SÜBMERSIB1LITÉ DES DIGUES
«i quelles nous ne nous sommes pas élevé. Or, beau- « coup de rivières en France atteignent dans leurs « crues des vitesses égales à celles que nous venons » de citer et les dépassent même de beaucoup en « certains points. Il est donc extrêmement urgent « d’avoir en vue la production possible des phéno- « mènes dont nous avons parlé dans les questions « qui se rattachent à l’aménagement des rivières, et « particulièrement à celles de leurs crues, parce que « c’est alors que les vitesses prennent les valeurs les « plus considérables et que les surhaussements, ré- « sultant de l'élargissement des sections, deviennent « le plus dangereux. »
Les dépôts qui s’cHcctneut dans l’intervalle compris entre les digues et les berges proprement dites diminuent incessamment la section d'écoulement et sont une quatrième cause de la submersibililé des digues.
Les ingénieurs qui se sont occupés du régime des coursd’eau et de celui de leurs crues ne sont pas tous • d'accord sur la question de savoir si les digues longitudinales ont provoqué l'exhaussement du lit des fleuves. Les uns sont pour l’affirmative, les autres nient cette conclusion. Même dans les pays où la solution de cette question offre le plus d'intérêt, dans les provinces néerlandaises, on hésite sur ce point.
« Les uns, dit M. Jules Lacroix dans le mémoire déjà « cité, font remarquer que, depuis plusieurs siècles>
« on a été obligé de relever constamment la crête ' « des digues, le long des fleuves, et que la plupart « des polders riverains ont ajouté, depuis leur créa-
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a tion, un rang do moulins à ceux qui avaient été a d’abord suffisants pour décharger dans les edurs « d'eau leurs canaux intérieurs. Ils en concluent que « le niveau des eaux courantes se relève, que les « fleuves sont en équilibre instable, qu’une nouvelle « catastrophe est imminente, et qu’il faut la pré- « venir par un travail général ayant pour but, soit « d’épaneber les eaux sur de grandes surfaces, soit « de les dériver et de leur créer de nouveaux lits. »
Nous ferons d’abord observer qüé de ce qu’il a fallu relever constamment les digues, cela ne prouve pas infailliblement que le lit des fleuves s’est exhaussé. Cette circonstance petit tenir uniquement à ce que, dans le système d’endiguement longitudinal (et les observations que nous avons développées ne justifient que trop cette manière de voir), on n’a jamais su exactement à quelle hauteur il fallait établir le couronnement des digues pour atteindre le but qu’on s’était proposé ; ce n'est que par tâtonnements, et à mesure que les leçons de l’expérience se sont produites, qu’on a acquis sur ce point des connaissances un peu plus précises que par le passé.
Nous ne voulons pas dire pour cela qu’une nouvelle catastrophe n'est pas imminentè. En effet, que le relèvement des eaux corresponde h celui du lit ou qu'il doive être attribué à toute autre cause, le fait même de ce relèvement est incontestable et par conséquent le danger n’en subsiste pas moins. Mais il importe, dans une matière où l’on n’est que trop disposé à persévérer dans une mauvaise voie, d’établir la critique sur son véritable terrain et de ne faire
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usage que d'arguments incontestables et incontestés.
Le sujet en discussion présente un trop grand intérêt pour qu’on n'évite pas avec soin toutes les occa-*sions de donner des armes contre soi à des adversaires habiles.
Quant à ce qui concerne la création d’un second rang de moulins, on a répondu que ce n’est pas 1 exhaussement du lit des lleuves qui a relevé les eaux, mais que ce sont les terrains des polders qui se sont abaissés depuis qu’ils ont été endigués et desséchés; que la pente des eaux moyennes de l'Yssel, du Leek, du Waal, de la Meuse, n’étant jamais moins de 0ra,10 par kilomètre, donne toujours aux courants assez de force pour repousser jusque dans la mer les limons et les sables qui sont les seules matières transportées par ces fleuves.
Quant à nous, nous croyons devoir faire remarquer que si, à une certaine époque, l’opinion que les lits des rivières s’exhaussent a été fort accréditée, que si quelques-uns de nos plus célèbres ingénieurs, eil tête desquels nous devons placer Prony, ont beaucoup contribué à répandre cette croyance dans le public, nous devons faire remarquer, disons-nous, que plus on s'est appliqué à approfondir cette question par des études spéciales, plus on a été entraîné à la résoudre par la négative. Ainsi, il résulte des aperçus comparatifs auxquels se sont livrés les ingénieurs italiens, concernant le régime du Pô à diverses époques, que contrairement à ce qu’on a prétendu jusqu'à ces derniers temps, il n’est nullement démontré que le lit de ce fleuve, dans la portion moyenne
et basse de son cours, soit plus élevé aujourd’hui que dans les siècles qui ont précédé le nôtre.
Nous reprendrons cette question, dans la suite de de cet écrit, lorsque nous traiterons de la partie montagneuse du cours des fleuves , et nous ferons connaître en détail les divers faits propres à fixer les irrésolutions à cet égard. Mais sans nous appuyer sur une opinion aujourd’hui controversée, sans admettre, ce qui nous paraît peu probable, que dans nos grandes vallées la partie qui forme, à proprement parler, le lit des fleuves prenne des exhaussements successifs, on ne saurait nier que, lorsque des levées sont construites le long d’un cours d’eau, les espaces compris entre ces levées et les berges naturelles reçoivent d’abondants dépôts. Peut-être n’en est-il pas ainsi dans la période ascendante des crues, qui est toujours plus courte que la période descendante et qui est signalée par des vitesses d'un ordre supérieur. Mais lorsque les eaux d’inondation ont cessé de monter, lorsque leur retrait est franchement accusé, la grande puissance des écoulements reste alors exclusivement concentrée dans le thalweg, c’està-dire dans le lit proprement dit, et les vitesses s'amortissent considérablement dans l’étendue comprise entre les berges et les digues. Cette atténuation très-notable des vitesses provoque aiiîsi d’importants atterrissements qui exhaussent le sol, et diminuent de plus en plus la capacité du lit majeur.
A cet égard, les considérations théoriques que nous venons d’exposer sont en complet accord avec l expérience.Ce qu’on appelle les ségoneaux dansla vallée
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du Rhône, les golênes dans celle du Pô, en est une preuve frappante. Les terrains ainsi désignés, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, sont ceux qui • ' s’étendent depuis les berges du fleuve jusqu’au pied des digues: or, c’est un fait constant qu'à chaque ‘ crue des atterrissements se forment sur ces zones privilégiées, de sorte que celles-ci sont généralement plus élevées que les terres auxquelles les digues ser- ' vent de rempart protecteur ou, pour mieux dire, quelles privent des mômes bienfaits; car, autant par suite de ces atterrissements que par la nature fertilisante des substances qui les produisent, les ségoneaux ont une valeur très-supérieure à celle des terrains soustraits à l’envahissement des eaux d’inon* dation.
Si donc, lorsqu’on construit des digues, on compte que la section d'écoulement quelles comprennent entre elles possède à l'origine une certaine capacité, on doit s’attendre à ce que cette capacité ira sans cesse en diminuant, ce qui provoquera forcément un relèvement du plan d'eau et contribuera, avec les autres causes ci-dessus énumérées, à rendre plus inévitable la submersibilité des digues.
Résumé.
Nous pouvons donc dire, à la suite de celte longue discussion, que le système des digues longitudinales que, jusqu’à ce jour, on a considéré comme le seul remède à opposer aux inondations, et auquel on a donné, surtout dans ces derniers temps, un développement que nous considérons, à plus d‘un titre x
comme funeste à la prospérité du pays, que ce Système, disons-nous, prive à tout jamais nos vallées du précieux bienfait des dépôts fertilisants; qu’en ce qui concerne la résistance, il est loin d’offrir les conditions nécessaires pour remplir efficacement le but auquel on le destine; que ce défaut de résistance est la cause la plus directe de catastrophes autrement désastreuses que pourraient l'être celles de l'épanchement libre des eaux; que ce système, posséderait-il, eu égard à la solidité des ouvrages, toutes les qualités qui lui manquent, présenterait des dangers de premier ordre par suite des sinuosités, des étranglements et des élargissements entre les digues qui le privent du principe salutaire de la continuité en matière d’écoulement; qu’enûn, soit au point de vue de la théorie, soit à celui de l’expérience, la base essentielle sur laquelle il devrait s'appuyer, celle en vertu de laquelle l’espacement des digues entre elles et les hauteurs de leur couronnement devraient être réglés, nous échappe complètement, parce que, d’une part, les formules algébriques usuelles ne Concordent pas avec les faits pratiques observés, parce que, d’autre part, nous sommes encore loin d’être fixés sur la limite extrême de l’intensité des inondations.
Dans de telles circonstances, et en présence des terribles exemples qui ne nous ont pas fait défaut, avoir une confiance exclusive dans ce système, ne s’occuper que de lui, persévérer dans une voie où, à la suite de grandes dépenses, on ne recueille que des ruines plus grandes encore, c’est une tendance
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que nous devions combattre de toute la puissance de nos convictions, contre laquelle nous avons cru devoir protester au nom des intérêts les plus sacrés do nos villes, de nos campagnes, de la navigation de nos fleuves, de l’irrigation de notre territoire, au nom de tant de familles menacées à la fois dans leur fortune et dans leur existence.