SATHAN
Je m'esbabis bien de ce cas...
L'âme est cncor dedans ses trif^s , Qui de son ordure s'abreuve ; Et si la pance ne luj creuve , Nous perdons cy nostre saison.
SATHAlf.
Bëritb a très bonne raison , [i) Virgile a pourtant mis , dans son enfer, ces gens
Qui n'ont pu supporter, faibles et furieux. Le fardeau de la vie, imposé par les dieux.
Car par sa bouche orde et maligne Qui baisa son maîstre tant digne , Elle ne puelt , ne doit passer.
(c Icy creuve Judas par le ventre ^ les trippes saillent dehors , l'âme sort^ et avant que les dyablés remportent , elle dit : »
Ah ! mauldicte âme malhenrée , Enrkgëe et désespérée....
Le yer de dur remort Sans fin me poingt et mord , Et demeure {et je reste) obstinée ; Mais en mon dolent tort Je ne quiers réconfort , Puisque je suis damnée.
Pour sentir tout le mérite de cette scène de désespoir et d'horreur, qu'on la rapproche du touchant repentir de la Madeleine ,• ainsi que l'a fait le bon curé que nous avons cité.
Le texte de J. Michel , suivi dans ces dernières scènes, est moins diffus que de coutume, et aussi plus clair , plus correct que le manuscrit de Valenciennes.
L'œuvre immense que nous venons d'extraire n'est, si l'on veut, qu'une pierre informe, mais, selon nous , bien précieuse , et à laquelle il n'a manqué , pour briller de tout son éclat , qu'une main plus habile qui la mît en lumière.
A la mort de Jésus-Christ devait finir le Mys-^ tère de la Passion. La RésuFrection est un autre sujet, que diflférens auteurs ont traité, mais qui
n'a rien fourni de remarquable , qu'une pièce en monosyllabes , connue seulement de quelques curieux^ dit un bibliographe. Elle est très curieuse en effet ! eu voici un échantillon :
De Sort
Ce Fort
Lieu y Dur ,
Dieu Mais
Mort Très
.Sort ; Sûr^ etc.
Ce sont là des bagatelles difficiles que recherchaient nos pères. Il est au reste des tours de force et des jeux de mots d'un goût plus mauvais dans le grand drame que nous avons examiné ^ ce qui n'empêche pas sa supériorité sur la plupart des mystères qui l'ont suivi , et qui ( si Ton en excepte ceux dont nous parlerons), ne sont souvent que des imitations serviles. J'en remarque pourtant une , bien comique : c'est le personnage de Pilate , transporté tout entier dans le mystère intitulé : La P^engeance et destruO' tion de Hierusalent^ exécutée par Vespasien et son fils Titus. Vous trouverez dans cette pièce , qui est très rare, Pilate vivant encore, et toujours le même, toujours dans sa place, et tremblant toujours qu'on ne la lui ôte. Rien de plu5 naïf que cette espèce de confession qu'il fait à un de ses amis, et que le sang d'un Dieu versé par sa faiblesse semble lui arracher :
Vous scavez que je refusay
262 MTST£RfiS.
A le juger, et m'excusay Tant que je peu. Mais toutefois " Les Juifs crioîent à plaine voix Contre moj , se ne le jugoye Ennemi de Gësar seroye.
Lors , craignant que ne iîisse osté De l'office de prévosté , • A eulx me voulus condescendre ,
Et condamnay Jésus à pendre Entre deux larrons en la croix , Contre la loy , contre les drois , Car je scavoye certainement Qu'il «stoit pur et innocent.
Effrayant aveu , ipspiré par la crainte ! car il craint surtout <ju'on ne revienne sur son arrêt, et qu'on ne le mette sous les yeux du nouvel Empereur. Il ne le cache pas à sa femme, devant qui il s'écrie :
0 traistre maidvais que je fus De le juger ! Las ! que dira L'Empereur, quand il apprendra Que j'aurai fiiict telle injustice ?
' Bref, il m'ostera mon office.
Sa femme , pour le rassurer, lui dit ;
Pas ne se fault tant accuser. Bien vous en pouvez excuser Par devers l'empereur de Rome.
Au fort aller, ce n'est qu'un homme :
Plusieurs avez jugez à mort , Mais oncques ne vous vis si fort De grant desplaisance entrepris.
PYLATE.
Taisez-vous ! Il m'est trop mespris.
Oncques ne fis si maulvais faict.
HYSTÈR6S. 263
Bien scay que j'en seray deffaict (mis à mori); £t en perdray ma seigneurie.
Ce dénier trait est excellent. Ce préyôt qui craint ^ après avoir perdu la vie , de perdre encore sa seigneurie , est frappé d'une monomanie de pouvoir bien tenace. Qu'un magistrat, qu'un homuke en place , qui a honoré ses fonctions , y perpétue le bien qu'il fait, rien au monde de plus beau : mais Pilate , qui , après le crime dont ie souvenir le poursuit , à cependant gardé son siège ! et qui le garde encore ! et qui le gardera ! nous rappelle ce malheureux que nous voyons ^ dans l'enfer de Virgile , siégeant pendant l'éternité (sedety œtemùmque sedebit, infelix!) et répétant à tout jamais y d'une voix lamentable : Témoins de mes tourmens y apprenez à craindre le Ciel y et à respecter la justice l
Le caractère ambigu de Pilate est un de ceux qui ont dû prêter le plus aux jugemens contradictoires. Si le rapport qu'il fit à Tibère sur la mort et la résurrection de Jésus-Christ était venu jusqu'à nous \ si ce document précieux avait pu se faire jour, d'abord y à travers l'indifférence aveugle 9 et plus tard à travers les craintes fondées qu'inspirait aux Romains l'établissement du christianisme, un semblable écrit eût*il du moins fixé sur son auteur l'opinion des hommes? Nous en doutons, quand nous voyons, d'un côté. Saint Justin et Tertulien s'autoriser de ce rap*
264 MYSTÈRKS.
port y pour faire presque de Pilate un chrétien (i), et quand ^ de l'autre, Phlëgon, Adon, Eusèbe, nous montrent ce même Pilate/ malgré ce rapport consciencieux , terminant dans le désespoir, et peut-être par un suicide, Une Tie malheureuse; où faut-il placer sa mémoire ? Au Vatican, aux Gémonies? Ni si haut, ni si bas peut-être, mais bien dans ce milieu où vacilla sa vie entière, dans ce milieu où beaucoup de gens (qui ne s'en doutent pas) ne cessent de flotter entre leurs passions et la vérité. Pilate, qui l'avait diteà Tibère cette vérité , ne paraît pas pourtant s'en être déclaré l'apôtre, peut-^tre parce qu'il n'y croyait pas. Saint Justin, dans son Apologie ^ dit bien à l'empereur Antonin : a On n'a qu'à consulter les actes de Pilate qui se conservent dans les archives de Rome, pour s'y convaincre que Jésus-Christ a guéri des aveugles , des paralytiques, des lépreux, et qu'il a ressuscité des morts. » M ais Tilate , ainsi que la plupart des Romains et des Juifs, ne regardait-il pas ces miracles comme des actes de magie? C'est ce que saint Justin ne nous apprend pas.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas étonnant que le juge de Jésus-Christ ait été jugé sévèrement par les Chrétiens.
Dans la pièce dont nous venons de parler, il
(i) Pilatus et ipse jampro sua conscientiâ christianus. (Terttd., Apologetf cap. xxi.)
est damné sans rémission par le Meneur du jeu, qui pourtant ajoute que si son crime lui avait contrit ou brisé le cœur^
Dieu lay eust octroyé pardon , Aussi bien qu'il fist au larron ; Aussi eust-Q &ict à Judas , Nonobstant tous ses maulyaîs cas.
Disons ce qu'était le Meneur du jeu.
Ce personnage^ en dehors de l'action ^ remplissait dans nos vieux Mystères, à l'instar du chœur dans la tragédie grecque , ce qu'Horace appelle officium virile y le rôle d'un homme de bien. Le Meneur du jeu commentait souvent les paroles de l'Écriture, et en faisait ressortir les leçons salutaires. Cette morale à bout portant se ressentait, il est vrai, de l'enfance de l'art, mais du moins elle prouve que nos vieux dramatistes en avaient vu le but et la hauteur. Les enseignemens de l'Écriture ont d'ailleurs tant de portée, que si ces sujets sacrés étaient aujourd'hui représentés devant nous, nous aurions bien souvent besoin que le Meneur du jeu t^us donnât des éclaircissemens dont pouvaient se passer nos pères^ La politique ne les absorbait pas. Quelles étaient alors les matières à V ordre du jour? La Natwité ^ la Passion et la Résurrection de Jésus-Christ, A l'ëpoque même où cette mystérieuse trilogie était représentée par les Confrères de la Passion , les mêmes spectateurs qui la voyaient le soir sur le
nGÔ MYSTÈRES.
théâtre , avaient pu , le matin , en entendre à l'église le déyeloppement dans la bouche d'un chancelier Gerson, par exemple; et ce n'est point, comme on le yetrsi, une simple conjecture qui m'a fait prononcer ici ce nom illustre.
Le drame de la Passion , comme le sermon de Gerson sur le même sujet , se termine par une pieuse allocution que le Meneur du jeu adresse aux spectateurs :
Puisqu'ayons eu temps et espace De réduire en brief par escript La Passion de Jesucrist , Ajons-en recordation , Affin que par compassion Puission mériter messouen {un jour), Et en la fin , gloire. Amen.
Les Confrères de la Passion pouvaient parler ainsi : leurs représentations dramatiques étaient des solennités religieuses. Pour laisser aux fidèles le loisir d'y assister^ les jours de fêtes, les curés avançaient l'heure des Vêpres. L'église et le théâtre se touchaient alors (i).
Mais cet accord ne dura pas. Les auteurs et acteurs de Mystères ayant perdu leur autorité,
(i) £t ce n'était pas seulement à Paris , comme nous le dit Parfait. Nous lisons dans les savantes Recherches de feu M. Bodin sur l'Anjou , que, lors de là représentation du Mystère de la Passion f qui eut lieu à Angers en i486, on ce'lebra une grande messe au milieu du parterre; le chapitre de la cathédrale avança ses offices, afin que les chanoines pussent assister au spectacle. {Registres de la cathédrcde d'Angers.) -
on chassa, dit Boileau, ces docteurs préchant sans mission (i).
Ce ne fut qne dan$ le xyiii^ siècle que d'autres Confrères &e pers\md€Ttnt qu'avant d'aller souper chez Glycère ou chez Pompadour, ils deraient prêcher morale , et que c'était là leur mission. Un des nouveaux apôtres , noniiné frère Arouet , et beaucoup plus connu sous son nom de terre, se traitait lui-même^ avec quelque raison, de capucin indigne,- car bien souvent, en plein théâtre, il interrompait l'action pour adresser à ses fidèles des choses, édifiantes sans doute, mais
(i) Les Confrères de la Passion existaient pourtant encore en 161 5, comme on le voit par la requête qu'adressèrent à Louis Xm les comédiens deThôtel de Bourgogne, impatiens de les remplacer, et qui prient humblement Sa Majesté d'écarter ces gorges de Diotime. {Parfait, t. III , p. 260.) Voyez-vous réradition grecque , comme pour en accabler ces malheureux confrères , devenus inutiles , préjudiciables (ce sont leurs rivaux qui l'assurent), et scandaleux!,.. On croit entendre le loup plaidant contre l'âne , afin qu'on sacrifie ce maudit animal, ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. « En eflfet, cette con- «ftérie, ajoute la requête, n'a jamais reçu ni produit que de «gros artisans, comme on le voit par leur institution.... au « JDiojen de quoi ils ne peuvent scavoir beaucoup d'honneur ni « de civilité , comme dit Aristote. » — Voilà le coup de grâce , Aristote ! Il n'y avait alors rien à répondre à cela , et les pauvres confrères purent reprendre la ix>ute de Flandre , ou de Saint- Jacques , après avoir doté la France d'un théâtre où devaient, bientôt paraître Saint- Genest , Pçlyeucte, AthaJie^ et le Festin de Pierre, cette pièce tant irrégulière, mais si originale,
Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale.
i*' vers du Festin de Pierre.
dont il riait le premier dans sa barbe , quand , avec d'autres révérends , il se remettait en goguettes. Aussi tous ses sermons ont^ils fait beaucoup d'incrédules : on y voit toujours le Meneur du jeu. ... Et Dieu sait de quel jeu ! Ce n'est plus un mystère.
Mous venons de voir la fin de la' Passion; citons les derniers vers d'une tragédie de Voltaire ) prenons Sémiramis :
Par ce terrible exemple , apprenez toas du moins Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins. Plus le coupable est grand , plus grand est le supplice. Rois, tremblez sur le trône , et craignez leur justice.
Athaliey dira-t-on, finit par quatre vers tout pareils. Oh^ non ! la différence est grande. Racine, qui savait que c'est dans l'action ou dans le dialogue que doit se trouver la moralité du drame , et que personne n'aime, surtout au théâtre, ces leçons à brûle-pourpoint, Racine ne se tourne pas ainsi vers les rois, pour les endoctriner j mais le grand-prêtre, toujours occupé de son royal pupille , lui adresse des conseils où tous les rois peuvent prendre leur part, sans qu'on ait l'air de la leur faire :
Par cette fin terrible , et due à ses forfaits , Apprenez ; roi des Juifs , et n'oubliez jamais , Que les rois dans le ciel ont un juge sévère , L'innocence un vengeur , et l'orphelin un père.