‹ Études sur les mystèresChapitre 14 sur 77 · THEODORE · texte numérisé non relu

THEODORE

Merci , merci , doiilz abbés père , Merci , merci !

l'àbbé.

Vou^ l'arez , quelle vez la ci ( telle que la voki) : De céens vous bouteray hors , Si me soit Diex miséricors I Et vostre enfant emporterez ; Antre merci de moy n'arez.

8o MTSTBRESé

Tenez , cle céens tost yssiez ; Alez , €l si le norrissîez

De nous bien loing. ' "

Théodore prend sur elle l'enfant et l'infamie dont on la charge ^ et se garde bien de se justifier. C'est là le sublime de l'humilité, de la pénitence chrétiennes. Vous ne trouverez rien dans l'antiquité profane de comparable à cette situation , qui n'est point une fiction saiis doute : quel homme aurait pu deviner tout ce qu'il peut entrer de tendresse et de dévouement dans un cœur , de femme ouvert au repentir? Mah quel homme aussi , si ce n'est Racine peut-être, eût exprimé les sentimens que nous allons voir indiqués du moins dans le vieil auteur?

Théodore est chassée de l'abbaye , portant son enfant; car c'est déjà le sien, elle sera sa mère.... Mais comment le nourrir, l'abriter? Voilà la faim et la nuit qui pressent. Et elle est sans secours! et aucun moyen d'en gagner î Eh bien , elle en va demander. Malgré l'orgueil de sa naissance et de son rang, elle ne voit plus , à l'exemple de Madeleine , elle ne voit plus que sa faute et le Dieu qui pardonne. Écoutons-la, malgré le langage parfois informe du poète , écoutons-la ! • •

Confortez-moy à ce besoing , Fontaine de miséricoi^de !

Car je voi bien et me recorde

Qae ceste fortune perverse Qui ainsi me trébuche et verse Me vient à cause du meffait Qu'envers mon bon seigneur ay &it....

Tout je prenray en pacîence , Touz les meschiefs qui me venront ; Jà si grans estre ue saront.... (i)

Elle aperçoit un antre qui pourra , la nuit , lui ^serrir de rdfuge ^ et dit à son enfant,, comme s'il pouvait Fent^adre, qu'elle le nourrira ^

Et Dieu ) s'il li plaist-, parfera

€e qui à par&ire y sera (2).

A ces gens m'en vois {je vais ) demander,

Puisqu'il me convient truander (3) !

Ponnez à ce povre pécheur,

Pour l'amour de nostre Seigneur,

£t à ce petit orfelin....

Voilà le rôle où elle Ta descendre. Mais voyez- T011S ici les rebuts et les railleries du monde pour un moine coupable ? et cette fausse pitié pire que

(t) Je ne saorois avoir tant de honte en partage , Qne je a*en aie encor mérité davantage ,

dit , dans Molière , un misérable couvert du masque de l'humilil£ chrétienne.

(3) Faisons notre devoir, et laissons faire ans dieux.

CoaivBizxB.

(5) Que ce mot ignoble , qui nous manque, est ici énergique! Et que de charme et d'intérêt dans les vers sntvaas où elle semble «'essayer!...

8a MTSïftREd.

le mépris ? Eh bien « des années entières dans l'ignominie^ dans b fatigue et le travail dont elle nomrit son enfant, elle endure tout.^ L'Esprit tentateur vient lui-même , en personne, dans une scène qui pouvait être mieux , lui proposer de la délivrer de ses maux : frappante allégorie! La Chrétienne résiste. Quand enfin sa résignation est au comble , les cieux s'^ouvrent , comme pour contempler, suivant la pensée d^un ancien , le plus beau spectacle que la terre puisse offrir aux cieux : l'homme (mais c'est ici quelque chose de mieux, de mieux même qu'OEdipe), une faible femme triomphant du malheur. Jamais rien d'humain ne mérita mieu:s! l'intervention divine; nous nous sentons transportés sans effort au milieu de la cour céleste: « Voyez-vôùi , dit Marie au Dieu, au Père des affligés, voyez -vous le poids de tribulation qui grève Théodore ,

Et si , bégnîtiemeiit le porte Pour vostre amour.

« Alez, répond Dieu à sa mère, alez conforter Théodore. »

Notre-Dame , accompagnée des anges , et dans un rayon lumineux , apparaît à la femme forte. — a 0 qui estes-rvous ! w lui dit Théodore ;

Qui estes^vous , dites-le-moj.

Delà grant biauté qu'en vous voy

Ai grant merveille.

HTSTBRES. 83

Marié se nomme, console son amie, et disparail. Théodore se tait, et demeure sans doute en extase y pendant que des chants se font entendre : c'est le chœur des anges, que le poète qualifie Rondel à voix bien mélodieuse. La poésie antique est ici retrouTéCi avec tout ce qu'y ajoute de subMmiié le ehristiani^me.

Cependant le fils de Théodore (c'est ainsi qu'on le aoimme) conunence à se dérelopper, ^cômme

nous Talions voir :

{JE TtLt TlriÉoeOAS. ' ^ * - '

Regardez , mon père , une pome :

Est-elle belle?

Cil y mon en&nt. Dont t$enl»-élle?

Monstre-la , ^^.

LE FILZ

Regardez celle feme-là ;

En nom Dieu {au nom de Dieu) , si me Ta donnit, Et encore en araj, se dit , Une après hier.

THéODORB.

Or te siez cj, mon entant chier,

Et fai en ton giron les nocçs.

Vez-cî {voici) de pain deux pièces grosses,

Tiens.

Ce dialogue , si vrai , ne se rattache pas à Faction. On a pu croire un mommt que cette femme €pjLi avait donné la pomme à l'enfant élaît sa mère ; mais non, il n'en est plus question : elle a fait

SOU rôle^ et mérite bien le mépris où l'autem* la laisse.

Sept ans se sont passés d^uis l'expulsion de Théodore. L'abbé, informé de ses souffiances et de sa résignation dans le misérable gite qu'elle habite, la rappelle au couyent, de l'aveu de ses frères , et lui dit que , touché de sa patience , il le fera moine , ainsi que son fils. Théodore se jette à ses pieds pour le remercier, l'abbé continue :

Mes frères , sanz arrestoîson Gest ( cet) enfant con moine vestez. Puis Yueil (Je veux) qu'à lettre le mettez, Et je TOUS ordene son maistre.

Or vueillez en li peine mettre Par amour, frère.

PAEMIEA MOINE.

J'en feray mon pouvoir, biau père , Je vous promet.

Théodore est enfin au terme de ses souiSrances. Dieu la rappelle à lui, elle l'entend, et, avant d'aller recevoir sa récompense, elle appelle en secret, au milieu de la nuit, son fils d'adoption, l'embrasse tendrement et lui dit :

Je te pri , dès ores mais , pences De servir Dieu dévotement , .

Et de faire ton sauvement. ...

Et aies le cuer pur enfin.

Je suis de ma vie à la fin; Pour ce , te fas-je ce cornant.

mystères; 85

Mon enfant , à Dien te commant Qui te vueilie aide et père estre.

Sire, en i^z mains vueil rendre et mettre Mon esperit.

Elle expire , et Tenfant , effrayé de sa perte , s'écrie :

Las ! las ! seray-je. orphelin filz I Mon père , este^vous trespassez !

Tout à coup l'aurore se lève, et l'abbé, qui ne croyait pas même Théodore malade, accourt, assemble ses frères , et leur fait part d'une vision qui pendant son sommeil l'a frappé : transporté dans la cour céleste , il vient d'y voir des fêtes , une noce que les anges y préparaient avec une magnificencedont il n'avaitaucune idée. Unefemme longtemps calomniée , couverte d'infamie , mais en ce moment rayonnante de grâce et revêtue de gloire, allait être couronnée ; et cette femme , et cette reine n'était autre que Théodore. « D'où vient, se demande-t-on , que Théodore n'est pas levé? » Son absence appuie les conjectures que l'on commence à faire , on court à sa cellule , on rencon- .tre l'enfant : « Qu'as-tu? » lui dit l'abbé. Et l'orphelin répond :

Sire , que j'aj assez perdu.

Mon père à moy ore parloit , Et m'accoloit et me baisoit y

86 XTSTÈRSS<

Et prioit si très dooldanent De penser à mctt scairement y

£t iLtot itiort i . .# . ;>^ .

La vérité se découvre de plus en plus ^ lorsque l'homme qui peut éclaircir tous les doutes , l'époux de Théodore^ arrive à point marqué; et ici^ pas d'invraisemblance : le Ciel conduit tout. Dans son désespoir, le mari «e jettes en présence des moines^ sur le corps de sa femnie , et s'écrie :

^Ghière Iliéodore! cmnme^t .

T'es-tu vers mojs.si longuement Gelée y quant cëens estoîs 7 La grant amonr dont tu m'aimois Que peut-elle estre devenue?

l)ieuy ce semble y la m'a tolué (me ta âtée)^ Et Ta prise à soy de toux point*

lias! je dc^ bien.tortre mes, ppivs^ < > Et, clamf }r pat. toj derrechîef .

Suer (ma sœur^ , tu m'as mis à grant meschief Long-4emps j et toln la leesce (joie) ; Biais or double ci ma tristesce • Quant te voy tnorte.

u Sire, lui dit le prepiier .moine, vous devers plutôt être en joie ; »

Car tant à fiaiit la bonne dame , • .

Que je tieng qu'en gloire est son teie Certainement.

LE MABI. .

£ , pour Dieu ! dite^-moy comment Elle a vescu ?

Gomment dites elle a vaincu.

U73TiRSS. 87

JËt il raconte ses victoires sur l'orgueil , sur le monde ^ sur elle-même. Cette réplique :

* Dites comment ellj? a vaincu !

serait Justenaent admise dans Ciorneîlle»'

Le récit de Vahbé touche si {HX>fondément le iparide IThéodore^ qu'il^fait le germent de con^ sacrer à Pieu le reste de se» jours d^ns les lieux saints où sacQpip^gn^ e$t. morte. Les religieux qui entourjçnt le corps entonnent , non «n chant de deuil , mais le chant de yîctoire , le Te Deum, et 1^ pièce finit d'une manière aussi solennelle que touchante.

Si l'on excepte quelques scènes peu dignes du su^et^ l'ouvra^ pourrait être aujourd'hui traduit aTec des dérelof^pemens ^ et rçpi^senté.... Mais où? Sur un théâtre tout profane^ paroduirait^il l'effet qu'il a dû produire dans un couvent^ dans le couvent méuie peut-être où l'action s'était passée? Ce n'est ici qu'une conjecture ^ et mal^ heureusement nous n'avons rien découvert qui put l'éclaîrcir. Le village même de Rougeifol ne se trouve dans aucune géographie ancienne ni moderne. Quant à Théodore, son nom pourrait bien être supposé , mais son aventure ressemble beaucoup à celle de sainte Marine , rapportée dans la f^e des Saints de Godescard.

Le même manuscrit contient Une autre pièce un peu gaie^ qui n'a guère de rapport avec cellcfci , et parait avoir été faite [dutôt pour un château que pour un couvent.

L'action se passe dans un monastère de,femmes. La supérieure a fait prier le frère Gautier de venir prêcher au mousiier. Pendant qu'en l'attendant eBé dit ses heures avec ses religieuses , son neveu, qui est amoureux d'une des nonnes, vient au couvent avec son écuyer, sous prétexte de voir sa tante , mais dans l'espoir d'avoir un entretien avec la jeune personne dont il est épris. Au moment où il croit toucher au but de ses vœux, leprécheiut arrive, et l'impatient chevalier se voit contraint d'entendre jusqu'au bout le sermon. Quand enfin il est terminé, « Je suis mort ! » se dit^il à luimême ; car il trouve le sermon assommant , tandis que les religieuses et la supérieure , par un con-* traste aussi plaisant que vrai (tout est relatif), se récrient sur la beauté du sermon, qu'elles trouvent trop court L'abbesse , s'adressant à la deuxième nonne , celle que le chevalier aime et qui est pure encore , lui dit :

Et vous , ma dotilce amie chière , Avez bien oy (oiu) ce prudome ?

S'il estoît cardinal de Rome !

Sa! il dît de belles raisons.

Benoist soit le jour qu'uns telz homs . De femme naist !

MirsTÈRES* 8g

«• NOKNB.

Oll , madame ; Diex lî laist *

Parfaire le bieo qu'a empris , Car d'aider Dieu est moillt espris , Selon m'entente {mùn entente).

Demeurée seule , la jeune nonne se met à genoux devant l'image de Notre-Dame^ â qui, comme elle le dit , elle a donné corps et âme. Le chevalier , qui vient interrompre sa prière, lui fait une déclaration , qu'il termine ainsi :

Or me soit vostre amour donnée > Très doulce amie.

II* NpNNE.

Sire y d'amer n'aj nulle envie , Fors que Dieu et sa doulce mère.

Certes l'ainour est trop amère Dont ci endroit me requérez.

Ce n'est pas ce que yùws querez , Sire , pour voir.

Piqué de cette réponse , le chevalier lui offre son anneau^ et lui promet y si elle consent à ses vœux 9 de la faire grande dame. La nonne lui répond que ses/hîts ne la touchent pas plus que ses dits, et elle le quitte avec un mépris marqué. Le chevalier désespéré dit à son écuyer qu'il n'a jamais rien éprouvé de tel : •

Autres femmes ont cuer de plonc y Mais elle l'a de fer trop fort*

go KTâTÈHCS.

Quant je n'j puis trouver confort y • « Ne saj que face.

On croit entendre^ à quelques mo|s près , nos Dorantes. L'ëcuyer, qui semble le père de tous nos Frontins, répond à son maître qu'il ne doit pas s'eflfrayer des refus de la belle, et qu'elle finira par se rendre à son amour.

En effet, la jeune personne, informée du rang de celui qu'elle a refusé , vient lui dire que , s'il consent à l'épouser, elle pourra le suivre. L'amant enchanté promet que, dès la nuit, il viendra la chercher, si elle veut se ren4i'e au lieu même où ils sont. Elle lui en donne la promesse et sort.

L'heure du rendez-vous arrivée, le chevalier s'y trouve avec son écuyer; on attend que la jolie personne s'y rende, lorsque la Vierge, qui Ja protège, exprime aux anges son inquiétude de voir sa bien-^imée succomber, si Dieu ne la secourt. Pendant que les anges ch^ntept un rondel, pour implorer l'aide du Ciel, la je^ue fille arrive , 6t , avant de se jeter dans l'abîme du monde , ouvert devant elle , elle a la pieuse idée de s'agenxHiiller à la chapelle de IVÏarie , ouverte également à ses yeux. Quand elle a prié, elle se lève : et que voitelle? La statue même de la Vierge ,

Si droit au travers de cest huis {cette porte) , Que nullement passer ne pois y

MTSXàRSS. 9]

se dit-elle. Frappée de ce^ miracle, elle relouk^ne à son dortoir y non sans quelque regret.

Le chevalier^ las d'attendre en vain , dit avec dépit à son écuyer :

Voiiement 9 qui en femme met Son cuefy bien le doitHon blasmer, Gur on j trouve moult d'amer.

A peine a-t-il dit , que nous voyons revenir la belle, décidée à tenir sa promesse. Et voilà pourtant comme on juge mal des fenunes ! « J'ay peutestre, dit-elle ^ esté enfcaistomée , »

> il.

Celle chapelle où of« entray,

Par Dieu , encore me mettray

En essaj se pourraj passer.

Pener me doj bien et lasser

Afin d'accomplir ma promesse ,

Car je seraj chevaleresse. • . .

Voilà le mot I La femme est toujours fenmie.; il loi iaut des prestiges, presque autant qu'à nous. Celle-ci pourtant , avant de franchir le pas , tient encore à ses premiers principes, et s'agenouille derechef devant la sainte image ^ qui , derechef aussi, descend de son piédestal et lui ferme la voie.

Plus dépitée qu'auparavant, la pauvre enfant va décidément se coucher ; et les anges se mettent à chanter de plus belle, à chanter victoire! II n'y a pas de quoi, comme mous le vetTons.

9? MTSTÈR£S.

L'écuyer, que ne soutient pas ^flamme y dit à son maître ces quatre vers qui rappellent^ un passage fameux de Shakspeare :

Monseigneur, j'ai oy la vois De l'aloette; il est grant jour.

Alons-m'en d'icy sans séjour,

Qu'on ne nous truisse i^rouvè).

LE GHEYALIER.

Las ! je ne sa y comment je puisse Duter, tant ay au cuer courrooz.

Perrotin , va-t'en , ami dpulz , Et reviens assez tost à moy ; Car je te jur en bonne foy, Jamais bien ayse ne seray Tant qu'à elle parlé aray , N'en doubtes point.

Perrotin, qui fait ici le rôle du diable, s'en acquitte si bien, que la belle, dès qu'il fait nuit, accourt au rendez-Tous. Mais elle n'y est pas encore. Il faut de nouveau passer devant cette terrible chapelle et devant cette Vierge si contrariante. Que faire?

De passer parmi la chapelle , Sans dire Ave ne kyrielle , Devant l'image de Marie ,

c'est fort ! Voilà pourtant ce que se {»x)pose la petite personne, car elle a fait du chemin. £Ue continue :

Trop m'a £iit estre en cuer marrie ,

MTSTÈRES. 93

Dont plus saluer ne la vueil , Ne tourner devers li mon œil.

Quoiqu'elle ait jeté son bonnet par-dessus les murs, elle n'est pas néanmoins sans inquiétude en passant près de la statue ; elle lui dit; mais sans la regarder :

Dame , dame , tenez-vous là!

Puisque passée sui de çà ,

Je ne retoumeray maïs huj ,

Ne desmais (ni désormais) ; car je voi celuy

Que î'aîm de cuer et que je quier!

Et elle se jette dans les bras du chevalier ^ qui Tenlève et réponse. Elle en a deux enfans; et ce n'est que long-temps après qu'elle lui avoue qu'avant de se donner à lui , elle s'était vouée à Marie; que la Vierge , jalouse de ses droits , avait en vain , par un double miracle , essayé de la retenir. Le chevalier, enrayé de son triomphe sacrilège^ rend sa femme à son premier état, et se sépare d'elle à jamais , en entrant lui-même dans un monastère. Correctif un peu«ombre, qui semble jeté comme un voile sur des détails bien gracieux , mais qu'un rigorisme trop juste pouvait blâmer dans une re« ligîeuse.

M. C. Delavigne n'a pas commis la même in-> convenance, en mettant, dans sa tragédie de Louis XI ^ une jeune fille qui a nom Marie, sans être engagée dans des noeuds sacrés ; seule^

94 MTSTèRES.

ment elle a promis au Roi y deTant l'image de la Vierge ( que Ton ne voit pas ) , de taire à Nemours^ son aman t^, le secret, d'un bonjbeyr prochain dont elle reçoit l'assurance.

Demeurée seule ^ Marie se dit ^ en se tourjoant ▼ers une chapelle voisine :

En paclant je deviens sacrilège.

Sainte mère de Dieu , dont le nom me protège , 0 vous dans mes chagrins mon céleste recours , Dans ma joie aujourd'hui venez à mon secours ; Rendez mes jeux muets , et faîtes violence A l'aveu qui déjà sur mes lèvres s'élance. Pvet à s'en échapper, qu'il meure avec ma voix. Je tremble, je souris et je pleure à la fois....

Nemcmrs arrive. Après une scène £(»rt bfen conduite j la jeune fille y sentant iqu'enfin son secret lui .échappe f dit k son amant :

Âini, laiàs'ezr^moi fuir! Le trouble qui m'agite Péiut m'aitacher un ïnot à ma bouche interdit. Espérez , espérez.... On vient!

. • (SeratoiinMUCTertdttteluilMUe*)

Je ji'ai rien dit.< , •

Le poète y se retournant aussi vers ses critiques, qui peut-être l'attendaient là, aurait pu leur dire : « Vous pensiez que, par un indiscret emploi tde la-religion , j'allais ici blesser des susceptibilités respectables , et me permettre quelque mot à ma houehe interdit; je vous prends à témoin , Messieurs , ]e nai rien dit.

Nous, né féliciterons pas l'auteur de V École des J^ieiUards de «'être xtioutrë plus sage que son ancien.

Nos anciens auteurs ont pu sans inconvénient parler de la religion , même de ses abus , devant un public tout religieux. L'écrivain dramatique doit aujourd'hui se montrer plus râervé, erainv àtt qtié "^ts actiîurë / et surtout certains spectateurs ne dénaturent sa pensée.

J'ai vu jouer^ il n'y apas long^temps, cette même tragédie de Louis XI par des comédiens de pro* viuce qui se permettaient une parodie très blàmd>le : douis XI ^ ietl donnant les ordries les l^us bariiared a^û bourreau Tristan^ s'ihteiMtn^ paît pour faire de fréquens signes de croix , que celui-fci répétait bai4eslq[nei)lerit; et à chacun de césj€?ax iliUets , que l'auteur (je to'ai pas besôih de le dire )' n'a hulletnent indiqués^ éclataient lea applaudisl^méns et les ris d'uii pâtS^rre qui né ise doutait pas qucrignorance et que la bai^barié ont été vaincues , et le seront toujours y par ce' si» gne^ la civilisation. '«SW& héCi signa vihcesl

Si Tauteur de' Louis XI avait entendu ces ac* daidQtions déplaèées ; il aurait bien pu dire, coknnïe c^ sage qu'on applaudissait outre mesure ; « Sst^ce que fai dU une sottise?

Que d'écrivains à qui l'on a prêté dés inten^ liions qu'ils n^oi^t jamais eues ! S'il m'est permis delneciter, quand je refis pour le.Théâtre-Frah*

<)6 MTSTèRES.

^is l'ancienne pièce de Montfleury, Bernadille , après différentes offres à son juge pour le gagner, ajoutait :

Quatre mille ducats!... Vous devez m'acquitter, Sinon sur la justice on ne peut plus compter.

Ce trait d'iinpudence naïve est dans le carac*tèredu personnage^ et j'étais loin de vouloir faire une épigramme contre notre honorable magistrature. Mais Yoptnion se plaignait de quelques arrêts nouvellement rendus; et comme l'esprit de parti fait arme de tout, mes deux vers recevaient toujours des applaudissemens que je n'ai point mérités, je le proteste. Je reviens à mes manuscrits.

Nous avons ri d'une femme bien faible et trop heureuse ; le manuscrit va nous en montrer une calomniée et bien à plaindre. C'est la marquise de Gaudine , dont l'aventure est sans doute historique , quoique nous n^en ayons pas découvert la source.

Une jeune marquise plus sage que la nonne enlevée , et fidèle k la Vierge comme à son mari , le voit partir avec douleur pour un lointain voyage; ce n'est pas sans raison : à peine le marquis est-il éloigné, qu'un de ses oncles , homme infernal, et qui croit avoir à se plaindre de la jeune marquise, fait cacher dans sa chambre à coucher un nain contrefait, et va chercher deux chevaliers à qui il

dénonce l'infamie prétendue de sa nièce. Le nain est trouvé par eux dans la chambre^ et le calomniateur^ afin /le s'assurer de sa discrétion y le tue lui-même^ en présence de la marquise. N'ayant plus alors que ses accusateurs y et personne pour la défendre , elle est jetée dans une prison obscure ^ ety au retour de son mari^ qui finit par la croire coupable^ die est condamnée à être brûlée TÎTe.

Un chevalier^ Anthenor^ à qui elle a sauvé la vie en lui permettant de la nommer sa dame, arrive à la Gaudine (c'est le nom du château, dont je n'ai pu trouver la situation ). Il demande à l'hôte chez qui il descend, des nouvelles de la belle châtelaine. L'hôte lui répond qu'elle a cornmis une grande faute ,

£t à ardoir {être brûlée) est condampnée , Dont le peuple , plus de cent mille , Pleure et gémît aval la ville , Car un chacun de cuer l'amoit Pour les grans biens qu'elle faisoit ; N'avoit cure de nulle triche , Ains estoît au povré et au richç Doulce et courtoyse.

Ce récit est intéressant; mais combien l'auteur de Tancrèdey dans une situation toute pareille, est plus animé , plus poète !

Le peuple- au tribunal précipite ses pas ;

Il la plaint y il gémit , en la nommant perfide ,

98 MYSTÈRIZS.

Et d'un cmel spectacle indignement aTÎde , Turbulent , curieux avec compassion , Il s'agite en tumulte autour de sa prison. Étrange empressement de voir des misérables ! On bâte en gémissant ces momens formidables. Ces portiques , ces lieux que vous voyez déserts y De nombreux citoyens seront bientôt couverts.

Anthenor, demeuré seul, et tniiSdsiit, comme Tancrède^ de sauver, au péril de ses jours ^ une femme qu'il ne peut croire coupable^ s'adresse à laVierge^ <pii le^xmfiraiedaiissii résolution. Pendant qu'il revêt son armure et se couvre le visage de sa visière » car il a> ainsi que Tancrède encore ^ des raisons pour n'être pas connu y Yhot» lui vient décrire le convoi funèbre (qui se iroiuve représenté dans une miniature en tête à^ l'eavrage ) :

Las ! sire , j'ay véu madame

Bailler {livrée) au bourrcl en ses mains {aux mains

élu bourreau) , £t il n'en fait ne plus ne mains Qu'il feroit d'une povre garce ; Mener la veult où sera arsse (brdlée).

Tout le monde la plaint et pleure.

Un peu plus loin^ il nous la montre ^

Hault assise £n la cbarrète , et de t^ guise Que de touz putst cstre véue.

Les dievaliers qui accompagnent l'mftKrtnnée hii disent de recommander son âme k INeu. Elle répond:

Priez Dieu qu'il me tieogne en foy, Car je sui innocente et pure Du fait pourquoj à tel laidure Sui démenée.

L' Aménaïde de Voltaire , qu'on peut aussi comparer à la marquise, est plus brillante; mais ses emportemens contre ses juges et contre les et^ renrs des honmies sont moins touchans que les sioijdes mots de la Tiotime résignée.

Priez Dieu qu'il me tiengne en foj,

est d'une yérité profonde : il est si difficile qu'au spectacle du crime triomphant la foi ne chancelle dans une âme encore faible. Le yrai chrétien, suivant Fauteur de Y Imitation ^ s'élève et s'éclaire d'autant plus que le malheur l'opprime :

C'est surtout alors qu'il réclame Le Dieu témoin de ses vertus ; Qa'il l'atteste au fond de son âtne , Quand l'homme injuste n'y croit plus (i).

Aucun prêtre n'assiste au moment suprême de

(i) Tune etiam meliùs interiorem iestem Deum quœrimus , quandb/orh vilipendimur ^b hominibus.

lOO MYSTÈRES.

la marquise. L'esprit de rÉyangile a si long-temps été mal coniprisde certaines gens^ que les secours spirituels étaient refusés aux condamnés. Ce ne fut qu'en iSgS que Charles VI, frappé des raisons lumineuses que lui donna Gerson dans un mémoire qui nous a été conservé , rendit une ordonnance par laquelle il fut permis aux condamnés de recevoir les secours d'un prêtre (i).

Nous sommes arrivés sur le lieu du supplice , avec l'infortunée qui doit être livrée à une morl atroce. Nous avons suivi Âménaïde également conduite au supplice ; et, msdgré l'usage alors autorisé d'en appeler à Dieu des jugemens humains, en recourant aux armes, deux femmes innocentes seront donc immolées, sans qu'il se présente, pour' les secourir, aucun chevalier?...

— H s'en présentera , gardez-vous d'en douter !

Écoutons Tancrède d'abord :

Ministres de la mort , suspendez la vengeance ; Arrêtez, citoyens : j'entreprends sa. défense.... Que la seule valeur rende ici des arrêts ; Des dignes chevaliers c'est le plus beau partage. Que l'on ouvre la lice à l'honneur, au courage ; Que les juges du camp fassent tous les apprêts. Toi , superbe Ûrbassan , c'est toi que je défie ; Viens mourir de mes mains ou m'arracher la vie ;

(i) J. Gei's., O^., t. II, p. 427 tt seq.y éd. Dup.

MYSTÈRES. lOl

Tes exploits et ion nom ne sont pas sans éclat ; Tu commandes ici , je veux t'en croire digne : Je jette devant toi le gage du combat.

(Il j«tte ton gantelet «or U Mèiid.) L'oses-tu relever?

Page 1