‹ Études sur les infusoires et les rhizopodes;Chapitre 132 sur 210 · ENS RU · texte numérisé non relu

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GENERATIO ÆQUIVOCA.

La croyance à une génération spontanée a toujours été pleine d'attraits pour certains esprits. Elle à de tous temps eu des défenseurs, et ne cessera pas de trouver des représentants dans l'avenir. Nous ne sommes plus à l'époque où le grand Aristote lui-même pouvait supposer que les anguilles naissent de débris en pourriture, parce qu'il n'avait su leur trouver trace d'ovaires; ni à celle où Virgile, dans ses Géorgiques, pouvait faire naître des abeilles de la chair en décomposition d'un bœuf; mais les phé-

nomènes d'une génération équivoque, pour être repoussés chaque jour dans le domaine

d'animaux plus petits, n’en perdent nullement en importance aux yeux de ceux qui y ajoutent foi. — En effet, à mesure que les principes d’une saine physiologie faisaient reculer d’un pied cette théorie favorite des philosophes de la nature, elle regagnait du terrain de l’autre par la découverte d’animalcules plus minimes encore que ceux qu'on avait connus jusqu'alors. D'ailleurs, ses défenseurs trouvaient une arme dans l’aveu de leurs adversaires, qui concédaient forcément qu'il y avait eu un moment où une génération équivoque devait avoir eu lieu, à savoir l'époque de transition de l’état mhabité à l'état habité par lequel a dû passer notre globe. Pourquot, demandaient les partisans d’une génération équivoque, pourquoi ce mode de naissance a-t-il cessé tout à coup? Rejetée peu à peu par l'expérience sur les animaux tout à fait inférieurs, cette théorie a dû nécessairement s'unir à celle de la métamorphose par générations successives, métamorphose lente, graduelle, mais qui, au bout d'un espace de temps prolongé, devait produire des résultats bien plus singuliers que ceux que Chamisso, et, plus tard, M. Sars et M. Steenstrup nous ont appris à connaître d’abord : le premier, chez les Salpes; les seconds, chez les Hydroïdes, les Trématodes, ete., ete., et qui sont connus sous le nom de généralion alternante.

L'invention du microscope, en nous initiant aux profondeurs de la science des imfiniments petits, ne devait nullement contribuer à renverser la théorie de la génération équivoque ou spontanée. Leuwenhæck (1680), qui tendait cependant à trouver dans ses vibrions une organisation assez compliquée, pensait que les animaux et les végétaux ne retournent point à la poussière après leur mort. Ils se décomposent, suivant lui, en molécules organiques, qui possèdent un certain degré de vitalité, et ne sont autre chose que des animaux fort simples. Ces animaleules peuvent jouer le rôle de germes d’autres êtres plus compliqués, ou concourir à la formation de quelque autre animal, pour repasser ensuite à l’état de liberté après la mort de celui-ci, et recommencer à son origine ce cycle de permutations, transmutations et combinaisons. On se croirait aux beaux jours de la philosophie antique. M. Dujardin suppose que Leuwenhæcek avait été entraîné à cette idée par la vue du mouvement moléculaire décrit par Brown, mouvement auquel ne manquent pas de céder les particules désagrégées d’une plante ou d'un animal, — Cette opinion n’est point invraisemblable.

Spallanzani (1766), qui entretenait avec le philosophe genevois Ch. Bonnet, une cor-

ET LES RHIZOPODES. 7 respondance très-intime, s'était peu à peu imbu des idées bien connues de celui-ci sur l'emboîtement des germes. Il fit des expériences qui, au premier abord, semblaient parler directement en faveur de la génération spontanée; mais 1l sut, au contraire, en tirer des arguments contre elle. C’est ainsi qu'il fit bouillir des infusions de substances ors ganiques dans des vases à son avis tout à fait hermétiquement fermés, et qu'il vit se former néanmoins des animaleules dans le liquide refroidi. Il en tira la conclusion singulière que les infusoires sont produits par des germes capables de résister à la température de l'eau bouillante. Il distingua cependant les infusoires à organisation simple, susceptibles de supporter une pareille épreuve, des infusoires à organisation plus compliquée, dont les germes se trouvaient détruits par l'expérience.

Gleichen * rejeta les vues de Spallanzani et prétendit que les infusoires sont produits par le principe créateur de toutes choses, qui est le mouvement. Ce principe, agissant sur la substance première, laquelle est contenue dans toutes les eaux, même les plus pures, y produirait un mouvement de molécules. Celles-ci s’attireraient les unes les autres, s’organiseraient autour de certains centres, et il en résulterait des animaux.

Même le savant qui a le plus de droit à notre reconnaissance, à cause de ses travaux consciencieux sur les infusoires, Otto-Friederich Müller, n’a pas su se défaire entièrement de ces idées sur la génération équivoque ?, bien qu'il admit la présence d'œufs chez un grand nombre d'infusoires.

Ces idées, commentées par les uns, attaquées par les autres, qui voulaient voir avec O.-F. Müller des œufs chez les imfusoires, ont fait les frais de disputes oiseuses jusqu'au commencement de ce siècle, où elles n’ont pas moins fleuri que dans des temps moins scientifiques.

On vit Gruithuisen * vouloir faire naître des infusoires des substances les plus di-

1. Abhandlung über Samen- und Infusionsthierchen. Nürnberg, 1778.

2, Partes nempe animales et vegelabiles, dit O.-F. Müller, per decompositionem resolountur in pelliculas vesiculares, quarum vesiculæ, seu globuli, œque ac globuli fungorum crystallini, in objecta per series excurrentes, lelamque araneosam fingentes, sensim emassa communi laxati reviviscunt, et animalcula infusoria et spermatica agunt. (0.-F. Müller. Animaleula infusoria fluviatilia et marina. Hafniæ, 1786, Præfatio XXI). Cependant il est loin d'admettre ce mode de génération pour tous les infusoires. 11 le restreint aux formes inférieures, ses Infusoria ; tandis que les autres, ses Bullaria, produisent des œufs. Aussi continue-t-il immédiatement: Hæc ex moleculis brutis et quoad sensum nostrum inorganicis facta animalcula simplicissima et minulissima, à reliquis microscopicis, quæ cum iis confundunt auctores gravissimi SURBSTANTIA ET ORGANISATIONE DIVERSA, etc.

3. Gruithuisen : Beitrage zur Physiologie und Eautognosie. 1812,

verses, comme par exemple d'infusions de granite et de calamine, de calcaire, de coquilles, ete., quoique cependant il refusàt à certaines autres matières, par exemple au verre, au fer, au laiton, au cuivre, au plomb, aux cyanhydrates doubles, au chlorure de sodium, etc., le pouvoir de leur donner naissance.

Fray ‘ l'imita, mais il alla bien plus loin encore, en faisant surgir de certaines substances inorganiques non seulement des infusoires, mais encore des lombrics, des mollusques, etc. De pareilles rêveries font paraître relativement raisonnables et sensées des affirmations comme celles de Treviranus *, qui se contentait de faire naître des infusoires différents, selon les plantes qu'il choisissait pour son infusion.

Toutes ces erreurs provenaient d'un seul oubli, à savoir qu'il est bien difficile de distinguer ce qui est naissance première de ce qui est simple développement. Ce dernier phénomène fut malheureusement souvent confondu avec la production originaire ellemême. Une fois la science lancée sur une pareille voie, Oken * pouvait bien afficher, dans sa Philosophie de la nature, les principes suivants:

« 34181. Les animaux les plus inférieurs commencent avec l'eau qui est à peine devenue une espèce de gelée. Ge ne sont que des grains, des vésicules qui nagent librement; ce sont les protozoaires, les infusoires. »

« 3182. Les infusoires correspondent à la semence mâle; ils forment la semence animale de la planète. C’est l'animal désagrégé; la production des ruisseaux ne peut commencer plus bas. »

« 35306. Les monades sont la semence du règne animal dissoute dans la mer, ou plutôt produite par elle. »

« 3937. Le corps animal n’est qu'un édifice de monades. »

« 3998. La putréfaction n’est autre chose que la désagrégation des monades, le retour à l’état premier du règne animal. »

Après les travaux de MM. Ehrenberg et Dujardin, on pouvait espérer qu'une plus saine philosophie aurait pénétré dans la science. L'usage du microscope devenait plus

familier en France, en Angleterre, surtout en Allemagne. Et cependant les erreurs qu'on

1. Frayÿ. Essai sur l’origine des corps organisés et inorganisés. Paris, 1817. 2. Treviranus. Biologie oder Philosophie der lebenden Natur. Güttingen, 1802. 5. Oken. Lebrhuch der Naturphilosophie ; zweite Auflage. Lena, 1834,

ET LES RHIZOPODES. ÿ pouvait pardonner autrefois, vu l'imperfection des instruments et le tourbillon pseudophilosophique qui tournait les têtes, sont bien loin d'avoir disparu aujourd'hui de lhorizon scientifique. Qu'on nous permette de nous arrêter quelques imstants auprès de ces productions bizarres, qui n'ont pas reculé devant la lumière du XIX siècle.

Nous passons sous silence plusieurs observations peu importantes, et nous voulons en venir de suite aux observations réellement merveilleuses que M. Gros a adressées, 1l n’y a que quelques années, à l'Académie des sciences de Paris elle-même”. Les Euglènes sont pour lui des protocellules * par excellence qui enjambent les deux règnes, car, penset-il, elles peuvent, d’un côté, donner naissance à des animaux, de l'autre à des végétaux. Les Euglènes peuvent, d'une part, arriver à produire des conferves, des mousses; de l’autre, à donner des Rotateurs, des Nématoïdes, des Tardigrades, etc., en raison de leur taille et des circonstances, e’est-à-dire en raison de la qualité et de la quantité des substances qu'elles ont assimilées. € Sur le chemin de leurs métamorphoses, elles sèment comme des hors-d'œuvre (!) des Clostériens, des Diatomiens, des Zygnémiens et presque tous les infusoires utriculaires ci-devant polygastriques (11). »

M. Gros va plus loin; il sème des Euglènes et récolte les êtres les plus divers. Récolter des animaux produits par semence! L'idée n'est pont si neuve qu'on le croit. M. Gros l’a empruntée à Deucalion et à Pyrrha. De la marne grise, prise à vingt pieds de profondeur, dit-il, fut ensemencée d'Euglènes et recouvert d’un disque de verre. Les Euglènes se mirent à se parifisser et donnèrent, les unes des animaleules qui moururent, les autres des cellules qui se convertirent en Navicules, les troisièmes des conferves, des mousses, ete. — C'est, du reste, aussi M. Gros qui, dans un article sur la génération équivoque *, fait naître des vers intestinaux (Tetrarhynchus, Bothryocéphales) dans un organe particulier, une glandule entozoopare (!) située auprès de l'estomac d’une sépia. Nous aurons, à loccasion des Valvox, l'occasion de reparler de ces étranges aberrations.

MM. Nicolet # et Pineau * ont publié, à l'appui de la génération spontanée, diverses

4. Voyez les comptes-rendus de l’Académie des sciences, séance du 24 septembre 1849. 2. Annales des Sciences naturelles, im® série, tome 17. 1852,

5. Bulletin de la Société des Naturalistes de Moscou. 1847, 11, p. M7.

. Comptes-rendus de l'Ac:démie des sciences de Paris. 1848, n° 5, p. 114 . Annales des Sciences naturelles, 3e série, tome %, p. 186 et tome 9, p. 99,

observations dont nous reparlerons ailleurs. Aussi passerons-nous de suite à l’une des excentricités scientifiques les plus singulières que ces dernières années aient vu éclore, et lon peut dire aussi que le monde ait jamais vu naître. Nous voulons parler d'un ouvrage de M. Laurent, qui a paru en 1854, à Nancy, sous le titre: « Etudes physiologiques sur les animalcules des infusions végétales, comparés aux organes élémentaires des végétaux, par Paul Laurent, inspecteur des forêts, professeur à PEcole Impériale forestière, ancien élève de l'Ecole polytechnique. Tome Ier. » — En présence de ce volume in-4°, imprimé en caractères de luxe et sur beau papier, le lecteur se sent saisi d’un certain respect, qui s’'amoindrit cependant lorsqu'on jette un coup d'œil sur les planches grossières qui accompagnent cet ouvrage, et S'évanouit complètement à l'étude des doctrines de Fauteur. M. Laurent sait faire les infusoires. La méthode est fort simple; en voici la recette *: € Il faut prendre pour cela de l'eau de fumier, trèsétendue d'eau de fontaine. Du purin ordinaire, ou de l'eau de fumier concentrée et sortie des étables à vaches, filtrée à travers un papier gris double et mise dans une bouteille bien bouchée, peut servir longtemps à cet usage. Il suflit d'en jeter dans de Peau de fontaine la quantité nécessaire pour donner à celle-ci une couleur de topaze claire. Par ce procédé, et à une température convenable, J'ai obtenu des infusoires capables de grossir pendant longtemps, à tel point qu'on peut finir par les apercevoir à Fœil nu. » M. Laurent se procure par ce moyen des imfusoires quatre fois aussi gros que ceux que l'on à d'ordinaire; de sorte qu'avec un grossissement de 300 diamètres, 1l jouit des mêmes avantages que tel autre observateur qui en emploie un de 4,200, et il n'a pas l'inconvénient de la perte de lumière (1. Du reste, M. Laurent dispose de procédés multiples pour engendrer ses infusoires : tantôt c'est une € infusion de tiges de Cucurbita Pepo; tantôt une dite de graines de chou; ici, ee sont des gousses de catalpa; là, des graines de carotte; ailleurs, une tige de Solanum tuberosum, ete. » On serait tenté de sourire si l’auteur ne nous déclarait que son ouvrage est le produit de vingt années de labeurs. Qu'on nous pardonne de citer textuellement quelques fragments du résumé des chapitres.

€ L'infusoire (p. 145) qui, comme femelle, à reçu le dépôt des jeunes germes que le

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