DE L'ORIGINE PSYCHO-SENSORIELLE OU PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE
Messieurs, je ne crois pas m'écarter du sujet de la discussion présentement ouverte sur le délire chronique en laissant de côté les généralités pour aborder l'étude de quelques points de détail. Je voudrais appeler l'attention sur les idées délirantes considérées en elles-mêmes, et sur leurs caractères particuliers.
C'est un lieu commun de n'attribuer qu'une importance minime à la formule sous laquelle se présente le délire ; on se borne à qualifier celui-ci de dépressif, d'expansif, d'ambitieux, etc., on note son degré de cohérence ou de systématisation et on attribue au milieu, aux habitudes, aux idées régnantes, le caractère particulier des conceptions. On dit, par exemple, que tel malade persécuté par la police se serait cru damné s'il avait vécu il y a quelques siècles.
Je crois que cette manière de procéder dans l'observation des malades est beaucoup trop simple.
Prenons par exemple les idées de grandeur.
Depuis les excellents travaux de mon savant maître M. J, Falret(2), depuis le mémoire classique de M. Foville(3),nous savons distinguer le délire ambitieux des paralytiques de celui des persécutés ; mais encore est-ce d'après les caractères généraux du
(1) Lecture faite à la société médico-psychologique dans la séance du 28 mars 1881 et Ann. médico-psychologiques^ juillet 1887, tome VI.
(2) J. Falret, Etudes cliniques sur les maladies mentales. Paris, 1890.
(3) Foville, Etude clinique de la folie atec prédominance du délire des grandeurs. Paris, 1871, in-4.
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délire, mobile , multiple , absurde et contradictoire chez les uns, cohérent et systématisé chez les autres, bien plus que par les idées elles-mêmes, que nous avons appris à poser le diagnostic.
Et cependant, si un malade nous dit qu'il va entrer à l'Opéra comme chanteur, s'il se vante de sa force et de ses talents, s'il fait des projets gigantesques, s'il prétend guérir les malades et ressusciter les morts, nous pouvons presque affirmer sans autre examen que ce malade n'est pas un persécuté mégalomane. C'est un paralytique, peut-être un circulaire, ce n'est pas, je le répète, un halluciné chronique.
Si nous examinons un autre malade et que celui-ci, dans le courant de la conversation, nous avoue confidentiellement qu'il est l'héritier légitime des Bourbons et qu'il est appelé à monter sur le trône de France, il est probable, si nous l'interrogeons adroitement, qu'il ne tardera pas à ajouter que ses ennemis le maintiennent dans une maison de santé où ils lui font subir mille tortures.
En dehors de l'incohérence et de la systématisation du délire des grandeurs, il y a donc d'autres caractères particuliers que l'habitude clinique nous fait sentir confusément, mais qui n'ont pas été dégagés, isolés par l'analyse.
Un de ces caractères me paraît fourni, chez les paralytiques et les excités maniaques, par la prépondérance des idées de force, de capacité, de talent, de puissance. Le malade ne doute ni n'hésite, tout lui est facile, jamais il ne se décourage, jamais l'idée d'un échec ou d'un insuccès ne se présente à son esprit. Un paralytique convaincu qu'il est capable de voler comme un oiseau se précipite par une fenêtre ; l'absurde ne l'arrête pas, il est toutpuissant.
Il semble que le déUre se soit développé sur un état maladif des centres moteurs ou volitionnels. Le malade est d'une activité exubérante, il est toujours en mouvement, parle sans cesse, ne connaît ni le repos ni la fatigue. Il y a là une maladie de la
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volonté, aussi bi«n que dans l'aboulie; c'est, qu'on me passe l'expression, une hyperboulie.
11 y a lésion de la volonté dans les deux cas, comme il y a lésion de la sensibilité dans l'hyperesthésie aussi bien que dans l'anesthésie.
Un parallèle entre ces deux états morbides de la volonté nous montre un contraste parfait bien visible chez les circulaires, où ils sont en quelque sorte complémentaires et se succèdent régulièrement.
De même qu'il y a un délire mélancolique d'incapacité et d'impuissance, il y a un délire de capacité et de puissance qui constitue une variété spéciale de délire ambitieux.
Les hallucinations ne paraissent contribuer en rien à l'évolution de cette forme de délire, et c'est là, suivant moi, une différence profonde avec la mégalomanie des persécutés.
Chez ces derniers, en effet, l'influence de l'hallucination est capitale, soit qu'elle fournisse au malade ses idées de grandeur toutes formulées, soit que, l'obsédant de continuelles tortures, elle le conduise à la mégalomanie par le procédé logique si bien décrit par M. Foville, soit enfin qu'elle exerce sur le malade une influence particuUère, influence qui m'a paru évidente dans quelques cas et que je vais essayer d'indiquer.
Les persécutés, même dans les premières phases de la maladie, alors qu'ils ne souffrent que d'une sorte d'hypéresthésie psychique n'allant pas encore jusqu'à l'hallucination, se sentent déjà diflerents des autres hommes. Ils perçoivent, comprennent une foule de choses qui échappent à leur entourage, et ils attribuent ce privilège imaginaire à la perfection de leurs sens ou à la pénétration de leur intelligence.
A une période plus avancée de la maladie, quelques-uns en arrivent à croire qu'ils ont un sens de plus que le vulgaire des humains, qu'ils ont été lobjet d'une création spéciale, qu'ils ne sont pas du même sang et de la même chair que le reste des hommes.
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J'ai eu loccasion d'observer, Tannée dernière, un malade ataxique amené à Vanves à la suite dun accès de délire hallucinatoire avec idées de persécution, accès qui se dissipa rapidement et complètement. Une fois guéri, ce malade me racontait ses hallucinations et me disait quil était tellement convaincu de leur réalité, qu'il ne pouvait sempêcher de considérer comme des infirmes ou des menteurs tous les gens qui l'entouraient et qui déclaraient ne rien entendre.
Du mépris des autres à l'estime exagérée de soi-même, il n'y a pas loin et l'on conçoit que le passage a dû être souvent franchi.
II faut remarquer combien le degré de perfection des sens touche l'amour-propre, surtout chez les natures vulgaires. On est humiUé de ne pas voir, entendre, goûter ce que voit, entend et goûte son voisin ; on est fier de la moindre supériorité à cet égard. Quel doit donc être l'orgueil de l'homme qui se croit doué d'un sens de plus !
Cet orgueil qui accompagne ordinairement l'hyperesthésie psychique, fournit à coup sûr un terrain extrêmement favorable à l'éclosion de la mégalomanie.
Bien avant que les idées de grandeur soient nettement formulées, les persécutés sont déjà orgueilleux, quelques-uns le sont dès les premières phases de la maladie, qui ne revêt presque jamais chez eux un caractère franchement dépressif et mélancolique.
L'orgueil et le délire de grandeur qui appartiennent aux hallucinés ne diffèrent pas seulement par leurs origines du déUre de grandeur des excités maniaques. Les mégalomanes persécutés présentent rarement au même degré que ces derniers les idées de capacité et de puissance ; ils sont d'illustres victimes, mais ils sont toujours des victimes ; ils n'ont au même degré ni les projets gigantesques, ni l'activité exubérante, ni en un mot les caractères sur lesquels nous nous sommes fondés pour attribuer au délire des excités maniaques une origine psycho-motrice. , Le délire se greffe moins aisément sur les lésions de la volonté
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