‹ Études sur les inondationsChapitre 33 sur 81 · CONDITIONS A REMPLIR · texte numérisé non relu

CONDITIONS A REMPLIR

qu'il convient de détruire dans les crues, sur ce qu’il faut au contraire chercher à conserver; maintenant que nous avons pu reconnaître que le système de défense suivi jusqu’à ce jour est complètement opposé au but qu’on doit se proposer d’atteindre, occuponsnous des divers moyens à mettre en œuvre, non pas pour faire disparaître les inondations (il faut, il est utile que nous sachions vivre avec elles), mais pour réduire à la plus petite proportion possible les dégâts qu elles occasionnent, et profiter, dans toute leur étendue, des richesses quelles peuvent nous procurer.

Une vallée dans laquelle les eaux d’inondation prendraient leur libre essor, dans laquelle on laisserait les courants s’établir en raison de l’état naturel des lieux et des volumes d’eau qui y affluent, éprouverait sans doute des dégâts, mais ces dégâts seraient loin d’être comparables à ceux qui sont la conséquence des ruptures des digues; or, comme jusqu’à présent ces ruptures ont toujours eu lieu à chaque forte crue, qu’il a été impossible de les éviter, nous sommes porté à conclure qu’à tout prendre, mieux aurait valu laisser une contrée, comme celle que parcourt la Loire, sans défense, que de lui en donner une à l’aide de digues longitudinales.

Mais si le système de l’abstention eût été préférable à celui qui a été mis en œuvre, il s’en faut qu’il soit le meilleur : il a des inconvénients qu'il importe d’éviter ; cela tient à ce que les courants qui s’établissent dans les plaines, pendant leur inondation, lorsqu'on les laisse abandonnés à eux-mêmes, ne man-

quent pas d'intensité. Si, dans l’exemple que .nous avons cité de l'inondation en 1840 des plaines du Forez, non-seulement on n’a pas constaté de dégâts sur les terrains, mais si au contraire on a reconnu que la crue leur avait fait plus de bien que de mal, cela tient, il faut bien le remarquer, à ce qu’â l'extrémité aval de cette plaine, dans le déülé des gorges de Pinay, d intelligents travaux sontvenus compléter l’œuvre commencée par le rétrécissement naturel de la vallée, et qu’un barrage transversal suffisamment élevé, et ne présentant à travers son massif qu'une faible ouverture de 20 mètres de largeur pour le passage des eaux d'inondation, a permis à celles-ci de s’amonceler peu à peu en amont de la retenue, a détruit la majeure partie de la pente naturelle du fieuve, et a ainsi diminué dans une forte proportion les vitesses des courants. Or, nous l’avons dit, c’est surtout par la vitesse de leurs eaux que les crues sont dangereuses ; c’est â cause de cette vitesse que les dépôts fertilisants sont emportés vers l'aval, et ne profitent pas aux terres riveraines; c’est parce que les courants sont rapides que les ouvrages de défense sont détruits, que le sol est profondément aflbuillé.

Le programme tout entier des ouvrages â établir dans les plaines se trouve dans cette observation fort simple. Que faut-il donc faire ? D'une part, laisser les eaux s’épandre dans la vallée, qui pourra aiusi rece-r voir leurs dépôts; d'autre part, s'attacher à cequ'elles y arrivent sans faire irruption, mais avec une vitesse assez grande pour tenir en suspeusion leur limon et pour augmenter le volume du dépôt par le re-

nouvellement de la masse liquide, et assez petite toutefois pour quelle ne présente rien d'offensif et de destructeur.

Digues transversales de chaque côté des vallées.

Un moyen simple de réaliser ces conditions, c'est de substituer des digues transversales aux digues longitudinales, de barrer partiellement les vallées en travers, au lieu d'encaisser les fleuves sur toute la continuité de leur cours.

Ces digues, établies de distance ep distance sur les plaines des deux rives, seraient dirigées normalementaucoursde l'eau ; elles se rattacheraient par leur tête aux coteaux qui forment la limite naturelle de ces plaines. Leur couronnement horizontal serait établi à un niveau un peu plus élevé que celui des plus fortes inondations, non pas tel qu il est devenu depuis que rétablissement des digues longitudinales a relevé de plus en plus le plan supérieur des eaux, mais tel qu'il pouvait être avant la construction de ces digues. Il y a lieu d’espérer que, soit en procès dant à un examen détaillé des localités, soit en consultant au besoin les archives et les documents historiques de chaque contrée, on pourrait obtenir des renseignements précis sur la fixation de ces niveaux. D’ailleurs, et ce n'est pas là un des moindres avantages des combinaisons que nous proposons, la parfaite connaissance de ces niveaux ne serait pas d'une rigoureuse nécessité, soit parce que dans le doute on prendrait le parti de donner plutôt plus que moins de hauteur, soit surtout parce que dau$

le système de l’endiguement transversal, ainsi que nous l’expliquerons tout à l’heure, la submersibilité des digues est aussi peu offensive quelle est redoutable dans celui de l’encaissement longitudinal.

A partir d'une certaine distance des rives, déterminée par les considérations relatives à l'établissement d’un lit majeur à créer au fleuve, c’est-à-dire d'une section centrale d’écoulement dans laquelle viendraient se réunir les plus grandes masses d’eau et les plus grandes vitesses, à partir de cette distance, disons-nous, l'horizontalité du couronnement cesserait et serait remplacée par une inclinaison modérée qui rattacherait le sommet des digues au niveau général de la plaine. Cette partie inclinée des obstacles transversaux, qui limiterait le lit majeur de l’écoulement dans le fleuve proprement dit, devrait être construite solidement, avec pieux et forts enrochements, de manière à résister efficacement à l'action des eaux courant dans le lit, et à former ainsi une série de limites fixes entre lesquelles seraient maintenues à l’avenir toutes les vitesses torrentielles de l’inondation.

Quant à la partie des digues transversales sur laquelle le couronnement est horizontal, elle serait faite simplement en ferre, à l'exception d'une faible longueur avoisinant les plans inclinés, sur laquelle il serait nécessaire d’augmenter la résistance.

Ce n’est pas ici le lieu de pousser plus loin les explications sur ce point, car nous ne nous occupons pas en ce moment des études d'un projet qui , pour être complet, devrait être défini dans ses bases es-

sentielles par une connaissance approfondie des localités auxquelles il serait applicable; nous devons nous borner plutôt à des aperçus généraux auxquels la science de l'ingénieur sera appelée à donner plus tard, dans chaque cas spécial, le complément nécessaire. D’ailleurs, quelques développements ultérieurs compléteront ce que nous avons à faire connaître, à un point de vue toujours général, sur les détails et sur l’ensemble de cette nature d’ouvrages.

Effets comparatifs des digues longitudinales et des digues

transversales. ‘ *

Mais il nous Semble que la description sommaire qu’on vient de lire est amplement suffisante pour donner une juste idée des effets qui se produiront à l’avenir dans les vallées, sous l’influence de ces travaux.

Pendant que les eaux torrentielles s’écouleront dans le lit majeur convenablement amplifié et limité, de distance en distance, par les plans inclinés des digues transversales, les espaces compris entre ces digues recevront incessamment le trop-plein du liquide que la crue fournira. Ce trop-plein s’épanchera peu à peu, et par une immense section, dans ces espaces; il y arrivera sans vitesse offensive, soit à cause de la grande étendue de la section, soit parce que, retenu de distance en distance par les obstacles transversaux, il sera impossible aux courants de se former; cette diminution de la vitesse , aux limites mêmes du lit majeur, sera une cause immédiate de

la précipitation des sables et graviers, de sorte que ceüx-ci continueront à être maintenus dans les eaux torrentiels du lit majeur, et descendront avec elles à la mer, niais n’existeront plus dans celles qui s’em* magasineront entre les digues; ces eaux n’apporteront donc sur les terrains que ces digues enclosent que les dépôts limoneux, et leur afflux, de violent et destructeur qu'il était, sera devenu tranquille et bienfaisant.

Autant, dans le système des digues longitudinales, une rupture de ces digues est imminente et offensive pour les terrains quelles sont destinées à protéger, autant, dans celui des digues transversales, les avaries sont peu à redouter, et leurs conséquences sont peu dangereuses. Pour s’en convaincre, il suffit de résumer sommairement ce que nous avons développé dans le chapitre précédent.

En effet, les digues longitudinales, qu’il est impossible de construire autrement qu’en terres très-sableUses, et auxquelles leur relief élevé assure un prompt égouttement, sont très-facilement perméables à l’eau, èt comme leur mission est de maintenir le fleuve à un niveau très-élevé au-dessus des terrains situés derrière elles, comme nous ne sommes pas encore fixés sur là hauteur qu’il faut leur donner pour quelles soient réellement insubmersibles, il s’ensuit que, d’unë part, soumises à des pressions hydrauliques incessamment croissantes avec la crue, elles sont traversées par de nombreux filets fluides qui vont en grossissant, et eh préparent la destruction; et que, d’autre part, au moment même où elles

viennent à être surmontées, une prompte rupture est la conséquence inévitable de ce nouvel effort des eaux.

En outre, indépendamment des puissantes près* sions quelles éprouvent, les digues peuvent recevoir sur plusieurs points, et notamment dans les sinuosités, les effets directs des vitesses et des chocs du liquide, vitesses et chocs dont l’établissement même de la digue accroît considérablement l'intensité , puisqu’il relève le plan général des eaux, et qüe plus ce relèvement prend de limportance, plus la vitesse augmente.

Rappelons enfin cette très-fâcheuse circonstance, inhérente à la forme môme des digues, en vertu de laquelle leur épaisseur, et par conséquent leur résistance à une force d’impulsion, diminue avec la hauteur, tandis que cette même force de destruction, au contraire, augmente à mesure que les niveaux s'élèvent.

Nous avons déjà expliqué comment ces diverses remarques, approfondies dans tous leursdétails.sont de nature à faire comprendre la facilité de destruction des digues longitudinales, et lie justifient que trop les fréquentes ruptures que celles-ci ont éprouvées.

Dans le système des digues transversales, rien de tout cela n’est à craindre.

Ce n’est qu'à leur extrémité inclinée, formant la limite du lit majeur du fleuve, que ces digues sont exposées à la violence des courants; mais, dans ces parties menacées, qui ont d’ailleurs une longueur res-

treinte, on peut augmenter à volonté la résistance, ainsi que nous l’avons indiqué, à l'aide de pieux et de forts enrochements. En outre, comme on sait à l’avance que c'est sur ces points que les avaries peuvent se produire, on peut y tenir en réserve des matériaux toujours prêts à être mis en œuvre, si les circonstances l’exigent.

Quant au reste de la digue, il est toujours entouré d’eaux, relativement très-calmes, dont la différence de niveau.de l’amont à l’aval, pourra, dans tous les cas, ainsi que nous l’expliquerons plus tard, être réduite à une faible importance; de sorte que cette partie dps ouvrages n’éprouvera jamais ni des chocs violents ni des pressions hydrauliques dangereuses.

Enfin, en poussant les choses au pire, la rupture d’une digue ne pourrait jamais avoir de fâcheuses conséquences. Il en résulterait seulement que les deux bassins contigus, que cette digue sépare l’un de l’autre, n'en formeraient plus qu’un. D’ailleurs, la jonction des deux nappes liquides s’opérant, même dans le début, sous une faible charge qui irait promptement en s’atténuant, exercerait tous ses efforts, non contre le sol sous-jacent, comme dans le cas de la rupture d’une digue longitudinale, mais contre le liquide lui-même, dont la grande masse en détruirait rapidement les effets.

Ainsi, dans le système des digues transversales , non-seulement les chances d’avaries sont considérablement diminuées, mais encore, dans le cas où une rupture aurait lieu, elle ne présenterait rien d’offen-

sif; c’est, comme on voit, tout le contraire de ce qui a lieu dans le système opposé.

Ce i(u’il faut faire dans les vallées qui ne sont pas défendues par des digues longitudinales.

Certes, après cette analyse comparative des avantages et des inconvénients des deux systèmes, on devrait s’attendre à ce que notre préférence fût irrévocablement acquise à celui des digues transversales, et telle est, en effet, notre conclusion pour toutes les vallées dans lesquelles il n'a été fait jusqu’à ce jour aucun travail d’endiguement, et qui, par conséquent, ont adopté le mode de culture le mieux approprié à cet état de choses. Dans ce cas, les digues transversales nous paraissent être la seule nature de travaux à entreprendre dans les plaines des vallées. Elles détruiront la violence des courants, et provoqueront l'exhaussement général du terrain, en même temps quelles en augmenteront la fertilité par de riches dépôts.

Quant à la trop grande accumulation des eaux et à la diminution de la hauteur des crues, il faudra y pourvoir, dans ce cas, comme dans tous les autres, par de vastes ernmagasinements de liquide convenablement distribués, soit sur le fleuve principal, soit sur ses affluents, et qui, suivant les indications du chapitre troisième, auront le triple avantage :

1° De réduire notablement la portée des inondations ;

2° D'augmenter, en temps de sécheresse, le volume

deg eaux d'étiage, et d etre d'un puissant secours pour la navigation ;

3“ De servir de tête à d’utiles canaux d’irrigation sur le cours desquels seront distribuées de nombreuses forces hydrauliques.

Nous nous sommes déjà appesanti, et nous reviendrons plus en détail, à la fin de ce chapitre, sur ce point très-important do l'aménagement général des eaux.

Difficultés et hésitations pour le cas des vallées ijui sont déjà détendues par des digues longitudinales.

Mais nos conclusions seront loin d'être aussi abso-; lues lorsqu'il sera question d’un fleuve, comme la Loire, sur lequel le système d'endiguement, entrepris depuis plusieurs siècles, a pris un très-grand développement, et où tant et tant d intérêts ont dû se plier depuis un si long temps aux exigences, aux vices même do ce système, qu'il pourrait peut-être y avoir aujourd'hui autunt de mal que de bien à renoncer subitement à ce qui existe. Pour se faire des idées nettes à cet égard, il n’est pas inutile de remarquer que les cultures de la vallée de la Loire consistent on général en lins, chanvres, blés, légumes, et même en vignes, notamment dans la partie comprise entre Saumur, Langeais et Vouvray : « Or, « dit M. Corréard, qui s’est beaucoup occupé do ces « matières, comme les crues de la Loire sont à peu « près périodiques, quelles ont lieu en automne et « à la fin du printemps, il s’ensuit que si les digues « longitudinales étaient supprimées, il faudrait com-

DIGUES nUNSVERSAUE*. 215

« plétement changer le genre de culture d’une « grande partie de la vallée. C’est cependant à cause « de la spécialité de ces cultures que les terres se « vendent quinze à vingt mille francs l’hectare; tan- * dis que si l’on était obligé d’y renoncer et de les « remplacer par des prés, qui produisent beaucoup « moins, ces terres perdraient sur-le-champ une o grande partie de leur valeur \ »

A vrai dire, la grande difficulté de cette importante question des inondations réside, selon nous, tout entière dans la considération que nous venons d’exposer. C'est sur ce point principalement que la discussion devra sérieusement s’établir lorsqu’on s’occupera de prendre une détermination sur les ouvrages qui doivent être exécutés, soit dans chaque vallée séparément, soit dans les diverses parties d’une même vallée. En ce qui concerne les notions scientifiques spéciales à ces sortes de projets, nous pensons que les explications précédentes contiennent le germe d’une solution très-satisfaisante; mais, lorsqu il s’agira d’entrer dans la phase de réalisation, il faudra se prémunir contre les entraînements d’un fâcheux exclusivisme, contre la manie de vouloir, pour ainsi dire, couler dans le même moule les dispositions à adopter pour des localités très-diverses.

On doit, au contraire, s’attendre à ce qu’au point de vue de ce qui existe aujourd’hui, des intérêts matériels actuellement engagés dans la question, des habitudes prises, de la limite des territoires, de la nature des exploitations agricoles qui ont pu s’in- 1 Journal du géim civil, année 1847, t. XVI, p. 178.

troduire sous le régime de l’endiguement longitudinal, du système des voies de communication, de celui de l’écoulement général des eaux intérieures par les colateurs, à tous ces points de vue, disons-nous, on doit s'attendre à se trouver en présence de trèsgraves difficultés, et c’est surtout, dans des circonstances pareilles à celles que nous venons de décrire, qu'il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli cette sage maxime : que « le mieux peut être l’ennemi du bien. »

Vouloir, dès l’abord, prendre sur ce point une résolution souveraine et immédiate pourrait être une grande imprudence. Ce n’est qu après l’étude détaillée de l'état actuel des choses, qu’après une sage appréciation de tous les intérêts, qu’après une statistique minutieuse du mode actuel de jouissance de ces intérêts, qu'il sera permis de voir clair dans cette question et de prendre un parti. Nous devons donc, sur ce point, nous efiorcer de nous renfermer dans une prudente réserve, car la statistique ne s’invente pas, et, sous peine de commettre de graves erreurs, il ne doit pas être permis d’en faire dans son cabinet; si, en cette matière, ii faut, comme toujours, de la réllexion et du jugement, il faut aussi beaucoup voir, beaucoup parler, beaucoup entendre, il faut être constamment imbu de cette pensée, qu’autant une statistique bien faite peut être utile, autant une statistique d’à peu près et d’improvisation peut devenir dangereuse.

Je pense donc que pour la Loire, et pour les fleuves qui se trouvent dans une situation analogue à

la sienne, ce qu’il convient de faire avant tout, c’est de procéder à la recherche d’un vaste ensemble de renseignements sur l’état agricole et industriel du pays, de savoir quelle est l’étendue des terres et l’aménagement détaillé de leurs diverses exploitations, le nombre et la situation des constructions publiques et particulières et la manière d’ètre de ces constructions, l’importance des intérêts commerciaux et industriels et les modes variés suivant lesquels ils exercent leur action.

Quand ce travail préliminaire sera terminé, il deviendra possible d’apprécier l’influence que, relativement à ce qui existe, pourra exercer, soit en bien, soit en mal, telle ou telle autre nature d’ouvrages à entreprendre le long d’un fleuve; de conclure avec certitude et avec profit; d’ètre parfaitement fixé sur le point important de savoir si cette influence, comparée à celle des désastres périodiques produits par les inondations, est finalement utile ou funeste.

Vouloir agir autrement serait,' comme on le dit vulgairement, commencer par où il faut finir, et s’exposer, je le répète, à de graves et fatales imprudences.

Ce qu’il y aura de mieux à adopter dans les vallées déjà pourvues de digues longitudinales sera peut-être une comliinaison des deux systèmes.

Rien ne peut d’ailleurs faire présumer que le résultat de cette grande enquête puisse être contraire à l’établissement des digues transversales. Que les levées qui ont été construites le long des

fleuves doivent disparaître ou être maintenues, les digues transversales offriront une incontestable utilité, puisqu’elles auront pour résultat immédiat, en cas de rupture des levées, d’arrêter les divagations des courants, de les circonscrire dans un espace très-limité, et d'en atténuer, même dans cos espaces, les désastreux effets. Il est même permis de s éton-, ner à bon droit qu’in^épendamment de toute con-. sidération relative aux dépôts fertilisants et au col.-' matage des vallées, on n’ait pas eu depuis longtemps l’idée de limiter, à l’aide de quelques obstacles transversaux, les terribles effets des ruptures des digues longitudinales. Les avertissements au sujet de l’utilité d’une telle mesure n'ont pas manqué ce-* pendant, et ils ont été d’autant plus significatifs que, par des causes dont il est asse? facile de se ren-> dre compte, c'est le plus souvent dans les mêmes localités et sur les mêmes points, comme par exem-' pie à Jargeau, dans les environs d’Orléans, que les ruptures ont lieu. Il y a dans ce fait une leçon d’expérience que nos prédécesseurs ont eu tort de mé^ connaître; faisons des vœux pour qu'on soit mieux inspiré à l’avenir.

Il y a également des motifs d’espérer que les résultats de l’enquête que nous demandons conduiront à renoncer à l’exhaussement à peu près indéfini des digues longitudinales, puisque, telles quelles sont, elles ne causent déjà que trop de mal.

Mais entre la poursuite de cet exhaussement, poussé jusqu’à ses dernières limites, et la suppression complète des digues longitudinales, il y a de la

marge, et il se pourrait qu’il y eût tel chiffre de hauteur à donner à ces digues pour lequel le rapport des avantages aux inconvénients devînt finalement ce qu’il y aurait de plus acceptable. Expliquons notre pensée par quelques développements.

Avec le système des digues transversales seul, toutes les crues dont les hauteurs atteindront et dépasseront le sommet des berges naturelles du fieuve s’épancheront sur les terrains. Le colmatage, nous l'avons dit, est une compensation à ces fréquents épanchements; mais il est incontestable qu il peut y avoir dans ce fait, suivant les modes de culture aujourd'hui adoptés, et suivant le régime de périodicité des crues qui pourrait exister dans certaines vallées, de grands inconvénients; chaque année, de nombreuses et précieuses récoltes peuvent être ainsi perdues.

Cet inconvénient n’existe pas avec les digues longitudinales; mais si en cela elles paraissent devoir obtenir la préférence, cet avantage est amplement compensé par les désastres qui sont la conséquence des fortes inondations.

On est donc naturellement conduit à se demander si, par une heureuse fusion des deux systèmes, il n’y aurait pas moyen de réaliser les avantages inhérents à chacun, tout en faisant disparaître ce qu'ils ont de nuisible. Or, nous prévoyons que, lorsqu'on aura suffisamment réfléchi ser ces matières, ce pourrait bien être là le parti qu'on jugera le plus convenable d'adopter.

Ce qu'il y a malheureusement de trop certain.

c’est qu’en l’état actuel de l’exhaussement des digues, non-seulement de grands malheurs ne sont pas évités, mais qu’au contraire ils sont provoqués dans la mesure la plus désastreuse, par le fait même de cet exhaussement. Profitons donc de ces dernières leçons, qui vont coûter quelques centaines de millions à la France, et, au lieu de poursuivre le rêve à peu près chimérique de relever les digues de manière à placer leur sommet en contre-haut des plus fortes inondations passées et surtout futures; au lieu de nous bercer de l’espoir que nous pourrons parvenir, en aggravant ainsi tous les périls, à faire acquérir à ces digues un degré de résistance que nous n’avons pas encore su leur donner lorsque les difficultés étaient moindres, abaissons-les au contraire dans une certaine proportion; résignons-nous à recevoir un peu plus souvent sur nos terrains l’épanchement des eaux des fleuves, mais en nous préservant de toutes leurs violences et des désastres qui en sont la suite. Continuons, je le veux bien, à nous mettre à l'abri des crues faibles et moyennes, et sauvons ainsi autant de récoltes que nous pourrons, mais arrêtons-nous dans cette voie à un terme sensiblement inférieur à celui qu’on a cherché à atteindre jusqu’à ce jour, et n’hésitons pas, lorsque ce terme sera arrivé, à faire la part du fleuve, en lui ouvrant une partie des réservoirs de nos vallées, en les lui ouvrant même tous s'il le faut. Le parti le plus sage, lorsqu’on est en présence d’un ennemi redoutable et par lequel on a la conviction d’être vaincu, c’est' de transiger et de faire la paix; essayer,

dans ce cas, de lutter contre lui, ce n’est plus qu’une aveugle témérité, au bout de laquelle on ne trouvera que des ruines.

A cet effet, après avoir baissé, comme nous venons de le dire, la hauteur des digues, et avoir profité de cette réduction pour fortifier Jeur empâtement et augmenter leur résistance en couronne, perçons-les d’une nombreuse série de vannes, à l’aide desquelles les eaux du fleuve pourront communiquer à volonté avec les réservoirs intérieurs et temporaires formés par les digues transversales; puis, à un moment donné, lorsque les avis venus des parties supérieures du fleuve et de ses affluents seront menaçants, lorsque les quantités'de pluie recueillies sur les versants seront signalées par des nombres exceptionnels, lorsqu’on un mot l’heure du danger sera sur le point de sonner, pratiquons sur le fleuve de nombreuses saignées, à l’aide de l’ouverture de nos vannes; remplissons autant de réservoirs que l’état de la crue l'exigera; emmagasinons de plus en plus les eaux surabondantes dans ces vastes espaces, jusqu'à ce qu’étant enfin parvenus à rétablir l’équilibre entre les nouvelles quantités d'eau affluentes et celles que nous aurons ainsi soustraites à l’écoulement général, le mouvement ascensionnel de la crue » s’arrête, les craintes se dissipent et le danger soit conjuré.

H n’est pas possible à l’homme d’empêcher que, dans un temps donné, la pluie ne verse une certaine quantité d’eau sur le bassin d’un fleuve; il ne lui est pas possible de réduire à néant la plus petite par-

celle de cette masse d’eau ; mais il a les moyens d'arrêter la vitesse de son écoulement, et cè doit être là son refuge contre les inondations. Prolongez la durée de l’état de crue; à un lit unique et Insuffisant ajoutez les secours de vastes et nombreux récipients, et vous réduirez d’autant les hauteurs et les vitesses; en un mot, luttez contre les grandes masses avec la ressource des espaces et du temps; mais, pour atteindre ce but, gardez-vous d’employer exclusivement les digues longitudinales qui, au contraire, abrègent les durées, limitent les sections, exhaussent le niveau des eaux, font grandir les vitesses et s’élèvent comme une perpétuelle et terrible menace sur les terres de nos vallées.

Nécessité de construire des réservoirs d’eau permanents.

Les digues transversales, soit qu’on les emploie seules, soit qu’on combine leur action avec celle des digues longitudinales convenablement modifiées» auront donc le précieux avantage, ainsi que nous l avons expliqué, de détruire la violence des courants sur les terres inondées, de protéger efficacement les champs et les villes contre les effets des vitesses excessives, d assurer aux premiers le renouvellement d'utiles engrais, de permettre aux secondes d'espérer en l’avenir, et de donner aux esprits cette confiance, si favorable au progrès, que les assauts multipliés de nos dernières années ont presque complètement anéantie.

Il est en outre incontestable que, sous l’influence de ce système de travaux, les hauteurs des inonda-

RÉSERVOIRS D’EAU

tlons seront loin d'atteindre les niveaux auxquels elles s’élèvent actuellement dans l’encaissement formé par les digues longitudinales.

Toutefois, il faut reconnaître que si, dans les vallées Où ces dernières digues existent, on parvient ainsi à une grande amélioration, comparativement à Ce qui s’observe aujourd’hui, il n’en est pas de même, comparativement à ce qui existait autrefois, avant la construction des levées parallèles au fleuve. On aura bien, d'une part, diminué l’intensité des anciens courants qui s’épanchaient librement danB les plaines, mais, d'un autre côté, par le fait même de cet amortissement général des vitesses, on aura provoqué un certain exhaussement des nappes liquides déversées. De sorte que si, sous le rapport des hauteurs, on obtient une situation beaucoup meilleure que celle d’à présent, cette situation, comparée à celle des temps anciens, sera ail contraire un peu plus défavorable^

Il n'en résulterait pas de grands inconvénients pour lés terres ; car pour celles-ci l’important est de ne pas être Violemment envahies; et, lorsqu il y a nécessité quelles subissent une submersion, peu importe que la tranche liquide qui les recouvre ait un peu plus ou un peu moins de hauteur.

Mais il n'en est pas de même pour les villes, où les plus grandes richesses commerciales et industrielles sont le plus sodvent concentrées dans les étages inférieurs des maisons, où même elles ont de préférence établi- leur siège près des ports, c’est-à-dire dans les parties les plus basses des cités, où la ma*

jorité des loyers domestiques proprement dits réside dans ces étages, où les grands intérêts de la vie publique et privée s’agitent à la surface même du sol sur lequel les constructions se sont élevées.

Il y a donc un grand intérêt à ce que, non-seulement on puisse anéantir partout les vitesses de déversement, mais encore à ce qu’on puisse notablement réduire la hauteur absolue des inondations et créer pour l'avenir un état de choses meilleur d’abord que celui de l’époque actuelle, meilleur même que celui des temps antérieurs.

Ce problème ne présente, ni au point de vue de la conception ni à celui de l’exécution, des difficultés sérieuses.

Pour le résoudre , il faut , aux réservoirs temporaires créés dans les plaines et qui se vident d’euxmêmes à mesure que la crue descend, ajouter des réserves permanentes d'eau, dans les parties supérieures des bassins des fleuves, à l’aide de barrages fermantles vallées dans leurs gorges étroites, et pouvant retenir en amont des volumes considérables de liquide, dont on provoquera plus tard l’écoulement à volonté.

Qu'il nous soit permis de citer à ce sujet un fait que nous tenons de M. l’ingénieur Faraguet, et qui se rattache très-directement à l'établissement des réservoirs permanents en pays de montagnes.

La rivière qui baigne la ville de Lima, au Pérou, est à peu près exclusivement alimentée par les eaux provenant de la fonte des neiges accumulées sur les sommités de la chaîne voisine des Cordillères. Il ne

RÉSERVOIRS D’EAU

tombe presque jamais de pluie à Lima; M. Faraguet, qui y a fait un assez long séjour, n’a été qu’une seule fois témoin de ce phénomène. Il résulte de là que lorsque les neiges sont fondues la rivière est à sec.

Or, avant l’invasion du Pérou par les Espagnols , les Incas, pour remédier aux inconvénients, si graves dans les pays chauds, de ces sécheresses, avaient conçu et exécuté le projet de retenir dans de vastes bassins une quantité considérable des eaux provenant de la fonte des neiges. Ces bassins, formés par de fortes digues établies dans les parties resserrées des vallées, servaient à l'approvisionnement de la ville et de ses environs, aux époques où la rivière cessait de couler.

Après la conquête, la civilisation européenne, plus imprévoyante que le gouvernement indigène, ne donna aucun soin à l’entretien des digues et des réservoirs, qui se dégradèrent peu à peu et cessèrent de fonctionner. Toutefois, la totalité des ouvrages n’est pas détruite et il en reste encore des vestiges imposants. Pendant le séjour de M. Faraguet, un habitant du pays s’était livré à une étude assez développée de la reconstruction des réservoirs et avait adressé au gouvernement un mémoire justificatif, accompagné de plans et d’évaluationsqui démontraient avec beaucoup d’évidence la possibilité de l’exécution. M. Faraguet devait procéder à une reconnaissance des localités ; malheureusement les difficultés financières et l’instabilité des institutions au Pérou ont forcé d’ajourner l’exécution de ces projets.

Ces détails nous ont paru ne pas devoir être passés

sous silence. Il est digne de remarque, en effet, que le nouveau monde, longtemps avant ses communications avec l'Europe, ait conçu et réalisé la pensée d’arrêter les écoulements d’un cours d’eau naturel, et de tenir en réserve une partie des volumes de liquide débités en temps d’abondance, pour la faire servir à des besoins ultérieurs aux époques de pénurie. Sans doute cette opération n’a rien que de fort simple, et il n’y faut voir qu’une imitation de ce que la nature a fait plus en grand par la formation des lacs dans les régions montagneuses. Mais l’initiative prise dans cette circonstance par les anciens habitants do f Amérique non est pas moins digne d’attention ; car, malgré sa simplicité évidente, malgré la grande utilité qu’une semblable opéraliou doit avoir pour notre pays, elle n’est encore chez nous qu à l’état de projet, et peut-être ne triomphera-t-elle pas sans quelques difficultés, soit de l’inertie, soit du mauvais vouloir, soit de l’opposition que semblent vcmloir lui réserver quelques esprits.

Discussion sur la possibilité de trouver des emplacements pour ces réservoirs.

Il ne faut pas croire que les localités favorables à l'établissement de ces réservoirs soient peu nombreuses. L’homme qui ne connaît que les plaines ne se doute pas des ressources qu’on trouve à cet égard dans les pays accidentés. Pour nous qui avons habité, pendant plus de quinze ans, dans les parties montagneuses des départements du Tarn, de l’Aveyron, du Lot et de la Corrèze, et qui, par la nature même de

RÉSERVOIRS D'EAU

nos services, avons été souvent appelé à réfléchir sur toutes ces choses, pour nous, aucune incertitude ne peut subsister à cet égard, et tous les ingénieurs qui se sont trouvés dans une situation identique à la nôtre partageront, nous n’en doutons pas, notre manière de voir.

« En parcourant les affluents de la Loire, dit « M. boulangé dans le mémoire déjà cité, on trouve « de distance en distance des élargissements qui cor- « resporident à d'anciens lacs, et, en dessous de ces « lacs, des rétrécissements oü il existait autrefois « un barrage naturel que les eaux ont usé et em- « porté. « 1

Pour la Loire en particulier et pour ses affluents, M. Boulangé trouve qu’on pourrait exécuter vingtquatre barrages, dans la seule étendue du département de la Loire. Il en serait de môme pour les parties moütagnebsesdes autres vallées; car, en général, ce n'est pas la nature qui fait défaut à l'humanité, c’est plutôt la volonté de l'homme qui, se laissant enchaîner dans les liens d’une fatale inertie, ne sait pas mettre à profit les précieuses ressources que le ciel a léguées à la terre.

Nous n’ignorons pas que les partisans de l'endiguement longitudinal, et à plus forte raison ceux qui seraient disposés à ne rien faire, prétendent qu’il ne serait pas possible de trouver un nombre suffisant d'emplacements pour emmagasiner les quantités de liquide qu'il faudrait soustraire à l'écoulement général en temps de crue, dans le but d apporter une notable réduction dans les hauteurs des inondations.

Mais ce sont là de simples assertions qui, le plus souvent, ne sont pas justifiées, du moins au point de vue où nous devons ici envisager les choses.

Sans doute, on s’est déjà occupé en France de la question des réservoirs. Mais dans quel but? Dans celui d alimenter les canaux de navigation et d'arroser les terres.

Or, dans l’un et dans l’autre cas, ce n’est pas sur les sommités qui dominent les vallées que les investigations ont été dirigées. Les points de partage des canaux, aussi bien que les terres qu’on peut arroser avec avantage, sont en général fort éloignés de l’origine montagneuse de nos grands fleuves, et on n’est pas remonté jusqu’à cette origine; il en aurait trop coûté pour cela. Il est donc possible, nous voulons le croire, qu’on soit assez bien renseigné sur ce qui se passe dans les environs des cols de nos faîtes secondaires et dans les parties ‘relativement très-basses de nos vallées. Mais il n’en est pas ainsi de leurs parties supérieures, dont l’étude hydrologique est à peu près nulle, par ce motif que, jusqu’à ce jour, la nécessité de la soumettre à nos spéculations, surtout en ce qui concerne les crues, n’a pas été comprise.

• Nous ne pensons pas qu’il y ait d’ingénieur qui ait poussé plus loin que Brisson la tendance à déve- ’opper jusqu’à leurs dernières limites les ramifications de nos lignes de navigation secondaires. Eb bien, qu’on jette les yeux sur la carte de France qui termine sou essai sur la navigation intérieure, et on se convaincra que tous ses canaux s’arrêtent au pied

RÉSERVOIRS D’EAU

des grands massifs montagneux. Du côté des Pyrénées, ils ne dépassent pas la ligne qui joint Tarbes à Saint-Gaudens. Autour du massif central, ils laissent intacts les départements de la Corrèze, du Cantal, de l’Hérault, du Gard, de l’Ardèche, de la Haute-Loire, et la majeure partie de ceux de l’Aveyron, du Tarn, duPuy-de-Dù me et de la Loire, c’est-à-dire les pays ,où prennent leur source la Vienne, la Creuse, le Cher, l’Ailier, la Loire, l’Ardèche, le Gard, l’Hérault, l’Aveyron, le Tarn, le Lot, la Dordogne. A peine l’auteur jette-t-il sur les lisières septentrionale et méridionale de ce massif quelques lignes de chemins de fer destinées à remplacer celles des canaux devenues impossibles. Les Vosges ne lui paraissent pas plusaccessibles que le Jura, et, dans les Alpes françaises, tout se borne à améliorer la navigation de l'Isère entre son confluent et Grenoble.

La nécessité d'étudier nos hautes montagnes, au point de vue de réservoirs à y établir, ne s’est donc pas fait sentir, et les impossibilités dont on parle sont plutôt apparentes et relatives que réelles et absolues.

On peut savoir quelque chose à ce sujet, nous le répétons, pour les espaces sur lesquels la navigation artificielle est susceptible d’étendre son réseau ; on ne sait rien de tout le reste, parce qu’on n’a pas eu occasion de s’en informer.

Or, la question est assez importante pour qu’on ne se tienne pas pour battu par une fin de non-recevoir qui se borne à mettre en avant une impossibilité sans la démontrer. Le doute est d’ailleurs

d’autant plus légitime que lorsque, dans quelques rares circonstances, les ingénieurs ont été conduits, au sujet des inondations, à porter leurs méditations sur cet ordre d’idées, et ont cherché à se rendre compte de ce qui se passait autour d'eux, il s’en faut que le résultat de leurs recherches ait été négatif, ainsi que le prouvent les études de M. Vallée pour le Rhône, celles de M. Boulangé pour la Loire, les nôtres pour les contrées où le Lot et le Tarn prennent leur source.

Et parce qu’il s'agit ici d’un immense intérêt pour le pays, parce qu'il serait imprudent et coupable de renoncer, faute de recherches suffisantes, à des améliorations aussi importantes que celles dont nous présentons le tableau, nous pensons que ce n’est pas en commençant par capituler qu’il faut abandonner le champ de bataille, que ce n’est qu'après de nombreuses et minutieuses investigations, après une exploration détaillée des hautes vallées et de leurs ramifications, qu'il sera permis de décider s’il faut poursuivre l entreprise ou y renoncer.

On a parlé de difficultés pour l’établissement des réservoirs d alimentation des canaux, et nous ne les nions pas. Mais, si nous n avons pas fuit fausse route dans l’étude de ces questions, nous croyons pouvoir assurer quoccs difficultés consistent moins dans la possibilité de trouver des emplacements, de créer de vastes capacités, que dans celle d’y réunir et d’y conserver des quantités d’eau suffisantes dans la saison d’été ; et cela se conçoit, puisque c’est dans cette saison que l’absorption par les terres, les besoins de la

• RÉSERVOIRS D’EAU. 231

végétation, l’évaporation occasionnent les plus fortes pertes d’eau.

Appuyons cette pensée par quelques exemples.

Lorsque les besoins croissants de la navigation du canal du Midi et l’addition de la rigole de Narbonne rendirent insuffisants les 7 millions de mètres cubes du réservoir de Saint-Ferréol , on ne fut pas longtemps à trouver l’emplacement du nouveau réservoir de Lampy qui en contient 4 millions. Si aujourd'hui une plus grande quantité d’eau encore est nécessaire, ce n’est pas la nature qui nous refusera les moyens de la mettre en réserve. L’emplacement dun nouveau réservoir, à peu près égal à celui de Lampy, a été depuis longtemps indiqué. Cet ouvrage a été l’objet des études des ingénieurs, et si, jusqu’à ce jour, il n’a pas été créé, ce n’est pas à l'insuffisance de la topographie du terrain qu’il faut attribuer la cause de cette abstention.

Lorsque l’administration a compris l’utilité d’aménager des eaux pour l’arrosage et la navigation dans le bassin de la Garonne, l’exploration de la chaîne des Pyrénées, dans une partie très-restreinte de son cours, a démontré la possibilité de créer à l’Orédon, au cap de Longue, à Ouïe, à Lannemczan, des réserves d’eau de 50 millions de mètres cubes.

Lorsque les ingénieurs chargés de l’amélioration de l’Yonne et de la Seine ont été conduits à penser qu’il pourrait être avantageux de créer des réservoirs, ils se sont mis à l’œuvre, et ils ont trouvé qu’on peut établir à Andryes, aux Settons, à Sainl-

Aignan, à Villeneuve et à Serein, des “réserves d’eau de 120 à 130 millions de mètres cubes1.

Ces exemples sont concluants ; et quand sur les faibles étendues que nous venons de signaler, qui sont loin d'atteindre 200 kilomètres carrés, nous trouvons des emplacements suffisants pour contenir jusqu’à 120 millions de mètres cubes, est-il possible, nous le demandons, de ne pas espérer d’en emmagasiner 200, comme nous ferons voir que cela est nécessaire, dans la partie supérieure du bassin de la Loire, en amont de Roanne, avec la facilité d’étendre les investigations sur l’immense champ de 6,100 kilomètres carrés qui forme ce bassin, et d’explorer des surfaces trente fois plus considérables que celles que nous venons d'indiquer. Certes, s’il était permis en cette matière d’apprécier les choses possibles par les seules lois de l'analogie, ce n’est pas 200, mais 400 à 500 raillions de mètres cubes d’eau qu’on pourrait espérer de détourner aux crues, et cela sans arriver, tant s’en faut, aux limites extrêmes que les aperçus comparatifs permettent d’entrevoir.

Il y a donc dans l’étude même, si restreinte encore, de la topographie hydraulique de la France, plus d’espérances à concevoir que de craintes à redouter; et alors même qu’il ne nous resterait pas encore un si grand nombre de régions inconnues à interroger, alors même que nous ne devrions prendre pour base des réussites futures que celle que nous four-

1 Du Rhône et du lac de Genève, par M. Vallée, p. 254 et 255.*

Page 1