‹ Études sur les mystèresChapitre 38 sur 77 · LE CENTURION · texte numérisé non relu

LE CENTURION

Nenny , bon homme , tu n'as garde.

Mais pour Jésus mieulx supporter,

Qui n^ peult plus sa <5roix porter,

£t demeure cj sans subside ,

Il faut que tu luy face ayde,

Et porter ceste croix pour soj i^lui).

STltON.

Ha ! messeigneurs, pardonnez-moj !

Pour rien jamais ne le feroye ,

Car tant de vergogne en auroje...

Vous scavez le grant deshonneur

Que c*est huy {aujourd'hui) de la croix toucher !

En effet , au fardeau de la croix se joint une

MYSTÈRES. a5l

fausse hoDte cent fois plus pesante poQr nn espritfort.

Cependant Simon ^ touché de compassion pour Jésus ^ dont il voit la douceur, les souffirances , se résigne, et dit à Pilate :

Je feraj rostre volunté.

Moins il me poise eo Térité ^

De la honte que vous me faictes.

0 Jésus ! de tous les prophètes

Le plus sainct et le plus begnin !..

Combien l'homme de rÉrangile est supérieur au bûcheron de la fable , qui ne se résigne à porter son fardeau que par crainte de la mort ! Ici, c'est la charité qui a tout fait. Tu ne croyais soulager que ton frère; mais ton frère souffrant, c'est Dieu même ; et te Tollà , Simon ^ marchant avec ton Dieu au-dessu» de nos petitesses; t^âevant de l'amour à la résignation, et bientôt à la foi, sans autre lumière que ton cœur (i) !

Jésus étant arrivé au Calvaire, les cieux et l'en-

(i) Est-ce en mémoire de Simon que, dans nos villes du nord, un porte-s/icg ( Registre des Choses communes de la ville de Valeneitnnes , juin 1648 et passim) avait le privilège de porter sur ses épaules, aux processions solennelles, une lourde croix, et d'être accompagné de tous ses camarades, travestis en boarreauit, et nommés encore aujourd'hui à Yalenciennes los deV eros (gœiix de la croix}?... Mais ce privilège, d'où vient qu'aucun homme distingué ne le partageait avec le portefaix ? Oh ! c'est que trop souvent on a laissé au peuple ce que la croix a de plus lourd. On se contente de la porter aujourd'hui à la bootounière.

fer interviennent de nouveau; mais, sans nous arrêter aux discours que l'auteur prête à Dieu le père, aux anges et aux démons, l'Évangile, qui parle seulement des ténèbres répandues sur la terre en ce moment suprême , l'Évangile est bien assez grand , assez miraculeux , ppm* que nous n'ayons pas besoin d'en sortir. L'enfer et les cieux, d'ailleurs, ne sont-ils pas tout entiers au Calvaire quand des hommes barbares , avec un rafKnement de cr^a^té inouïe, déchirent en riant, clouent sur une croix et abreuvent de fiel l'innocente victime qui ne se plaint pas même et prie pour ses bourreaux ?

Père qui tes servans eslis , Et en qui toutes choses sont....

Pardonne-leur s'îlz ont niespris , Car ilz ne savent pas qu'ilz font. {Car ils ne savent ce qu'ils font,)

Quelle sublimité pratique ! Où trouver rien de pareil? Aussi Jean-Jacques, dans un des éclairs de son génie, trop souvent offusqué de ténèbres, s'est-il écrié : Oui^ si la vie et la mort de Socraie sont d'un sage^ la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.

Telle est la puissance de la vérité, ou, comme l'a dit saint Augustin , telle est l'efficacité du sang d'un Dieu répandu pour tout homme qui veut en profiter, qu'un des deux malfaiteurs attachés près de Jésus en croix , et sur lequel une goutte de

ce sang a rejailli sans doute ^ ouvre les yeux, reconnaît Dieu même , implore soki pardon , et en obtient cette promesse :

Et certainement je te dis

Que pour le désir qu'en toy voy.

Geste journée en paradis

Seras colloque (tu seras placé) avec moy.

Et ce n'est point ici , comme la scène de notre focysimile, un emprunt fait aux légendes ou à des écrits apocryphes, mais à l'Évangile.

D'autres miracles, moitis étonnans sans doute que cette conversion in extremis ^ mais pourtant remarquables, s'opèrent en ce moment; car, tandis que Marie et les saintes Femmes , accompagnées de saint Jean l'Évangéliste , reçoivent les derniers mots et les derniers soupirs de Jésus ; tandis que le ciel s'obscurcit, que la terre s'ébranle, et que d'autres prodiges marqués dans l'Écriture se manifestent, quelques hommes aveugles persistent dans leur endurcissement, leurs blasphèmes ; mais d'autres , émus de ce qu'ils voient , se disent entre eux :

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