LE VARLET
Je le tiens par la main , Tout aussj comme une espousée.
Il est tendre comme rosée , Le jeune enfant.
Il plaisante, le misérable ! Les tigres jouent avec leur proie.
LE Bou&HEAV (à son varUt).
Tay toj ; tay toj....
(Arenfant.)
Mon amy , montez après moy , Et pensez à Dieu.
(Icy TaUche.) DBUXIEMK.
A grant tort Nous faictes endurer la mort ; Mais force est prendre en pacîence.
Nostre bon père abbé ne pense....
Sans avoir aucan mal commis, Tous troys Sommes à la mort mis Par nng homme plain de malice !
Las ! où est droit y où est justice , Où est amour , fraternité , Où est pitié et cbarité?
Il ne les fault plus ycy querre.
LE BOURREAU le gette.
Despéché est; sans plus encjuerre :
Il nous faisoit trop long sermon.
Enguerrand , qui s'est tu pendant toute Texécution, dit y en donnant nu pour-boire au bourreau :
Yelà le vin du compagnon.
Quelle scène dé douleur et d'horreur ! A quel point de férocité l'ignorance et des habitudes bru* laies ont-elles pu conduire un despote jaloux de ses droits! Des droits! il croyait; dans son stupide
orgueil , en avoir sur la vie des hommes^ et pouvoir les traiter comme ces animaux en butte à ses plaisirs barbares. Cette opinion ^ si répandue avant que les maximes de FÉvangile eussent chiyigé les moeurs^ avait trop familiarisé l'homme avec le sang. De là, jusque sur l'échafaud , ces plaisanteries qui aujourd'hui nous révolteraient , et qu'on ne pardonnerait plus même aux bourreaux. Ce mélange d'horreur et de gaîté, trop fréquent dans les œuvres du moyen âge, on dirait que nos pères s'y complaisaient , car ces scènes sont ordinairement traitées avec soin. Mais je n'en connais aucune dont le dialogue soit plus profondément naturel , aucune non plus qui offre à la peinture, comme à la poésie, de plus frappans contrastes.
"Voyez cette épouvantable figure, ce valet du bourreau, tenant le jeune enfant comme une es^ pousécy et, dans son langage de cannibale, le trouvant déjà tendre comme rosée • Shakespeare ' n'a rien de plus fort.
De même que, suivant l'observation de Buffon^ dans son parallèle du Lion et du Tigre , le premier, même dans un mauvais genre , est souvent le meilleur, tandis que le second est cruel bassement et sans nécessité ; ainsi le bourreau et son valet ont des nuances qui les distinguent : le premier, quoiqu'il n'ait du lion que son habitude du sang, semble toutefois moins méchant, surtout lorsqu'il impose silence à ce bas coquin, et quand^
se retournant vers le petit martyr qu'il va immoler^ il lui dit presque avec douceur de penser à Dieu. Il est vrai qu'il n'y pense pas, lui, pour lui-même : il croit apparemment n'en avoir pas besoin , non plus qu'Enguerrand , qui est la , qui l'entend , et que n'éclaire pas ce mot lumineux ^ dont l'auteur lui-même n'a pas vu la portée peutêtre.
On n'oubliera pas dans ce douloiu*eux tableau, car il sera fait et par un grand artiste, l'attendrissement, les regrets que les deux gardes expriment à part , en voyant les victimes de leur indiscrète fidélité.
Ils estoîent {dit Fun) les plus gracieux . Que je yéisse onc en ma vie.
-^ Je vous ptometz (ajoute Vautre) et certilfie Que Tabbë ne s'en tera pas.
Il entre, ce pauvre abbé , cherchant ses eûfans. Quel spectacle! Et quelle scène, si le poète ou l'orateur était à la hauteur de son sujet, quand l'homme de Dieu dénonce au Roi le crime d'Euguerrand. Louis, saisi d'horreur, a peine à croire â tant de scélératesse. Il se fait répéter les faits par l'abbé , qui lui dit :
Il lès a faict livrer à mort
Tous troys. Le plus viel des enffans
N'avoyl qu'environ xiiii ans.
Le Roi ayant demandé quelle est leur famille, l'abbé répond :
L'un e»l cousin , il est commun A messire Gilles de Brun ^ Vostre connestable de France.
Les autres , n'en faictes doubtance , Ne sont pas de moindre lignie.
Demeuré avec Bonconseil, le Roi dit :
Quand au villain meffaict je pense Du seigneur de G>ncy , j'en suis Si courroucé , que plus n'en puis , Et fera j à justice tort , S'il ne meurt de pareille mort Qu'il a faict les enfans mourir.
Quoique l'autorité royale , combattue par celle des grands ^ fût loin d'être alors ce qu'elle a été depuis, le Roi fait emprisonner Euguerrand dans la tour du Louvre et le cite à son tribunal. £ngueirand réclame le droit d'être jugé par les pairs de France. Il comparait devant cette assemblée, présidée par le Roi. Mais la plupart des juges, à commencer par le Roi même, sont^arens ou alliés de l'accusé. Us se récusent et se retirent , k l'exception du Roi, qui, resté presque seul sur son si^e avec un petit nombre de conseillers, n^en persiste pas moins à vouloir prononcer contre le coupable la peine du talion. On intercède : dans l'histoire, ce sont les grands, les chevaliers. L'auteur du drame, pour ne pas multiplier les acteurs, ce qui pourtant ici était nécessaire , ne fait inter^ venir qu'un personnage que nous avons déjà vu ; c'est Chevalerie, qui dit au Roi :
MTSTàlUSS. 359
Hellas! sire, Ne vous plaise pas esconduire Vostre noble cheyallerie.
Plaise TOUS Inj saulver la vie ; Et il paient amaMe telle Qu'il VOUS plaira.
Après qu'Engiierrand abattu a été forcé de crier merci , le Roi prononce cet arrêt , en tous points conforme à l'histoire :
Se n'estoit que je me consens Beaucoup plus à miséricorde Qu'à justice., « Si, vous recorde Que , pour sa vie acquiter , Il en payra^ sans point doubler, Dix mille livres (i) pour l'amande.
Et oultre plus , je lui commande Qu'il soit , sur peine de le pendre , Trois ans pour aider à deffendre La Terre-Saincte d'oultre mer^ A ses despens ; car trop blasmer Ve le puis de ce qu'il a fiiict.
Et aussi f ordonne en eiffect Que deux cbappelles on fera A ses dépens.
Quant à Fargent , ajoute le Roi ,
. . Je vueil que fidre on en voise
Une maison-Dieu à Pontoise...
Aux frères mineurs une église *
A Paris.
I/arrét suprême^ auquel Bonconseil assiste^ est
(i) 190,000 fr. de notre monnaie., Le sou d'alors en valait ig d'aujourd'hui.
36o MYSTÈRES.
confirmé par Populaire^ qui termine l'acte en bénissant la justice du Roi.
Cet Enguerrand condamné à défendre la Teire- Sainte^ nous montre combien le zèle religieux dés grands vassaux était ralenti.
f II n'en était pas de même du saint Roi , qui nourrissait le désir d'aller défendre nos colonies d'Orient et secourir les Chrétien» qui y étaient restés. De nouvelles atrocités commises sur eux par les Mameluks / et l'espoir décevant que lui donnait le roi de Tunis d'embrasser le christianisme le déterminèrent à entreprendre une seconde croisade. Chevalerie, qui représente la noblesse, est prêt à le suivre; mais Populaire s'écrie : ^
Hellas ! tout le sens me deffault Quant je pense à la départie Du bon Roy.
Quant à Bonconseil, quoiqu'il parle longuement, on ne comprend pas trop s'il approuve cette expédition, fille a généralement été blâmée^ car on juge généralement d'après le succès. Mais concevons ce que voulait Saint-Louis , et ce que nous voyons de nos jours : la mer affranchie de ses pirates> la Chrétienté de honteux tributs, nos frères de leurs chaînes , le commerce de ses entraves, et l'Orient , si long-temps courbé sous le plus avilissant despotisme, se relevant enfin, à l'aide de la croix ! . . . Dieu en ordonna autrement.
MYSTÈRES. 36 i
Saint-Loais^ parti pour l'Afrique , après avoir remporté sur les Sarrasins de rapides succès y est atteint, près des ruines de l'ancienne Cartilage , de la cruelle maladie qui vint rompre tous ses projets et ne lui laissa que le temps de léguer, de son lit de mort, ^ son fils présent de hautes leçons, à tous un grand exemple. Cette situation sublime est la seule qu'offre encore l'outrage de Gringore , mais elle est fort bien préparée.
Dès son départ, le saint Boi, comme s'il avait un pressentiment de sa fin prochaine, semble de plus en plus détaché des honneurs de la teire. A propos du titre modeste de Louis de Poissy qu'il se donne, parce qu'il était né dans ce village. Chevalerie lui dit :
Que ne vous appellez-vous Roy?
Il fait cette réponse intéressante , où nous voyons que ces rois de la fè^e^ sortis d'un gâteau, et venus jusqu'à nous dans leur règne éphémère, sont d'une ancienneté dont peu de dynasties approchent :
Mon amy, je suis par ma foy Ainsi comme un roy de la febve De qui la seigneurie est bresve :
De son royaulme un soir faict feste.... Lendemain , il n'en est plus rien.
Le royaulme aussi que je tien , Comme luy, puis perdre soudain ; Car nous n'avons point de demain Au monde.
Mot trop Trai ^ trop tôt réalisé, malheureusement pour la France.
Saint-Louis se sentant tout à coup défaillir, laisse tomber ces mots :
Mon, humaine {ragilUé Déchet de tous point....
£t pour ce , vueillez tost entendre Al préparer ung lit de cendre , Sur lequel je me coucheraj, Et mon esprit à Dieu rendrajr.
Considérant , sans plus enquerre , Que je «uis venu de la terre , . St (pi'en terre retournera^.
l'église.
Bien , Sire , je prépareray Ung Ht de cendre pour vous mettre.
Remarquons que cette personnification de l'Église et celle de Chevalerie ont ici quelque chose de plus solennel que ne l'eussent été uâ simple prêtre et un chevalier.
Après qu'on l'a couché sur un lit de cendre. Chevalerie et l'Église dépeignent ainsi, mieux que ne l'a fait Nangis lui-même , l'attitude du saint , à son dernier moment :
Le bon seigneur a les mains joinctes , Esleyant ses corporelz yeux Très humblement devers les cjeux ; De pitié que j'ay, je m'en pasme.
l'église.
Il a rendu sa dévote âme Entre les bras du doulx Jhésus....
CHEYALLERIE.
A rendue l'âme.
l'église.
C'en est faict.
Philippe I présent au dernier moment de son père, donne , avec l'Église et Chevalerie, des ordres pour qu'on l'embaume et qu'on le transporte en France.
Après ayoir entrevu le grant dueil de Vost {de V armée) , suivons cette pompe sainte et funèbre, ou plutôt arrivons en France avant elle , avec la nouvelle de la mort du Roi ; nous allons entendre des regrets dont l'histoire nous a parlé :
LE POP0LLiil]|E.
Ha le bon roj !
Il a observé la justice , , Il a soutenu la police.
Honnestement , selon la loj, Droit et raison.
BONCONSEIL.
Ha le bon roy !
Toute l'Église mîllitante A esté docte et florissante , Paisible , vivant à requoy Durant son temps.
LE POPULLAIRE.
Ha le bon roy !
Il supportoit bourgoys , marchans , Mesmcs les laboureurs des champs , Pugnissant gens plains de desroy, Pillars , larrons.
BONCONSEIL.
Ha le bon roy !
Simples , jgnorans supportoit y Pauvres , mendîans confortoît , Observant de Jhësus la foy, Redoublant Dieu.
LE POPULLAIRE.
Ha le bon roj I
Ce dernier vers résume bien cette oraison naïve.
Avec quelles larmes , quels applaudissemens ou quel douloureux silence étaient-ils entendus ces mots^ dont on fit peut-être à Louis XII^ quand il mourut^ une glorieuse application !
Nous ne pouvons mieux terminer ce drame , où rhistoire est si bien suivie, et dont malheureusement nous avons dû passer plusieurs scènes trop faiblement traitées. Il en est une que nous ne regrettons pas, c'est celle où, d'après l'arrêt porté par Louis IX, on marque d'un fer rouge les lèvres d'un homme qui a blasphémé. Cette justice barbare appartient plus au temps qu'à Saint-Louis , et heureusement la scène est fort mal faite ! Nou)» la laissons pour nous occuper de la fameuse moralité des Blasphémateurs, dont le but semble avoir été de suppléer à l'insuffisance des lois de Philippe-Auguste et de Saint-Louis contre les gens convaincus de blasphème.
MORALIT]£s» 365