CHAPITRE VI
Suite da Mystère de la Passion.
Le premier personnage qui apparaît dans le drame de la Passion , tel que J. Michel. Ta détaché de ce qui précède ^ est saint Jean-Baptiste. w Envoyé pour préparer le5 voies du Seigneur, » comme l'avait prédit Isaïe, le Pr^carj^wr répondait au peuple étonné de sa sainteté et qui le saluait comme le Messie: « Il viendra après moi. Je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers. »
Son sermon nous donnera une idée de ce qu'était au XV* siècle l'éloquence française et religieuse , dont si peu de monumens sont venus jusqu'à nous. La vétusté et l'âpreté du style vont bien à ce premier missionnaire , revêtu de peaux et sorti du désert, où il se nourrissait, dit l'Écriture, de sauterelles et de miel sauçage ; expression qui me semble caractériser son éloquence à la fois onctueuse et inculte.
Le discours suivant, délayé par J. Michel en près de cinq cents vers et en deux parties , esfc moins long de moitié dans le manuscrit de Valenciennes, que nous allons suivre*
30a MYSTÈRES.
Saint Jean, «iprès ayoir annoncé que le royaume des cieux approche et qu'il est temps de faire pénitence, ajoute :
Je suis venu pour le vous dire ,
Car chelny m'a volus eslire
Qu j fut , quj est , et qay sera ,
£t pour nous tous en croix morra ;
Pour ce y préparez sa renue.
La prophétie est advenue : »
Parate viam Domini..,.
Partant , je parle icj à tous :
Amandez-vous , afbandez-vous !
Amandez-vous , povres meschans ;
Amandezr-vous , bourgeois , marcliand , ^
Sans tant amasser biens mondains.
Hé j estes-voùs tant incertains
Du chemin que debvez tenir?
Mectez paîne de retenir
Mes bons et seurs enseigneioientz :
Se vous avez deux vestementz ,
Et de richesse quj vous point ,
Donnez à ceulx qaj n'en ont point.... . '
Vous aultres , seigneurs \ gent^lz hommes ,
Juges , commis , officiers ,
Quj debvez estre les piliers
Soustenans la chose publique ,
Ne soustenez débas ne pique
Envers aucunes simples gens ;
Soyez de vos gaiges contens ,
Sans violence ne rapine (i).
(i) On peut voir dans Juvénal des Ursins, an i4o4, i4o5, et dans le discours prononcé par Gerson en i4o5y devant Charles VI, et commençant par ces mots : Fivat Rexï tout ce qu'avaient d'à-propos ces apostrophes aux hommes se disant les piliers de la chose publique , et qui en étaient les fléaux.
MTSTJ^RES. ao3
Chacun en ëquité chemine. ... '
Et VOU9 acquerrez sans doubtance La gloire qui toujours durra ^ In seculorum secula.
Ces derniers vers sont ainsi refaits par J. Michel: ^
Et vous acquerrez sans doubtance En la haulte Jérusalem Son étemelle gloire. Amen.
Au lieu de « richesse qui vous point » (qui vous tùUrmentey commeT aiguillon du remords), il met desrichesses augrand point. GeSt remplacer une pensée yraie par une platitude.
Il y a d!ailleurs ^ sur les vers les plus rocailleux du prophète agreste y une mousse qu'il fallait y laisser.
Si le ton dé la scène étai t grave alors^ en revanche celui de la chaire était quelquefois assez gai, et surtout hardi. Qu'on en juge par ce passage d'un sermon qu'Olivier Maillard prêcha dans la ville de Bruges en 1 5oo, devant Philippe I" , père de Charles-Quint, et devant la reine, qui gouvernaient alors la Flandre : n Dictes-moy par vostre (c âme, s'il vous plait, avez-vous point pœur d'estre « dampnez? — Hé ! frère , direz-vous , pourquoi « serons-nous dampnez? Ne veez-vous pas que a nous sommes si soingneux de venir en vos ser- « mons tous les jours, et puis nous allons à la « messe, nous faisons des aulmônes , nous disons
ao4 RIYSTÊRES.
« tant d'oraisons : Dieu aura pitié de nous et nous « exaulcera. — Seigneur, vous dictes bien , mais (( vous ne dictes point tout... A qui commence- « rai-je premier? A ceux qui sont en ces te cource tine, le prince et la sua altesse la princesse. Je «^ous asseure, seigneur, qu'il ne souffit mye « d^estre bon honuDe ; il faut estre bon prince , il « faut faire justice^ il faut regarder que vos sub- « jectz se gouvernent bien. Et vous, dame la prin- « cesse , il ne souflSt mye d*estre bonne femme ; , H il faut avoir regard a vostrè famille qu'elle se a gouverne bien» selon droit et raison. J'en drctz (( autant à tous autres de «tous estats ; à ceux qui V maintiennent la justice , qu'ils fâcent droit et « raison à cliascun. Les chevaliers de l'ordre qui « faictes les sermens qui appartiennent à vostre « ondre, les sermens sont bien grans^ comme l'en u dit , mais vous en avez faict un aultre premier, « que vous gardez mieux : c'est que ne ferez rien « de ce que vous jurerez. Ditz-je vrai ? En bonne « foy, frère, il est ainsy. Tyrez oultre. Estes- « vous là , les officiers de la pannetrye, de la frut- « terye, de la boutilerie?*.. Où sotit les trésorÎCTs , i< les argentiers? Estes- vous là« vous tous qui faic- K tes les besognes de vostre maistre, et les vostai^es « bien ! Accoustez : à bon entendeur il ne fault que « demi mot. Les dames de la court , jeunes garce ches , illecques ; il faut laissier vos alliances , il (c n'y a ne sy ne qua. Jeune gaudisseur la, bonnet
MTSTàRES. 'J!05
(( rouge (i) ^ il faalt laissier vos regards. Il n'y a (( de qaoy rire^ nou . Femmes d'estat, bourgeoises^ « marchaiides, tous et toutes généralement quelz (( qu'ilz soient, il se faull oster de la servitude du «dyahle» »
Dans un autre discours • dont le texte français n'est pas venu jmç(u'à nous y mais qui ^ suivant Tusage du temps, a été imprimé en latin , le malin sermonnaire apostrophe ainsi quelques femmes coquettes : « Est^ne pulchrum quod uxor unius « advocati .... vadat sicut una principissa , et quod ff portetaurum in capite, et in coUo et in zona?. . . « Dicetij» forte : Maritus nosier non dat nohis « taies vestes y sednos lucramur ad pœnam nosîti « corporis. Ad triginta mille diabolos talis pcena ! »
Vous pouvez voir encore aujourd'hui, dans les églises de la Belgique , des chaires qui paraisserit avoir été faites pour ces sermons prêches ci Bruges, et où le sérieux et le grotesque se trouvent aussi étrangement mélangés. Ainsi, à Sainte^udule de Bruxelles/ on admire avec raison les statues courbées d'Adam et d'Eve qui , chassés par l'ange da psâ*adis terrestre , supportent les misères humaines, figurées par la chaire de vérité, dont le poids semble les écraser.* A côté de cette grande idée, qu'apercevez- vous? Près d'Adam, un aigle et d'autres attributs de la force. C'est bien ;
(i) On ne se décbuvrait alors à Téglise qae pendant l'Evangile et à Téfëvation.
ao6 MTâTÈRBS.
mais autour d'Eve, regardez douci Un. paon, d'abord, se mirant dans ses plumes; puis, un autre animal, fort joli, mais d'une légèreté ! un charmant écureuil ; enfin ( ce n'est pas tout) : un perroquet ! et, je crois même, un singe mordant dans une pomme; mais je n'en suis pas sûr, et j'aime mieux croire , pour l'honneur de l'artiste , que je me suis trompé.
Olivier Maillard ne ménageait pas plus les tyrans que les femmes : Louis XI venait d'établir les postes , moins peut-être dans des vues d'utilité publique, que dans l'intérêt de son despotisme^ C'est ce qu'Olivier Maillard fit entendre spirituellement, un jour que le tyran l'envoya menacer de le faire jeter à l'eau, s'il ne se taisait. — Dites au Roi^ répondit l'intrépide missionnaire, que f irai plus vite en paradis par eau y que lui a^fec ses chevaux de poste*
Cette indépendance , nos orateurs chrétiens la puisaient dans la religion et dans les exemples de leiu*s prédécesseurs. Le mystère offire ici, d'après l'Évangile, un de ces exemples mémorables.
Le nouveau , roi Hérode ayant abandomié sa femme, pour vivre avec Hérodiade, femme de son frère qu'il a séduite, le peuple murmftre, et se plaint que le désordre règne partout, dans l'état comme à la cour.' Quel remède opposer aux maux dont chacun soufiBre, et qui osera porter jusqu'au trône la vérité , qu'une femme perfide en écarte?
MTSTÈBES. 207
Qai? Saiiit Jeah- Baptiste. Nouveau Nathan ^ il Tient trouver le couple adultèi^, et s^adresse d['a-> lH)rdàiiérode^ qui^ parmalbeur^ n'est point un
Dîrrid:
Sire , Diea te doint bonne grâce.
Je viens devers ton tribunal Pour toy remonstrer le grand mal Où ta folle plaisance tend , Dont ton peuple en est mal content y Et Dieu premier. Car quant au point > Je te ày qu'il n'appartient point La femme à ton frère tenir....
Tel cas n'est pas fraternité , Mais plus que bestialité : . . Tu vois bien les oiseaux petits y Qui en eux ont cœurs si gentils Que cbaeun se tient à son per.
Sans aultres irauder ne tromper.
Or commelz-tu ung adultère * Ort et vil encontre ton frère.
Ke scaj qui t'en puet. excuser.
HÉaoDE.
Il ne se fai4t point amuser A me venir icy reprendre ; Gir vous povez assez entendre , Jehan , mon amj> qne de long-temps Volontiers escoute et entends Voi^Mirofes et vos sermons Qui me semblent plaisans et bons , Quand vous louez en* général Le bien fiùct , et bl^iSmez le mal. . . . ^
« Mon père, je veux bien me faire ma part dansunsermon^ je ne veux pas qu'on me lafasse^ n disait^ a je ne sais quel missionnaire^ Louis XIV,
qui , en effet, avait une assez belle part à se faire, qusiiid BoUrdaloue , parlant devant lui et madame de Montespan QotktreVBdvXièvef/rappoie comme un sourd ^ écrit madame de Sévignë, disant des vérités à bride abattue, et allant toujours son chemin, sau^e qui peut!
Saint Jean poursuit ses vérités d bride abattue. Hérode se fâche , et lui dît d'aller prêcher la pénitence au commun et au populaire. Hérodiade va plus loin : elle reproche à son royal amant âiescouter de tels vieulx bigots. Pour elle , elle ne peut les souffrir, vu qu!ils sont si très mal courtois; elle ajoute :
Il a jtaut jeusné par ces Jboîs , Qu'il n'a pas demy de cervelle.
Saint Jean lui [iarle du loyal époux qu'elle a quitté ; il lui reproche de ne pas plus craindre Dieu que le monde. Elle l'interrompt, furieuse, et ne craint pas de dire au Roi : .
Monseigneur, vous estes 'bien beste
De tant oujr ce vieil marmot \
Il ne sauroît parler ung mot
Que ce ne soit à vostre honte. ^ •
Toutefois vous n'en faictes compte ,
£t .semble que vous le craignez ,
Vu que diflPérez et feignez
De le mettre en bonne prison (i).
(i) L''aiinée même où ce Mystère était à Paris dans sa plus graladie vogue, « on paiiait fort de la Reyne (Iftibdaa de Ba-