SERRE
On est habitué aujourd’hui à répartir les Rhizopodes en Polythalames, Monothalames et Athalames, et nous nous empressons de reconnaître combien cette classification a l'avantage d’être claire et facile à saisir dans ses traits généraux. Mais un examen un peu approfondi enseigne rapidement que ces trois groupes ne peuvent subsister dans une classification naturelle, aujourd’hui surtout qu’il est démontré que les groupes des Polycystines, des Thalassicolles et des Acanthomètres sont des membres effectifs de la classe des Rhizopodes. En effet, le groupe des Monothalames se trouve renfermer des êtres qui, comme les DiMugies et les Arcelles, ont une parenté intime avec les Athalames, les Amœba, tandis que d’autres, comme les Gromies, se rapprochent considérablement, par leur organisation, des Polythalames. M. Max Schultze, qui a mis ces trois grandes divisions à la base de sa classification des Rhizopodes, a dû bien certainement être frappé de ce défaut capitai, et nous pensons que, si le travail était à refaire, aujourd’hui que les Polycystines, les Thalassicolles et les Acanthomètres viennent compliquer la question, ce savant partirait d’une base toute différente. Nous avons suffisamment montré, dans le chapitre précédent, en quoi les différents groupes naturels de Rhizopodes diffèrent les uns des autres, pour qu'il soit inutile de revenir ici sur les nombreux défauts des deux groupes artificiels des Monothalames et des Polythalames.
Tout récemment, M. Johannes Mueller' a proposé une nouvelle répartition des Rhizopodes en ordres : il distingue les rhizopodes polythalames, les rhizopodes ra-
diaires, puis enfin les infusoires rhizopodes, c’est-à-dire ceux qui sont munis d’une
4. Geschichtliche und kritische Bemerkungen über Zoophyten und Strahlthiere, — Müller’s Archiv, 1838, p. 104.
vésicule contractile et qui, peut-être, ont une organisation toute différente des vrais Rhizopodes. Les Rhizopodes radiaires sont formés par les Thalassicolles, les Acanthomètres et les Polycystines. Cette classification est très-certainement fort heureuse dans ses grands traits, et sépare les trois grands types qui existent incontestablement chez les Rhizopodes. Mais le zoologiste ne tardera pas à se heurter contre des difficultés nombreuses, lorsqu'il s’agira de poursuivre ces grandes coupes jusque dans leurs détails. Les pseudopodes des Actinophrys, par exemple, sont identiques avec ceux des Acanthomètres et des Thalassicolles, et s’éloignent, par contre, notablement de ceux des Amæba, des Difflugies ou des Arcelles. De plus, les Actinophrys présentent une symétrie radiaire incontestable. Il semble donc que les Actinophrys doivent être placées parmi les Rhizopoda radiaria; mais voici une malencontreuse vésicule contractile qui se met à battre et qui vient nous dire qu’un Infusoire rhizopode peut, lui aussi, affecter une structure radiaire, si bon lui semble. D'ailleurs, les Difflugies et les Arcelles ne s’éloignent pas plus du type radiaire que les Gromies, et cependant personne ne fera de celles-ci des INFUSOIREs-rhizopodes (par opposition aux vrAIS Rh1z0podes). Ce sont des Rhizopodes pur sang, qui semblent étonnés de ne pas posséder la coquille à loges des Polythalames!
Si donc nous reconnaissons que la classification proposée par M. Joh. Mueller fixe trois coupes naturelles dans la grande classe des Rhizopodes, nous ne la trouvons pas suffisante pour écarter toutes les difficultés de détail. Nous serons par suite obligés de lui faire subir quelques modifications et adjonctions.
Nous conserverons naturellement le groupe des Polythalames admis, sous un nom ou sous un autre, par tous les auteurs. Peut-être devra-t-on préférer pour lui un autre nom, comme celui de Foraminifères, qu’employait M. d’Orbigny, afin de pouvoir y faire rentrer les familles des Orbulinida et des Cornuspirida, que M. Schultze a placées, dans sa famille des Monothalames, avec les Gromies, les Difflugies, les Arcelles, ete., genres qu'il comprend sous le nom de Lagynida. L'ordre des Foraminifères comprendrait alors deux sous-ordres : les Polythalames et les Monothalames, ces derniers correspondant aux Monothalames de M. Schultze, moins les Lagynides.
Le second groupe, que M. Johannes Mueller nomme Rhizopoda radiaria, doit être
aussi adopté tel quel. Le nom seul pourrait en être changé avec avantage, puisque
des Rhizopodes appartenant à d’autres groupes, comme les Actinophrys parmi les Proteina, ou les Orbulina parmi les Foraminifères, semblent présenter aussi plus ou moins un type radiaire. Ce groupe est caractérisé par la présence excessivement fréquente de spicules siliceuses (quelques Thalassicolles seulement paraissent en être dépourvues) et par l'existence dans leurs téguments de cellules jaunes particulières, à signification encore inconnue. Cet ordre comprend les trois grands groupes des Polycystines, des Thalassicolles et des Acanthomètres. On pourrait bien lui donner le nom d’Echinocystida.
A ces deux groupes, nous en ajouterons deux autres : l’un, celui des Gromida, est formé par les Rhizopodes dépourvus de vésicule contractile, qui ne rentrent dans aucun des groupes précédents, mais qui, comme les Polythalames, sont munis d’une foule de pseudopodes qui se fondent avec une grande facilité les uns avec les autres. — L'autre groupe, celui des Proteina, renferme des rhizopodes dontles pseudopodes ne se fondent que rarement les uns avec les autres, et qui sont en général munis d’une ou de plusieurs vésicules contractiles. Quiconque a étudié des animaux appartenant à ces deux ordres, sait que ces caractères ont plus de poids qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Çà et là on voit bien un pseudopode d’une Actinophrys se souder avec un autre, mais ce n’est qu’un phénomène exceptionnel, tandis que les soudures de pseudopodes s’observent à chaque instant chez les Gromies. L'ordre des Proteina correspond aux Infusoires rhizopodes de M. Joh. Mueller. Mais il est indubitable pour nous qu'une partie d’entre eux, tout au moins les Actinophrys, sont de véritables Rhizopodes, et qu’à ce point de vue le nom d’InrusoiREs-rhizopodes leur convient aussi peu qu'aux Foraminifères. Rien n’empêche de prendre une Actinophrys pour type de la classe
des Rhizopodes.
Pour plus de clarté, nous réunissons ici ces différentes divisions dans un tableau
synoptique.
Un têtordinairement calcaire ; le plus souvent di-
À 1. MONOTHALANMIA EORAMNIEER SO DOLYIBALAMIA.
visé en plusieurs loges; même lorsque la loge
Orüres. Familles.
Pas de tèt , Pseudopodesne / Pas de spicules calcaire, formant que siliceux. RES 1. AMOEBINA. w pas de loges rarement des À Pas de cellules ÿ 2, ACTINOPHRYNA. El multiples soudures. jaunes. ( et poreuses, Des spicules si- A ë Fa br \ 1. ACANTHOMETRINA.
© Dés cellules ) ECHINOCYSTIDA. ! 2. THALASSICOLLINA. fa jaunes 3. POLYCYSTINA.
© Pseudopodes formant des soudures GROMIDA GROMIDA N très-nombreuses. e « î 5
est unique, ses parois sont percées d’une multitude de pores.
Nous restreindrons notre étude systématique des Rhizopodes au seul ordre des Proteina, que son abondance dans les eaux douces a mis plus à notre portée que les autres ordres. Nous joindrons à cette étude la description de quelques nouvelles es pèces appartenant aux ordres des Echinocystides et des Gromides.
L'ordre des Proteina doit être subdivisé en deux familles, auxquelles nous donnons le nom d’Amæbiens et d’Actinophryens. La première est celle à laquelle pourrait convenir le nom d’Infusoires-Rhizopodes, proposé par M. Joh. Mueller. Elle ne se compose, en effet, que d'animaux dont l’afinité avec les Rhizopodes pourrait bien, ainsi que nous l’avons vu dans le chapitre précédent, n'être qu'apparente. Les pseudopodes des Amœæbiens sont de larges expansions à apparence sarcodique, qui paraissent ne jamais pouvoir se souder les unes avec les autres, sauf dans les cas de conjugaison de plusieurs individus, et qui ne montrent jamais à leur surface la circulation de granules, qui est si caractéristique pour les autres Rhizopodes. Ces animaux marchent ou rampent sur leurs expansions élargies. Les Actinophryens ont, au contraire, des pseudopodes minces, eflilés, souvent bifurqués, qui sont susceptibles de se souder les uns aux autres, comme chez les Foraminifères et les Gromides, bien que les soudures se montrent chez eux sur une moins grande échelle que chez ces derniers. Les Actinophryens ne progressent point en rampant sur une expansion élargie, mais ils reposent sur la pointe de leurs pseudopodes et se meuvent lentement à l’aide de ces extrémités.