LE DELIRE D'ENORMITE
Messieurs, notre distingué collègue M. le D'' Séglas a récemment attiré l'attention sur les formes vésaniques combinées ; il a publié ('2), une observation très intéressante, dans laquelle on voit les symptômes de la mélancolie anxieuse se mêler à ceux du délire de persécution ; dans une autre observation (3), M. Séglas a signalé l'apparition des idées de grandeur à une période avancée de la mélancolie anxieuse.
Bien que l'analyse de semblables faits pathologiques soit délicate et le diagnostic souvent épineux, il semble que la difficulté ne doive pas porter sur l'appréciation des idées délirantes ellesmêmes. On a de la peine à concevoir qu'en face d'une formule délirante, le clinicien soit embarrassé et doute s'il doit la qualifier d'idée de persécution, d'idée mélancolique ou d'idée de grandeur. Il semble, je le répète, que l'idée clairement exprimée par le malade doit se caractériser assez nettement par elle-même.
Il n'en est pas toujours ainsi. Certains anxieux appréhensifs, qui craignent d'être brûlés, torturés, coupés par morceaux, arrivent souvent à un faux délire de persécution dans lequel les conceptions elles-mêmes présentent des caractères mixtes et indécis qui les rendent inclassables dans nos catégories ordinaires. Chez d'autres anxieux, l'idée d'être un grand coupable, d'avoir commis tous les crimes, d'être le diable, d'avoir une puissance
(1) Lecture faite à la Société médico-psychologique dans la séance du 26 mars' 1888.
(2; Séglas, Annales médico-psychologiques^ jarwier 1888. (3) Séglas, le Progrès médical, 12 novembre 1887.
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infernale, etc., aboutit à une sorte de pseudo-mégalomanie.
Je vous demande la permission de vous présenter quelques considérations sur ce faux délire de grandeur.
S'il est vrai, comme j'ai essayé de l'établir dans une précédente communication (1), que les idées ambitieuses germent souvent sur un état d'érétliisme psycho-moteur, on est en droit de se demander pourquoi, dans la mélancolie anxieuse où cetéréihisme moteur est évident, le délire prend une forme mélancolique et négative. Il y a là une difficulté que je ne me dissimule nullement, mais qui paraîtra peut-être moins insoluble si nous analysons avec attention l'état mental des anxieux.
Remarquons d'abord que leur éréthisme moteur présente un caractère tout particulier, il est automatique, violent, impulsif et s'accompagne de phénomènes inhibitoires. L'excitation franche des excités maniaques est absolument différente.
Il n'est pas étonnant de trouver un contraste analogue dans les conceptions déhrantes.
Dans les deux états, chez les excités maniaques comme chez les anxieux, le malade éprouve le sentiment d'une puissance intérieure, mais chez ces derniers, c'est une puissance malfaisante, infernale et diabolique. Impuissants pour le bien, ils sont toutpuissants pour le mal.
Tantôt, le malade s'attribue à lui-même cette puissance ; tantôt, refusant de s'assimiler les impulsions horribles qui se produisent en lui, et dont il a conscience, il les explique par la théorie de la possession diabolique.
Il n'y a qu'une nuance entre les délires de culpabilité et de possession ; dans la confusion mentale qu'amène l'agitation anxieuse, les malades passent souvent de l'un à l'autre et se considèrent tantôt comme criminels, tantôt comme damnés et tantôt comme possédés.
Lorsque ce sentiment de puissance intérieure acquiert une
(1) Cotard, Soc. méd.-psych. Séance du 28 mars 18S7, et plus haut, p. 36G,
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intensité suftisante, il donne une sorte de grandeur aux conceptions morbides.
Le malade croit qu'il est la cause de tout le mal qui existe dans le monde; il est Satan, il est rAntëchrist. Quelques-uns s'imaginent que leurs moindres actes ont des effets incommensurables : s'ils mangent, le monde entier est perdu ; s'ils urinent, la terre va être noyée par un nouveau déluge. Sont-ce là des idées de grandeur ? Est-ce un délire ambitieux que de se croire l'homme le plus infâme qui ait jamais existé et qui existera jamais?
Bien que mélancoliques au fond, ces conceptions se rapprochent par certains côtés de la mégalomanie vraie. Les malades se considèrent comme des êtres exceptionnels, uniques dans le monde et s'attribuent, pour le mal il est vrai, une sorte de toutepuissance.
Si nous suivons ces malades dans la longue évolution de leur délire, nous voyons apparaître, à une période plus avancée dans la chronicité, des conceptions qui se rapprochent encore davantage du délire ambitieux. Le type de ces conceptions nous est fourni par les idées d'immortalité.
J'ai déjà appelé lattention de la Société, il y a quelques années, sur les idées d'immortalité des anxieux chroniques, et j'ai essayé de démontrer qu'elles se rattachaient au délire hypocondriaque et aux dispositions négatives qu'on observe ordinairement chez ces malades.
Mais il y a d'autres conceptions morbides qui accompagnent les idées d'immortalité et qui me paraissent congénères.
Si on examine avec un peu d'attention les immortels, on s'aperçoit que quelques-uns d'entre eux ne sont pas seulement infinis dans le temps, mais qu'ils le sont aussi dans l'espace. Ils sont immenses, leur taille est gigantesque, leur tête va toucher aux étoiles. Une démonopathe immortelle s'imagine que sa tête a pris des proportions tellement monstrueuses qu'elle franchit les murs de la maison de santé et va jusque dans le village démolir, comme un bélier, les murs de l'église. Quelquefois, le corps n'a