CHAPITRE III
Solennités religiemes et dnunatiqaes.
. Nous avons tu , datis le cbapifxe précédent ^ les déneloppeiKiens prodigieux donnés à notre poésie dramatique par quelques hoiMnes supénenrs et malheureiaienient inconnus. Depuis, jusques au Mystère de la Pciésion (140:2)9 rien d'aussi re^ marqaàblfi sans doute. Nous deyons mention^ aer cependant des spectacles qui appartiennent à notre «ujet^ à Thistoire des moeurs, dea arts, et recueîUir, en passant^ quel<|aes observations.
Nous voyons^ dès l'année i^5i3 , etlMea souvent depuis, dans des circonstances solena^es, notre nrase dramatique ^ au milieu des places , et sur dea échafauds élevés à gr»ids &ais , nous la voyons, disrje, étalant^ dans un langage muet, et fkimst entendre aux yeux les merveilles de la religion, que sans doute elle se sentait souvent incapable d'exprimer autrement.
Youlons^nous nous faire une idée de Fintérét que nos ancêtres prenaient à ces teprésentatioiis? lisons dans la Chronique métrique de Gddefroy de Paris, publiée en 1827^ la description du
lITSTàRES. III
Mystère représenté ^ mais non parlé , sous Philippe-le-Bel y en Visle Nostre^Dame:
Là vit-on Dieu et ses apostres
Qui disoieBt leurs patenostres. . . .
El là les ianoceists occîre ,
£t sainct Jehan mettre en martyre....
Et d'autre part Adam et Eve ,
Et Pilate qui ses mains lève {lave).
Passons «nsuito à ce que Froissart a si naïve* ment et si longuement raconté de l'entrée dlsa^ beaa de Bayière a Paris ^ lors de son mariage avec Charles VI : nous trouverons dans le langage pitJAsque de notre chroniqueur^ h ce ciel tout (( estejlé , qui s'élevoit à la furemière porte Saint- ((Denis, et dans lequel jeunes enfans^ appareil*^ « lés et mis en ordonnance d'anges , dbantoient (c moult mélodieusement ; et avec tout ce , une « jmage de Nostre-Dame qui tenoit son petit a enfant^ lequel 9'edbatoit à un petit moulinet. » Vous verrez plus loin> près de la Trinité, jouer (( à grand esbattement une longue scène des a Croisades ; et plus loin encore , Dieu séant en sa «migesté, le Père, le Fils et le Saint-E^rit. £t «là eitovmi d'autres petits^ anges qui, .descendns «du cîeLy avant d'y remonter^ mirent moult a doulcement une riche couronne sur le dief de ce la lioyne, eu lui chantant fcds vers :
« Dame enclose entre fleurs de Ijs , <( Royne estes-vons de paradis? »
lia - MYSTÈRES.
: — Hélas! reine d'enfer plutôt , qui nous apportait des brandons de discorde. Mais le bon Froissart^ présent à toutes ces choses ^ comme il' le dit^ s'émerveilla de plus «en plus, quand le cortège arrivé, a la nuit, non loin de Notre- Dame , on vit sur une corde tendue du haut des tours, au plus haut bâtiment du pont Saint-Michel, un homme, ou bien un diable (i), armé de deux flambeaux , qui, s'élançant et parcourant la corde de l'un à l'autre bout, semblait, en agitant ses torches dans les airs, annoncer à la France sa reine — ou sa furie. C'est ce que le prudenLnarrateur ne dit pas, non plus que dom Fé^jpn, qui, dans son Histoire de Paris ^ a raconté les •mêmes faits.
Dix autres historiens ont décrit de semblables fêtes , où souvent les joies les plus étourdissantes du' siècle étaient tempérées par la philosophie de la religion. Tantôt c'était la nativité du fils de Dieu daps une étable , et les rois admis près de lui , mais après les bergers. Tantôt c'était Hérode et ses cruautés exposés sur un échafaud , avec les bourreaux de Jésus-Christ, à l'horreur publique. Près d'eux nous venons de voir apparaître , dès l'année 1 5 1 3 , Pilate , cet homme faible de tous les temps , ce politique malheureux qui , depuis l'arrêt du Juste des justes jusqu'à celui de
(i) C'était un saltimbanque génois. .
MTSTJSRES. Il3
liouis XVI ^ n'a jamais cessé , par une ambitieuse condescendance ^ de tremper dans le crime et de s'en laver les mains. Tantôt « c'estoit la résur- « rection de nostre Seigneur, et Pantecoste , et «jugement demiei*, qui séoit très bien, dit mau lignement le chroniqueur, car il se jouoit devant u le Ghastelet où est la justice du Roi .... Et là i( venoient gens de toutes parts, crians Noël!, et cries autres pleuroient de joie (i). » Ailleurs on pouvait contempler le Saint-Esprit descendant sm- les apôtres (sur ces hommes simples et purs) ; puis la trahison de Judas, puis le para4is et l'enfer ; et au milieu, l'archange Saint-Michel pesant dans une balance les âmes des trépassés (2). D'autres fois on voyait «Dieu estendu en la croix, « et les deux larrons à dextre et à senestre.... et « quand le Roi ( Louis XI) passa sur le Pont-aux- « Changes , on laissa voler parmi ledit pont plus «de deux cents douzaines d'oiseaux de diverses « sortes et façons pour divertir les gens (3) , » mais non pour simuler, comme on l'a cru à tort , TafirancLissement des communes, que ledit roi pluma fort bien aussi.
Enfin dans la Passion ^ les spectateurs voyaient Jésus-Christ revêtu de tous les péchés et de toutes les misères du monde, figurés par cette robe
(1) Alain Chartier, HisUde Charles Fil,
(3) Gbena, Recueil des Offices de France y an i4^-
(3) Chr. de J. de Troyes.
d'ignomtoîe et par cette croix de douleuirs dont il s'était chargé > pardonner^ jusqu'au dénier moment y au larron mourant près de lui dans le repentir^ et n'abandonner à la justice divine que ceux qui , comme Hérode > Judas et le mauvais larron j s'étaient abandonnés eux-mêmes»
Ces spectacles, qui semblaient ne parier qu'aux yeux, en disaient plus à l'âme que nos fêtes futiles , dépourvues de raison , depuis que la Raison déifiée en a banni la foi . Dans ces siècles où le despotisme rencontrait si peu de barrières, on lui montra^u moins , à la faveur de la religion ^ les b^gers e les rois égaux auprès de Dieu. On oppo* sait aux tribunaux humains ce tribunal suprême où tous les jttgémens seront jugés un jour. L'image à jamais mémorable de la plus criante injustice que la perversité , aidée de la faiblesse , liit consommée jamais , le Crucifix, était, dans le sanctuaire des lois p pour les Caïphe et les Pilate , un signe accusateur; dans les asiles de la misère, pour les infortunés un espoir ; pour tous enfin , sur la maison de Dieu , au plus haut de nos tem* ples, un emblème sublime, au-dessus duquel le ciel, ouvert aux justes , repoussait aux enfers les tyrans, les traîtres et les lâches.
Tout, dans ces siècles de croyance , devaitpuis*samment ébranler l'imagination. Il n'entre pas dans notre sujet de décrire ces processions solennelles qui , aux grands jours, sortaient religieuse-
UYSTÈRO. 1 1 5
ment de nos catbédraks majestueiues , et s'avasH çaîent , bannières déployées^ et les Corf^s Saints portés k traTers les populatiofus émue^^ au son de mille cloehes dominées par l'imposant bourdon.... Ce» pompes de la religion étaient transportées sans profanation dans des spectacles religieux^ ^iqiie mêlés parfois aux ^reurs, mais aussi à k simplicité, des temps. Nos pârtemens n'avaient pas eu besoin encore d'inrterdire la rq[irésentation des Mystère» ; et Boileau n'avait pas dit encote :
De la foi du Chrétien les mystères terribles D'omemens égayés ne sont point susceptibles.
' Cesouyrages qu'à peine pouvons^nousdécfaffî*er aujourd'hui , comment se faire une idée de Fap* pareil avec lequel on les représentait? Nous lisons dans nos chroniqueurs que Vexibition d'un Mystère était un événement qui occupait toute une proTÎnce et même ses voisines. La longueur du spectacle et celle des ouvrages, partagés en journées, était indéfinie 9 conime nous le verrons ^ et le nombre des acteurs ou figurans^ si considéra- Ue, qu'on a presque eu raison de di^e que b moitié d'une ville était chargée d'amuser l'autre. Et cette charge n'était point un jeu pour les acteurs , lesquels , tout distingués qu'ils pouvaient être dans la bpUrgeoisie , même dans ta nc^esse , s'engageaient joor corps et sur leurs biens ^ à panfoire V emprise^ (a jouer jusqu'au bout); item
Il6 MTStÈRES.
étaient tenus défaire serment et eulx t^bligierpar deifont hommes de fiefs et jurez de cattel et wo- . taires, déjouer es jours ordonnez par supérin^ tendantz.... Item, tenus (les jours de représenta* tion) de comparoistre à sept heures du matin aux hourdements pour recorder , sur peine de six patarsy etc. (Manuscrit de Louis Lafontaine sur V Histoire de Valenciennes , i555, déposé à la bibliothèque de celte ville. )
Quoique nous devions plus particulièrement nous occuper du mérite littéraire et de l'esprit des Mystères , nous n'en abandonnerons pourtant pas la partie^ pour ainsi dire^ matérielle.
D'abord , outre le théâtre permanent des confrères dé la Passion 9 on en établit^ à certaines époques ^ dans diverses provinces , de plus vastes sans doute et sur des écha&uds élevés à grands frais y tantôt dans une place publique et près d'une église y quelquefois dans l'église même ^'souvent dans un cimetière^ comme pour ajouter à la religieuse moralité des sujets celle des lieux.
Une illusion non moins grande résultait dû jeu des acteurs^ qui n'étaient point des comédiens or^ dinairèsy mais des hommes pleins de foi dans les sujets qu'ils t'eprésentaienté La plupart des mystères qui; nous restent ont été composés par des prêtres qui souvent y remplissaient «ux-mémes les principaux rôles ; et ils s'en péné^ieùt si bien, que deux d'entre eux y jouèren.t pt^esque leur vie :
MTSTlèRES. 1 1 7
Voici ce qu'on lit dans une note citée par les frères Parfait^ t. II , p. ^85, sur' une repiTésentation: du mystère de la Passion y donnée à Metz en
« .... Et fut Dieu un sire appelé seigneur Ni- « colle.... lequel estoit curé de Saint-Victour de « Metz, lequel fut presque mort en la croix, s'il « n'ayoit esté secouru ; et convient que un autre « prestre fût mis eH la croix pour parfaire le per- ((sonnage du crucifiement pour ce jour, et le « lendemain ledit curé de Saint -Y ictour parfit (( la résurrection , et fit très haultement son périr sonnage , et dura ledit jeu. Et un autre prestre (( qui s^appeloit messire Jean de Nicey> qui estoit (( chapelain de Métrange, fut Judas, lequel fut « priesque mort en pendant , car le cœur lui faillit, « et fut bien hastivement despendu , et porté en H \oye. Et estoit la bouche d'enfer très, bien faite, « car elle ouvroit et clooit , quand les diables vou- (( ioient entrer et issir. »
Faut-il à présent s'étonner qu'un ouvrage représeiïté avec cette ferveur, tout barbare et confus qu'il peut nous paraître , éleotrisàt des spectateurs qui bien certainement étaient plus près que nous des grandes émotions de l'àme^ A défaut de nos lumières, quelques étincelles du feu sacré, qu'ils voyaient briller à travers le cahos , suffisaient pour les enflammer. Tout à coup, au .milieu du spectacle où l'orgue tenait lieu d'orchestre , des can-
1 18 MTSTÉRSS.
tiques étaient: eatoniiés ptr les acteurs et répètes en chœur par tonte l'assemblée :
Allons faire notre Oremus , Chantons Te Deum laudamus /
Tel est, à peaprès, lefinalde (tous les mîjrafoles et mystères qui nous ont été oonservés.
Maintenant , au lieu de dédaigna et de rire, tâchons , si nous pourons , de oonoevoir l'effet que devait ajouter à cet accord unique de l'aur teur, des acteurs et des ^ectateurs, la fo «qpii cnée et qui anime touft f la foi qui , dans ces temps que nous oooimontf barbares^ sut élever l'arcbiteo* ture k une hauteur qui nous confoxid.
L'art de la perspéctÎTe , appliquée à la repx^sen^ tation théâtrale n'était pas négligé sans doute , puisque nous TOyonsdegraTfes écrÎTains en jparler avec admiration y eux qui avaient sous les ,yeux taiit d'autres cbe&«d'ceuTre« Aussi l^ artistes applaudis ne manquaient dijfl, pas d'amour^propre. On nous a conservé le mot de ce peUi^re qui disait plaisamment aux admirateurs d'un paradis qu'il avait &it : u C'est bien le plu« beau paradis que vous vistes jamais , ne que fous verres. »
Quîint à la musique , elle jouait saiabs doute un grand rôle dans les mystères. Mais en iieateh^tr-il des monumens , et l'art y a-tf*il présidé ? G'^t ce que ne nous a|^rehnént pas des hommes très
MTSrèRBS. Iig
savam d'ailleurs, qui ont écrit sur cette ma« tière (i). M; Fétis, dans son introduction à la Biographie unwerseUe des Musiciens^ qu'il vient de publier^ dit, p. aSj, « que ta musique dramatique n'existait point en France au tempa de Louis Xlil. » Faut-il en eondure qu'elle était ignorée aupararant? Non : M. Fétis lui-même parle avec intérêt de la pastorale intitulée le Jeu de Robin et Marioriy dont un air chanté par la bergère est gravé dans le t. I*^ de U R^vue musicale. Cette pastorale, comme nous l'avons dit, est d'un contemporain et compatriote de J. Bodel, Adam de Le Halle, poète et musicien dont les chansons nombreuses se trouvent manuscrites à la Bibliothèque Royale, dans le volume qui contient le Jeu de Saint^Nicolas.
Des chœurs, des morceaux d'enaemble, indiqués dans plusieurs mystères, ont été crus à tort, je crois, dépourvus de tout art. L'harmonie, ou la science du contre-point , ignorée de3 anciens, ne l'était pas de nos pères, commfion peut le voir notamment dans le^t. XVI, p. ^Sq^ de V Histoire littéraire de la France^ article de M. Âmaury Dtl&l.
Aux exemples cités , qu'il me soit permis d'en ajouter un, peu connu, que j'emprunte à un
(f) Lebeaf, Maller, Bnmey, Gmgaefié, Loborde, et depait, BIM. Amaury Daval, Gatlil<-Biazey Fétk.
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mystère de V Incarnation et jyatiçitéj appartenant à la Bibliothèque de S^iinte-GençTièveet représenté à Bouen en i474f ^^^ P^M^ ancien. On Ta voir si nos pères étaient étrangers, à la science musicale*
Un berger mélomane^ pour célébrer la naissance de Jésus ^ veut donner à un de ses camarades^ qui est fort ignorant, des leçons de musique^ et lui dit :,
Or m'escoute. Premièrement
Pour avoir de chant l'instrument '
D'où vient mainte jojeuseté ,
Tu trouveras dyapenté
Qui contient trois tons et demy.
— * Ludin , par ma foi , mon am j^
Se je entens ne blanc ne bis....
Mais parle^moj de nos brebis ,
Et de ce qui leur appartient.
-*— Puis deux tons et demi contient
Djatessaron. Qui assemble
Les deux consonnances ensemble ,
Il peut djapason trouver.
-^ Autant en scay-je comme bier.
— <- Numérales proporcions
Ont grans participacions
A ceulx-cy, car avec dupla
Très grande conveniance a
Dyapason. Puis me souvient •m
Qu'à djatessaron convient
Sexquitertia. Et après ,
De sexquitertia est près
Celle qu'on dit dyapenté.
— Qu'est-ce que tu m'as raconté !
Je n'entens rien à telz propos.
L^ébahissemeot de ce pauyre berger rappelle celui de la serrante des Femmes sw^antes à laquelle on Tient parler grammaire ^ et qui répond gr€uid'mère! La savante aussi^ entre dans ulie explication doctorale :
La grammaire , du verbe et du nominatif,
Comme de l'adjectif avec le substantif,
Nous enseigne les lois. — ^ J'ai , madame , à vous dire
Que je ne connois point ces gens-là. — Quel martyre !
Ce sont les noms des mots , et l'on doit regarder
En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.
— Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe ?
Ici c'est de l'accord des mots qu'il s'agit^ là de l'accord des sons. Et pour que la ressemblance soit plus complète^ quand le docte mélomane dit gravement qu'il a parlé de Fart, Fautrç, qui est à jeun y réveillé par ce mot , s*écrie :
Vraiment ! tu as parlé de lard !
De quel lard ? De pourcel ?
Nous avons donc été devancés eu tout : en peinture j en musique y et même en calem* bourgs!
Comment la poésie dramatique n'eût- elle rien produit à ces époques ^ quand nous la voyons cultivée > non seulement à Paris, mais encore dans nos provinces ^ surtout dans celles du Nord ? Les chroniques de nos villes sont pleines du récit de ces représentations. Il en est une qui eut lieu dans une circonstance douloureusement mémorable^
laa BfTSTÈRBS.
et qui rappdtte le Jeu de SaiiU-Nicolas, par l'importance des événemens.
C'était w 1455. Un des princes les ptiis puis** sans alors , et le plus grande Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne, souverain de la Flandre, tenait sa cour à Lille , au milieu des fêtes qu'on y oélébrait pour le mariage dlsabdle de Bourgogne avec le prince de Clèves , lorsqu'on apprend que les infidèles viennent de reprendre Constantinople, d'égorger l'empereur cbréti^i qui la gouvernait , et de joindre à l'horrible carnage de tous les défenseurs de la croix la profanation des lieux saints. A cette nouvelle, la Flandre, enqui l'ardeur des . croisa(les vivait toujours depuis qu'elle y avait vu ses enfans cueillir tant d^e palmes, et deux d'entre eux, les Baudouin, élevés successivement à l'empire, la Flandre se réveille plus énergique et plus terrible. Le duc de Bourgogne voulant seconder un mouvement qui peut entraîner toute la chrétienté, et reporter sans retour la oroix dans cet Orient d'où s'est élevée la lumière du monde , fait mêler aux fêtes nuptiales la ra|Hrésentation d'une allégorie que les historieng nomment Mystère ou Intermède, et dans laquelle le duc et sa cour jouent les premiers rôles.
Des princes puissans et la iteur de la dieValevie assistaient à cette solennité^ qui Vemporêa, dit M. 'de Baî?ante, sur tout ce qui a^i été v^u en Bourgogne et ailleurs. Elle eut lieu à Lille le
MTSTXaFS. 133
17 février i453, et>eUe est conmie sous le nom de Fœu du Faisariy parce que ce fut sur cet oiseau que^ suivant un usage d'alors ^ furent faits les sermens de délivrer la Terre -^Sainte. I^as détails de cette fête nous ont été transmis par divers chroniqueurs^ notamment par Olivier de La Marche, qui en fut témoin et même y prit part. 11 laconte sans intàrét plusieurs intermèdes où la chevalerie est mêlée à la religion : mats en voici un sur lequel le narrateur s'arrête : « Par la porte, dit-il, où « tous estoient passez et entrez, vint un géant.... (( vestu d'une lon^e robe de soie verte. ... et en {( sa main senestre tenoit une grosse et grand guice sarme, et à la dextre menoit un éléphai^t sur c( lequel avoit uo chasteau où se tenoit une daine, i< en manière de religieuse : sitost qu'elle entra « daps U satle 9 elle diât au géant qui la menoit :
« Géant , }e Teuil tj arrester t « Car je voj noble compaignie ^ u A laquelle me fault parler.
M GeADt , je veufl cy arrester.
« -Dire leur iFeail et remonstrer ' '«( CliOfe qui doit bien e^trr ouje.
« Géant; ,' je veuil cy arrester, a Car je voy noble compaignie.
(c Quand le géant ouït la dame parler, il la rf&- <c garda moult ef frayément. ... et là , plusieurs « gens eulx esmerveillans , que ceste dame pouce voit estre. Farquoy sitost que son âéphant fut (c arresté , elle commyença :
M Hâail bâas! moy douloiupeusel...
1 14 MTSTiSAE5.
K J'aj cœur pressé d'amertume et ri^eur, tt Mes yeux fondus et flétrie ma couleur. . ; . « Ojez mes plains , vous tous où je ravise , «( Plorez mes maux , car je suis saincte Église ,
« La rostre mère , « Mise à ruine et à douleur amère
u Par vos dessertes ;
« Et mes enfans « M!ors et noyés et pourris par les champs. M Mon dommaine est es mains des mécrojans. . . .
c( Et moj je cours u De lien en lieu , et puis de cours en cours , « Criant premier l'Empereur au secours.... <t O toy , à toy , noble duc de Bourgogne , « Fils de l'Église , et frère à ses enfisins , « Entens à moy, et pense à ma besogne.... M Et vous , princes puissans et honorez , « Plorez mes maux , larmoyez ma douleur.... « Par mes enfans je suis en ce mesbeur, «Par eulx seray, si Dieu plaît , secourue*. .. »
Après cette longue complainte, dont je n'ai pris que les traits saillans, «Mon dict Seigneur Duc, (c ajoute Olivier de La Marche , regarda saincte i< Église, et ainsi, comme ayant pitié d'elle, tira i< de son sein uq bref contenant qu'il secoureroit « la Ghrestienneté, dont FÉglise soy resjouit, et a yoyant que mondict Seigneur avoit baillé son w voeu à Toison-d'or (son héraut d'armes), et que « ledict Toison-d'or le lisi , elle s'escria tout haut w et dit :
tt Dieu soit servy et loué hautement , K De toy, mou fils , doyen des pers de France , M Tou très bault vœu m'est tel enrichiment , M Qu'il me semble estre en pleine délivrance....
M O TOUS , princes , chevaliers , nobles hommes y u Levez vos mains , tabdis que nous j sommes.... tt Offrez à Dieu ce que luy debvez rendre» »
Tous les princes et chevaHers présais , à l'exemple du duc , proclamèrent , ou firent écrire leurs Tœux , parmi lesquels nous remarquons celui de Jehan de Chassa , qui (( vouç de cheyaucher tant , et de ne jamais retourner la tête de son cheval qu'il n'ait vu la bannière d'un Turc abattue (i). »
La France, quoique respirant à peine de sa longue anarchie et du joug étranger^ eût cédé avec joie , ainsi que son roi Charles Vil ^ à cette impulsion de la Flandre et des vœux du Fkdsan qui retentissaient dans toute l'Europe; mais le concours d'autres souverains^ surtout de l'empereui' d'Allemagne, Frédéric III, était indispensable. Le duc de Bourgogne courut lui-même en Allemagne, dans l'espoir de déterminer l'Empereur, et il ne put même le voir. De graves historiens ont assigné à la conduite et aux réponses évasives de Frédéric III divers motifs auxquels j'ose en ajouter un qui, pour être petit, n'en est que plus vrai peut-être : c'est que cet homme bi-
(i) Dans le grand Mystère manuscrit de la Bibliothèque de Valenciennes, les trois rois font des vœux semblables, pour trousser le Dieu nouveau-né, Mélcbior dit :
Qaand à moy, j*ai détermiiié ^
De jamais ii*arrester en voye '.
Tant qa*à ce noble Roy je Toye ; C*eat tont mon solas et désir.
1^6 MT8TBRXS.
zarre et jaloux de la réputartion du duc de Bourgogne , aurait été blessé de celte allégorie où les princes chrétiens , et premier l'Empereur, se trouvaient indirectement , mais trop justement accusés d'avoir laissé tomber Constantinople aux mains des infidèles. Une croisade pourtant eut lieu^ conformément au p^œu da Faisan , mais <mze ans plus tard , et sans aucun succès y car on manquait d'ensemble. La barbarie des Turcs resta impunie^ et la Croix sans soutien en Orient.
MTST^REft. 127