‹ Études sur les mystèresChapitre 16 sur 77 · L.ONCLB · texte numérisé non relu

L.ONCLB

Je dy que tu mens ,

Et que bons est 11 juçemens ; Vez ci mon gant.

Les deux champions ne sortent pas^ oomme dans Tancrède^ pour se rendre au champ éChonr neuTy mais ils se battent sur la scène. L'onde coupable (tandis qu'Orbassan ne Test pas) , se Voyant terrasse par son adversaire , crie que la partie n'est point égale :

Il est jonnes , je sui ja iriez !

« Avoue que tu as calomnié cette dame , lui dit Ânthénor , ou je t'enfonce ce fèr dans la gorge. »

Après s'éti^ bien débattu, le calomniatâir confesse son crime; et tandis que là marquise* est mise en liberté, il est, lui, envoyé en prison; dénouement moins hideux et par là moips firapnant crue celui du dernier combat de ce creBre. cmi

eut lieu à Valencîeniies » le 20 mat i455^ en présence de Philippe-le-Bon> due de Bourgogne, el au Hijet duquel on peul ^oir, dans le 1. 1" des Archives du Nord, un extrait de diyer» obroniqueurs, d'autant plus précieux, qu'il n'y a point là de grands mots, point de circonstanoes romanesques et propres à jeter un Yernisr d'héroïsme sur un préfogé misérable; car ce n'est point pour sauyer un être &iMe, opprimé, mais pour je ne sais quel obscur démêlé, comme nous en voyons, que deux pauvres bourgeois , Jacotin et Coccpiel , eu viennent aux mains, armé» seulement d'un bâton. Vous ne trouerez, dans ce simple récit, ni de ces granda coups d'épée , ni de ces mots voltairiens, de ces antithèses brillantes, et de ce cliquetis très peu philosophique } mais quand ^ vous ent^odrez les hurlem^is du vaincu, abattu, torturé par son adversaire; quand vous verres le malheureux rendant le sang par le nés , la bou-* che, les oreilles, recevant enfin le dernier coup, le coup qui l'adbève, alors de votre âme oppressée sortira ce cri de réprobation qui s'échappa de la bouche du bon duc, et vous vous demanderez comment un usi^e aussi absurde que .sanguinaire, modifié seulement dans ses formes , mais toujours sanguinaire, est venu jusqu'à nous, à rebours du bon sens , « qui ne peut approuver, dit un des chroniqueurs (d'Oud^eman), que à^ Chrestiens remettent la décision de leurs difierens aux forces

naturelles y ou bien attendent un miracle du ciel ^ pour cognoistre la yérité. »

Avant Voltaire y au reste, l'Arioste dans sou poème de Roland, et madame de Fontaines dans son roman de la Comtesse de Sawie, avaient traité le sujet de Tancrede. Mais , pendant qu'on en faisait honneur au poète italien, on ne se doutait pas que , bi^a avant TArioste même , un Français eût dramatisé ce sujet sur 'une scène française. Ce n'est pas la première fois que nous retrouvons dans notre vieille littérature tes originaux dont on nous accusait d'être les copistes. ^ - .

Robert le Diable, quoique inférieur aux ou-* vrages que nous venons d'analyser, a néanmoins ^ dans son sujet quelque chose de populaire qui a dû tenter nos dramatistes. Ne nous étonnons pas de le voir d'une scène obscure de 1 54o à 1 55o ( c'est l'époque que lui assigne M. P. Paris), devenir tout à coup en 1 836 , sur le Théâtre des men^iUes, le plus suivi de nos drames lyriques. Les nouveaux auteurs n'ont guère emprunté pourtant aux chroniques de la Normandie que la position et le caractère de leur principal personnage.

Robert est un de ces hommes forcément coupables ; sur qui semble peser la fatalité du crime* Lui-même s'en indigne et en demande la raison à sa mère. Elle lui avoue qu'un jour, il n'était pas né encore, fâchée de n'avoir pas d'enfant.

MYSTERES. • lo5

elle eut le malheur de murmurer contre le Ciel et de s'écrier avec colère ;

Puisque Dieu mettre Ne veult enfaut dedans mon corps , Sy lî mette le djable lors !

« Mon Toeu impie, ajoute- t^Ue , ne fut, grâce a à ton père, que trop bien exaucé ! Je ne tardai u point à devenir mère , et c'est toi que je mis au «jour.»

(Si ce ne sont ses paroles expresses, c'en est le sens.)

Cependant, comme cette dame a conservé, malgré sa faute , des sentimens religieux , Robert n'a pas été conçu seulement dans le péché : il participe encore de cette nature sainte , dont les enfans, suivant une neureuse croyance, héritent de leurs parent.

Poussé par son bon génie, je veux dire par les prières et par les larmes de sa mère, Robert, dans l'espoir d'expier ses crimes , va se jeter aux pieds du pape. Le pontife lui demande son nom , son état. Robert répond :

Je le vous dîray sans délaj,

Puisqu'il fault que je le vous die ;

Fil suî (je suis fils) du duc de Normandie ;

Mais je me répute et scé bien y

Sire 9 que je vail pis qu'un chien ,

Tant sui à Dieu abhominable.

io6 • MTSTèmss.

Robert aj nom , sarnoBi de Dtjrahk.

Si que , pour Dieu , conseilliez-moy^ ' Oa je sui perdu , bien le voj.

Le pape consent à Fentendre. Robert à genoux lui dit :

Saint Père , ]e vous cri mercj ; N'aiez borreur de ma misère.

Quant mon père espousa ma mère', Grant temps forent , à dire yoir, Qu'ilz ne porent enfan» avoir.

Dont ma mère triste devint , Et du courroux qu'elle ot (euf), advint Quant elle m'ot eoncéu , sire , Qu'elle dîst , voire par grant ire , Que se enfant conceu avoit , Qu'elle à l'ennemi {audiahh) le dennoit. Si que , depuis que je sni nez , J'a3r esté si mal fortunez Qu'à touz maux faire me mettoye :

Les enfans noz voisins battoie, Et tant leur estoie grevable Que surnom me mistrent de Djable. ...

Saint Père , je tuaj mon maistre Qui me debvoit apprendre à lettre....

Desrober m'ai moult pené ; Sept hermittes , sire , aj tué ' Que trouvày en un bermittage

Servans à Dieu de bon courage.

* Bref j'ay esté si oultrageux A mal faire , et si courageux , Que tous, non pas un , me Ihjotent De si loing comme il me véoient:

MTSTÈRSS. i 07

Le pape^ qui voit dans cette confes$îoD (aus^i naive qu'intéressante) le repentir de Robert , lui donne des instructions dont le mauvais sujet pro* fite si bien^ qu'il finit par devenir un saint. Nous ne le suivrons pas dans les fatigantes épreuves auxquelles il se soumet. On pourra en prendre connaissance dans l'ouvrage même récemment publié à Rouen par un savant éditeur, qui a eu

^ commnnication du manuscrit. Je croi» en avoir cit^ les vers les plus saillana. Je rappdlerai pou]>tant encore un passage où Robert converti va trouver ses anciens compagnpns de crime et de débauche , et veut à leur tour les convertir. Us ne le veulent pas , eux. Robert ^ animé d'un beau

. zèle^ les assomme^ d'abord , et quand ils sont tous morts > il ajoute :

C'est fait^ or dormez là vos somes.

Désormais serez prudeshomes , n n'j ara point de deffault. Le feu à vous bouter me fault En Teure, et la maison ardoîr....

Son zèle ardent s'ari^te néanmoins ; c'est dommage ! Il y a , dans cette manière de convertir les gens y une idée plaisante , et critique peuirétre.

Mais une autre idée bi^a supérieure ^ c'est la lutte des deux principes qui se disputent Fâme de Robert : d'un côté^ son mauvais génie ^ son indigne père^ qui , du fond des enfers , veut l'attirer à lui , tandis que sa mère^ au haut des cieux^ prie

to8 MTSTàRES*

pour Tâme de son fils et l'appelle;... Et où se trouTe cette idée si profondément religieuse? Dans le drame hiératique^ et sur un théâtre de couvent? Point. Au Grand-Opéra I taie Pelletier î — Pourquoi non ? N'a-t-on pas vu la plus pure lumière pénétrer jusque dans le boudoir de Madeleine? Nil desperandum. C'est là la plus belle morale. Nous avons encore remarqué dans ce manuscrit deux caractères énergiquemen t tracés. Ce sont deux martyrs. L'un y saint Ignace, dit à ses bourreaipc :

Mon bon Dieu souffri mort pour moj, Je veuil aussi mourir pour lui , Car mon ame a jà embeli De gloire et si enluminée Qu'elle e^t aussi comme minée

Toute en s'ampur {son amour).

L'autre martyr, saint Laurent, placé surdes charbons ardens, dit à l'empereur Dacien : « Tirant, »

Qui si me martires sans cause ,

Yoiz qu'en moy ce feu cy ne cause

Chaleur nulle désordenée ,

Mais est en moy comme rousée ,

Gaulant doulceur et tout délit {jouissance )*

. C'est la pensée de saint Augustin, qui dit à Dieu : T^ua dulcedo craiiculam beato Laurentio didcem fecit. Solil. XXII.

Et cependant Laurent finit cette tirade et la pièce par des imprécations où il annonce à ses bourreaux que tous les tourmens des enfers leur

sont réservés, — Ce n'est pas là tout-à-fait Fesprit du christianisme.* Nous le verrons plus tard , mieux compris^ fournir à l'auteur du martyre de Saint Crespin des développemens bien supérieurs. J'en dis autant d'un miracle de la Natmté, ainsi que de plusieurs autres sujets qui se trouvent dans ce manuscrit , et dont je n'ai pas cru devoir parler ici, pour éviter les répétitions.

Mais je dois mentionner un Mystère remarquable dans le miinuscril de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, n° 164, W., dont j'aurai occasion de reparler, et où la Vierge Marie se trouve , dans son misérable gîte , surprise par les douleurs de l'enfantement. Elle est sans secours : saint Joseph en invoque. Une femme, nommée Honestasse, de qui peut-être viennent nos sages -femmes y voudrait en remplir les fonctions. Par malheur, elle est saQs mains , et témoigne à saint Joseph sa douleur de n'avoir que deux moignons qui sont enclos en sez manchons. Son intention charitable est récompensée, car tout à coup des mains lui sont données pour aider la pauvre délaissée, et recevoir son Dieu. Ce fait est tiré sans doute de ces vieilles légendes où se complaisait la piété de nos pères, et dont on a vu plus souvent le ridicule que Tes-* prit. C'est un tort. « // ne faut point, dit judicieusement La Bruyère, mettre le ridicule oii il ne doit pas être. »

IIO AfTSTEftES.

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