OPINIONS DIVERSES
lin exposé nos idées sur les divers ouvrages qu il nous paraîtrait convenable d’exécuter, soit pour détruire les fâcheux effets des crues, soit pour tirer profit de leurs avantages. Il nous resterait maintenant, pour compléter cet ensemble de travaux, à traiter la question importante des dépenses, et celle non moins importante des voies et moyens. Mais il manquerait à nos études un complément indispensable, si nous nous bornions à remplir ce programme sans aucune addition. Il ne suffit pas, en effet, dans la question qui nous occupe, de montrer que ce qui a été exécuté est incomplet et dangereux ; il ne suffit pas de prouver que nos propositions sont rationnelles en principe, utiles et réalisables dans la pratique, il faut de plus étudier avec quelques détails les diverses idées mises en avant au sujet des inondations et des moyens de les combattre ; il faut voir si, parmi ces idées, il n’y en aurait pas quelques-unes qui pourraient être appliquées avec succès, s’il n’y en a pas d’autres qui, quoique bonnes au fond , doivent être rejetées, à cause de l'excessive dépense qu’entraînerait leur réalisation ; si enfin on n’en trouve pas dans le nombre qui ajouteraient un danger de plus à ceux qui existent déjà, te n’est qu’après un examen approfondi de ces matières qu’il nous sera permis, en toute connaissance de cause, de poser nos dernières conclusions et d ajouter aux développements que nous avons produits sur l’utilité de notre système ceux qui se rattachent à ses exigences financières et aux mesures à prendre pour leur donner satisfaction.
Les dernières inondations qui ont désolé la France
ont jeté de grandes préoccupations dans les esprits; on a passé en revue tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à la question des écoulements à la surface du sol; les uns ont porté leur attention sur les opérations de drainage qu’ils ont considérées comme devant précipiter le cours des eaux, les autres se sont plaints au contraire des retards que les barrages construits sur nos rivières opposent à leur écoulement; on a parlé à ce sujet, avec plus ou moins d àpropos, des puits artésiens, dos travaux des mines, de ceux des chemins de 1er et des canaux, etc., etc. 11 nous serait difficile d'entrer dans l'examen de toutes les idées qui ont été émises à ce sujet, d abord parce que c’est le plus souvent avec beaucoup de vague qu elles ont été présentées, en second lieu, parce que plusieurs d’entre elles no reposent sur aucun fait sérieux, sur aucun principe rationnel.
iNous nous bornerons ici à discuter seulement celles de ces observations qu'il y a intérêt à prendre en considération, soit pour dissiper les fausses terreurs qu'elles ont pu inspirer, soit pour mettre à profit les conséquences utiles qui sy rattachent.
Les inondations sont-elles plus frequentes cl plus intenses aujourd'hui qu’autrefois?
Cette question nous parait devoir être examinée avant toutes les autres, non-seulement parce que c'est une de celles qui ont eu le plus de retentissement, mais encore parce quelle a été le point de départ d’une foule de recherches plus ou moins sérieuses, d’explications plus ou moins acceptables,
d’assertions plus ou moins hasardées sur les causes des inondations. A en croire la majorité du public, il faudrait admettre que, de notre temps, nous sommes plus fréquemment et plus violemment inondés que dans les siècles précédents. Cette opinion une fois accréditée dans les masses, chacun s’est mis en quête des motifs propres à la justifier, et il n’est pas un seul des faits relatifs à l’exploitation agricole ou industrielle du sol par l’homme qui n’ait été invoqué en faveur de cette idée préconçue : les progrès de la culture qui ont multiplié, dit-on, les moyens d’écoulement, les travaux des puits artésiens, ceux de l’exploitation des mines, le drainage des terres humides, la construction des barrages dans le lit des rivières, la destruction des forêts ont été tour à tour ou simultanément pris à partie dans cette grande affaire des inondations, et signalés comme autant de causes propres à aggraver le mal.
Si tout cela était vrai, la conclusion à en tirer serait désolante et terrible; car il faudrait, ou bien renoncer à conjurer le danger, et même s'attendre à le voir grandir de jour en jour; ou bien, si on voulait le faire disparaître, supprimer les améliorations agricoles, les puits artésiens, l exploitation des mines, le drainage, la navigation de nos fleuves, et remplacer nos champs de blé et nos prairies par des forêts; c’est-à-dire que, remontant le cours des Ages, l'humanité n aurait rien de mieux à faire que de se dépouiller de sa civilisation pour revenir à ces époques de barbarie où l'homme cherchait ses moyens de subsistance, moins encore dans les entrailles lé-
condes de la terre que dans la destruction de sou semblable ; car une nation qui n'est ni assez agricole, ni assez industrielle, devient fatalement aggressive.
Heureusement, et nous avons hâte de le dire, rien de tout cela n'est vrai.
De ce que les progrès de la culture multiplient les moyens apparents d écoulement, il ne s ensuit pas, et c'est là l’important, qu'ils augmentent le volume des eaux écoulées; nous ferons voir qu'au contraire ils favorisent l’absorption et diminuent l iutensité des courants superficiels.
Si le perfectionnement des procédés de sondage doit avoir pour résultat d'augmenter le nombre des puits artésiens, par une heureuse compensation, il nous permettra en même temps de multiplier celui des puits absorbants.
Dans les travaux souterrains des mines, dans les opérations de drainage, nous ne devons voir autre chose que la création de réservoirs modérateurs pour les crues.
Nos barrages si utiles, si indispensables pour la navigation, peuvent, d'une part, être établis dans des conditions inoflensives pour le relèvement des eaux, et ils ont, d autre part, dans beaucoup de cas, une grande utilité, soit pour amortir les vitesses, soit pour faciliter le colmatage des terres basses.
Enfin le déboisement, contre lequel on a tant récriminé, qui a été si souvent, si vivement attaqué par les esprits d'élite, aussi bien que par l’ignorance, le déboisement, jusqu’à ce jour, a été un bien plutôt qu’un mal ; il a augmenté la production de la
terre, en même temps qu'il a diminué le ravage des eaux. »
Qu’on se rassure donc : le phénomène des inondations n’aura pas le triste privilège d’être un temps d’arrêt pour la civilisation ; il fera mieux au contraire : il en développera rapidement les progrès, le jour où d’intelligents travaux viendront à la fois combattre la violence de ses excès et nous assurer la jouissance de ses bénéfices.
Nous examinerons tout à l’heure, avec l’attention quelles méritent, chacune des circonstances que nous venons d’énumérer, et il ne nous sera pas difficile de faire comprendre combien d’incertitudes, combien d’erreurs on a gratuitement introduites à ée sujet dans le débat.
Mais ce qui doit ù juste titre exciter notre surprise, c’est qu’avant de chercher à expliquer pourquoi les inondations seraient aujourd’hui plus fréquentes et plus intenses qu’autrefois, on ne se soit pas demandé si le fait lui-même est certain ; s'il est réellement constaté par l’histoire et la statistique que l’élément liquide sévit de nos jours sur nos terres plus souvent et plus violemment que dans les siècles passés. Or, nous devons l’avouer, si nous avons à plusieurs reprises entendu formuler cette assertion, nous en sommes encore à attendre qu elle soit justifiée; et, ni dans les discours très-fréquents, ni dans les écrits assez rares qui ont traité des inondations, nous n’avons pu rencontrer une preuve qui fût de nature à établir la vérité du fait. Celui-ci a toujours passé pour évident, il n’a jamais été prouvé.
L’homme est ainsi fait qu'il perd facilement les traces des choses passées; de sorte que sans bhistoire qui en conserve le dépôt pour les esprits studieux, et surtout sans la tradition qui les transmet aux masses, l’ensemble des faits qui, à une époque quelconque, constituerait le contingent des souvenirs populaires, se bornerait à une faible collection d'événements contemporains, dont l'existence remonterait rarement au delà d’un demi-siècle.
Or, si l’histoire et la tradition se sont beaucoup occupées des actions des hommes et de la vie des peuples, elles ont mis moins d’empressement à enregistrer les phénomènes naturels. Qui parle en effet aujourd’hui des crues survenues dans les seizième, dix-septième et dix-huitième siècles? quelques érudits, en très-petit nombre, qui, à force d'investigations, sont parvenus à nous en donner une nomenclature assez étendue, mais très-probablement encore incomplète. Aussi, dans la masse du public, c’est à peine si on s’entretient, pour chaque fleuve, d’un ou deux de ces événements qui, dans les temps antérieurs, se sont fait remarquer par des intensités inaccoutumées.
Qu’on ne perde pas de vue qu'il n’y a guère que quatre-vingts ans que les observations météorologiques ont pris quelque importance en France, et qu elles ont été entreprises ailleurs qu'à Paris. Il est donc certain, qu'à part un très-petit nombre d’exceptions, la statistique des faits météorologiques des siècles passés manque. Les recherches faites depuis quelques années dans les mémoires du temps, dans
les chroniques, dans les dépôts d’archives, ont essayé de combler cette lacune, et elles y ont réussi en partie ; mais ce sont là des investigations encore inachevées et dont les résultats, tant s en faut, n’ont pas pénétré dans la masse du public, tandis que le souvenir des inondations contemporaines est présent à tous les esprits.
Lors donc que ce public veut établir une comparaison entre les faits de son époque qu'il a vus et dont il se souvient, et ceux d’autrefois, dont quelques traces à peine ont été conservées, se peut-il, nous le demandons, qu'il ne soit pas conduit à croire avec beaucoup de bonne foi que notre siècle est à coup sûr plus maltraité que les siècles précédents?
Il n’est pas inutile d’ailleurs de remarquer à cet égard que si les avaries produites aujourd’hui, le long de nos ileuves, paraissent plus fréquentes et plus graves, c’est que le nombre des ouvrages construits sur ces fleuves a considérablement augmenté, et que les chances de destruction par les mêmes causes doivent s'accroître avec ce nombre. Disons aussi que la publicité des faits actuels a reçu un immense développement. Ajoutons enfin que le nombre des intéressés, et par conséquent celui des victimes, s’est accru dans une proportion considérable, non-seulement parce que nous avons aujourd'hui plus de commerce et d'industrie qu’autrefois, non-seulement parce que la surface des terres cultivées est plus étendue, mais encore et surtout parce que la division du sol a plus que décuplé le nombre
des propriétaires en France. Or, lorsque les événements sont plus facilement connus, plus souvent racontés, plus rapprochés de nous, lorsque les intérêts qu'ils peuvent favoriser ou détruire sont plus multipliés, est-il surprenant qu’ils produisent plus d’impression dans une nation et qu’on soit disposé à leur attribuer comparativement, en nombre et en intensité, une importance exagérée?
Telles sont les causes très-réelles, selon nous, et les seules causes, à vrai dire, auxquelles il faut attribuer la croyance générale dont nous nous occupons ici; car, lorsque abandonnant ces vagues aperçus, ces impressions peu réfléchies, on entreprend une étude consciencieuse des faits, on ne trouve plus rien qui justifie cette croyance, et on est plutôt conduit à croire que c’est dans une opinion contraire qu’il faut chercher la vérité. C'est ce dont nous allons essayer de convaincre le lecteur.
Occupons-nous d’abord de ce qui concerne la * fréquence.
Les inondations de la Seine sont sans contredit celles dont on trouve le plus de mentions dans l’histoire, et qui sont par conséquent le mieux connues. Dans le dix-septième siècle, on en compte onze qui ont eu lieu dans les années suivantes : 1609, 1616, 1647, 1649, 1651, 1658, 1663, 1G65, 1667, 1690, 1693 ; c’est donc une inondation tous les neuf ans.
Dans le dix-huitième siècle , le nombre est à peu près le même, douze au lieu de onze; elles sont survenues, savoir ; en 1711,1719,1725,1726,1733,
mu, 1751, 1762, 1764, 1782, 1784, 1799 ; dont six de 1701 à 1750 et six de 1751 à 1800.
Si donc il est vrai que les inondations sont devenues plus fréquentes aujourd’hui, il faudrait que, dans la première moitié du siècle actuel, on en comptât plus de six. Or, c'est précisément à ce chiffre que s’arrête leur nombre ; elles ont eu lieu en 1802, 1807, 1820, 1823, 1826, 1850; dont quatre dans le premier quart et deux dans le second.
Ces résultats, il faut en convenir, ne sont nullement favorables à l’opinion que nous sommes plus souvent inondés aujourd'hui qu'autrefois; ils constatent, au contraire, dans la fréquence, une remarquable régularité.
A Lyon, il y a eu, dans le dix-huitième siècle, onze inondations bien constatées. Ce nombre se rapproche beaucoup de celui des inondations de la Seine dans la même période, et peut-être de nouvelles recherches rendront-elles ce rapprochement plus grand encore. Ces inondations ont été observées en 1706, 1711, 1726, 1733, 1755, 1762, 1782, 1783, 1787, 1789, 1799.
Pour peu que cette énumération soit incomplète, on arriverait encore ici à six inondations en moyenne par demi-siècle. Or, telle est, à une unité près, le nombre de celles qu’on a observées de 1801 à 1850, dans les années suivantes : 1801, 1812, 1825, 1830, 1836, 18*40, 1843. Elles sont d’ailleurs distribuées aussi proportionnellement que possible pour chaque période de vingt-cinq ans.
Le phénomène, au point vue de la fréquence, n’a
donc pas présenté moins de régularité à Lyon qu’à Paris.
Des faits complètement identiques existent pour la Loire. Sur ce fleuve treize inondations sont signalées dans le cours du dix-huitième siècle, savoir : en 1707, 1709, 1710, 1711, 1720, 1733, 1755, 1762, 1765, 1782, 1789, 179Q, 1799. Six ont eu lieu dans la première moitié, sept dans la deuxième, soit six et demie par demi-siècle. Or, les débordements survenus de 1801 à 1850 ne dépassent ce nombre que d’une demi-unité; on en compte sept observés dans les années suivantes : 1804, 1807, 1810, 1823, 1825, 1841 et 1846.
Si, pour ce dernier fleuve, trois crues ont été signalées dans le court intervalle de sept ans, compris entre 1804 et 1810, et si ce fait a pu confirmer les idées dans la croyance à des invasions plus fréquentes, nous ferons remarquer qu'une circonstance analogue et plus caractéristique encore s’est produite sur ce fleuve dans le dix-huitième siècle, car dans les cinq années comprises de 1707 à 1711 on a compté jusqu'à quatre inondations.
Les renseignements nous manquent pour ce qui concerne la fréquence des crues de la Garonne; mais il résulte très-évidemment, des détails dans lesquels nous venons d’entrer, que pour trois de nos principaux fleuves: la Seine, le Rhône et la Loire, le nombre moyen des inondations par siècle est Irès-sensiblementconstant; il est compris, pour le passé, entre onze et treize au moins; nous disons au moins, parce que de nouvelles recherches pourront accroître ce nom-
FRÉQUENCE BT INTENSITÉ DES INONDATIONS. 31 i
bre. Quant aux débordements de la première moitié de notre siècle, ils sont enregistrés dans nos statistiques et parfaitement connus. Or, leur nombre proportionnel n’étant pas plus grand que celui des siècles passés, on doit en conclure que l’opinion, qui attribue aux inondations plus de fréquence, manque de base, et quelle n'a pu prendre sa source que dans de vagues et fausses appréciations plutôt que dans la réalité des faits.
Passons maintenant à l’examen des intensités. Ici encore nous trouverons que, sauf l’influence qu’il faut attribuer à l’extension déplorable qu’ont reçue les endiguements longitudinaux, il n’est pas vrai de prétendre que la violence et la hauteur des crues ont suivi une progression croissante.
Si déjà on se trouve en présence de quelques incertitudes lorsqu’il s’agit d apprécier^ la fréquence des inondations, les difficultés augmentent lorsqu'il est question de se rendre compte de leurs intensités. Citons à ce sujet les observations très-fondées de M. l’inspecteur général Dupuit1:
o Le volume des crues a, sur leur hauteur, une « influence directe qui n’est pas contestable ; mais, « ce qui est très-contestable, selon nous, c’e9t que ce « volume soit aujourd hui beaucoup plus considé- « rable qu autrefois.
« Faisons remarquer que cette hauteur toujours « croissante des inondations n’est pas un fait direc-
1 Etudes théoriques et pratiques sur le mouvement des eaux courantes, p, 193 et suivantes.
« tement prouvé. Tout ingénieur qui a eu à recueil- « lir des renseignements sur la hauteur d'une crue « saitcombien il est difficile d'obtenir quelque chose « d’exact et de précis. Les populations effrayées exa- « gèrent les dangers auxquels elles ont été exposées « et les désastres dont elles ont été victimes, de sorte « qu'on a beaucoup de peine à démêler la vérité, au « milieu d'assertions contradictoires. Lors doncqu’on « vient comparer une crue récente avec une crue, an- « cienne, on se trouve placé entre l'incertain et l'in- « connu. Mais admettons qu’on ait des points de « repère bien précis, qu'il soit parfaitement constaté « que les dernières crues ont dépassé- toutes celles « connues depuis un siècle, est-on en droit d’en con- « dure logiquement qu’il y a un changement de ré- « gime dans le cours d'eau ? Nous ne le pensons pas. « Un grand cours d’eau n’est que la réunion d'autres « cours d'eau moindres, composés eux-mômes de « cours d'eau plus petits, et ces cours d'eau ne sont « pas tous influencés par les mêmes causes, de sorte « que leurs crues ne coïncident pas nécessairement; « mais rien ne s’oppose à ce qu elles ne coïncident en « plus ou moins grand nombre. Le volume d’eau qui « passera à un point donné pourra être considéré « comme le produit de tous les affluents arrivés à « un certain point de crue. Son maximum ne sera « donc atteint qu autant que ces affluents le lui ap- # porteront simultanément.
« Ur, si on réfléchit au grand nombre d'affluents « qui alimentent la partie inférieure d'un fleuve, et « au petit nombre de crues qui se reproduisent an-
« nuellement, on en conclura que, pour étudier « par la simple observation le phénomène des crues, « il faudrait embrasser des siècles entiers. Or, qu’a- « t-on fait jusqu'à présent pour constater que ces « événements sont devenus plus probables par un « changement dans les conditions primitives du phé- « nomène? Où sont ces anciens repères, ces anciens » registres où les faits , toujours comparables entre a eux, ont été consignés avec un soin intelligent, en « vue de prouver un résultat auquel on ne s’atten- « dait pas alors? Quant aux témoignages historiques « qu’on apporte à l’appui de cette opinion \ ils sont « sans aucune valeur pour l'ingénieur qui a pu étu- « dier le régime d'un fleuve sur des tables journa- « lières un peu étendues. Ainsi, par exemple, la « Loire a atteint, à l’échelle du pont de Saumur, la « cote 6m,20 en 1799, et, l’année suivante, le zéro « de l’échelle; quarante-quatre ans se passent sans <t reproduire la première cote, et tout à coup, en « 1843, elle est dépassée de 0m,50. Quant A l’étiage, « il n'a pas encore reparu. Dans cet intervalle, neuf « ans consécutifs s'écoulent sans que les eaux atteio gnent la cote 5 mètres; en 1832, la plus forte crue « ne dépasse pas 2m,62. Si donc aujourd'hui on re- « trouvait une table des hauteurs journalières de la a Loire, ou de tout autre fleuve, tenue très-exacte-
1 L'auteur fait ici allusion à ce passage de l’empereur Julien, parlant de la Seine : Rnr<) fluvius minuitur ac crescit : sert, qualis œstate. talis esse solet hierne. Notons que Julien n’a passé que cinq ou six ans dans la Gaule, pendant lesquels la guerre l'appela souvent au delà du Rhin.
« ment et pendant dix ans par un lieutenant de a César ou de ses successeurs, il faudrait se garder « d'en tirer une conclusion quelconque sur le ré- « gime du fleuve durant les premiers siècles de 1 ère « chrétienne; mais il ne s’agit ni de table, ni de a hauteur, ni de rien de précis; il nest question que « de quelques membres de phrases écrits par des « empereurs romains qui décrivaient le pays sur « lequel s'étendait leur domination en historiens et « non en physiciens. Ainsi, selon nous, le tait de « l'augmentation successive des crues n’est pas di- « rectement prouvé et ne pourra 1 être de bien long- « temps. »
Interrogeons maintenant tout ce qu’il est permis de considérer comme authentique dans les faits relatifs aux hauteurs des inondations.
Et d’abord les plus fortes crues de la Seine, à Paris, dans le dix-septième siècle, ont eu lieu en 1615 et 1658; leurs hauteurs respectives ont été de 9m,14 et de 8“,80. Depuis cette époque, non-seulement elles n ont pas été dépassées, mais même elles n’ont pas été atteintes : ainsi, dans le dix-huitième siècle, la crue la plus redoutable est celle de 1740, et elle n’est montée qu'à 7m,90. Cette hauteur, à son tour, est restée au-dessus de celles des inondations postérieures. La plus élevée de ces dernières, observée en 1802, s’est arrêtée à 7m,45, et, depuis cette époque, la cote 6m, 66 n’a pas été dépassée. Cet ensemble de faits, le plus authentique de ceux qu’on peut invoquer en cette matière, constate donc une diminution graduelle des plus remarquables, diminution qui,
pour le dire en passant, est de nature à contredire les idées généralement admises sur les effets du dé-! boisement.
Sur la Garonne, l'inondation de 1770, mesurée à Agen par une hauteur de 10®, 56, n’a pas été dépassée depuis cette époque. La plus forte crue des temps modernes, en 1855, s'est arrêtée à 9”, 77.
« La fin du dernier siècle, dit M. Baumgarten, a « été, pour la Garonne, plus remarquable par les « crues élevées que ces derniers temps, quoique au- « jourd’hui il y ait dans la plaine une plus grande « quantité de mattes et de digues qui resserrent le « champ des inondations et tendent à en élever le « niveau et que nos montagnes soient plus déboisées « qu'il y a soixante et soixante-dix ans. » Nouveau fait également contraire à 1 influence modératrice attribuée aux forêts.
Le Tarn, à Montauban, s’est élevé en 1773 à 10m,2i; le Lot, à dehors, est monté en 1783 à 9“, 03. Aucun débordement depuis ees époques n’a atteint ces niveaux exceptionnels.
Le Rhin, à Cologne, a atteint, le 28 février 1784, l’énorme hauteur de 12ra,40. Toutefois, nous devons dire qu'il existe quelque doute sur ce résultat, qui paraît en effet excessif. Mais, en lui appliquant une forte diminution et le faisant descendre jusqu'à la cote 10 mètres, on serait encore bien au-dessus des hauteurs observées plus tard, puisque la plus considérable de ces hauteurs, obtenue le 26 décembre 1819, n’a été que de 8 mètres.
Depuis l’année 1711, où les eaux de la Saône
montèrent à 6m,80 à l’échelle de Châlons, cette hauteur n'a jamais été atteinte.
Nous n’avons pas de chiffres à présenter au lecteur pour les autres rivières de France et d’Europe, mais nous savons en particulier que si, en 1824, Saint-Pétersbourg a vu les eaux de la Newa envahir ses rues et ses maisons et occasionner de grands désastres, l’inondation de 1777, dans la nuit du 9 au 10 septembre, fut autrement terrible : pendant plusieurs heures elle menaça l’existence de la ville entière.
Cet imposant ensemble de documents ne laissera aucun doute, nous l’espérons, dans l’esprit du lecteur. À l’ouest comme à l'est, dans le nord, dans le centre, dans le midi de la France, partout, en un mot, une diminution s'est fait remarquer dans la hauteur des eaux, diminution toujours très-sensible et quelquefois très-importante, diminution qui est de nature à dissiper des inquiétudes exagérées, et qui, nous devons le répéter, sans toutefois nous appesantir ici sur ce sujet qui, dans la suite, sera plus amplement développé, fera tout au moins suspecter, si elle, ne la détruit pas entièrement, l'opinion que les déboisements ont été une opération funeste.
Il y a cependant une ombre à ce tableau; les rivières bordées de digues longitudinales viennent en effet se poser ici comme une fâcheuse exception. Hâtons-nous de dire que ce sont les seules, et puissions-nous du moins, dans les faits qui s’y rattachent, trouver une nouvelle et éclatante condamnation de ce dangereux système de travaux !
Dans la nomenclature qui précède, nous n’avons
pas parlé des eaux de la Loire; c’est qu’en effet les crues actuelles semblent vouloir l’emporter en intensité sur leurs aînées, sinon dans toute l’étendue de la vallée, du moins sur quelques points. En décembre 1755, ce fleuve s'éleva à Tours à 7m,40 audessus de l’étiage : c’est la plus grande hauteur mentionnée dans l'histoire. Or, si en 18i6 elle n’a pas été atteinte, les eaux s’étant arrêtées à 7ra, 15 il est probable que, sans une circonstance exceptionnelle, il n’en aurait pas été de même en 1856. En effet, le 3 juin, à une heure et demie de l’après-midi, la hauteur signalée était de 7”, 25; le fleuve montait toujours, lorsqu’une rupture des digues voisines, survenue vers deux heures, amena une dépression subite de niveau : les eaux descendirent à G"1, 90. Mais à Saumur les faits sont autrement caractéristiques et ne laissent pas de place au plus léger doute. Dans cette ville, la crue de 1799, la plus lorte de celles qui y aient été mesurées dans les temps passés, est montée à 6m,20. Or, pendant une crue survenue en 1843, et qui a été relativement faible en amont, ce niveau a été dépassé de 0ra,50. M. 1 inspecteur Dupuit rend parfaitement compte des causes auxquelles il faut attribuer ce résultat, et l'on va voir qu’il ne faut pas les rechercher dans des modifications survenues dans l’action des forces naturelles, mais dans l'imprudence de nos travaux.
« A Saumur, dit-il, la Loire se divisait autrefois
1 Annales des ponts et chaussées, année 1852, 1" semestre, planche 20.
« en six bras; la construction du pont de Cessart, « en 1770, les réduisit à trois, et celle du pont Na- « poléon à deux en 1820; depuis cette époque on a u pris encore sur le lit du fleuve l’emplacement d'un « quai fort large; la crue de 1843 a donc passé à « Saumur dans un lit complètement difl'érent de ce- « lui de 1799; et aujourd'hui, si une crue revenait, « elle trouverait encore des lieux tout à fait diffé- « rents de ceux de 1843. En effet, sur une longueur « de 0 kilomètres à l’aval de Saumur, le chemin de « fer a été établi dans le lit des grandes eaux, qu'il « a sensiblement rétréci. Ce que nous disons de « Saumur, nous pourrions le dire pour d autres lo- « calités : en descendant la Loire, nous rencontre- « rions partout de nouveaux ponts, de nouvelles « levées. »
Or, cette prévision de M. Dupuit en 1848 ne s’est que trop confirmée en 1850. Le remblai du chemin ' de fer, si malencontreusement disposé pour supprimer une partie de la section d’écoulement des hautes eaux, n'a pas manqué d exercer la déplorable influence que cet ingénieur avait annoncée: le 4 juin, à huit heures du matin, les niveaux, dépassant ceux de 1799 et de 1843, avaient atteint 6“ ,90, et, deux heures après, la hauteur de 7 mètres était signalée.
Des faits analogues se sont reproduits pour le Rhône à Avignon, dans la partie endiguée de sort cours, mais avec de plus fortes proportions; ainsi, tandis que dans les siècles précédents, la plus grande hauteur des eaux du fleuve a été, pendant linondation de 1755, de 0“,80 au-dessus de l étiage, ert no-
vembre 1840, les niveaux ont monté jusqu'à 8m,30; le mal n’a fait qu’augmenter depuis; car, d’après une dépêche de M. le préfet de Vaucluse, la crue de 1856 aurait dépassé de plus d’un mètre celle de 1840, malgré la rupture des digues à Tarascon.
Les données nous manquent pour d’autres parties de la France, mais les observations faites en Lombardie viennent confirmer avec une nouvelle force celles que nous venons de citer. Voici, en effet, le tableau des plus grandes crues du Pô, dans le dixhuitième siècle, mesurées à l’échelle de Ponte^-Lagoscuro 1 :