HÉRODE
Je luj feray bien sa raison....
Pour l'amour de vous y belle amye ^ Pensez qu'il n'eschappera mje.
11 y a dans ce mélange de galanterie et de féro-* cité une "vérité efifrajrante. De quoi n'est pas capable l'homme subjugué par une femme sans frein? Celle-ci a une fille déjà grande^ et qui a reçu d'elle la plus belle éducation : elle danse à raidir. Un jour qu'elle a déployé ses talens devant le Roi, il en est si transporté! (Monseigneur^ vous estes bien beste^ serait-on tenté de lui dire) si transporté, qu'il fait le seraient de lui accorder ce qu'elle voudra. Â l'instigation de sa digne mère, qui brûle de se venger, elle prie qu'on leur apporte (effroyable prière!) la tête de saint Jean dans un plat. L'imbécille tyran , après quelque hésitation, cède, pour n'affliger pas cette belle enfant. « Noluit eam contristare , » dit naïvement l'Evangile. Le saint précurseur du Christ est tiré de prison par un bourreau , pré-
vière) et de monseigneur d'Orléans (dit Farchevêque de Reims, Juvénal des Ursins , Histoire de Charles FI) : la Reyne, en un jour de feste, voulut ouyr un sermon, et y eut un bien notable homme, lequel à ce faire fut commis ; lequel commença à blas-r mer la Reyne en sa présence , en parlant des exactions qu'on faisoit sur le peuple , et comme le peuple en parloit en diverses manières, et que c'estoit mal fait, dont la Reyne fat très mal contente. » Voir ce sermon dans VHistoire des ducs de Bourgogne de M. de Barante, an i4o5.
aïO MYSTÈRES.
curseur aussi des bourreaux de Jésus , car il raille ainsi sa yictime :
Çà y maistre , ^ , saiUez dehors \ Vécj le vostre dernier metz Dont TOUS serez servj jamaîs.
Baissez-vous y tous estes trop hault.
SAINT JEAN-BAPTISTS.
AiDj , puisque finir me iault , Pour tenir justice et raison , Accorde que £ice oraison A Dieu par pensée dévote.
U s'agenouille , mais la jeune furie f impatiente d'ai^oir son présent , presse le bourreau de faire son office , et elle lui avance le plat. U lui dit de se retirer un peu , parce qu'il craint que le sang ne l'efiraie. Après cette précaution , Grognard (c'est le nom du bourreau) abat la tête du sainte en lui disant :
Or, tien , ton procès est complet ; Prens ce cop , si feras de feste.
{Ainsi tu seras de lafÛeJ) "
PL0RE1VCE.
Grognard , déliTre^moj la teste , Car je ne l'ose recueillir.
GROGNARD , la mettant dans le plat.
Or, tenez , portez-la bouillir, Rostir, ou faire des pastés.
Elle porte le plat à sa mère ^ qui , assise dans un festin f près de son amant ^ se jette sur la tête sacrée et la perce d'un couteau (i).
(i) Saint Jean Chrysostème, près de tomber martyr de son courage et des foreurs de l'impératrice Eodoxie , disait dans un
MTSTÈRKS. a 1 1
Aiiteitot après cette scène malheureusement bistorique, l'auteori comme pour s'élever avec rame du saint martyr au-dessus d'un monde souillé par tant de vices et de crimes, nous transporte aux cieux. Dieu te père lui-même annonce la gloire du précurseur, et les anges chantent ses louanges.
Après le martyre de saint Jean-Baptiste , l'é- Tocation des apôtres nous montre avec quelle promptitude la Religion^ privée d'un de ses membres, en recouvre douze autres. Uno ai^ulso^ non déficit alter.
Jésus , arrivé au moment de renouveler la face du monde, va chercher d'abord, pour en faire les instrumens de ses desseins, non des grands, ni même des savans, mais de pauvres ouvriers, des pécheurs de poisson , instruits, il est vrai , à supporter patiemment leur sort sans envier celui des autres, et par-dessus tout à craindre, à servir Dieu. Cette science , que nous pourrions tous en-
de ses éloquens adieux aux Joannites (c'est le nom qu'avaient pris ses intrépides sectateurs) : « Vous savez, mes amis, la véritable cause de ma perte : c'est que je n'ai point tendu ma de* meure de rîches tapisseries ; c'est que je n'ai point revêtu des habits d'or et de soie ; c'est que je n'ai point flatté la moUesse et la sensualité de certaines gens. Il reste encore quelque chose de la race de Jésabel, et la grâce combat encore pour Elie. Hérodiade demande encore une fois la tête de Jean, et c'est pour cela qu'elle dançe. ^ {De t h' loq fiance chrétienne élans le IV* siècle y par M. Yillemain.}
!2ia MYSTÈRES.
vier, nous allons la trouTer dans ces paroles du vieux Zébédée à ses fils^ pendant qu'ils raccommodent leurs filets :
Mes eofaos , congooissez que c'est
De noslre povre nature humaine.
En ce monde n'a point d'arrest ,
Le temps court et ainsi nous mainc ,
Et qui quiert richesse mondaine
Il la fault gaigner loyaument ,
Ou encourir d'enfer la paine
A jamais , pardurablement»
J'aj en povre simplicité
Vescu sans avoir indigence ,
Je vis selon ma povreté ;
Si j'aj petit (peu) y j'aj patience.
Mes enfans , j'ay mis diligence
A pescher et gaigner ma vie.
Assez a qui a souffisance.
Des grands biens je n'aj point d'envie.
Jehan et Jacques , or aprencz
A congnoistre vent et marée....
Si vous avez bonne denrée ,
Vendez bien et à juste prix ,
Et merciez Dieu , la vesprée (le soir) ,
De tout ce que vous aurez pris.
On conçoit qu'à de tels hommes Jésus dise, comme dans l'Évangile :
Laissez ces opérations , Sujvez-moj, soyez diligens , Je vous feray pescheurs de gens , En lieu de pescher des poissons.
Je feray qu'on orra vos sons Et vostre doctrine parfonde ,
MYSTiiRES. 21 3
Par toutes les parties du monde , Pour Ic} salut des créatures.
Pierre^ André ^ Jacques, Jean, Philippe, Tho mas , Jude , Simon , tous pauvi*es artisans ou pécheurs, suivent sans peine Jésus, qui, pour n'exclure aucun état , convertit en même temps Barthélemi, un noble, un grand terrien, à qui il adresse ces paroles :
Ife metz plus ta félicité
£u Testât de nobilité :
Combien que tu sois fils de prince ,
Et seigneur de noble province ,
Laisse ces pensées terriennes.
Si verras (ainsi tu verras^es. célestiennes , .
Qui moult te pourropt pi:ofiter.
Barthélemi, touché des paroles de Jésus, se mêle aussitôt, quoiqu'en habit de prince, parmi les disciples, qui gardent leurs luibits d^ouvriers, et il devient un illustre apôtre. *
Enfin une conversion non moins grande , et plus étonnante sans doute , est opérée par le Sauveur sur un honmie (il ne faut décourager per- ^nne), sur un usurier, qui depuis a été saint Mathieu l'Évangéliste. Il promet, après un repentir sincère, de renoncer à tout gain illicite , et de restituer ce qu'il a pu acquérir injustement.. Jésus lui répond :
Tu pourras lors trésor avoir Pu ciel , en étemelle joie^
a 1 4 MTSTiSRES.
Cet ouvrage , précieux sous plus d'un rapport, nous fait connaître souvent les mœurs même les plus frivoles de l'époque où il a été composé. Voulons-nous savoir quel était le laisgage d'une femme à la mode et d'un petit-maitre au xv" siècle^ entrons dans le boudoir de Madeleine, cette grande pécheresse, peu de temps avant sa convei^ sion. Elle est seule d'abord avec ses suivantes > Pérusine et Pasiphée. Nous suivons ici le texte de J. Michel.
MAODALSINE.
Que l'on fasse ckère joyeuse A chascun qui céans viendra.
PASIPHÉE.
On fera la chère amoureuse , Selon ce qu'on entretiendra (i)*..
MAGDALEINE
Je Tenil estre à tous préparée , Of née , diaprée et £air4ée y Pouf m^ (aire bien regarder.
PASIPHEE.
Dame à nulle aultre comparée ,
De beauté tant estes parée
Qu'il n'est besoin de vous far4er (2).
MAGDALEINE
Apportez-moy tost mon miroir Pour me regarder.
PASIPHEB.
Bien , madame.
(i) Dans le manuscrit de YalenoienneSy il n'y aqu'im^ chambrière, sans autre indication. Elle ne dit pas entretiendra , mais selon ce que on l'entendra.
(3) L'art n'ait point fait pour toi, ta n'en as pas besoin. {Loire.)
MAGDALEIKS.
L'e.«pongc et ce qu'il fault avoir (i), Mes fines liqueurs et mon basme.
PÉEUSINE.
Je crqy qu'au monde n'y a femme Qui ait plus d'amigncmpemens (2).
MAGDALEINB.
Qui n'en auroit , ce seroit blasme De soy trouver entre les gens (3).
PASIVIISS.
Voicj vos riches ongnemens Pour tenir le cuir bel et frais , Vos bonnes senteurs et pigmens , Qui fleurent comme i>eaux cyprès , Et n'ont pas esté prins ci près ; Le tout vient du pays d'E^pteX4)«
(Icy se lave Magdaleine le visage et se mire, puis dict «)
Suis-je assez luisante ainsi ?
PÉRCSIirE.
Très.
C'est une droicte imaige escripte (5).
MAGDALEINE
Et ma tocquade (6)?
(i) Ms. de Yal. : JSsponge et de eau pour laver; et miroer pour miroir,
(2) Ms. de Yal. : Plus beaux acous$remenU, Le mot ami* gnonnemens nous semble plus gracieux.
(3) Pais-je empêcher Ut gertft de me trouver aimable?
dit Gélimène. Cette expression les gens est fort naturelle dans la boucbe d'une coquette qui veut plaire à tout Vuniversy comme Âlceste le lui reproche.
(4) Ms. de Yal. :, On iCen a que du lieu d^Égipte,
(5) On dit encore dans nos provinces : Belle comme une image.
(6) Ms. de Yal. : Et ma vesiure ?
ai6 MTSTkEES.
PASIVHÉE.
Lapolîte (éléganie),
MA6DALE1NE
Me« oreillettes?
PÉRUSINE.
A la mode.
magdaleihe* Dressez ces tapis et carreaux.
Respandez tost ces fines eaux , Les bonnes odeurs , par la place ; Jetez tout , yuydez les vaisseaux :
Je veuil qu'on me suive à la trace*
D'après ces deux textes ^ il y aurait peu de différence entre la Madeleine de i4oa et celle de i486. C'est c[ue les Madeleines de toutes les époques se ressemblent, au costume près ; qu'elles portent des oreillettes, ou àes pendans d^oreiUeSy des tocquades ou des toques ^ il y a dans l'esprit de certaines femmes, tout changeant qu'il est, des traits qui ne changent pgs. far exemple :
Je veuil qu'on me suive à la trace ,
est d'une coquetterie de tous lés temps. Déjài dans l'antiquité, Vénus exhalait l'ambroisie après elle :
Ambrosiœ que comte dwinui(i veHîce odorem Spiravére;
et l'un de nos poètes a caractérisé, par une ana-^ logie plaisamment métaphorique ,
Ces personnes de bien , dont l'honneur est entier, Et qui de leurs vertus parfument le quartier.
MTSTiR£S. :2 1 7
Un /àshionnable de 14Ô6 (car nous ne le voyons pas dans le manuscrit de Yalenciennes), le comte de Rodigon , est introduit chez Madeleine et lui parle ainsi :
Très belle et gracieuse face , Qui tout deuil et chagrin efiace ^
Et déchasse
Tout danger ; Yostre heureuse accointa nce trasse (1) £t veuil du tout à vostre grâce
Me ranger.
MAGDALEINE
Gentil escujer gracieux , A face pleine et rîans yeux ;
Très jojeux,
Sans changer; Très bien venez , car, sur mes dieux , Je ne vous quîers en plaisans jeux
Estranger.
On peut voir, par cette scène, .que nous ne donnons pas en entier, tout ce qu'il y avait déjà chez nous d'élégante corruption. Les marquis de Molière ne parlent guère autren^ent. Le rhythme des vers, remarquable aussi, ne l'est pas moins dans les vers suivans du manuscrit de Valenciennes.
Marthe , sœur de Madeleine , d'un caractère bien opposé au sien et à celui de La-
(i) Attire, de irahcre. Alceste dit à Célimène :
Le trop riant espoir qae yods leur présentez Att«clie autour de tous leurs assidattéc.
zare , lear frère , se peint ainsi dans un monologae :
Je me travaille et me desbats
En fervente sc^icitude,
Et à ménager haolt et bas
Sogneusement metz mon estude.
La vie active est assez rude
Qui curieusement (at^ec soin) la maine ,
Mais Dieu en rend béatitude
Lassns (là haut) , en rétemel domaine.
A ces yersy dont presque tous les mots sont spondaïques et graves comme ce qu'ils expriment^ succèdent aussitôt ceux-ci p où nous retrouvons , pour ainsi dire^ la légèreté de Madeleine et de son frère:
Ma soeur Magdaleinc , De fol désir pleine , S'esbatz et pourmaine , Chantant ses chansons. Mon frère Lazare Porte haulte care {allure) , Ses chiens hure et hare , Et souvent s'esgare Parmi les buissons...
Veut-on des vers d'un caractère plus différent encore , et où l'énergie se joint à l'originalité , qu'on passe à la scène où l'auteur , ne croyant pouvoir rendre trop odieux Judas^ qui doit trahir son maître^ suppose qu'après avoir tué son père , il est devenu le mari de sa mère^ La malheureuse^ en apprenant que ce monstre est son fils , exhale^
MTSTàRES. 2119
dans ces phrases entrecoupées, l' horreur qui l'oppresse :
, 0 Dieu puissant! ô quel korreur!
Quel erreur!
Quel forfait !
0 le très haultain plasmateur !
Qui sera le réparateur
Du malheur,
Dëshonneur,
Que j'aj faict?...
Las ! ciel à toj je me deulx ; Venge-toi sur moy si tu veulx ,
Des griefs à'evAx
Vîcîeulx
Que je porte.
Terre qui nous soutiens tous deux , Pour nos péchés libidineux ,
En bas lieux
Ténébreux
Nous transporte.
Jocaste, dans une situation pareille, n'a pas des accens plus tragiques. L'auteur descend ensuite sans effort, où plutôt s'élève au ton de la meilleure comédie.
Nous Tenons de voir le contraste des caractères de Marthe et de Madeleine ; ils achèvent de se développer dans un dialogue qui annonçait la grande scène du Afisanthrope entre Célîmène et Arsinoé.
Marthe prenant sa sœur à part , pour lui apprendre les discours qu'on tient sur elle , s'ex* prime ainsi (d'après J . JMichel) :
Ma sœur ,
aaO MYSTERES.
Dire vofis véuil ce que j'entends (i) : Vous vous donnez à tous péchez , De tous yîlains faicts approchez , Et faictes tant de deoil à tous Que nous en sommes mal couchez (2] , Et tous nos parans reprochez , Seulement pour l'amour de tous.
MAGDALEIlfE.
Seulement pour l'amour de tous , Ma Seur , je Touldroje à tous coups A'yostre Tolonté complaire.
Geulx qui parlent de moy sont foulz , Et quand de parler seront soulx , Au moins ne peuTentwls que se taire.