DIGUES A L’ORIGINE DES COURS D’EAU
de le répéter plusieurs fois, nous occuper surtout de la généralité des vues et de leur opportunité, plus encore que de l’excellence de quelques détails. A cet égard, nous sommes convaincu que les travaux décrits par M. Rozet seront dans leur ensemble d’une grande utilité, et cela nous suffit pour conclure qu’ils doivent trouver place dans la généralité des mesures à adopter pour combattre les inondations.
Quant aux moyens proposés pour l’exécution, tious sommes médiocrement prévenu en faveur de l’intervention commerciale. L’expérience prouve quelle ne réussit en agriculture qu’aux dépens de la chose même; ce n’est guère que dans les entreprises d’achat et de revente des propriétés , d’abatage de bois, de démolitions de châteaux, de tout ce qui est destruction , en un mot, que ces sortes de spéculations ont eu quelques succès pour ceux qui les ont entreprises; mais leur action, dans certaines contrées, s’est montrée plutôt funeste" qu’utile à la question agricole. Dans les autres cas, et notamment en ce qui concerne les marais, elle a été presque toujours désastreuse pour les entrepreneurs. Nous avons passé plusieurs années de notre carrière â nous occuper de dessèchements, et c'est à peine si nous pourrions citer deux opérations qui aient donné du bénéfice aux Compagnies qui les ont tentées. Il nous serait facile, au contraire, de montrer par plusieurs exemples quelles ont été presque toujours très-fructueuses, lorsque ce sont les communes ou les propriétaires intéressés qui, sous la tutelle immédiate et avec l'appui bienveillant de l'administra-
tion, se sont déterminés à opérer pour leur propre compte. En ce moment, nous n’insisterons pas plus longuement sur cette question de voies et moyens que nous nous proposons de traiter en détail dans le dernier chapitre de cet écrit.
Observations sur les forces de transports et sur les atterrissements des lleuves dans les parties non montagneuses des vallées.
Une grave difficulté a longtemps préoccupé et préoccupe encore les hommes spéciaux, au sujet de la force d’entraînement des rivières, et c’est ici le lieu de s'en occuper.
Lorsqu’on est témoin, d’une part, des effets de transport produits par la vitesse des eaux dans les parties supérieures des bassins; lorsque, d’autre part, on voit, dans les parties plus basses, les courants des hautes eaux se développer avec une grande violence; lorsqo’enfin on remarque que, môme après que les rivières sont sorties des montagnes proprement dites, leur lit est souvent encombré d'une quantité considérable de matières roulées, on est conduit à penser que, de nos jours, ce n’est pas seulement en descendant des flancs escarpés où se trouvent les origines de nos cours d’eau que les forces de transport exercent leur action, qu’il en est de môme dans la région des plaines, avec moins d’intensité, sans doute, mais t\un degré loulefoisdont il pourrait être imprudent de ne pas tenir compte.
Il importe de discuter sérieusement celte question, car la nature des travaux à exécuter dans les plaines
pourrait être très-directement influencée par le sens positif ou négatif de la solution à laquelle on sera conduit.
D'ailleurs, en procédant à cet examen, nous compléterons ce que nous avons à dire au sujet des effets des barrages, que nous n'avons pu examiner dans ce qui précède qu’au point de vue du relèvement des eaux, et auxquels on a reproché cependant un autre inconvénient, celui de provoquer dans les lits des rivières des atterrissements qui en exhaussent le fond: question très-grave, qui intéresse à la fois l’agriculture et la navigation, et sur laquelle il importe d'avoir des idées précises.
Sans même descendre jusqu'aux embouchures, il est facile de se convaincre que la plupart des rivières, dans la partie inférieure de leur cours, ne présentent plus de vestiges de cailloux. Il en est ainsi du Rhône , de la Garonne, de la Loire, de l'Adour, de la Seine, delà Somme; de sorte qu’en France, si on excepte quelques petits torrents qui, de l'extrémité de la chaîne des Pyrénées ou de celle des Alpes maritimes, déversent directement leurs eaux dans la mer, il n’existe pas de rivière qui roule ses cailloux jusqu'à son embouchure. Nous n'ignorons pas que quelques ingénieurs, en assez petit nombre d'ailleurs , ont émis l'opinion que, dans les cours d’eau, les graviers se déplacent et descendent incessamment. Mais plus on a examiné de près celle question, plus on s’est appliqué à interroger les faits, plus les réponses qu’on a obtenues se sont montrées négatives.
M. Baumgarten, qui s’est occupé de cet objet, au
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sujet de la Garonne ‘, arrive à cette conclusion, basée sur des expériences directes, que les graviers de cette rivière marchent très-peu et que leurs déplacements sont tout à fait locaux ; qu’ils proviennent, en général, des bancs de graviers contemporains d’un grand cataclysme, bien antérieurs aux temps actuels, bancs que l'on trouve à une très-grande hauteur audessus des fortes crues; qu il n’en descend guère ou pas du tout des montagnes actuelles; qu’enfîn, à partir de Rioms ou deLangoiran, on ne rencontre plus de ces graviers dans la Garonne.
Dans ses remarquables études sur la navigation des rivières à marées, M. Bouniceau s’exprime ainsi (page 17) :
« On peut établir comme un fait général, d’après « de la Bêche, que les rivières dont le cours est ra- « pidc et peu étendu entraînent les galets jusque a dans les mers voisines, comme cela a lieu dans les «Alpes maritimes; tandis que celles dont le cours « est long et devient lent, de rapide qu'il était d’a- « bord, déposent les cailloux là où la force du cou- « rant diminue, et ne transportent finalement que du « sable ou de la vase à leur embouchure.
« Il résulte des observations que nous avons faites « nous-mèmesur un grand nombre de rivières, qui « ne peuvent être comparées aux torrents alpins, « mais qui occupent tous les autres degrés de l'éa chelle et forment le groupe important des rivières
1 Annales des ponts et chaussées, année 1848, 2ra* semestre, p. 1 2 et suivantes.
« navigables dans la partie inférieure de leur cours, « quelles ne transportent elles-mêmes à la mer que « du sable Ou de la vase. Nous citerons la Somme, « la Vire, les rivières du Cotentin, la Vilaine, la Cha- « rente, l’Adour, la Tamise, la Mersey, lTrvelle, la « Saverne. »
Dans les Annales des ponts et chaussées \ nous lisons le passage suivant, extrait d’un Mémoire de MM. Legrom et Chaperon, qui ont fait d’intelligentes études sur le Rhin :
« Les rivières transportent encore sans doute à de « grandes distances des vases et des sables fins, mais « elles ne charrient presque point de débris de ro- « ches et de cailloux roulés. Les grèves dont leur lit « est encombré éprouvent des déplacements acciden- « tels plutôt qu’un transport continu , et presque « toujours il faut en chercher l’origine non dans les « montagnes voisines, mais dans les berges mêmes « corrodées par le courant.
« On suppose généralement que les bancs de gra- « vier qui obstruent les cours des rivières sont ame- « nés des régions supérieures quelles traversent, et « déposés successivement à mesure que l’équilibre « s’établit entre la vitesse du courant et le volume « des matériaux charriés. Ainsi, l’on explique l’exi- « stence des gros galets vers les sources, celle du « menu gravier dans les parties intermédiaires et « celle du sable dans les régions inférieures, par le « décroissement successif de la vitesse des eaux , à
1 Anpéo 1838, 1*' semestre, p. 341.
« mesure qu’elles arrivent vers leur embouchure. «Cette explication, envisagée d'une manière géné- « raie, paraît d'autant plus spécieuse que le phéno- « mène d’un grand transport de la source vers l'em- «bouchure a dù nécessairement se produire à « l'époque de la formation des vallées, et que très- « probablement il se manifeste encore, dans des «proportions appréciables, sur quelques rivières « torrentielles dans le voisinage de leur source. Mais « pour celles dont la vitesse n'est pas excessive, et « notamment pour des fleuves tels que le Rhin, le « Rhône, la Seine, la Garonne, nous pensons que les « effets de ce genre ont une importance tout à fait « secondaire et qu'ils sont loin d'exercer sur les mo- « difications du régime l'influence qu'on leur atlri- « bue. Si les bancs de gravier que nous voyons surgir « dans le lit des rivières provenaient des régions « supérieures, ils devraient se déposer de préférence « dans les biefs où la profondeur d'eau est considé- « rable et la vitesse faible, ce qui tendrait à faire « disparaître les rapides que l’on observe de distance « en distance sur la plupart des rivières et à en ré- « gulariser la pente. Or, cet effet ne se produit pas : « on trouve des bassins creusés dans le rocher dans «lesquels il ne s'arrête pas un caillou, tandis qu’en « amont et en aval, sur des points où la vitesse est « plus forte, on aperçoit une multitude de bancs de « gravier. »
Les observations que nous avons eu occasion de faire nous-mème pendant quatorze ans sur deux rivières assez torrentielles, le Tarn et le Lot, nous ont
conduit aux mêmes conséquences. Qu’il nous soit permis d'entrer dans quelques détails à ce sujet.
Lorsqu’on observe avec attention les rivières à fond de gravier, on constate ce fait général que, dans celles de ces rivières dont les berges et les sinuosités peuvent être considérées comme fixes, tous les bancs qu’on y remarque les coupent en écharpe, et que ceux-ci, partant en amont d’une rive ordinairement convexe, vont rejoindre en aval la rive opposée, convexe elle-même. Entre les deux points d’attache, le banc présente une dépression à laquelle correspond le thalweg de la rivière. Un pareil banc n’est donc autre chose qu’un barrage oblique, et il en existe ainsi des séries qui établissent une division naturelle du cours d’eau en biefs successifs. Le liquide, à l’époque de l’étiage, est donc calme entre deux bancs ; mais, à la traversée de chacun d’eux, il y a un rapide qui atteint son maximum au point où existe la dépression ci-dessus signalée.
Cela posé, on sait que lorsque les eaux croissent dans une rivière, les diverses pentes brisées que présente telle ou telle autre partie de son cours en étiage tendent de plus en plus à s’effacer et à se transformer en une pente uniforme et moyenne entre les pentes primitives; par conséquent il en sera de même des vitesses. Il suit de là que c’est au moment même de l’étiuge que l’eau coule sur les bancs de gravier avec *
la vitesse maximum, et que, sur ces points, cette vitesse diminue à mesure que la crue augmente. Nous n’ignorons pas que la vitesse dépend non-seulement de la pente, mais encore du rayon moyen, et quelle
est une fonction du produit de ces deux quantités; de sorte que, malgré une réduction notable de la pente, la vitesse pourrait se maintenir et augmenter même, si le rayon moyen grandissait plus rapidement que la pente ne diminue. Mais cette augmentation rapide du rayon moyen n’existe pas sur les bancs, c’est-à-dire sur les parties les moins profondes et les moins encaissées des rivières ; la disposition allongée de ces bancs, leur relief peu accidenté, leur inclinaison dans le sens longitudinal, plus prononcée que partout ailleurs, fait que l’eau, lorsqu'elle grossit, s’y étale plus quelle ne monte. Dès lors, l’agrandissement très-notable du périmètre mouillé vient s’opposer à celui du rayon moyen, et la diminution de la pente conserve dans ce cas un effet prépondérant.
Si donc les matériaux, dont le périmètre mouillé d'un banc de gravier est composé, sont tels qu ils ne se déplacent pas sous l'influence des courants d’étiage, à plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les crues; le banc restera donc perpétuellement à la même place.
Cette observation fort simple nous paraît trèspropre à démontrer que c’est une erreur de croire que les bancs sont emportés par les hautes eaux et reformés par les moyennes, puisque plus les eaux sont hautes, moins est considérable la force d’entrainement qui s’exerce sur les graviers qui constituent les bancs.
Ce qui pourrait plutôt arriver quelquefois, c’est que, pendant les crues, les bancs s'atterrissent un peu,
parce qu'alors les vitesses dans les biefs intermédiaires étant plus fortes qu’en étiage, les matières qui composent les berges au droitde ces biefs pourraient être entraînées par les courants et viendraient s’adosseraux bancs dont ils relèveraient les seuils; mais cet atterrissement doit toujours être de fort courte durée, parce qu aussitôt que les rapides d’étiage se reproduisent, les matières qui le composent sont entraînées dans les profondeurs du bief d’aval. Peutêtre sont-ce des mouvements de cette nature qui ont fait penser à quelques ingénieurs que les bancs subissent pendant les crues des modifications bien 'plus grandes quelles ne le sont en réalité, et qui ont donné naissance à cette opinion que les bancs sont détruits par les grandes eaux et reconstitués par les moyennes.
L’observation ci-dessus rend également compte de la dispositiqn de tous les moulins et de leurs barrages anciennement établis sur lesrivièresà fond de gravier.
La grande obliquité, si souvent remarquée, de ces barrages sur Taxe du cours d’eau, n’est pas due, ainsi que ceux qui nous ont précédé l’ont cru à ce que cplto forme augmentait la pression et la force de l'eau pour une hauteur donnée. Il faut seulement l’attribuer à ce que l’on prit, pour base de ces barrages, les bancs mêmes de graviers ; et si l’on se détermina pour un tel choix, c’est que la fixité bien reconnue de ces bancs fut considérée, avec juste raison, comme la meilleure garantie de celle des barrages. Aussi, dans les travaux d’amélioration de rivière auxquels nous avons participé, avous-nous pu remonter pour
un assez grand nombre de moulins, d'assez chétive apparence d'ailleurs, à des existences de quatre à cinq cents ans, et rien ne dit même que l'époque de leur construction n’a pas été antérieure à cette date éloignée.
Or, comme indépendamment des considérations théoriques, toutes les observations faites sur les rivières prouvent que l’existence des bancs est liée à celle des grandes sinuosités des cours d’eau, et que, par conséquent, si les berges et les sinuosités sont fixes, comme nous le supposons, les bancs sont subordonnés les uns aux autres, il s’ensuit que, reconnaître que quelques-uns d'entre eux existaient sur les points où nous les voyons aujourd’hui, c’est reconnaître aussi qu'il devait en être de même pour tous. De sorte que les anciens moulins dont nous venons de parler se présentent à nous comme les témoins de ce qui existait dans les époques antérieures, et comme une preuve à peu près irrécusable de la concordance qui existe entre l'invariabilité des sections transversales des rivières et de leur profil longitudinal, et celle de l’emplacement de leur lit.
D’ailleurs, du maintien des bancs à la même place résulte nécessairement la conservation des biefs intermédiaires ; ce second fait est une conséquence indispensable du premier. Il existe donc dans les rivières dont nous nous occupons ici ces deux principes corrélatifs l’un de l'autre : les bancs ne sont pas plus diminués par des corrosions que les biefs ne sont remplis par des atterrissements. L’existence prolongée des anciens moulins prouve ce second fait aussi
bien que le premier ; car ces moulins auraient cessé depuis longtemps de fonctionner, si leurs biefs supérieurs avaient eu de la tendance à s’atterrir.
Nous aurions encore beaucoup d’observations à présenter sur ce sujet, que nous ne faisons qu’effleurer. Mais ce n'est pas ici le lieu de s’expliquer plus au long sur une question qui, pour être traitée à fond, exigerait de fort longs développements; nous croyons en avoir assez dit pour faire admettre comme une vérité, qu’en ce qui concerne les graviers, les rivières à fond dit mobile n’ont pas moins de fixité peut-être que les autres, dans la forme de leurs sections et dans la distribution de leurs pentes, et que, par conséquent, les déplacements de gravier vers l’aval y sont à peu près nuis. Nous avons passé dix ans de notre carrière d'ingénieur à provoquer, par des moyens artificiels, soit la destruction de certains bancs de gravier, soit l'atterrissement d’anses et de bas-fonds, comme conséquence de cette destruction même; or, la parfaite concordance que nous avons • fini par obtenir entre les résultats produits et les prévisions ne nous laisse aucun doute sur la permanence du régime de ces rivières, tant que des causes exceptionnelles ne viennent pas altérer la forme de leurs berges.
Que si cette dernière circonstance vient à se produire soit par des moyens artificiels, soit par l’action des crues sur les terres des rives, alors les bancs les plus voisins se déplacent, mais latéralement, plus encore que dans le sens longitudinal ; leur importance diminue, si on leur a préparé le remplissage
de quelques anses ou de quelques biefs 5 elle augmente, au contraire, si cette ressource manque e tsi les berges détruites ont fourni un contingent dè leurs anciens dépôts diluviens.
Ajoutons à ces diverses observations de détail quelques considérations d’un ordre général.
On ne saurait, ce nous semble, comprendre l’exhaussemeut prononcé d'un lit que dans le cas où les écoulements se font de telle sorte qu’à de grandes vitesses en succèdent de petites, et encore faut-il, pour que l’effet soit franchement accentué, que ce passage de la vitesse forte à la vitesse faible ait lieu brusquement et non par degrés insensibles. En effet, les écoulements rapides détachent incessamment, sur les flancs des montagnes, des terres, des sables, des fragments de rochers. Ces diverses matières tenues en suspension ou roulées par les eaux, sous l’influence de ces courants, s’y maintiendront tant que cette influence persistera; mais si un temps d'arrêt subit vient à se présenter dans 1 écoulement, tout s'arrête alors : les blocs de rocher et de gravier d’abord, puis les sables, puis enfin les limons eux-mêmes, si la vitesse diminue suffisamment. Or, ces circonstances n’existent guère qu’au pied des derniers échelons formés par les hautes montagnes, où mos grands fleuves prennent leur source ; on les trouve encore sur une plus petite échelle à la jonction de nos coteaux rapides avec les plaines des vallées qui leur servent de base. Elles sont rendues manifestes par les cônes de déjection formés, en grande partie, à 1 époque des écoulements torrentiels d’origine pri-
mitive, et continués ensuite, mais sur de moindre^ proportions, par les forts orages de nos jours.
Mais lorsque les rivières ou leurs affluents ont franchi ces passages qui limitent la partie vraiment montagneuse de leur cours pour entrer dans les plaines basses, la décroissance très- rapide de leur pente, et par conséquent de leur vitesse, fait que tout ce qu'il y a de plus volumineux dans les matières entraînées s’est antérieurement déposé, et qu'à partir de ces points les rivières ne charrient plus que des sables et des limons. Or, quant à ceux-ci, puisqu’il est reconnu qu'ils descendent jusqu'à la mer, c’està-dire jusqu'à la partie d'un fleuve où les pentes et les vitesses sont réduites à leur plus petite expression, on ne trouve plus, en vérité, de motif sérieux pour admettre qu'ils puissent se déposer là, où pendant la durée de la crue il existe des vitesses supérieures, tandis qu'ils continuent de marcher sur les points où le courant est bien moins rapide. Que si, à la fin d'une crue, lorsque toutes les vitesses touchent au terme de leur amortissement, un semblable dépôt a lieu dans les bassins d étiage les plus tranquilles, il sera inévitablement repris dès le commencement de la crue suivante; car il est très-essentiel d’observer que, pour se faire une idée nette des véritables effets produits par les eaux sur les lits des ' rivières, il ne faut jamais séparer une crue de Celles qui l'ont précédée et de celles qui la suivront. Cela explique pourquoi une hausse des eaux est toujours accompagnée de troubles, même lorsqu'elle n'est pas • produite par lapluie.C'est ce que nous avons maintes
fois observé sur le Lot, lorsque nous vidions le bassin de retenue d'un barrage, et que nous envoyions ainsi en étiage dans les parties inférieures de la rivièredes volumes considérables de liquide, limpides au départ, mais de plus en plus chargés de troubles, à mesure qu’ils s’éloignaient de l’origine de l’écoulement.
Il 11e faut pas perdre de vue que l’état actuel, nonseulement de nos vallées, mais de la surface de la terre considérée dans son ensemble, n’est pas uniquement le résultat des actions naturelles qui s’exercent aujourd’hui, qu’il l’est encore et surtout de celles qui ont bouleversé le globe dans les temps antérieurs, avec des intensités dont la réflexion et des études approfondies peuvent seules nous donner la mesure. De sorte qu’il ne faudrait pas conclure de ce qu’il y a aujourdhui des cailloux roulés, très volumineux quelquefois, dans le lit de nos fleuves, que ce sont les crues actuelles qui les y poussent et les y déposent de proche en proche; leur présence doit remonter plutôt, et ce fait est pour nous une grande vérité, à l’époque des grandes catastrophes qui ont coïncidé avec la présence de l’homme sur la terre, et peut-être même à des temps antérieurs.
Si, en effet, l’on considère que pas un de nos grands cours d’eau n’envoie aujourd'hui de graviers à la mer, et que cependant les plages de celle-ci en possèdent de grandes quantités, dont la composition minéralogique, différente de celle des falaises du littoral, est au contraire identique à celles des massifs montagneux, où nos fleuves prennent leur source ,
comment pourrail-on se refuser à admettre que la majeure partie de ces matières, que l'Océan roule dans son sein ou garde sur ses bords, y a été jadis conduite par les courants contemporains de la formation même de nos vallées?
Nous trouvons en France, dans la partie inférieure et maritime de la vallée du Rhône, une manifestation saisissante delà différence qu il faut établir entre le régime des eaux aux époques qui nous ont précédés et le régime actuel de nos fleuves. Depuis Arles jusqu’à la mer, le lit du Rhône ne contient plus de cailloux roulés; on n'y trouve que du sable; il en est de même des terrains qui forment son delta et qui sont de formation récente. Mais, à droite et à gauche de ce delta, les parties basses des plaines et les collines elles-mêmes, quand celles-ci ne sont pas très-élevées, présentent de vastes dépôts de cailloux roulés, ayant fréquemment de très-fortes dimensions. Sur la rive gauche, c’est l’immense plan incliné qui forme le terrain de la Crau ' ; sur la rive droite, ce sont les surfaces plates et onduleuses que traverse la route d’Arles à Nîmes. Le fleuve, même à l’époque des plus fortes crues, ne transporte donc plus aujourd’hui que des sables et des vases, tandis que les anciens courants ont conduit jusqu'à la mer et laissé sur le sol, lorsque le grand cataclysme a touché à sa fin, une prodigieuse accumulation de débris de roches qu’ils avaient entraînés. Ainsi, au-
* Annales des ponts et chaussées, année 1855, 2m< semestre, p. 5 et suivantes.
tant il y a de différence entre le volume d’un grain de sable et celui des cailloux roulés qui recouvrent les terrains de la partie inférieure de la vallée du Rhône, autant nous devons en admettre entre le régime actuel du fleuve et celui des eaux torrentielles , qui, à ces lointaines époques, envahirent nos vallées, poussant jusqu’à la mer les roches fragmentées des escarpements supérieurs.
Nous nous résumerons donc en disant que les travaux indiqués par M. Rozet, en même temps qu ils contribueront à arrêter le ravinement des montagnes, auront aussi pour effet d'emmagasiner une partie des eaux courantes, de retarder les écoulements, et de diminuer par conséquent dans les parties basses la portée des inondations. Hais ces travaux et leurs analogues ne doivent pas descendre plus bas que la zone véritablement montagneuse des fleuves: vouloir les étendre au delà serait travailler en pure perte, puisque dans les plaines les forces de transport n’existent plus. Les graviers y $opt simplement soumis à des mouvements d’oscillation trèsrestreints, qui les déplacent de droite à gauche plutôt qu il ne les font descendre de l’amont à l’aval; ils ne peuvent s'accumuler que par la destruction des berges, destruction généralement assez lente, qu'il est d’ailleurs facile d’arrêter par des moyens très-peu compliqués, et le plus souvent, comme nous l’ont démontré de nombreux succès, par de simples adoucissements de talus.
Du déboisement et du reboisement. — Incertitudes de leurs effets respectifs.
Parmi les diverses causes auxquelles le publie at~ tribue les inondations, il n’en est aucune dont il ait été fait plus souvent mention que celle du déboisement. C'est, dit-on, parce que le sol de la France se dénude de plus en plus, que le débordement des eaux devient chaque année plus formidable; il n’est pas un écrit, traitant la question des crues de nos rivières, qui ne signale en première ligne le déboisement; pas une conversation, sérieuse ou non, dans laquelle on n’exprime, au sujet des inondations, le regret de voir incessamment disparaître les forêts; pas un système qui ose se produire sans jeter l’anathème obligé contre cette tendance du siècle h abattre et toujours abattre. les arbres. Le déboisement, en un mot, c’est le delenda carlhago qui précède et qui suit tous les discours sur les grandes pluies et 6ur leurs effets; c’est une maxime proverbiale si bien acceptée, si généralement répandue, que certainement elle a acquis aujourd’hui le droit de figurer dans le recueil de celles qu’on a appelées la sagesse des nations.
Mais si tout le monde dit, si tout le monde prétend ou croit savoir que les inondations grandissent avec le déboisement, presque tout le monde aussi ignore pourquoi il en est ainsi; pourquoi, par conséquent, ce ne serait pas le contraire qui serait vrai. Que de dissertations auxquelles on peut couper court avec cette sim pie, mais embarrassante question: Pourquoi ? Que d écrits dont la réfutation tout entière
consiste dans ce seul mot : Pourquoi? Que de faiseurs de systèmes qui ne doutent pas de l’excellence de leurs projets, et qui cependant en ignorent le pourquoi!
Les affirmations abondent, leur ton est d’autant plus tranchant que les motifs à l’appui sont plus nuis ; on proclame la cause très-souvent et très-haut, mais on ne sait rien de ce qui concerne son mode d'action.
« La première cause, dit l’un, bien des fois signa- « lée déjà , de l’augmentation progressive et an- « nuelle des inondations, c’est le déboisement de « plus en plus rapide des forêts ‘. »
« La cause principale des inondations et des grêles, « dit l'autre, aujourd'hui si fréquentes, n’esl-elle « pas le déboisement des montagnes et la disparition « des forêts? Les bois des hauteurs et des pentes ne « devraient- ils pas, comme autrefois, devenir l’objet « d’une espèce de culte religieux, de telle sorte qu’y « porter la main, ce fût un crime ’? » Et ainsi des autres; beaucoup de phrases, beaucoup de déclamations, mais peu ou point de débats : on n’instruit pas le procès, on commence par le juger, sauf à trouver plus tard, ou à ne pas trouver les motifs propres à justifier l'arrêt.
Une tellesi tuation est peu faite pour dirigerl’homme qui veut sérieusement et de bonne foi étudier la question. Comment s’éclairer? Vers quel butfaudra-
4 Nouvelles Annales de la construction, numéro de juillet
’ Journal le Cosmos, numéro du 11 juillet 1856.
t-il diriger les efforts de son intelligence? Où est le vrai, où se trouve le faux ? Comment le savoir, quand tout se borne à l’énoncé de la question, et qu'on ne va pas au delà?
Si donc nous n’avions pas été plus désireux que la plupart de ceux qui en parlent de savoir ce qu’il y a au fond de cette grande question du déboisement, nous aurions pu arrêter ici notre tâche et nous borner à répondre, par l'expression d'un doute, à celle d’une assertion aussi générale qu elle est peu justifiée.
Mais nous n’avons pas su nous résigner à adopter ce parti, quelle que fût sa commodité ; et, en supposant qu’il ne nous fût pas permis de nous édifier sur le véritable rôle qu’il faut assigner au déboisement en matière d'inondation, nous pouvions tout au moins, en acceptant comme vraie sa fâcheuse influence pour grossir les crues de nos rivières, examiner jusqu'à quel point le remède indiqué, le reboisement si instamment sollicité, était facilement praticable.
Grandes difficultés de la mise en pratique du reboisement.
Or, un premier obstacle, et le plus grave de tous peut-être, est indiqué par les partisans eux-mêmes du reboisement.
« Malheureusement, lisons-nous dans les Nou- « velles Annales de la construction, tous les proprié- « taires de biens fonds ont un intérêt direct à rem- « placer les bois qu’ils possèdent par des champs « plus productifs et par des terrains bâtis. »
Pour qui connaît les hommes, leurs passions et les
intérêts qui les poussent, il n’y a pas de ftiütif plus puissant que celui que nous tenons de transcrire pour faire croire que le reboisement ne se fera pas. Eh quoi, vous reconnaissez que les propriétaires ont un intérêt direct à remplacer leurs bois par des champs plus productifs, et vous vous étonneriez qu’ils n'aient pas abattu ces bois, et que sur leur sol dénudé ils n’aient pas fait passer la charrue! Vous constatez l’intérêt très-direct qu’ils ont eu à opérer cette transformation, et vous avez la démence, c’est en vérité le mot propre, d'espérer que du nouvel état de choses, ils consentiront à revenir à l’ancien! que, pour vous complaire, ils s’empresseront de changer en mal le bien qu'ils se sont fait ! qu’ils renonceront à l’augmentation de revenus qu’ils se sont créée, et qu’ils adopteront un mode de culture qui, pendant vingt ans au moins, leur imposera des charges annuelles, sans aucun profit!
I! faudrait, je le répète, n’avoir pas la plus légère connaissance des hommes et des mobiles qui les font agir, pour conserver de si singulières illusions. Qu'on ne perde pa§ de vue, à ce sujet, que sur un terrain déboisé, on récolte du blé au bout de douze mois, tandis que c’est à peine si, vingt années après la plantation, on commence à avoir du bois. Or, vingt années dans la vie des hommes, c’est beaucoup trop pour que l’intérêt qu'on peut attacher à une entreprise soit très-vivace; vingt années sont à peine la vie probable à quarante-cinq ans, c’est-à-dire à l'âge où les ressources d’intelligence, de liberté d’action, de fortune, sont sur le point d’arriver à leur apogée, à
l’âge où l’ambition de l’homtne est le plus développée* le plu9 désireuse de jouir vite. 11 y aura toujours dans ce fait une cause très-puissante d'hésitations.
N’espérez donc pas que partout où un mode de culture plus productif que celui des forêts a pris la place de ces dernières, il puisse être un jour remplacé par dés plantations; les propriétaires ne le voudront pas, et les ressources du Trésor public ne seraient pas suffisantes pour opérer une telle transformation.
Il faudrait donc, au point de rue du reboisement, se rejeter sur les terres dites incultes et à pentes rapides, et il se pourrait qu’il y eût, en effet, avantage dans certains cas à les utiliser pour des bois, mais plutôt dans le but de limiter les ravinements que dans celui de mettre obstacle aux inondations. Quelques tentatives ont été faites à cet égard, surtout dans la Champagne, et il en est qui ont réussi : toutefois, le nombre de ces succès est encore peu considérable, et en principe la question n’est pas encore résolue. Cette incertitude ne doit pas nous surprendre, car il n’y a rien d’absolu endette matière. En effet, qui dit terres incultes ne dit pas pour cela terres complètement improductives; celles qui sont réputées les plus mauvaises conservent encore une certaine valeur dans le commerce. Il faudrait donc, avant tout, savoir pour quel prix de l’hectare il est avantageux de changer les terres en bois, pour quel prix il convient de s'abstenir; il faudrait nous faire connaître s’il n’y a pas des natures de sol tout à fait impropres à la sylviculture; il faudrait nous dire
comment devront être réparties les essences parmi les terres qui sont susceptibles d’être reboisées, soit au point de vue de leurs pentes, soit à celui de leur exposition, soit enfin à celui de leur aptitude végétale. Or, toutes ces questions sont de la plus haute importance, non-seulement pour le propriétaire qui se déterminerait à reboiser, non-seulement pour la société en général , qui a intérêt à ce que toute dépense, tout travail soient réellement productifs, mais encore pour la question spéciale qui nous occupe; car si le reboisement doit être utile contre les inondations, c'est à la condition essentielle que les tentatives qui seront faites pour reboiser nous donneront des tiges, des branches et des feuilles.
Nous dirons donc à ces partisans trop peu réfléchis du reboisement : Au lieu de vous borner à de vagues aspirations, à des demandes non justifiées, et trop souvent à d'injustes récriminations contre l’action gouvernementale, entrez dans le cœur du débat, étudiez et instruisez-nous ; ne vous bornez pas à dire aux hommes ce que vous pensez qu’ils devraient faire ; expliquez-leur plutôt dans quelles circonstances et par quels moyens ils seront sûrs de mettre utilement en pratique, pour eux-mèmes et pour la société, les projets que vous venez leur offrir.
D'ailleurs, est-il bien certain qu’en limitant, comme nous venons de le dire, l'opération du reboisement, on aurait appliqué au mal un remède suffisamment efficace? 11 y a tout lieu d'en douter. Ecoutons, à ce
Dü DÉBOISEMENT ET Dü REBOISEMENT. 425
sujet, les observations très-fondées de M. l’inspecteur Dupuit1.
« Il est vrai que quelques-uns se restreignent et « ne parlent du reboisement que sur la source des « fleuves; ils prétendent qu’il suffit d’y arrêter le mal « pour le voir disparaître partout. On perd de vue a que l’eau des fleuves et des rivières ne se compose « pas uniquement de ce qui vient de leurs sources, « mais de l’eau qui tombe dans toute l’étendue du «bassin; que ce qui vient de la source même est « presque partout un infiniment petit dans.la masse «débordée; que; par conséquent, pour que le re- « boisement ait un effet sensible et salutaire sur le « régime de nos fleuves, il faut qu’il puisse couvrir « une vaste étendue du bassin. Toute mesure partielle « à ce sujet peut même amener des résultats tout à « fait contraires. Par exemple, il arrive souvent au- «jourd’hui que la Loire entre en crue lorsque la « Vienne commence à baisser. Admettons que par « des plantations dans le bassin supérieur de la « Vienne on ait retardé la crue de cette rivière de « quelques jours, le résultat de ce travail sera de « faire coïncider la crue de la Loire avec celle de la « Vienne, et d’occasionner, au-dessous de leur contt fluent, une inondation qui n’aurait pas eu lieu « sans ce travail. Pour que le reboisement soit effi- « eace, il faut donc qu’il soit à peu près général. »
On retrouve ici, pour ce qui concerne les actions
* Etudes théoriques et pratiques sur le mouvement des eaux courantes, p. 199.
426 ÉTUDES SUR LÉS I&OftDÂTJONS.
retardatrices qui peutent être la conséquence des plantations, des observations tout à fait analogues à celles que nous avons présentées sur le même sujet à propos des situations respectives des divers affluents d’un fleuve. C’est qu’en effet il est impossible que cet ordre d’idées ne se présente pas à l’esprit toutes les fois qu'on veut apprécier sainement les effets des mesures à prendre contre les inondations; matière importante, trop peu étudiée jusqu’à ce jour, et qu’il faut sans cesse avoir présente à la pensée, sous peine d’accepter des solutions qui aggraveraient le mal au lieu de le diminuer. Mais revenons à notre sujet.
A la place de ces désirables et utiles enseignements que nous réclamions tout à l’heure, on ne sait que parler de menaces et de contrainte : «Porter la main a à un arbre, ce sera un crime; si les propriétaires « ne veulent pas reboiser, il faudra les y obliger de * la manière la plus énergique. »
Ainsi, dans la pensée des propagateurs du reboisement, le principe de l’expropriation pour cause d’utilité publique n’est pas suffisant; il faut aller plus loin et imposer aux propriétaires le mode de jouissance suivant lequel ils devront user de ce qu’ils possèdent. A quoi bon, en eflét, exproprier? A quoi bon faire des travaux ? N'est-il pas plus commode, plus avantageux, de laisser à chaque propriétaire son terrain, et de le contraindre d’y faire, k ses frais, les dépenses qu’on croit utiles, quelque tort qui doive en résulter pour lui-mème? A la vérité, pour adoucir ce que de pareilles mesures pourraient avoir de trop rigoureux, on fait sonner bien haut l’allocation de
quelques primes. Mais si ce moyen est, pour l’homme, une véritable excitation à pratiquer et à généraliser ce qui lui est utile, il échouerait complètement dans le cas actuel, parce que chacun comprendra sans peine qu'au lieu de venir en aide au développement des fortunes privées, il ne serait autre chose qu'un encouragement au sacrifice des intérêts personnels.
Si c’est à ce prix qu'on espère réaliser le système sur lequel on fonde tant d'espérances, et qu'on prend si peu la peine de justifier, nous ne pouvons que répéter avec urle plus grande force de conviction ce què nous avons dit plus haut : le reboisement ne se fera pas.
Le reboisement, une fois fait, serait-il maintenu dans les temps futurs?
Mais admettons un instant que ces insurmontables difficultés soient vaincues; que, par un miraculeu* hasard, le concours de toutes les volontés ait été obtenu, qu’on se soit mis à l’œuvre, qu’on ait planté ; que de nouvelles et vastes forêts s’élèvent, soit sur nos terres arides, soit sur nos champs cultivés ; on sera donc parvenu aü but tant désiré; on aura changé, sur de grandes étendues, l’aspect de notre sol et sa manière de produire. Mais aura-t-on changé pour cela les hommes? Aura-t-on fait disparaître leurs instincts, leurs sentiments, leurs passions d’aujourd’hui ? Ce serait là un second problème plus difficile encore à résoudre que le premier. Or, qui pourrait être en état d’affirmeT que quelques années après que ce gigantesque travail aura été mené
à bonne fin, l’avidité des uns, de dures nécessités pour les autres, des circonstances sociales impérieuses , les besoins de nouvelles industries, le développement irrésistible des travaux d’utilité publique, une disette, sinon absolue, du moins momentanée de charbon de terre , et les prix excessifs que pourrait prendre subitement cette marchandise de première nécessité, ne feront pas une seconde fois reporter la hache dévastatrice sur les forêts récemment reconstituées, et sur leurs aînées; et si l’on ne perdrait pas ainsi tous les bienfaits de ce système de protection, avant même d’en avoir joui? Quel serait l'esprit assez peu réfléchi pour affirmer que de telles appréhensions ne sont que des chimères?
S’il ne nous est pas permis d’écrire dans toute sa sincérité l’histoire de la disparition de nos forêts, on peut toutefois, ce nous semble, en assigner, avec beaucoup de vraisemblance, les causes très- probables.
Lorsqu'après les ténèbres du moyen âge l’industrie commença à s’introduire en France, les besoins de combustible grandirent avec elle ; or, à cette époque, l’usage de la houille était inconnu. Les premiers envois de ce combustible, à Paris, datent de 1520. Le commencement d’exploitation des mines françaises peut être porté à l’année 1545. Mais, même en 1787, on n’extrayait chez nous que 215,000 tonnes. Ce nombre est vingt fois plus considérable aujourd'hui.
Ce furent donc les forêts qui durent seules subvenir à l’augmentation qui se fit sentir dans la consommation du combustible. Or, demanderons-nous à
ceux qui se plaignent aujourd’hui du déboisement, si vous aviez été appelés à cette époque à prononcer sur la question de savoir s’il valait mieux respecter les forêts et éloigner l’industrie, ou accueillir celle-ci en lui donnant le bois qui lui était nécessaire, il est très-probable que, jaloux de la prospérité de la France, et ne voulant pas qu elle restât en arrière des autres nations , vous auriez agi comme l’ont fait nos devanciers; que non-seulement vous auriez donné à l’industrie ce quelle demandait, mais que vous auriez en outre cherché à l’encourager. C’est qu’en réalité les arbres ne poussent pas seulement pour orner la terre et pour jouer dans les phénomènes météorologiques un rôle, incontestable sans doute, mais que vous ne savez pas définir, et qui pourrait bien n’ètre pas tout à fait celui que vous pensez. Ils ont d’autres fonctions à remplir, celle principalement, comme toutes les autres plantes, de subvenir aux besoins des hommes, de sorte que, ne pas les abattre dans une certaine proportion, c’est refuser à ces besoins une légitime satisfaction. Or, vous ne savez pas si ce refus n’engendrerait pas pour le corps social des calamités plus grandes encore que celles qui sont produites par les inondations.
D'un autre côté, l’augmentation de la population, favorisée sans doute par le développement même de l’industrie, exigeait une production croissante des céréales. De temps à autre, d’affligeantes disettes, auxquelles le commerce ne pouvait pas alors apporter le soulagement de son trafic, venaient donner au pays de terribles avertissements. Les guerres inté-
rieures.si fréquentesjusqu'A la majorité deLouis XIV, désolaient les campagnes et détruisaient souvent les récoltes ; il devenait donc nécessaire, indispensable, d'agrandir les espaces cultivés, et cette seconde cause se joignait à la précédente pour pousser au déboisement et augmenter l'étendue des champs destinés à l’alimentation du pays. Permis à quelques-uns de considérer ce résultat comme un malheur, mais ce malheur qui, je le répète, n’est pas prouvé, était, avant tout, une nécessité; avoir trop d’eau dans nos fleuves, à certaines époques, est sans doute un grand mal, mais manquer de blé est la plus terrible des calamités, et il faut l’éviter à tout prix.
L'alipieotalion publique, cette loi suprême des nations, doit intervenir avant tout dans la question dn reboisement.
Quant à nous, nous nous inquiéterons toujours moins de supputer les forêts qui ont disparu que de savoir si on a assez déboisé pour que la subsistance du pays soit assurée. Ce côté de la question est celui qui intéresse le plus l’humanité; il doit dominer le débat, dans lequel on n'a pas seulement songé à le foire Intervenir; aussi, contrairement à l’opinion généralement accréditée, nous trouverons très-raisonnable, très-utile, très-nécessaire, qu'une nation qui n’a pas assez de terres è blé et à fourrages transforme ses forêts en champs et eu prairies.
Quelle est à cet égard notre situation en France ? Avons-nous trop de terres arables? pouvons-nous nous passer des envois de bestiaux que nous fait l'étranger? L'histoire dos trois dernières années est
4 pour répondre 4 ces questions. ï^es prix élevés du pain et de }a viande témoignent suffisamment de notre insuffisance, et nous pouvons dire, avec plus de vérité que nos antagonistes, que le crime ne serait pas à abattre un arbre, mais à faire d'un seul de nos champs de blé une forêt. « Selon nous, dit avec juste « raison M. Dupuit, il faut accepter le régime de nos « cours d'eau tel que la nature l'a donné ou que la « civilisation l’a modifié. La surface du sol soumise « aux inondations npst peut-être que la centième « partie de la surface entière de la France. Pour « diminuer les inconvénients des inondations sur « cette partie, il n’est pas rationnel de bouleverser « les quatre-vingt-dix-neuf autres. C'est sur la partie « malade qu’il faut agir directement, d’autant plus « que, si I on veut l'examiner de près, on y trouvera « presque toujours la cause du mal. » Qu ou se borne donc à demander le reboisement des sommets et des pentes incultes, nous le voulons bien, mais moins encore au point de vue de diminuer la masse et le débordement des eaux qu'à celui d’empècber le ravinement des terres; surtout qu'on s’applique à étudier le reboisement en lni-mème, qu’on nous fasse connaître, d'abord, dans quelles circonstances il sera réalisable; en second lien, à quelles conditions il sera utijc à la fois aux intérêts priyés et à l'intérêt général.
Si c’est ainsi que l'ont entendu les propagateurs de ce système, nous n 'hésiterons pas à nous joindre à eux ; mais si leurs exigences sont plus étendues, s’ils veulent qu’on rétablisse sur les bases anciennes un état de choses qui a été utilement modifié, s'ils
veulent que nous préférions les forêts druidiques à nos fermes modernes, les arbres aux épis, le gland au blé, nous leur dirons pour la troisième fois : Le reboisement ne se fera pas.
Ainsi, ce système devrait-il être considéré comme bon en lui-même , aurait-on clairement démontré qu’il doit exercer contre les inondations une heureuse influence, que tout concourt à prouver que non-seulement il serait matériellement irréalisable, mais qu’encore, à d’autres égards, il pourrait devenir la source de nouvelles calamités plus grandes encore que celles qu’on veut éviter.
Que faut-il penser de l'influence des forêts sur le phénomène de la pluie? — Détails préliminaires sur celte question.
Mais ne serait-il pas possible, malgré le silence à peu près général qu’on garde à cet égard, de savoir ce que l’on doit penser de cette mystérieuse action exercée par les forêts sur le phénomène de la pluie?
Dès les premières pages de cet écrit, nous avons essayé de faire comprendre la grande difficulté du problème qui consiste à faire subir, soit par des procédés agricoles, soit par tout autre moyen, des augmentations ou des diminutions annuelles, ou même de simples changements de distribution par saison dans les volumes de la pluie ; cela tient à ce que, dans ce phénomène, les terres, les mers et l’atmosphère sont simultanément en jeu, et que, s'il est rationnel d’admettre en principe qu’une modification aussi profonde que celle qui consiste à couvrir d’arbres et de verdure de grands espaces précédemment
dénudés doit en produire une autre dans les faits météorologiques d'une contrée, il n’est pas aussi facile de décider dans quel sens cette modification aura lieu.
A cet égard, on peut se poser les trois questions suivantes :
1° Les forêts augmentent-elles ou diminuent-elles le volume annuel de la pluie?
2° Les forêts rendent-elles plus régulière ou plus irrégulière la distribution de la pluie par saison et ses écoulements à la surface du sol? (
3° Les forêts contribuent-elles à augmenter ou à diminuer l'intensité des inondations?
M. l’ingénieur en chef Dausse paraît être le seul qui, jusqu'à ces dernières années, se soit proposé d'élucider ces questions. On trouve un mémoire de lui dans les Annales des pouls el chaussées *, qui porte pour titre ; De la pluie et de l'influence des forêts sur les cours d'eau. Dans cet écrit, l'auteur émet d’abord l’opinion que la différence entre le volume annuel de la pluie et celui qui est écoulé par les cours d'eau doit être exclusivement attribuée à l’évaporation; il ne tient absolument aucun compte de l’absorption à travers les terres, qui joue cependant un rôle si important dans cette catégorie de phénomènes naturels. Nous avons longuement réfuté cette opinion dans le chapitre deuxième de cet écrit, et nous ne reviendrons pas sur le fond de la discussion; mais il est nécessaire de rappeler ici cette manière de voir de l’auteur, parce que l’erreur dans laquelle il
* Année 1842, premier semestre, p. 184.
nous paraît être tombé à cet égard a nécessairement exercé une grande influence sur ses conclusions, qui , par ce premier motif, peuvent être considérées à bon droit comme douteuses.
Depuis que le travail de M. Hausse a été publié, M. l’ingénieur en chef Belgrand a fait paraître dans les Annales une série d'articles fort remarquables sur l'hydrologie du bassin de la Seine, et, dans le dernier notamment il s’occupe è son tour spécialement de 1 influence des forêts. Ses conclusions, comme nous le ferons voir, sont contraires ô celles de M. Hausse, et les faits qu’il cite, joints à ceux que nous avons à produire nous-même, nous conduiront à partager sa manière de voir.
M. Hausse accepte sans hésiter l’opinion que les forêts augmentent la quantité annuelle de pluie, quelles régularisent sa distribution par saisons, quelles diminuent 1 intensité des crues. Il est trèsprobable que, d une part, la spécialité des études de M. Dausse sur l'hydraulique naturelle, études à peu près inconnues jusqu’à lui, que, d’autre part, ses précédents succès académiques, ont exercé une trèsgrande influence sur l’opinion du public, et que son travail a puissamment contribué à accréditer celte croyance générale dans laquelle on est aujourd’hui sur la grande nécessité du reboisement.
Ainsi que nous l avons dit, on s'est assct peu préoccupé dans les masses des motifs sur lesquels s’esl appuyé l’auteur pour conclure. Les considérations qu’il a fait valoir à cet égard n’ont pas été discutées,
1 Année 1854, 1*' semestre, p. 1.
le plus grand nombre ne s'est pas préoccupé de les connaître; on l’a cru sur parole, et l’on est allé répétant sans cesse et partout qu’il fallait reboiser, sans savoir généralement pourquoi.
Dans un écrit comme celui-ci, c’est précisément une tout autre marche que nous devons suivre ; à l’inverse de ce qu’a fait le public, ce n’est que médiocrement que nous nous préoccuperons de conclusions toutes' faites; nous porterons surtout notre attention sur les raisonnements de l’auteur, nous examinerons avec soin s’ils sont conformes aux principes de la théorie, s’ils sont corroborés par les faits observés.
C’est de cet examen que nous allons maintenant nous occuper.
Les forêts contribuent A diminuer la quantité de pluie annuelle.
M. Dausse commence par établir que, s’il est vrai qu’en un lieu quelconque la pluie s’accroît dans le trajet des couches inférieures de l’atmosphère, néanmoins, toutes choses égales d’ailleurs, son produit, en un temps donné, est d’autant plus considérable que les lieux qu’on considère sont plus élevés audessus du niveau des mers. Les observations udomélriques confirment cette première proposition, et si l’on se reporte aux détails que nous avons exposés sur la production de la pluie, au commencement de la deuxième section de notre cinquième chapitre, on se convaincra que le fait annoncé par M. Dausse est entièrement conforme aux principes théoriques.
Nous sommes donc tout à fait d’accord sur ce point avec lui.
« Or, dit l’auteur, s’il est constant que la surface " de la terre ne puisse s'élever à la même tempéra- « ture sous l’irradiation solaire, lorsqu'elle est cou- « verte de forêts ou lorsqu’elle est dénudée et aride; « que l’ombre et la fraîcheur des forêts conservent la « pluie tombée aussi efficacement qu’un sol nu et « brûlant en hâte, au contraire, l’évaporation; que « les forêts calment les vents et les empêchent de « raser la terre et de la dessécher, il ne peut être « douteux que le reboisement n’accroisse la pluie « locale et n’en procure la conservation; par cela « même qu’en été, celle de toutes les saisons où il « tombe le plus d'eau dans le bassin de la Seine, un « sol couvert de forêts s’échauffe moins qu'un sol « nu, le premier est nécessairement au second « comme s'il était plus élevé d’une certaine quantité, « et, parce que l'air ambiant est plus humide sur « l’un que sur l'autre, c’est exactement comme si tf celte dénivellation était encore accrue d’une autre « quantité. En d’autres termes, renouveler une forêt, « cela équivaut nécessairement, quant à l’action rétc frigéranle du lieu sur les vents pluvieux, à un cer- « tain soulèvement de toute pièce de ce lieu dans son « état primitif. »
En conséquence, et s’appuyant sur ce fait primitivement établi que la pluie augmente avec l’altitude des localités, M. Dausse établit dans ses conclusions : u qu'on doit reconnaître que les forêts, en atténuant « en été l’action du soleil sur le sol, en empêchent
« l’évaporation, et, en entretenant l'humidité de l’air , « ambiant, accroissent nécessairement la quantité « de pluie locale. C’est, répète-t-il, comme ferait un « certain soulèvement de toute pièce du sol qu’ elles « couvrent. »
Examinons maintenant ce qu’il y a de fondé dans cette explication.
Nous ferons remarquer d’abord qu'il y a une sorte de contradiction, dans la forme du moins, si > elle n’existe pas au fond, à dire, d’une part, que les forêts empêchent l’évaporation, et, de l’autre, qu elles entretiennent l’humidité dans l’air ambiant; car le second phénomène, au contraire, nous paraît être la conséquence directe du premier. Une explication est donc ici nécessaire. Nous pensons que M. Dausse a voulu dire d’abord que, sur le sol d’une forêt, l’acte de l’évaporation a moins d’énergie que sur une terre nue, puisque l’irradiation solaire y est moins forte; en second lieu, que, soit à cause de la plus grande difficulté qu’éprouvent les courants latéraux à pénétrer dans la forêt, soit à cause du dôme de feuillages qui arrête les courants ascendants, la quantité de vapeur d’eau qui peut se former reste concentrée dans le massif même, ce qui rend l’air ambiant plus humide. Quoi qu’il en soit de la justesse de cette explication, attachons-nous au point principal, à celui qui ressort évidemment de l’ensemble du mémoire, c’est-à-dire à une diminution notable de l’évaporation, et partageons encore, à cet égard, la manière de voir de M. Dausse.
Cela posé, tout le monde tombera d’accord que,
lorsqu’il pleut, c’est qu’il y a eu (précédemment de l’eau évaporée ; que l’évaporation est, par conséquent, le préliminaire indispensable de la pluie; que celle-ci devra être d’autant plus abondante, que les quantités de vapeurs formées auront été plus considérables, soit quelles sortent de la mer, soit quelles s’échappent de la surface de la terre; que, lorsque les vents chauds et humides viendront rencontrer des couches plus froides qu'eux, ils laisseront échapper, sous forme de pluie, d’autant plus ou d’autant moins de leur humidité propre, que les couches avec lesquelles ils se confondront en contenaient elles-mêmes, avant ce mélange, une plus grande ou une plus petite quantité.
Or, si les forêts conservent l’eau sur le sol, si elles s’opposent à son évaporation plus que les autres terres, n en résulte-t-il pas que les couches aériennes qui s'élèvent au-dessus d'elles seront les plus sèches d’entre toutes? que tel vent qui produira une petite pluie au contact des autres déjà saturées ne fera que donner sa vapeur en nature aux premières? que, dans cé cas, il n'y aura que diffusion de l'eau à l’état aériforme et non précipitation à l'état de pluie? N en résulte-t-il pas aussi que, contrairement aux conclusions de M, Dausse, ce n’est pas sur les forêts qu’il pleuvra le plus, ccst sur elles, au contraire, qu'il pleuvra le moins?
D où vient l’erreur dans laquelle est ici tombé l'auteur ? Il est facile, je crois, de s’en rendre compte. Si la pluie se formait dans les zones aériennes inférieures , dans celles qui sont en contact immédiat
avec la forêt, il est évident que, suivant les idées de l’auteur, ces couches, étant à la fois plus froides et plus humides que celles qui reposent sur les champs dénudés, provoqueraient incontestablement une plus grande et plus fréquente précipitation de vapeurs que leurs voisines par leur mélange avec les vents pluvieux. Observons, d’ailleurs, que la trèsfaible hauteur de la zone d’air qui s’étend depuis le sol jusqu’à la cime des arbres ne pourrait jamais donner lieu qu’à des chutes d’eau insignifiantes. Mais si, au contraire, la pluie se forme généralement, et surtout en été, dans des couches notablement élevées au-dessus du sol, les choses se passeront, non comme le veut M. Dausse, mais comme nous l’avons expliqué, non-seulement parce que l'air au-dessus des forêts est plus sec, mais encore parce qu il est plus chaud; car il faut bien que l’extérieur contienne en plus, par un effet de rayonnement, toute la puissance calorifique que le feuillage ne laisse pas arriver jusqu'au sol, comme il faut qu’il contienne en moins toute l’eau qui, restant sur le sol à l’état liquide, est empêchée par la même cause de rentrer dans l'atmosphère à l’état de vapeur.
Il est sans doute peu nécessaire d’insister sur ce point, que la pluie se forme en général dans les couches supérieures de l'air plutôt que dans les couches basses. Chacun de nous, à cet égard, peut consulter sa propre expérience et se convaincre de cette vérité. D’ailleurs, la théorie indique que plus la chaleur sera considérable, plus les vents chauds et humides devront être élevés pour rencontrer les cou-
ches froides qui détermineront la précipitation de leurs vapeurs.
M. Dausse lui-même nous donne, dans son mémoire, la preuve et nous pouvons dire la mesure de ce fait. 11 constate, d après une moyenne de vingt ans, que la quantité de pluie recueillie à l’Observatoire de Paris pendant le mois de janvier est, savoir:
Dans la cour 0m,0379
Sur la terrasse 0 .0318
D’où résulte une différence de. ,. . . . 0 ,0061 tandis que pour le mois d’août, on a :
Dans la cour 0œ,0475
Sur la terrasse 0 ,0439
Et par conséquent une différence de. . 0 ,0036
« On voit, dit-il, 1° que le produit de la pluie « dans ces deux mois est dans le rapport de 4 à 5; « 2° que la différence de ses produits pour la cour et « la terrasse est presque double en janvier de ce « quelle est en août ; ce qui indique que la pluie à « Paris se forme a une plus grande hauteur en été u qu’en hiver. »
Quant à ce qui concerne celte dernière saison, il est possible que quelquefois la pluie se forme dans les couches les plus inférieures de l'atmosphère; mais c’est toujours une exception. D’ailleurs, en hiver, les forêts sont privées de leurs feuilles et rentrent alors en grande partie dans la loi commune.
Nous sommes donc conduit, en ce qui concerne
cette première question sur les modifications éprouvées par le volume annuel de la pluie, à une conclusion tout à fait opposée à celle de M. Dausse. Sortons maintenant du domaine de la théorie, entrons dans celui des faits, et voyons s’ils ne confirmeront pas à leur tour notre manière de voir.
Si, au lieu d'accepter aveuglément, comme on l’a fait jusqu’à ce jour, d'anciennes croyances, on avait conservé quelques doutes, on se serait appliqué à faire les observations nécessaires pour les éclaircir, et il est probable qu’aujourd'hui la question serait irrévocablement décidée; il ne nous est donc pas possible d’apporter ici un ensemble nombreux et imposant de témoignages; toutefois, ceux dont nous allons rendre compte sont très-concordants, ils se prêtent un mutuel appui, et nous pensons qu’ils seront suffisants pour faire voir de quel côté doit pencher la balance.
M. Belgrand nous apprend 1 qu’il pleut beaucoup plus à Vezelay (Yonne) qu’à Avallon ; ainsi, en 1852, il est tombé 0",881 de pluie dans la première de ces localités, et 0™, 581 seulement dans la seconde. Cependant la distance qui sépare ces deux villes est peu considérable; elle ne dépasse guère trois lieues à vol d’oiseau. En outre, les altitudes sont très-sensiblement les mêmes; il y a donc parité géographique et topographique dans les deux cas ; la seule chose qui soit très-différente, c’est l’état général des cultures.
i Annales des ponts et chaussées, année 1854, 1" semestre, page 22.
M. Belgrand nous dit en effet que, dans les environs de Vezelay, les versants sont beaucoup moins boisés que ceux d’Avallon; et, comme cette différence est la seule qui existe dans ces contrées, n’est-on pas conduit à conclure qu'il pleut moins sur les forêts que sur les terrains dénudés?
Nous trouvons dans l’ouvrage Palria, colonne 238, la constatation du fait suivant, au sujet du climat de Paris :
« Annuellement, il est tombé en moyenne une « quantité de pluie égale à 0m,086 de plus entre « 1800 et 1841 qu’entre 1709 et 1748. »
• La première moitié du siècle précédent a donc été plus sèche que la première moitié du nôtre; cependant 11 existait, il y a cent ans, plus de bois qu’aujourd’hui. Nous laissons au lecteur le soin de décider en faveur de quel ordre d’idées il faut interpréter ce fait.
Les observations udométriques que M. Flaugergues a faites à Viviers viennent corroborer les précédentes inductions. En voici le résumé :
Nombre de jour»
Epoques. Hauteurs de la plaie. pluviêu».
Ainsi, ce n'est pas seulement l’intensité de la pluie, c'est aussi sa fréquence qui a été sans cesse en augmentant.
« De telles variations, dit M. Arago, ne sont guère
« favorables à l’opinion que les pays boisés sont « ceux dans lesquels il pleut davantage, attendu que,
« depuis le commencement des observations et nom tamment dans les dix dernières années, on ri a n cessé de détruire les forêts , tant dans le territoire « de Viviers que dans tout le département de l’Ar- « dèche, où il ne reste plus aujourd'hui aucun bois- « considérable. »
Enfin, on peut dire qu'en général toutes les observations tendent à confirmer le fait d une plus grande quantité dans le volume annuel de la pluie, bien que les déboisements n'aient pas discontinué.
< En effet, dit M. Becquerel, dans son Traité de « physique terrestre et de météorologie, depuis 1689
< que l’on observe la quantité de pluie tombée è « Paris, on a plutôt trouvé une légère augmentation « qu’une diminution. Césaris a reconnu le même « accroissement pour la ville de Milan, depuis 1763 « jusqu à cette époque. Il en est de même à la Ro-
< chelle et dans le bassin du Rhône. »
Nous n'ignorons pas qu’il existe certains faits qui semblent au premier abord favorables h M. Dausse ; que, par exemple, on a observé en Amérique que certains lacs, situés dans le voisinage de vastes forêts, avaient considérablement baissé depuis la destruction de ces forêts; d'où il semblerait résulter qu il pleut moins sur les terrains nus que sur ceux qui sont couverts. Mais, lorsqu'on ne veut pas se borner à un examen superficiel de ces faits, lorsqu'on étudie avec soin les causes qui peuvent les produire, lorsqu’on cherche à en faire une analyse
complète, et surtout lorsqu’on procède à leur mesure, cette pierre de touche infaillible de la vérité, on est obligé de se rallier à une opinion contraire. Citons à ce sujet l'observation suivante, qui contient à la fois l’énoncé de la question et la véritable méthode à suivre pour résoudre toutes celles de cet ordre. Nous l'extrayons de l’ouvrage déjà cité de M. Becquerel, page 199 :
« En 1826, les montagnes métallifères de Marmato « ne présentaient que quelques misérables cabanes, « habitées par des nègres esclaves. En 1830, cet état a de choses était changé : il y avait de nombreux « ateliers et une population de 3,000 habitants. On « avait été forcé d’abattre beaucoup de bois; le dé- « frichement n’était commencé que depuis deux ans, a et l’on s’apercevait déjà de la diminution du vo- « lume des eaux employées au travail des machines. « Cependant un pluviomètre prouva à M. Boussingault a que la quantité d’eau tombée la seconde année avait « été plus forte que celle recueillie pendant la pre- « mière. »
Nous ne conclurons pas seulement de là, avec ' M. Becquerel, que le déboisement peut diminuer et faire disparaître des sources, sans qu’il tombe pour cela une moins grande quantité de pluie ; mais nous dirons avec plus de raison, et nous en donnerons tout à l'heure la justification, que le déboisement modifie les écoulements superficiels et en diminue les intensités, quoiqu’il tombe dans l’année une plus grande quantité de pluie.
Au reste, nous reviendrons sur ces divers faits,
que nous aurons occasion de citer plus en détail, à l’appui des solutions que nous allons présenter sur les deux autres questions.
Incerliludes sur la répartition entre les saisons de l'augmentation d'eau de pluie annuelle résultant du déboisement.
Nous venons de voir que, contrairement aux idées reçues, les déboisements ont pour effet d’augmenter la quantité de pluie annuelle. Cette augmentation se reporte-t-elle d’une manière uniforme sur toutes les saisons, ou est-elle inégalement répartie entre elles ? C’est ce qu’il nous est impossible de décider. Nous avons fait, pour éclairer cette question, de nombreuses recherches; mais, comme les idées se sont très-rarement portées sur ce point, les observations nécessaires manquent, et en leur absence il est impossible de conclure.
D’après quelques rapprochements, assez vagues toutefois, il nous semble que l’augmentation porterait plus sensiblement sur l’hiver que sur l’été, et peut-être ne serait-ce pas ce qu’il y aurait de mieux au point de vue agricole; mais, d’un autre côté, il nous semble aussi que, quoique l'augmentation soit très-faible pour la saison chaude, on aurait en compensation un peu plus de fréquence dans la chute de la pluie.
Ces aperçus, nous le répétons, ne doivent d’ailleurs être considérés que comme l’expression d’une faible probabilité, et auront besoin de passer par le contrôle de nombreuses expériences avant de pouvoir être présentés comme des lois positives.
Les écoulements superficiels sont plus réguliers sur les terrains découverts qne sur les terrains boisés.
Mais au point de vue des inondations, ce côté de la question n’est pas, à beaucoup près, le plus important; ce qu’il est intéressant de savoir, c’est moins encore s’il y a dans un cas plus de régularité dans la chute de la pluie que dans l’autre, mais si les écoulements superficiels qui lui sont consécutifs sont plus prolongés, et par conséquent plus calmes , plus réguliers sur les terrains couverts d’arbres, que sur ceux qui se montrent à nu.
A cet égard, des témoignages importants par leur nombre et par l’étendue des surfaces auxquelles ils s’appliquent peuvent être invoqués.
M. Belgrand, qui a fait une élude spéciale de l’hydrologie du bassin de la Seine, généralise ainsi qu’il suit le résultat de ses observations 1 :
« La vaste contrée bornée au sud par le bassin « de la Seine, à l’est par celui de la Meuse, au nord « par la frontière de Belgique, et à l’ouest par 10- « céan, est très-remarquable par la régularité du « régime de ses cours d’eau. Cette régularité est due « à la perméabilité des formations oolilhiques et « crayeuses, à cette dernière surtout, qui non-seu- « lement couvre toutes les plaines de la Cbampa* a gne, mais encore enveloppe la plus grande partie « des plateaux tertiaires de la Normandie, de la « Picardie et de la Flandre française.
1 Annales des ponts et chaussées, année 1852, 1**' semestre,
« Les terrains tertiaires donnent aussi très-peu « d'eau torrentielle aux rivières, soit parce que ces « eaux disparaissent dans la zone crayeuse qui les « entoure, soit parce que leur pente, trop faible, « s’oppose au ruissellement des eaux pluviales.
« Le granit du Morvan, le lias qui l’entoure, les « grès verts qui forment uue bande étroite traver-r « sant toute la contrée, donnent seuls des crues « complètement torrentielles, mais dont l'effet est « atténué par leur isolement au milieu des terrains « absorbants.
« Celte contrée comprend totalité ou partie des « vingt et un départements dont les noms suivent : « Aisne, Ardennes, Aube, Côte-d’Or, Eure, Eure-et- « Loir, Loiret, Marne, llaute-Marne, Nièvre, Nord, « Oise, Pas-de-Calais, Seine, Seine-Inférieure, Seine- « et-Marne, Seino-et-Oise, Somme, Vosges, Yonne, « et forme une surface de 107,000 kilomètres carrés « environ, c'est-à-dire à peu près égale au cinquième « de celle des quatre-vingt-six départements.
« Les cours d’eau les plus irréguliers, ou, si l'on « veut, qui donnent le plus d’eau torrentielle, se « trouvent dans les départements de l’Yonne, de la « Nièvre et de la Côte-d'Or surtout, et un peu dans « ceux de l’Aube, de la Haute-Marne et de l’Aisne; « cette région est très-boisée, plus boisée peut-être « que le reste de la France,
« Les départements les plus remarquables, sous « le rapport de la régularité des cours d’eau qui « y prennent naissance, sont : l’Eure, Eure-et- « Loir, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Seine-Inférieure,
« Somme, les parties crayeuses de l’Aube et de la « Marne, et les parties de Seine-et-Oise et du Loiret « occupées par les calcaires de la Beauce; la plupart t* des cours d'eau de ces contrées n'ont que des crues « très-faibles et très-longues, leur étiage est bien « soutenu ; ce groupe de départements est peut-être « un des moins boisés de France, car l’Eure, l'Eure- « et-Loir, le Nord, l’Oise, le Pas-de-Calais, la Seine- « Inférieure, la Somme, ne renferment pas plus du « dixième de leur superficie en bois, et les plateaux « de la Beauce et les plaines crayeuses de la Cbam- « pagne, si l'on ne tient pas compte des récentes « plantations de pins, sont complètement déboisés. » Appuyons ces faits généraux par quelques détails qne nous empruntons encore à M. Belgrand 1 :
« Les crues éprouvées par les ruisseaux de la Chama pagne pouilleuse, terrains déboisés, sont insigni- « fianles. Suivant M. Doré, le niveau d’eau de l’Ar- « dusson, principal affluent de la rive gauche de la « Seine en Champagne, ne varie que de 20 centi- « mètres dans les plus fortes crues.
« Suivant M. Vaissière, l’Essonnes et l'Orge, qui « descendent des plateaux déboisés de la Beauce, « n'éprouvent, pour ainsi dire, point de crues.
« Suivant M. de Saint-Claire, ingénieur à Lou- « viers, le débit d’étiage de l'Eure est de 8 mètres « par seconde, celui des plus grandes crues de
« 90 mètres : rapport = 11.25.
1 Annales des ponts et chaussées , année 1854, !•* semestre, p. 14 et 15.
« Suivant M. l'ingénieur Cambuzat, ce rapport, pour la Somme, est de 55 à 20, soit 2,75.
« Les bassins de toutes ces rivières sont déboisés « ou très-peu boisés. »
Pour la rivière d’Ource, au contraire, dont le bassin est très-boisé, le rapport du débit des crues à l’état d'étiage est beaucoup plus considérable: il s'élève jusqu’au nombre 30.
L’ensemble de ces considérations et de ces faits nous semble de nature à démontrer de quel côté se trouve la plus grande irrégularité d 'écoulement, et contribuera sans doute à déraciner ce préjugé, que les forêts sont les véritables modérateurs des eaux, courantes.
Mais nous pouvons encore, et toujours grâce à M. Belgrand, porter une plus vive lumière sur ce point important de l’hydraulique du globe.
Dans le but d'éclairer la question qui nous occupe par des éludes directes, M. Belgrand a fait mesurer journellement, de novembre 1850 à mai 1853, les débits du Cousin et du ru de la Grenetière, qui est un de ses affluents. L un et l'autre de ces bassins sont formés de terrains granitiques imperméables et de même nature, mais le premier n'est boisé que sur un tiers de sa superficie, tandis que le second est entièrement couvert de bois; or, malgré celle grande différence au point de vue de l’état forestier, les résultats ont été les mêmes de part et d’autre; ces résultats sont représentés graphiquement dans le mémoire de M. Belgrand ; leur similitude, leur parfaite concordance sont ainsi mises en relief, et il n’est
personne qui, de l’inspection de ces tableaux, ne déduise avec l'auteur les conséquences suivantes :
« Le régime des deux cours d’eau est identique- « ment le môme, quoique leurs bassins soient très- « inégalement boisés.
« L’eau suit la même marche ascendante ou des- « cendante dans les pluies ou dans le9 sécheresses, « en hiver et en été; ils ont tous deux un régime de « basses eaux d'hiver beaucoup plus abondant que « celui d'été.
« Une forte pluie d’hiver produit dans les deux a bassins une crue subite plus ou moins élevée, mais « très-courte, suivie d une longue crue moyenne; la « partie courte et élevée correspond au même jour k dans les deux figures. »
Les divers détails qui concernent les écoulements d’eau sont donc exactement les mêmes dans les deux cas, et cependant tout est forêt dans l’un, tandis que dans l’autre deux tiers de la superficie sont à découvert.
M. Bclgrand a procédé à des expériences plus caractéristiques encore, et desquelles il résulte même que ce n'est pas sur les terrains boisés, mais sur les autres, qu on observe le plus de régularité dans les écoulements.
Il a choisi, à cet effet, deux bassins imperméables 1 un et 1 autre ; le premier complètement boisé, celui delaGrenetière; le second entièrement dénudé, celui du Bouchât. Il a étudié séparément, etpour les mêmes jours, ce qui se passe sur ces bassins, d'abord pendant la période des sécheresses, soit d'été, soit d’hi-
ver, en second lieu, pendant les temps pluvieux de ces deux saisons.
Nous ne donnerons pas ici le détail des observations jour par jour; il nous suffira d’en présenter un résumé qui en fera ressortir les conséquences. Voici d'abord les résultats obtenus pendant les deux périodes de sécheresse et pour les moments où il n’a pas plu.
Epoques.