DISCOURS DE M. LE DOCTEUR J. FALRET
Messieurs,
Malgré mon émotion bien naturelle, il m'est impossible de ne pas ajouter quelques mots aux discours que vous venez d'entendre, pour dire un dernier adieu à l'ami fidèle, au collaborateur actif et dévoué
qui nous a été enlevé si brusquement, dans des circonstances aussi douloureuses.
Homme de cœur et de sacrifice, il meuit victime de son dévouement à sa famille et au devoir professionnel.
Par ses soins assidus, prodigués sans interruption, pendant quinze jours et quinze nuits, il a guéri sa fille et il meurt à la peine, atteint de la terrible maladie qu'il a contractée dans Taccomplissement de son devoir de père de famille et de médecin, et c'est en sauvant sa fille qu"il a succombé lui-même au champ d'honneur !
Pour moi, Messieurs, je perds en lui, non seulement un ami sûr et solide, fidèle à l'affection, dans les bons comme dans les mauvais jours, mais un coopérateur précieux, dévoué à ses malades, scrupuleux observateur du devoir professionnel, profondément affectueux sous des apparences de froideur, et qui avait su se faire aimer de tous, par les nombreux services qu'il rendait, simplement et modestement, sans bruit et sans ostentation, ne rechercliant ni l'ambition ni la fortune, mais la satisfaction d'une conscience tranquille et du devoir accompli.
Sa nature supérieure aurait pu l'appeler à une plus brillante destinée, mais, modeste et sans ambition, il n'avait pas d'autre but que l'accomplissement du devoir, la vie de famille et l'existence des champs.
Il s'était créé à la campagne, dans son pays, une petite propriété qu'il affectionnait particulièrement, et ma seule crainte était de me trouver privé, dans quelques années, de sa coopération active, qui m'était si nécessaire, par sa retraite prématurée dans sa petite maison du Berri. Combien j'étais loin de prévoir le malheur qui me frappe aujourd'hui, et de penser que je serais aussi brusquement séparé de lui, par une mort si rapide, causée par une maladie si inattendue, enlevé par cette cruelle affection, dans la plénitude de la vie et de la santé, alors qu'il avait encore devant lui une longue carrière à parcourir et de véritables sersices à rendre à la science !
Esprit original, penseur profond, plein de vues nouvelles, frisant quelquefois le paradoxe, mais toujours ramené au sentiment de la réalité par un jugement sûr et droit qui rectifiait les écarts de son imagination trop inventive, il laissera, dans notre science spéciale, un certain nombre d'idées neuves et originales, qu'il n'a pas eu le temps de développer et qui sont restées à l'état embryonnaire, et même quelques mots nouveaux, tels que le délire des négations et le délire d'énormité, qui sont aux folies mélancoliques ce que le délire des grandeurs csL mux fulie^ cxpansives.
Dans notre récent Congrès de médecine mentale, auquel il n'a pas pu assister, retenu qu'il était au chevet de sa fille, notre excellent secrétaire général a lu un travail de lui, sur les Origines psychomotrices du délire, travail très remarqué, plein de vues neuves et originales, qui a eu ies honneurs d'une discussion sérieuse, à laquelle, malheureusement, il n'a pu prendre part. C'est là son dernier travail, auquel il avait consacré ses veilles, auquel il attachait une véritable importance, mais qui est resté, malheureusement, à l'état d'ébauche et dont il n'a pu approfondir les points de vue nouveaux, féconds en conséquences utiles à la science !
Mais ce n'est pas ici le lieu de parler de l'homme de science. Revenons à l'ami que nous avons perdu et dont la mort constitue pour nous tous une perte irréparable. Les regrets profonds qu'elle inspire sont universels. Dans notre maison, dans la commune, dans sa famille, parmi ses amis, la consternation est générale.
Nature bienveillante et sympathique, il n'avait que des amis. Tous ici, parents, maîtres, collègues, élèves, malades, employés, habitants de la commune de V^anves, tous, frappés de la même douleur, manifestent la même émotion et pas une note discordante ne s'élève au milieu de ce concert unanime de regrets et de reconnaissance. Mais que dire de sa famille éplorée, plongée dans un deuil dont la durée ne fera que grandir l'importance ?
Que dire de sa pauvre veuve, désespérée et découragée, pétrifiée dans sa douleur, manifestant actuellement un sang-froid et un calme héroïques, qui présagent peut-être une réaction terrible ?
Que dire de sa vieille mère, prerfondément affligée, qui voit disparaître, à ses côtés, un fils bien-aimé, appui et soutien de sa vieillesse, auquel elle a la douleur de survivre, contrairement à toutes les lois habituelles de la nature ?
Que dire de ses trois enfants, qu'il aimait tant, qui ne comprennent pas encore toute l'étendue de la perte qu'ils viennent de faire, perte irréparable, dont ils sentiront de plus en plus l'importance ?
Que dire enfin de ses parents qui nous entourent, ou qui n'ont pas eu le temps d'arriver pour assister à cette pénible cérémonie, et qui partagent la même douleur et la même sympathie pour une famille si cruellement éprouvée ?
Adieu, cher ami, au nom de tous, au nom de ta famille désolée, au nom de les amis groupés en si grand nombre autour de ton cercueil, au nom de notre grande maison que tu remplissais de ton activité, à laquelle tu consacrais tous tes soins et qui semble maintetenant si vide et si déserte, en ton absence !
Adieu... Nous conserverons toujours précieusement dans notre cœur ton souvenir bien-aimë, et nous serons tous les protecteurs naturels et dévoués de ta famille que, dans des adieux déchirants, tu as confiée à nos soins et à notre appui, qui ne leur manqueront point !
Le 28 aoiit 1890, à l'assemblée générale de l'Association mutuelle des médecins aliénistes de France, M. le D'^ Bouchereau, secrétaire, dans son rapport annuel, a consacré à la mémoire de M. le docteur Jules Cotard la notice que nous reproduisons ici :
Jules Cotard, né à Issoudun (Indre), est mort à l'âge de quaranleneuf ans à Vanves, du croup contracté en soignant un de ses enfants,
Intelligence ouA^erte, cœur droit, volonté ferme, Cotard avait reçu dès sa première enfance une culture morale qui l'avait marqué pour le reste de son existence d"une empreinte très forte, ainsi que cela arrive dans certaines familles. Ses connaissances se sont agrandies, ses idées philosophiques se sont modifiées, mais ses qualités premières ont persisté sans être entamées par le milieu social. Malgré sa froideur apparente, Cotard se faisait aimer de ceux qui l'approchaient et le fréquentaient ; il pensait sainement et voulait fortement. Il fut élève remarqué de Broca et de M. Charcot. Près d'eux, il s'est habitué aux recherches auatomiques et à l'observation clinique.
Cotard a tiré grand profit de l'enseignement de tels maîtres ; car ils ont formé plusieurs générations d'étudiants distingués qui ont répandu leurs doctrines et leur méthode à l'étranger comme en France. De la même époque datent ses relations avec M. de Blignières et M. Laffite. linitié par eux à la philosophie d'Auguste Comte, cette philosophie l'a possédé tout entier jusqu'à la fin de sa vie.
>'os amis, MM. J. Falret, Gréhant, Ritti, ont fait valoir, au jour des funérailles de Cotard, les services rendus par notre regretté camarade à la société et à la science ; Cotard a été loué comme il le méritait.
Marié à une femme dévouée, d'une grande distinction elle-même ; père de trois enfants adorés, collaborateur de M. J. Falret dans sa maison de santé, membre de la société de biologie, ancien président de la société médico-psychologique, aimé de tous, toujours disposé à
donner ses conseils et son temps à toute la population de Vanves, Cotard jouissait en paix de son bonheur, qui paraissait devoir durer longtemps. Modeste dans son ambition, il amassait des matériaux pour ses écrits si originaux.
Quand le croup a éclaté parmi ses enfants, Cotard les a soignés le jour et la nuit; il a réussi à les sauver, mais il a pris lui-même la diphtérie : l'opération de la trachéotomie, les soins les plus intelligents, les plus dévoués n'ont pu le sauver. Cotard nous a été enlevé son existence si précieuse a été brisée !