!) des Clostériens, des Diatomiens, des Zygnémiens et presque tous les infusoires utriculaires ci-devant polygastriques (!!). »
M. Gi 'os va plus loin ; il sème des Euglènes et récolte les êtres les plus divers. Récolter des animaux produits par semence! L’idée n’est point si neuve qu’on le croit. M. Gros l’a empruntée à Deucalion et à Pyrrha. De la marne grise, prise à vingt pieds de profondeur, dit-il, fut ensemencée d’Euglènes et recouvert d’un disque de verre. Les Euglènes se mirent à se parifisser et donnèrent, les unes des animalcules qui moururent, les autres des cellules qui se convertirent en Navicules, les troisièmes des conferves, des mousses, etc. — C’est, du reste, aussi M. Gros qui, dans un article sur la génération équivoque 3 4, fait naître des vers intestinaux (Tetrarhynchus, Rolhryocéphales) dans un organe particulier, une glandule enlozoopare (\) située auprès de l’estomac d’une sépia. Nous aurons, à l’occasion des Yolvox, l’occasion de reparler de ces étranges aberrations.
MM. Nicolet * et Pineau 5 ont publié, à l’appui de la génération spontanée, diverses
1. Voyez les comples-rendus de l’Académie des sciences, séance du 24 septembre 1849.