DE L'HYPOCONDRIE
^ 1889 ^ Article !'>'' — Historkine. Défiiiition.
Il y a peu de sujets sur lesquels on ait autant écrit. Un historique complet serait d'autant plus fastidieux que la plupart des auteurs, moins préoccupés de la description clinique de la mala^ die que de sa nature et de ses causes, ont consacré la plus grande partie de leurs ouvrages à des dissertations pathogéniques aujourd'hui surannées.
Nous n'essayerons pas d'exposer dans leur ordre chronolO' gique les diverses théories de l'hypocondrie. Suivant l'exemple de Brachet nous nous bornerons à indiquer les principales doctrines, « les opinions types auxquelles peuvent se rattacher beaucoup d'autres qui n'en diffèrent que par des nuances souvent insignifiantes » . Ces différentes doctrines, plus ou moins modifiées par les progrès de la science, ont conservé des partisans jusqu'à l'époque contemporaine. 11 n'est pas sans intérêt d'en examiner les origines et l'évolution.
La plus ancienne est la théorie abdominale exposée par Galien. Cet illustre médecin s'est servi le premier du nom de maladie hypocondriaque , il a signalé la coexistence des symptômes abdominaux et des troubles psychiques et considéré ceuxci comme consécutifs à la maladie des hypocondres.
L'atrabile, les obstructions par un sang épaissi et corrompu, les vapeurs engendrées dans les viscères sous-diaphragmatiques et remontant jusque dans le cerveau pour y altérer les esprits
(1) Dictionnaire enc/clopédiijue des Sciences médicales^ 4° Série, tome XV,
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animaux, ont suffi pendant une longue période à l'explication des divers symptômes. Tantôt l'estomac, tantôt le foie, tantôt la rate, furent plus spécialement considérés comme le siège du mal. Stahl attribua le rôle le plus important aux troubles de la circulation dans le système de la veine porte, au ralentissement, à l'épaississement du sang dans ce système et à la pléthore abdominale.
Sylvius, Vieussens, Highmore, insistèrent surtout sur les troubles de la digestion et sur l'altération consécutive du chyle et du sang . Cette théorie survécut à l'ancien humorîsme ; Beau (1) la développa et la soutint avec talent, et les importants travaux de M. Bouchard sur la dilatation de l'estomac et les auto-intoxications l'ont en quelque sorte renouvelée et rajeunie.
La théorie abdominale survécut encore sous une autre forme aux anciennes doctrines humorales. Les sympathies émanées des viscères abdominaux, déjà clairement indiquées par Galien, permirent aux solidistes d'y placer l'origine du mal hypocondriaque et de ses manifestations diverses.
Cabanis et Bichat attribuèrent aux viscères un rôle d'autant plus important qu'ils en faisaient le siège des passions. Pour Broussais, l'hypocondrie était l'effet d'une gastro-entérite agissant sur un cerveau prédisposé. La plupart des médecins admettent aujourd'hui l'influence des affections du tube digestif et de ses annexes sur les dispositions morales ; la controverse sur les psychoses sympathiques porte plutôt sur leur fréquence que sur leur possibilité, qui semble démontrée par des faits suffisamment probants.
On peut rapprocher des théories abdominales de l'hypocondrie l'opinion des médecins qui en ont placé le siège dans le système nerveux ganglionnaire. Comparetti, qui émit cette hypothèse, publia l'observation d'un cas où l'autopsie lui avait révélé une altération des plexus abdominaux et en particulier du ganglion semi-lunaire. Bien que cette observation n'ait pas été confir-
(1) Beau, Traité de la dt/spepste,
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mée par de nouveaux faits, la théorie ganglionnaire fut encore professée et soutenue de la manière la plus affirmative par Louyer Villermay, Dubois d'Amiens, Cerise, et par Morel, qui décrivit le délire émotif comme une névrose du système nerveux ganglionnaire.
Les auteurs dont je viens de passer en revue les opinions, tout en professant que l'hypocondrie était produite par une altération des humeurs, des viscères, des plexus ou des ganglions abdominaux, reconnaissaient cependant un trouble consécutif de l'ensemble des fonctions du système nerveux. C'était là le point de départ d'une nouvelle théorie toute différente de la théorie abdominale. Le système nerveux devint le véritable siège du mal, les phénomènes viscéraux ne furent plus qu'accessoires, secondaires et consécutifs. Pour trouver les origines de cette nouvelle doctrine, il faut au moins remonter jusqu'à Sydenham. Suivant cet illustre médecin, l'hypocondrie et l'hystérie étaient dues à l'ataxie des esprits animaux (qu'on supposait circuler dans les nerfs). Fracassini, Lorry, Whytt, Tissot, Pressavin, attribuèrent également la maladie soit au désordre des esprits animaux, soit à la faiblesse ou à une idiosyncrasie particulière du système nerveux.
Cette théorie, qui étendait le siège du mal à tout l'ensemble du système nerveux, devait conduire à considérer l'hypocondrie comme une sorte de diathèse. Telle fut en elïet l 'opinion de Mead, de Whytt, qui faisait jouer un grand rôle à l'altération du sang par une humeur goutteuse, de Tardieu, qui faisait de l'hypocondrie une cachexie spéciale. Telle est encore aujourd'hui l'opinion de médecins éminents qui, s'ils ne font pas de l'hypocondrie une diathèse, la considèrent au moins comme une manifestation diathésique (1).
Le moindre défaut de ces théories et de ces définitions pathogéniques était leur impuissance à limiter et à préciser le sens
(1) Peter, art. Angine du Dictionnaire encijclopédique des Sciences médicales ; Lancereaux, Herpétisine; Bouchard, Maladies par ralentissement.
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du mot hypocondrie. Pour Galion et ses successeurs, c'était l'origine abdominale qui caractérisait la maladie : toute affection nerveuse ou mentale supposée provenir des hypocondres prenait le nom d'hypocondrie, quelles que fussent d'ailleurs la forme du délire et la nature des accidents nerveux. La doctrine de Sydenham n'était pas moins vague et tendait à confondre l'hypocondrie, l'hystérie et toutes les névroses.
L'étude clinique de la maladie et en particulier de ses symptômes psychiques pouvait seule porter quelque lumière dans ce chaos. Whytt, Cullen, tout en restant attachés aux anciennes théories, avaient insisté sur la prédominance et la nature spéciale des troubles de l'esprit. Sauvages osa placer l'hypocondrie parmi les vésanies. Suivant le grand nosologiste, l'hypocondrie consiste dans une hallucination de l'homme sur sa propre santé. Linné, Pinel, rangèrent également Ihypocondrie parmi les affections mentales et, lorsque Gall eut enfin établi que les viscères thoraciques et abdominaux n'étaient pas le siège des passions de l'âme et que le cerveau était l'organe des sentiments moraux aussi bien que des facultés intellectuelles, Georget fut conduit tout naturellement à y placer le siège de l'hypocondrie et à faire revivre une opinion déjà émise par Ch. Lepois et par Willis, mais pour des raisons toutes différentes.
J. P. Falret (1) développa, sans la modifier sensiblement, la doctrine de Georget ; Dubois (d'Amiens) l'altéra seulement dans le sens psychologique, en considérant l'hypocondrie comme un trouble purement psychique. Presque tous les aliénistes acceptèrent les opinions de Georget et de Falret et considérèrent l'hypocondrie comme une vésanie, quelle que fût d'ailleurs son origine viscérale ou diathésique. « Je ne veux pas nier, dit Guislain, que l'hypocondrie n'ait dans quelques cas son origine dans une altération morbide d'un organe quelconque de l'abdomen, mais ce phénomène n'est pas exclusif à l'hypocondrie, il est propre à
(1) J. P.-Falret, De l'HypoeondHe et du Suicide. Pai'is, 1822.
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toutes les variétés de monomanie. Notez aussi que l'hypocondrie se change souvent en une autre variété de monomanie. » Ces transformations de l'hypocondrie en une autre forme de trouble mental, qui avaient frappé Guislain et avant lui bien d'autres observateurs, ont été de plus en plus mises en lumière par les progrès de la clinique ; l'hypocondrie est devenue un élément symptomatique appartenant aux diverses formes de la foUe. au délire des persécutions, à la mélancolie dépressive ou anxieuse, à la paralysie générale, etc. La théorie cérébrale s'est ainsi appuyée sur des bases extrêmement solides.
Cependant beaucoup de médecins se refusèrent à considérer tous les hypocondriaques comme des aliénés ; ce qu'il y avait de trop absolu dans la localisation cérébrale de Georget provoqua de vives contradictions. On vit alors apparaître une opinion mixte dont le germe peut être retrouvé dans les écrits de quelques médecins du xvn° siècle. Boerhaave admettait une hypocondrie avec matière et une hypocondrie sans matière ; Sennert distinguait l'affection hypocondriaque de la mélancolie hypocondriaque.
Trousseau et Lasègue (i) reprochèrent aux médecins d'aliénés d'avoir changé le sens des mots et confondu le mal des hypocondres avec la nosophobie. Beau sépara complètement la noso-manie ou hypocondrie des modernes de la véritable hypocondrie.
Esquirol distinguait, lui aussi, l'hypocondrie de la mélancolie hypocondriaque, mais pour des raisons différentes, en se basant sur les caractères du délire, sur son degré de vraisemblance ou d'absurdité. Les hypocondriaques, dit-il, se font illusion sur l'intensité de leurs souffrances, mais ils ne déraisonnent pas, à moins que la lypémanie ne complique l'hypocondrie. Foville (2) maintient une distinction analogue, basée, non sur la nature de la maladie, mais sur le degré du trouble mental. 11 ne veut pas que l'on confonde les hypocondriaques lucides avec les hypocon-
(1) Trousseau et Lasègue^ Eauœ rninér. des bords du Rhin.
(2) Foville, Diet. de méd, et de ehir. prat.^ de Jaccoud. Paris, 1874, tome XVIII,article Hypocondrie.
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driaqucs aliénés, l'hypocondrie proprement dite avec le délire hypocondriaque.
Dans le premier cas, le malade exprime des appréhensions qui ne sont pas absolument absurdes ; les sensations qui l'obsèdent lui suggèrent des craintes que le médecin juge déraisonnables, mais qui ne semblent telles à aucune personne n'ayant sur la médecine que les coimaissances inexactes et bornées du vulgaire. Dans le délire hypocondriaque, les conceptions sont tout à fait absurdes, les malades ont des animaux ou des mécaniques dans le ventre, ils sont transformés, pourris, morts, etc.
Il faut observer que cette distinction, basée sur le degré de vraisemblance ou d'absurdité du délire, peut être faite pour toutes les formes daberration mentale aussi bien que pour l'hypocondrie.
Les hypocondriaques, dit-on, peuvent vivre de la vie commune, s'occuper de leurs affaires, de leur famille, remplir les devoirs de leur profession, personne n'aurait l'idée de les considérer comme des aliénés. Il en est de même des autres catégories de vésaniques atténués. Que de gens atteints d'un délire de persécution peu intense, d'un léger degré de dépression mentale, de délire du toucher et de tant d'autres états de trouble mental évident seulement pour le médecin, sont dans le même cas que l'hypocondriaque !
Pour nous, il n'y a pas de diflërence nosologique; l'hypocondrie est un prélude, une forme atténuée, mais elle est vésanique aussi bien que le déUre hypocondriaque de la folie confirmée.
Comment définirons-nous donc le terme hypocondrie et comment limiterons-nous le sujet du présent article?
Les doctrines patliogéniques et la recherche des causes ne nous fournissent aucune donnée précise ; il faut attaquer la question par un autre côté. Nous n'avons pour cela qu'à suivre la voie qui nous est tracée par les progrès de la clinique et par l'évolution de la science. A la recherche des causes et de la nature du mal se substitua peu à peu l'étude des symptômes ;
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i observation clinique (à l'inverse des théories pathogéniques) donna aux phénomènes psychiques une importance de plus en plus prépondérante.
« Ce qui avait beaucoup contribué, dit très justement Falret, à éloigner les médecins de l'idée de l'affection primitive du cerveau, c'est que les malades exagèrent leurs douleurs et attirent ainsi leur attention sur des phénomènes sympathiques... ils se croient la tête bonne... »
De même que les persécutés, la plupart des hypocondriaques repoussent avec indignation l'idée d'un trouble quelconque de leurs facultés intellectuelles; ils attribuent à un état maladif des divers organes ou à une influence pathologique quelconque les mêmes sensations morbides que les persécutés supposent provenir d'une origine mystérieuse ou surnaturelle. Si cette dernière interprétation, si la croyance aux démons et aux sorciers a eu tant de crédit jusqu'au xvm* siècle, il ne faut pas s'étonner que les idées beaucoup moins déraisonnables des hypocondriaques aient eu une influence considérable sur les médecins eux-mêmes.
Dans l'étude d'un état morbide essentiellement caractérisé par des sensations subjectives auxquelles s'ajoute souvent une tendance maladive à en déterminer les causes, le malade a été, plus que dans toute autre partie de la pathologie, le collaborateur du médecin. Quelque chose de plus décevant encore que cette collaboration quasi- délirante s'est produit dans les cas (nullement exceptionnels) où le médecin dissertant sur l'hypocondrie était lui-même hypocondriaque ; Leuret a dit spirituellement que dans l'histoire de l'hypocondrie il n'était pas moins curieux d'étudier les médecins qui ont écrit sur cette maladie que les malades qui en sont l'objet.
Nous verrons tout à l'heure que les différents symptômes physiques de Ihypocondrie ne se distinguent que par la réaction psychique qu'ils déterminent et par les interprétations dont ils sont l'objet de ceux qu'on observe dans certaines formes d'aUé-
CoTAi'.D. Maladies mentales. ' 3 5
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nation, dans les états nerveux et dans certains états diathésiques. Nous renonçons à chercher ailleurs que dans les symptômes psychiques la caractéristique de l'hypocondrie ; nous nous refusons à qualifier d'hypocondriaques les malades dont l'esprit reste libre de préoccupations exagérées et qui jugent sainement leur situation, quel que soit d'ailleurs l'état de leurs hypocondres. Nous n'hésitons pas davantage à porter le diagnostic hypocondrie, en l'absence de tout phénomène abdominal, lorsque nous rencontrons l'état mental que nous allons essayer de décrire. Pour nous, en un mot, l'hypocondrie n'a pas plus de rapport avec les hypocondres que la mélancolie avec la bile, et l'hystérie avec l'utérus . Cette terminologie a au moins l'avantage de rapprocher le sens médical du mot hypocondrie de son sens vulgaire, sens beaucoup plus net et plus précis, soit dit en passant, que les diverses acceptions usitées en médecine.
Voici la définition du Dictionnaire de Littré : « Sorte de maladie nerveuse qui, troublant l'intelligence des malades, leur fait croire qu'ils sont attaqués des maladies les plus diverses, de manière qu'ils passent pour malades imaginaires, tout en souffrant beaucoup, et qu'ils sont plongés dans une tristesse habituelle. »
Nous n'avons rien à changer à cette définition. Pour nous, abstraction faite des divers états morbides sur lesquels elle peut se greffer, l'hypocondrie n'est qu'une forme particuhère de trouble mental, un délire triste portant sur la santé physique ou morale.
A l'état pathologique aussi bien qu'à l'état normal, ce sont d'une part les données des sens, et d'autre part celles qui proviennent des réactions motrices conscientes et des volitions, qui fournissent les éléments de nos connaissances et de nos opérations mentales. C'est là l'origine physiologique des idées, c'en est aussi l'origine pathologique, c'est là qu'il faut chercher la source du délire. Les principaux symptômes des vapeurs, dit Barthez , dépendent manifestement d'une exaltation ou d'une diminution de l'activité naturelle des forces sensitives, et d'une dépravation de leur influence sur les forces motrices.
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L'observation clinique démontre en effet chez les hypocondriaques la fréquence des troubles de la sensibihté, qui peut être exaltée, pervertie, diminuée ou abolie, et la fréquence non moins grande des troubles moteurs ou volitionnels, parétiques, inliibitoires, impulsifs ou spasmodiques.
Un grand nombre de ces phénomènes n'appartiennent pas spécialement à l'hypocondrie ; le plus souvent l'hypocondrie se développe secondairement chez les individus déjà affectés de ces troubles nerveux vagues, auxquels on a donné les noms de névralgie générale, d'état nerveux, de névropathie protéiforme, de nervosisme, d'irritation spinale, et qui sont décrits aujourd'hui avec plus de précision sous le nom de neurasthénie.
La céphalée, les vertiges, les diverses sensations intra-craniennes, les bourdonnements d'oreilles, les troubles de la vue, les craquements dans la tète et la colonne vertébrale, les douleurs rachidiennes, les palpitations cardiaques, les pulsations artérielles, les sensations angoissantes précordiales ou épigastriques, les troubles gastro-intestinaux, les douleurs erratiques simulant quelquefois celles du tabès, les sensations de fatigue et d'épuisement, les bouffées de chaleur et les sensations de froid, les faiblesses, les défaillances, etc., se retrouvent dans toutes les descriptions cliniques de l'hypocondrie. Des phénomènes très analogues appartiennent également à la folie confirmée. Entre les simples états nerveux où les troubles psychiques sont minimes, et l'aliénation mentale où leur prépondérance domine tous les autres phénomènes morbides, l'hypocondrie prend une place intermédiaire et établit une transition ; elle est une première étape dans la voie de la folie.
Article II. — Symptômes.
Les symptômes de l'hypocondrie sont donc de deux ordres, physiques et psychiques. Nous nous bornerons à l'étude de ces derniers qui seuls, nous l'avons dit tout à l'heure, la constituent réellement.
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Ce qui caractérise d'abord l'hypocondriaque, c'est une réaction psychique exagérée ; il se préoccupe, s'inquiète, s'alarme à l'occasion des moindres malaises. Non seulement les douleurs viscérales et les sensations névropathiques sont monstrueusement amplifiées, mais les sensations normales elles-mêmes sont altérées et prennent un caractère inquiétant et pénible. Le froid, la chaleur, la lumière, le bruit, les odeurs et les saveurs, les sensations obscures qui naissent des viscères et se traduisent chez l'homme sain par un bien-être général, en un mot, toutes les sensations externes ou internes se manifestent de la manière la plus incom mode à la sensibiUté exaltée de l'hypocondriaque. Il éprouve un sentiment intime de malaise, de maladie, et se trouve fatalement conduit à des craintes au sujet de sa santé.
Ce n'est pas tant une hyperesthésie véritable, une hyperacuité des sens, qu'une dysesthésie, une hyperalgésie souvent Hée à un léger degré d'obtusion sensorielle. Dans quelques cas l'hyperesthésie, l'aneslhésie et des troubles moteurs spasmodiques (chocs, secousses, etc.), souvent confondus avec les troubles de la sensibilité, se mélangent d'une manière inextricable, et le peu que nous connaissons de ces troubles variés et de leurs rapports réciproques nous fait seulement entrevoir l'extrême complexité des phénomènes. Les divers modes de la sensibilité au contact, à la douleur, à la chaleur, etc., sont dissociés et modifiés inégalement et même contradictoirement par la maladie. On connaît le cas de Bellion, dans lequel les mêmes points étaient à la fois frappés d'analgésie et d'hyperesthésie thermique.
Mais c'est surtout dans leur élaboration cérébrale que les sensations s'altèrent et se transforment de la manière la plus extraordinaire. Les images intérieures modifiées, déformées ou oblitérées, par suite d'un état maladif des régions correspondantes de l'écorce cérébrale, ne sont plus adéquates à leurs excitants normaux , et les impressions , même réguUèrement transmises, ne produisent plus que des sensations alarmantes par leur étrangeté.
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Des phénomènes de ce genre sont vraisemblablement l'origine la plus ordinaire des vésanies.
Pour ce qui concerne spécialement l'hypocondrie , on peut admettre que dans le tableau des représentations men laies quelque chose correspond à notre corps, à nos viscères et à leur fonctionnement (Leibniz, cité par Semai) (1), et que ce quelque chose peut s'altérer. Il ne s'agit pas seulement d'hyperesthésie ou d'anesthésie, mais de mille nuances dans les réactions psychiques sensorielles, émotives ou motrices.
De plus, par le fait de l'éréthisme cérébral, il s'établit entre les sensations morbides et les diverses opérations mentales des connexions telles que les unes et les autres s'évoquent réciproquement,
Morel a fait remarquer combien chez les hypocondriaques l'imagination est prompte à transformer les sensations internes en conceptions délirantes. Une malade de Baillarger rendait compte de sa situation dans les termes suivants : « Le principe de tous mes maux est dans mon ventre, disait-elle, toute espèce d'affections morales ont là leur origine, je pense par le ventre, si je puis m'exprimer ainsi. » Un autre malade, cité par Archambault, disait que, quand il sentait quelque chose du côté du ventre, comme un vent qui se déplace, aussitôt une idée bizarre passait dans sa tête.
On pourrait citer de nombreux exemples de ce genre d'action du physique sur le moral ; l'action inverse du moral sur le physique n'est pas moins évidente. On connaît les faits de suggestions, d'auto-suggestion, et les maladies par imagination (Féré),
La vue d'un malade, la lecture d'un hvre de médecine, la crainte de la contagion, l'impression produite par un rêve, suffisent pour provoquer des phénomènes sensoriels et moteurs qui, à leur tour, réagissent sur le moral pour justifier et confirmer les appréhensions maladives. Morel parle d'un hypocondriaque
(1) Semai, Annal, méd. psyeh., 1875.
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dont rimpressionnabilité était si grande qu'il lui suffisait d'entendre le récit d'une maladie pour qu'il se mît immédiatement au lit, fit appeler son médecin et accusât la maladie dont il avait entendu parler ou la douleur que l'on avait décrite en sa présence.
Très souvent, et c'est là la forme classique de l'hypocondrie, les troubles gastro-intestinaux et les malaises qui les accompagnent exercent une influence prépondérante sur les préoccupations des malades. Le pyrosis, les régurgitations acides, les vomissements, la sécheresse et l'état pâteux de la bouche, les douleurs gastro-entéralgiques, le ballonnement, les borborygraes, les gaz et leur expulsion, la constipation ou la diarrhée, les hémorroïdes , les pulsations abdominales, les douleurs dorsointercostales, les caprices de l'appétit, tantôt impérieux et tyrannique et accompagné de défaillance, tantôt diminué ou perverti, tous les symptômes de la dyspepsie, amplifiés par l'imagination, accrus d'auto-suggestions sensorielles et motrices, pi-ovoquent des réactions psychiques démesurées et remplissent d'anxiété l'existence entière du malheureux hypocondriaque. Il passe tout son temps à regarder sa langue, à examiner ses garde-robes et ses urines, à étudier l'action des aliments auxquels il attribue les propriétés les plus chimériques, leur saveur, qui lui paraît souvent altérée et fait naître des craintes de falsification ou d'empoisonnement. II se soumet à un régime minutieux et bizarre qui absorbe tous ses soins et toute son attention ; sa vie psychique est concentrée tout entière dans la même méditation maladive ; il en arrive à n'être plus qu'un estomac servi par des organes. La crainte des maladies les plus elï'rayantes, gastrite, cancer, perforations ou rétrécissements, etc., vient mettre le comble à ses tourments. L'idée d'avoir des vers intestinaux n'est pas rare et paraît plus particulièrement engendrée par des sensations de reptation ou de déplacement rapide dans l'abdomen, sensations souvent hées à des phénomènes spasmodiques. Des sensations de même nature sont fréquentes dans la folie chronique et font
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croire à une grossesse imaginaire, à la présence d'animaux, de personnages ou de diables dans le ventre, surtout quand il s'y joint des bruits ou des voix abdominales. Un hypocondriaque halluciné chronique que j'observe depuis plusieurs années se croit porteur d'un tœnia qui le fatigue autant par ses contorsions que par ses discours interminables.
Lorsque prédominent les douleurs précordiales avec angoisse et quelquefois sensation de mort imminente, les accès pseudoangineux, les palpitations et les intermittences cardiaques, les pulsations artérielles, etc., les préoccupations se concentrent sur l'appareil circulatoire.
Le malade se croit atteint d'anévrysme , d'hypertrophie du cœur, etc. ; à chaque instant il se taie le pouls et fait appeler le médecin ; il ne veut ni sortir seul, ni rester seul une minute, tant il a peur d'une défaillance subite.
S'il existe un peu d'angine glanduleuse, un peu de catarrhe des voies respiratoires, quelques accès d'asthme, s'il y a de l'expectoration matinale avec quelques sibilances, l'hypocondriaque ne tarde pas à se croire menacé d'une maladie grave de la poitrine. Il ne rend pas un crachat sans en examiner soigneusement la coloration, la consistance ou l'odeur ; il regarde à tout moment sa gorge dans un miroir, s'effraye de la présence de quelques granulations ou même de la conformation normale de la luette et des amygdales ; très sensible à l'impression du froid, il se confine dans son appartement ou même dans son lit, se couvre d'une manière exagérée et redoute les courants d'air. Pour ménager ses poumons et son larynx, il se condamne à parler par gestes et fatigue son entourage par un toussottement continuel.
La crainte des maladies du cerveau et de la moelle épinière se développe par le même procédé chez les individus que tourmentent les vertiges, les sensations céphaliques, dorsales ou lombaires, les fourmillements, les douleurs pseudo-tabétiques, les sensations de fatigue et de foiblesse des membres, etc. Les
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malades s'imaginent qu'ils vont être frappés d'apoplexie, qu'ils vont tomber en paralysie, qu'ils vont devenir fous et perdre toutes leurs facultés ; chez eux, l'hypocondrie porte souvent sur le moral autant que sur le physique.
Tout ce qui touche aux fonctions génitales affecte profondément même l'homme le mieux équilibré, et à plus forte raison le névropathe hypocondriaque chez qui les troubles fonctionnels spéciaux sont tout particuhèrement fréquents. Quelques pollutions, l'émission d'un peu de sperme pendant la défécation, la présence d'un varicocèle, toutes les bizarreries de l'appétence, du dégoût et des perversions génésiques, l'impuissance (souvent suggérée par l'imagination) , plongent le malade dans la plus sombre tristesse ; il ne manque pas d'aggraver son état par l'étude de la littérature spéciale à cette matière et par les descriptions qu'il y trouve des conséquences de la spermatorrhée et de l'onanisme. Chez d'autres malades, un léger suintement uréihral, reliquat d'une blennorrhagie, quelques poussées d'herpès récidivant, des granulations pharyngées, quelques boutons d'acné, la chute des cheveux, etc., provoquent l'idée de la syphilis. A tout propos le syphiliphobe examine ses organes génitaux, sa gorge, toute la surface de son corps, croit y trouver des signes d'infection et va consulter médecins sur médecins. Les moindres désordres, la conformation même normale des organes, la saillie des apophyses qu'il prend pour des exostoses, le confirment dans ses appréhensions.
Les sensations vésicales, un peu de ténesme du col, quelques dépôts dans les urines engendrent l'idée de la pierre. Les chirurgiens sont assez souvent consultés pour des calculs imaginaires, comme ils le sont pour des tumeurs de même nature.
Ces diverses localisations des phénomènes de l'hypocondrie correspondent aux variétés hypocondriaque, pneumo-cardiaque et encéphalique de Dubois (d'Amiensj, et à la variété génitocystique de Michéa. Quelquefois les symptômes sont encore plus localisés, le trouble sensoriel se fixe et se concentre dans un
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point, le pharynx (Delpech), la langue (Pitres). Dans d'autres cas, au contraire, les symptômes sont diffus; le malade accuse principalement un malaise général, une fatigue, un accablement, un épuisement de tout son organisme : c'est la variété asthénique de Dubois.
On pourrait encore ajouter à ces variétés l'hypocondrie caractérisée par la crainte des maladies contagieuses ou épidémiques. Dubois a signalé l'hypocondrie hydrophobique dans laquelle des accidents rabiformes du caractère le plus effrayant peuvent se produire ; la crainte du choléra déterminerait, suivant quelques observateurs, des effets comparables (Hack Tuke). Limitée au domaine psychique et ne réagissant sur le physique que par une anxiété émotive plus ou moins intense, la crainte des maladies et des influences extérieures nuisibles est très fréquente chez les névropathes prédisposés aux affections mentales ; elle revêt souvent la forme du délire du toucher, qui présente du reste de nombreux points de contact avec l'hypocoudrie. Chez ces malades, les idées hypocondriaques semblent naître d'un processus purement psychique ou vésanique; les phénomènes physiques sur lesquels paraît se greffer le déhre dans les autres variétés d'hypocondrie peuvent faire défaut chez eux. C'est sous forme d'obsessions que les craintes s'imposent à l'esprit. Quelquefois ce sont des obsessions verbales : les mots effrayants, folie, suicide, tétanos, rage, épilepsie, cécité, mort, retentissent dans l'universalité des sensations (Dumont de Monteux).
Il y a vraisemblablement une origine verbale à certaines idées hypocondriaques, comme il y a une origine hallucinatoire à certains délires. Cet automatisme verbal, qui n'est pas encore de l'hallucination, est comme celle-ci suggestif de sensations variées et, par le fait de cet ensemble de sensations plus ou moins coordonnées qui font corps avec lui, le mot tend à prendre une valeur substantielle; il se matérialise, suivant l'expression de Dumont de Monteux. C'est peut-être là l'explication de la valeur, de la signification particulière que les hypocondriaques et les hallucinés
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attachent à certains mots et de leur tendance à transformer des abstractions en entités substantielles et actives.
Dans les diverses formes d'hypocondrie que nous venons de passer en revue, formes qui se mélangent et se combinent souvent les unes avec les autres, il y a plutôt exaltation que diminution de la sensibilité, et les préoccupations des malades portent plutôt sur le physique que sur le moral.
11 en est tout autrement dans certains états dépressifs ou anxieux, ordinairement confondus, soit avec l'hypocondrie ordinaire, soit avec la mélancolie proprement dite, et dans lesquels le délire porte tout particulièrement sur l'état des facultés intellectuelles et morales.
On doit à Guislain d'avoir distingué Yhypocondrie tnorale ou mentale, comme il l'appelle, de Yhypocondrie corporelle ou physique ; mais c'est à Bf. J. Falret qu'appartient le mérite d'en avoir donné la description la plus complète sous le nom d'hypocondrie morale avec conscience (1). Une dépression des facultés sensitives et motrices paraît constituer essentiellement cette forme d'hypocondrie. Un malade de Louyer-Yillermay décrivait son état dans les termes suivants : e Je suis privé d'intelligence et de sensibilité ; je ne sens rien, je ne vois ni n'entends ; je n'ai aucune idée; je n'éprouve ni peine ni plaisir ; toute action, toute sensation m'est indifférente ; je suis une machine, un automate incapable de sentiments, de souvenirs, de volontés, de mouvements, etc. »
Chez la plupart des malades, cette altération de la sensibilité n'est pas seulement anesthésique, il s'y joint quelque chose de douloureux, une angoisse extrêmement pénible. Cette espèce d'anesthésie douloureuse a été décrite aussi bien que possible par une malade d'Esquirol, souvent citée. « Je souffre constamment, disaitelle, je n'ai aucune sensation humaine..., il me manque la faculté de jouir des choses et de les ressentir..., quelque chose d'affreux est continuellement entre moi et les jouissances de la vie. Chacun
(l)A^oy.Ritti, art. Folies diverses, in Dict. encijcl.des Sciences méd.,%. III, 4» série.
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de mes sens est pour ainsi dire séparé de moi et ne peut plus me procurer aucune sensation..., etc. »
Les sensations douloureuses qui accompagnent l'hypocondrie morale peuvent dans certains cas prendre une intensité extrême et engendrer des conceptions relatives à la santé physique et à l'état des organes. Ces cas mixtes établissent des transitions insensibles entre les deux formes d'hypocondrie. Il y a cependant quelque chose de spécial dans les phénomènes douloureux de l'hypocondrie morale, certaines sensations sont tout à fait caractéristiques et ne se retrouvent que i)eaucoup plus rarement dans l'hypocondrie ordinaire. Ce sont en particulier l'angoisse précordiale (sensation de griffe, d'étau, etc.), les sensations céphaliques (nous avons vu que l'hypocondrie encéphalique était souvent morale en même temps que physique), le casque neurasthénique (Charcoi), la douleur au sommet de la tête, une sensation de vide intra-crânien, les vertiges, une sorte d'ébriété (ivresse hypocondriaque), des sensations de raideur, de tension, d'arrêt, de vide dans l'intérieur du corps, des secousses, des chocs, des craquements, etc., et souvent un état nerveux général avec insomnie, état gastrique, inappétence, rapidité du pouls, etc. Ce sont, en un mot, les symptômes bien connus de la mélancolie anxieuse à fonds neurasthénique.
De plus, les idées hypocondriaques qui se développent sur ce terrain et se joignent à l'hypocondrie morale, présentent quelques caractères particuliers. Généralement, les malades s'imaginent que leurs organes sont irrémédiablement atteints dans leurs fonctions ou dans leur structure, frappés de maladies incurables, paralysés, désorganisés ou détruits, et il est souvent facile de retrouver un fonds anesthésique derrière les sensations douloureuses.
La présence de ce délire corporel qui se combine si fréquemment avec l'hypocondrie morale ne nous permet pas d'accepter entièrement la division de Guislain. S'il y a des catégories à établir parmi les hypocondriaques, ce n'est pas exclusivement d^ms la
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direction du délire vers le physique ou vers le moral qu'il faut en chercher les caractères distinctifs. Nous devons les chercher aussi dans les modes d'altération de la sensibilité, dans les caractères généraux de la maladie, dans sa marche et dans son évolution.
Rosenthal admet deux formes d'irritation spinale, l'une hyperesthésique, l'autre dépressive et correspondant plus particulièrement à la neurasthénie. Nous avons vu que Barthez établissait une distinction analogue parmi les vaporeux. Bien que l'hyperesthésie et l'anesthésie se combinent fréquemment, et nous avons assez insisté sur ce point, il y a dans la plupart des cas une telle prédominance de l'une ou de l'autre de ces altérations de la sensibilité, que nous croyons légitime d'admettre à côté de la forme hypereslhésique de l'hypocondrie une forme anesthésique (1). Si nous considérons l'état général des malades, nous sommes encore conduits à les répartir en deux groupes distincts. Les uns sont dans un état de profonde dépression ou d'agitation continuelle, ils présentent les caractères habituels de la mélancolie ; les autres conservent les apparences extérieures de la raison, ils ressemblent à des monomanes ou à des délirants systématiques. Déjà Guislain avait remarqué que dans l'hypocondrie mentale les caractères de la mélancolie sont bien plus accusés que dans l'hypocondrie corporelle, mais cette distinction entre l'hypocondrie des mélancoliques et celle des délirants systématiques a été présentée de la manière la plus nette et la plus affirmative par Tuczek(2). Enfin l'étude de la marche de la maladie a permis à Georget d'étabUr une forme intermittente de l'hypocondrie à côté des formes continues ou seulement paroxystiques.
Si nous mettons en parallèle ces diverses dichotomies, il nous sera facile démontrer que les groupes de malades qu'elles établissent se correspondent assez exactement. L'hypocondrie hyperesthésique est ordinairement corporelle, rarement morale, elle s'accompagne fréquemment de tendances au défire systématisé et
1) Michéa, Ann. méd. psyeh., 1864 (2) Tuczek, Congrès d'Eisenach, 1882.
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est sujette à se transformer en délire de persécutions. Sa durée est longue, sa marche rémittente ou continue avec paroxysmes. L'hypocondrie anesthésique est souvent morale, elle est en réalité une forme de mélancolie et se produit souvent par accès intermittents.
Bien des cas se refusent à rentrer dans l'une ou dans l'autre de ces catégories ; il faut cependant reconnaître que des types des deux formes sont fréquents. Leurs caractères forment un contraste assez remarquable pour que nous essayions d'en esquisser le parallèle.
L'exaltation maladive de la sensibilité qui rend désagréables ou douloureuses les impressions de toutes sortes place pour ainsi dire l'hypocondriaque dans un milieu nocif. Il s'imagine trouver partout autour de lui des influences nuisibles. Tantôt il s'en prend plus particulièrement au milieu cosmique ; il n'est jamais content du temps qu'il fait, accuse les changements de température, la chaleur, le froid, les courants d'air, la sécheresse, l'humidité ou les impuretés de l'atmosphère, etc. Il croit y trouver la cause des maladies qu'il éprouve, comme ce général cité par Esquirol (1), qui accusait le soleil de lui donner des maux de dents et voulait aller l'exterminer avec sa brave division. Il est bizarre dans sa manière de se loger, de se vêtir, quelquefois une véritable aérophobie (Salomon) le confine dans son appartement, la crainte de la lumière dans l'obscurité. Un malade de Billod croyait que la couleur bleue avait une influence fatale sur sa santé et lui donnait la colique. Chez d'autres malades, ce sont les aliments, les boissons et les médicaments, qui attirent plus particulièrement leur attention et fournissent un thème inépuisable à leurs méditations. Mal appréciés par un goût et un odorat souvent altérés, suggérant des phénomènes viscéraux alarmants, ils évoquent souvent l'idée de poison. Le traitement le plus anodin peut être l'origine de rancunes implacables ; Legrand du SauUe a dit avec rai-
(1) Esquirol, Des Maladies mentales, Paris, 1838.
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son que l'hypocondriaque était un être dangereux pour le médecin. Les malades de cette catégorie se croient souvent une susceptibilité toute particulière aux médicaments qui n'agiraient pas sur eux de la même manière et aux mêmes doses que chez les autres hommes. En fait, ce sont eux qu'on purge avec une pilule de mie de pain. Cette susceptibiUté des sens et de l'organisme que s'attribuent les hypocondriaques est le plus ordinairement imaginaire. Souvent même l'acuité réelle des sens est au-dessous du niveau normal. Le même aliment sera trouvé tantôt excellent, tantôt détestable, suivant les dispositions morales eii se trouve le malade. Celui-ci n'en est pas moins très sûr de lui, très sûr de l'exactitude de ses sens, et garde longtemps rancune à ceux qui le surprennent en flagrant délit d'erreur.
Cette manière de sentir, celte illusion qui fait croire à des influences nuisibles, expliquent pourquoi l'hypocondriaque est généralement accusateur. Le mécanisme cérébral qui nous oblige à reporter au dehors du moi l'objet des sensations l'oblige également à y chercher la cause de ses souffrances ; l'observation attentive des réactions qui se produisent en lui à l'occasion des impressions externes, et dont un bon nombre sont nées d'appréhensions suggestives, lui donne l'illusion d'une cause agissante prise sur le fait; ses soupçons sont confirmés, il ne doute plus. Avec cela l'hypocondriaque est souvent orgueilleux. La même hyperesthésie qui développe les tendances accusatrices produit un certain degré d'exaltation du moi, soit par la conscience d'une supériorité due à la perfection illusoire des sens, soit par une réaction plutôt dynamogénique qu'inhibitoire sur les centres moteurs (1), soit par une diffusion vers ces centres du processus morbide et de l'éréthisme qui affecte les centres sensoriels. L'excitation des centres psycho-moteurs provoque l'exaltation du moi ; le même mécanisme cérébral qui fait attribuer une cause externe au mouvement centripète des sensations fait attribuer
(1) Voy. Féréj Sensation et mouvement, et Reoue philosophique, 1887.
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une cause interne au mouvement centrifuge des volitions, et celte cause interne, le moi, s'altère, s'exalte ou s'affaisse par les lésions psyclîo-motrices comme la réalité extérieure se modifie et s'altère par les lésions psycho-sensorielles. En général, il y a un certain degré d'excitation volitionnelle et par conséquent un certain degré d'exaltation du moi chez les hypocondriaques hyperesthésiques. Sauf certains moments d'abattement passager, ils ne sont généralement pas déprimés, ils sont actifs; luttent, se défendent, cherchent du secours aupi'ès des médecins, des charlatans ou des somnambules, ou dans certaines pratiques bizarres, et ils en trouvent assez souvent pour soutenir leur courage. Bien dilTérents des hypocondriaques vraiment mélancoliques qui se croient perdus d'emblée, ils ne perdent jamais l'espoir de guérir.
Ces tendances orgueilleuses, cette réaction dynamogénique sur les éléments de la constitution du moi, expliquent suffisamment pourquoi l'hypocondrie morale et le suicide sont rarement associés à cette forme et pourquoi les souffrances des malades ne sont pas sans compensation. « Sans mes persécuteurs, disait Rousseau, je n'aurais jamais trouvé ni connu les trésors que je portais en moi-même. » Les hypocondriaques ont une si haute opinion de leur personne qu'ils vont jusqu'à tirer vanité de leurs souffrances et de leurs maladies prétendues.
Il arrive cependant que parmi les sensations et les influences qu'ils accusent, quelques-unes sont inhibitoires ; les persécutés se plaignent souvent qu'on les empêche de penser, qu'on leur retire la respiration, etc. C'est là un point de contact avec l'hypocondrie dépressive, que je devais signaler en passant.
En résumé, la méfiance et la haine à l'égard du monde extérieur, Vautophilie (Bail) et les tendances orgueilleuses, sont les caractères moraux prédominants de l'hypocondriaque hyperesthésique. Mécontent de tout et de tous, exigeant, irritable, souvent ironique et caustique (Falret), personnel, intolérant et passionné dans ses opinions, plutôt avare que généreux et prodigue, fuyant la société, les réunions, les théâtres, les éghses, n'appréciant les
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soins les plus empressés que comme une faible part de ce qui lui est dij, faisant des souffre-douleur de ceux qui lui sont attachés, toujours parlant de lui-même, il se rend insupportable par sa mauvaise humeur, par son caractère ingrat et par son égoïsme. La solitude se fait autour de lui et, bien que sa misanthropie doive s'y complaire, il trouve là de nouveaux motifs pour se plaindre. Il parle de suicide, de la mort qui serait préférable à l'existence qui lui est faite, mais il met rarement ses projets à exécution.
Ces défauts de caractère se manifestent surtout dans la vie intime. Par moments, et surtout lorsqu'il est en dehors du miheu de la famille, l'hypocondriaque peut se montrer très gai, mais en général il ne tarde pas à expier et surtout à faire expier autour de lui ces accès de gaieté passagère (Sandras).
Les facultés intellectuelles quelquefois remarquables des hypocondriaques, restent généralement bien conservées. Des littérateurs, des artistes et même des savants hypocondriaques, ont pu produire des œuvres estimables. Mais la prédominance excessive du point de vue personnel, les antipathies maladives, l'habitude de déraisonner sur un sujet limité, il est vrai, mais d'importance capitale, finissent toujours par ftiusser le jugement.
11 n'y aurait que quelques traits à ajouter à cette esquisse pour faire le portrait moral du persécuté. Morel avait si bien senti la connexité des deux états morbides qu'il en avait conclu que le délire des persécutions était une transformation de l'hypocondrie. Il parle de cette hypocondrie devenue plus intellectuelle, où les malades ne rêvent que trames ourdies contre eux, que machinations funestes pour leur repos et pour leur honneur. Cette transformation, ou pour mieux dire cette évolution, ne se produit pas toujours, tant s'en faut. De même que certains persécutés entrent d'emblée dans la vésanie, sans prélude hypocondriaque, il y a un bon nombre d'hypocondriaques qui n'arrivent jamais au déhre de persécution confirmé. 11 peut se faire encore que les malaises hypocondriaques n'apparaissent que secondairement chez le persécuté et, avec l'interprétation dont ils sont l'objet, constituent les
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hallucinations de la sensibilité générale. Enfin, dans quelques cas, on voit prédominer alternativement les idées de persécutions et les idées hypocondriaques (Billod).
Quoi qu'il en soit, l'évolution de l'hypocondrie vers le délire de persécution est fréquente. Lhypereslhésie, sans changer autrement de caractère, se manifeste à l'occasion du contact avec les autres hommes. Là où l'hypocondriaque soupçonnait des influences morbifiques, le persécuté devine, sent des intentions malveillantes ; les relations avec les autres hommes deviennent difficiles et insupportables ; les railleries qu'excitent les bizarreries de l'hypocondriaque, la compassion ironique qui accueille sesplamtes irien de plus terrible pour un malheureux, disait Berbiguier, que de penser qu'on n'ajoute pas foi à ses souffrances), les mauvaises plaisanteries que lui attirent sa méfiance et sa crédulité, tout contribue à aggraver ses soupçons. Lorsque les hallucinations de l'ouïe viennent s'ajouter aux autres troubles de la sensibilité, le malade entre dans lavésanie confirmée. La maladie n'a pas changé de nature ; les accusations portent sur le milieu social au lieu de porter sur le milieu matériel ; des interprétations nouvelles se produisent et sont souvent fournies par des hallucinations. Un mot, le nom d'un objet ou d'une personne, quelquefois un nom abstrait, se trouve rehé par l'illusion d'une influence causale avec les sensations hypocondriaques et prend un rôle prépondérant dans la systématisation déhrante. Ce sont des ennemis qui torturent le malade par toutes sortes de moyens, par le poison, par les fluides, par l'électricité.
C'est également dans l'hypocondrie que Morel a cherché l'origine des idées de grandeur de la folie systématisée. Nous avons assez insisté sur les tendances orgueilleuses des hypocondriaques ; il y a là une évolution et non une transformation. Chez quelques malades, cette évolution ambitieuse se produit dans les idées hypocondriaques elles-mêmes, qui aboutissent à un délire de grandeur relatif à la personnalité physique. Un malade dit qu'i^ est devenu comme Mithridate à l'épreuve du poison ; un autre,
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qu'il fallait qu'il fût bàli à chaux et à sable pour résister à tout ce qu'il a eu à subir ; d'autres prétendent que leur organisation est exceptionnelle, surhumaine, divine, etc., d'autres enfin s'imaginent que leurs organes grandissent et se multiplient. Un vieux persécuté nous affirme qu'il a des milHons d'âmes, une cinquantaine de cerveaux et autant de cœurs ; il est immortel.
Tout autres sont les hypocondriaques mélancohques ; ils se plaignent de ne plus percevoir la réalité qu'à travers un voile ; tout leur semble transformé. Les impressions externes n'évoquent plus dans leur cerveau que des images frustes et méconnaissables, et ces images déformées ou oblitérées ont perdu leur réaction normale sur l'intelligence, les sentiments, les émotions et la volonté. Trouvant tout changé autour d'eux, ils ne se sentent pas moins changés eux-mêmes (J. Falret) par l'atFaiblissement de leur faculté de sentir et surtout par la diminution de leur énergie volitionnelle ; diminution qui se traduit fatalement, nous l'avons vu tout à l'heure^ par une dépression du moi et par des idées d'impuissance et d'incapacité. Les hypocondriaques mélancoliques n'ont pas ces compensations qui soutiennent les persécutés ; ils s'abandonnent au désespoir et ne retrouvent quelque énergie que pour accomplir des tentatives de suicide. En général, c'est euxmêmes qu'ils accusent, c'est en eux-mêmes ou dans leur origine, dans une disposition héréditaire, qu'ils cherchent la cause de leur mal. Ils affirment qu'ils sont perdus, voués à des catastrophes imminentes et inévitables, atteints des maladies les plus étranges et les plus incurables, que toute espérance de guérison est insensée, etc. Ils ne veulent entendre parler ni de remèdes, ni de médecins. Déjà les dispositions négatives sont évidentes, tout leur paraît inutile, tout leur paraît impossible, tout leur paraît irréparable; ils sont incrédules, à la fois hésitants et obstinés. Souvent les croyances religieuses s'ébranlent, les mots, par un mécanisme inverse de celui que nous avons indiqué plus haut, se Vident de leur contenu normal et perdent toute puissance réactionnelle émotive. Tout est différent dans ces deux formes d'hypo-
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condrie. Un parallèle entre Oherman et les Confessions fournirait un exemple frappant de ce contraste.
Sous une forme atténuée, l'hypocondrie morale peut durer de longues années et constituer le cara'Jtère moral de certains individus humbles, timides et pleins de défiance d'eux-mêmes. Découragés et dégoûtés de leur propre personne, ils perdent tout orgueil et toute dignité, et tombent par cette voie détournée dans la dégradation morale. « Il y a autant de vices, a dit, je crois, Montesquieu, qui viennent de ce que Ton ne s'estime pas assez que de ce que l'on s'estime trop. »
D'ordinaire, c'est par accès que la maladie se manifeste avec des caractères suffisamment tranchés. Lorsque les accès se prolongent ou prennent en se répétant une gravité croissante, ou bien lorsqu'ils sont d'emblée très intenses, les idées de ruine et de culpabilité, les terreurs panophobiques, la crainte des supplices et de la damnation éternels, le délire des négations, ne tardent pas à se joindre à l'hypocondrie morale. Nous n'avons à nous occuper ici que du délire hypocondriaque à peu près constant dans celte période d'aliénation confirmée.
Ce délire, qui porte à la fois sur le physique et sur le moral, diffère profondément des idées hypocondriaques des persécutés. Chez ceux-ci les organes sont attaqués, mais ils résistent aux influences nuisibles ; chez les anxieux le mal est intérieur, il fait partie intégrante de l'organe lui-même, c'est un affaiblissement, une paralysie, une métamorphose, un anéantissement, une mort anticipée.
il n'y a pas différence de nature entre ce délire et celui des formes légères de l'hypocondrie anxieuse, il y a seulement différence d'intensité et évolution naturelle de l'un à l'autre. L'hypocondrie a passé au délire hypocondriaque lorsque les malades ont passé du vraisemblable et du possible à l'absurde et sont entrés dans le domaine de la folie confirmée.
Les mêmes individus qui accusaient une sensation de vide dans la tête, une diminution de leurs facultés, de l'angoisse précor-
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diale, etc., disent que leur cerveau est ramolli, dissous, desséché, pétrifié ou complètement détruit; ils n'ont plus d'âme, leur cœur a éclaté, ne bat plus, ils n'ont plus de pouls, le sang ne circule plus, ils n'ont plus une goutte de sang dans les veines, leur estomac ne digère plus, ils ne peuvent plus avaler, et sont bouchés, ils n'ont plus d'estomac ni d'entrailles, tout leur corps est vidé, les aliments tombent directement dans un sac formé par la peau du ventre ; quelquefois, le gosier étant bouché, les aliments suivent une voie anormale le long des parties latérales du cou. Les malades disent ne jamais manger, ne jamais aller à la garderobe, etc. Tout leur corps est en putréfaction, leurs membres vont se détacher du tronc, ils exhalent une odeur infecte et répandent la contagion autour d'eux ; ils sont bourrés de poisons et ont toutes les maladies, de préférence les plus incurables et les plus répugnantes, le cancer, la morve, la vérole, etc.
D'autres sont transformés, ils sont en coton, en verre, en beurre, ils sont changés en automates, en machines, en bêtes (zoanthropie) ; leur corps est tout petit, ne pèse pas une once (micromanie) ; ils sont réduits à rien, ils sont morts, ou bien ils sont dans un état intermédiaire qui n'est ni la vie, ni la mort, ils sont morts vivants et condamnés à rester éternellement dans la même situation. Souvent ils parlent d'eux-mêmes à la troisième personne comme d'une chose inanimée ou d'une mécanique qui n'a que les apparences de la vie.
Il se produit quelquefois dans cette période avancée du délire hypocondriaque des conceptions qui se rapprochent des idées de grandeur, mais qui, à notre avis, doivent en être distinguées. Les malades se croient immortels, ils s'imaginent que leur corps a pris des proportions monstrueuses, que leur tête va toucher aux étoiles, que, s'ils urinaient, le monde entier serait noyé par un nouveau déluge, etc. Guislain a rapporté plusieurs faits de ce. genre. Il y a cette différence entre ce délire d'énormité plutôt que de grandeur et les véritables idées ambitieuses qu'il n'apporte aucune atténuation et aucune compensation à l'état mélancolique,
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c'en est le suprême degré. Les malades gémissent de leur immortalité et de leur immensité qui viennent mettre le comble à leur malheur.
Ces diverses idées hypocondriaques, dont nous n'avons fait qu'énumérer les plus ordinaires, sont sans doute liées à des altérations complexes de la sensibilité avec prédominance d'anesthésie. L'anesthésie est facile à constater dans quelques cas ; on peut pincer, piquer les malades, sans qu'ils manifestent de douleur, et souvent ils se livrent sur eux-mêmes à des mutilations horribles.
Les troubles moteurs qui existent à un certain degré dès le début des affections mélancoliques et se traduisent, dans l'hypocondrie morale, par l'hésitation, l'aboulie et les idées d'incapacité, deviennent plus prononcés dans le délire hypocondriaque et prennent souvent une intensité assez grande pour donner à la maladie un aspect tout particulier. Le malade se croit incapable d'exécuter l'acte le plus simple, tout lui est impossible. Une malade déclare qu'elle ne sait plus ni marcher, ni s'habiller, ni manger, elle ne sait même plus comment on s'y prend pour avaler les aliments.
Il semble que les images motrices sont altérées ou effacées. C'est dans ces cas que se manifeste au plus haut degré la folie d' opposition de Guislain ; les malades se refusent aux actes les plus élémentaires de la vie de chaque jour et résistent instinctivement à tout ce qu'on veut leur faii'e faire.
Des phénomènes impulsifs coexistent souvent ou prédominent chez d'autres malades. Déjà en germes dans certaines formes communes de mélancolie où, à l'état faible, ils engendrent les idées de culpabilité, ils s'accentuent à mesure que le moi déprimé, réduit ou annihilé, ne peut plus ni s'assimiler ni inhiber les excitations motrices qui viennent à se produire. De là les idées de transformation en une bête féroce, de possession diabolique, etc.
On peut rapprocher des phénomènes impulsifs les gesticulations bizarres, les mouvements saltatoires, les grimaces, les cris, les vociférations, la coprolalie, le besoin de s'éçorcher le visage, de
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se ronger les ongles, qui semblent liés à l'éréthisme moteur de la mélancolie anxieuse, éréthisme moteur qui s'élève quelquefois jusqu'à l'agitation maniaque oubien se traduit par les phénomènes spasmodiques les plus divers. Leuret a observé un hypocondriaque qui agitait si violemment sa poitrine que l'homme le plus haletant n'aurait pu lui être comparé ; une malade atteinte d'hypocondrie intermittente présentait pendant les accès de véritables mouvements convulsifs du ventre (1).
Lorsque l'hypocondrie anxieuse a passé à l'état de délire hypocondriaque chronique, les malades s'acheminent plus ou moins rapidement vers la démence. Cette terminaison est quelquefois hâtée par des accidents cérébraux apoplectiques, par des attaques d'hémiplégie. Griesinger a signalé cette complication cérébrale ; Baillarger admet qu'il y a des rapports assez étroits entre l'hypocondrie et les affections organiques du cerveau; suivant Lancereaux il y aurait une liaison étroite entre l'herpétisme, l'hypocondrie et l'alhérome artériel ; J. Falret enseigne depuis longtemps la fréquence des accidents congestifs dans les formes héréditaires de la folie ; enfin Mairet a décrit (:2) des cas très analogues, au moins cliniquement, à ceux auxquels nous faisons allusion.
Même lorsqu'elle guérit, l'hypocondrie anxieuse laisse souvent après elle un certain déchet dans l'appareil psychique. Des anesthésies, des aboulies plus ou moins localisées, quelquefois très limitées, peuvent persister comme tares indélébiles. Le malade, guéri en apparence, guéri au moins de l'accès mélancolique, reste diminué dans sa valeur intellectuelle et surtout dans sa valeur morale et affective.
Si, comme cela arrive souvent, une inversion de l'état psychique général se produit, si un certain degré d'excitation vient remplacer la dépression mélancolique, tous les éléments de la folie morale se trouvent réunis ; la folie raisonnante est créée de toutes
(1) Leuret, Fragments psycholor/irjuei, Paris. 1834.
(2) Mairet, Démence mélancolique.
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pièces par la déséquilibration, par les daltonismes moraux, par l'effacement de certaines images inhibitoires et par les divers reliquats du délire anesthésique. Savage rapporte un cas intéressant de kleptomanie consécutive à un accès mélancolique et dît avoir observé d'autres cas analogues.
lin état vésanique encore plus caractérisé se produit lorsque des phénomènes hyperesthésiques et hallucinatoires persistants survivent aux accès anxieux. On voit alors apparaître des formes bâtardes de chronicité délirante qu'on ne peut ni classer dans le délire de persécution ni assimiler à la mélancolie chronique vulgaire. Certains démonomanes rentrent dans cette catégorie ; tels sont encore d'autres malades chez lesquels les idées de persécution, les idées négatives, les idées de grandeur et d'auto-accusation, les conceptions déUrantes les plus incompatibles, coexistent ou alternent de manière à constituer un délire rempli de contradictions et dincohérences et rebelle à toute systématisation.
Cette déséquilibration psychique, surtout morale, chez les raisonnants, à la forme morale et intellectuelle chez les hallucinés, n'est pas sans quelque analogie avec les états de trouble mental qui se manifestent chez les dégénérés, soit congénitalement, soit à la suite d'accès vésaniques précoces (Prichard). Les dégénérés ont une sorte d'aptitude à l'absurde, ils arrivent d'emblée à des conceptions délirantes qui semblent dénoter une chronicité avancée (Billod). Leurs idées hypocondriaques, et ils en ont souvent, présentent ce caractère à un haut degré. Brachet avait remarqué plus de bizarrerie dans les idées lorsque l'hypocondrie paraît résulter d'une prédisposition constitutionnelle.
On voit apparaître rapidement chez ces malades les idées les plus absurdes du délire hypocondriaque ; leur cerveau est dissous et la substance cérébrale s'écoule le long du canal vertébral, leur sperme est mélangé au sang et suinte par les pores de la peau, leurs intestins vont s'échapper à travers les parois de l'abdomen, etc. On observe encore des antipathies bizarres, des associations d'idées étranges, comme chez ce malade de Billod qui, ne
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pouvant dig"érer le chocolat, éprouvait une indigestion dès qu'il portait un vêtement de cette couleur, ou comme chez cet autre qui, après un voyage en Sologne, prétendait que l'aridité de ce pays lui avait fait tomber les cheveux et la barbe. Les mots, les nombres, les chiffres, les signes, agissent de même sur d'autres malades de la même catégorie. Et ces idées absurdes, jointes à des théories médicales qui ne le sont pas moins, les conduisent aux actes les plus ridicules. Un hypocondriaque, cité par Morel, se croyait en danger de mort dès qu'il cessait de tenir son pénis dans la main. Quelques-uns se confinent chez eux, restent couchés pendant des mois ou des années ; d'autres craignent le froid et les courants d'air au point de ne pas souffrir qu'on ouvre la porte d'un placard ou le tiroir d'une commode ; d'autres, tout différents des aérophobes, ne peuvent vivre qu'au grand air ou les fenêtres ouvertes. Hammond (1) raconte l'histoire d'un excentrique qui avait fait construire quatre cheminées dans chaque chambre de sa maison, portait un chapeau à ventilateur et avait fait percer de trous ses vêtements et ses chaussures
L'hypocondrie des dégénérés est souvent précoce, apparaît à la puberté ou même dans l'enfance (Griesinger) ; elle procède fréquemment par accès irréguliers (Sandras) et peut se terminer par une démence précoce. La forme génitale avec spermatorrhée réelle ou imaginaire est commune. Lallemand (2) voulait y faire rentrer toute l'hypocondrie, ce qui est fort exagéré, et considérait les pertes séminales comme la cause unique de l'hypocondrie, ce qui est tout à fait erroné.
L'hypocondrie se combine souvent avec l'agoraphobie, la maladie du toucher et les autres syndromes analogues. Esquirol (3) rapporte l'histoire d'une jeune fille qui avait une douleur fixe au sommet de la tête et s'imaginait qu'un ver lui rongeait la cervelle, elle ne voulait toucher aucun objet de cuivre, la vue du cuivre la
(1) Hammond, Traité des maladies du srjsiènie nerveux^ traduit par le D"' Labadie-Lagrave. Paris, 1879.
(2) Lallemand, Des Pertes séminales involontaires, PariSj 1836-1842,
(3) EsqniTol, Maladies mentales. Paris, 1838,