‹ Études sur les mystèresChapitre 70 sur 77 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les Blasphémateurs , etc.

Le mépris seul , ou le ridicule devait , mieux que les lois, faire justice du travers des Blasphé^ maieurs. Aussi, pouvait-on regretter cet ouvrage, dont on ne connaissait, d'après Duverdier, que le titre , lorsqu'un curé de Nonùandie en découvrit, chez un marchand de. ferrailles à Rouen, un exemplaire, qu'il acheta vingt sous, et que la Bibliothèque Royale a racheté huit cents francs en 1818. Cet exemplaire, sans date, le seul qui existât peut-être , est sorti des presses de Pierre Sergent, qui imprimait à Paris de i53i à i54o. Réimprimé en iSno à très petit nombre ^ parla Société des Bibliophiles, il l'a été de nouveau en i85i, mais à quatre-vingt-dix exemplaires y dont l'exécution ne fait pas moins d'honneur aux presses de M. Crapelet, et aux soins de M. Silvestre, qu'au goût dispendieux de M. le prince d'Essling, qui a fait tous les frais de l'édition (i).

(i) Des caractères du xvi* siècle ont été fondas exprès ; et non seulement le format d^agenda et les grossières vignettes de •Pierre Sergent, mais jusqu'à ses lourdes fautes d'impression, traitées comme celles du manuscrit le plus précieux , tout a été

Pour que rien ne manquât au succès des Btas^ phémateurs, le savant Dibdin , un Anglais! en a lait le plus pcmipeux éloge , dans son Voyage bibliographique y archéologique et pittoresque , traduit en français par MM. Liequet et Crapelet (Paris, 1825). Notre bienveillant voisin cite même, de la pièce française, des vers , qui ne sont pas les meilleurs, et qu'il admire outre mesure. . . Ne nous plaignons pas , et venons à l'ouvrage.

Dans un prologue assez emphatique, mais précieux en ce qu'on nous y montre sur leurs estais les personnages qui doivent jouer,, V acteur ou meneur du jeu s'exprime ainsi :

Nostre intendit et vouloir principal Est de monstrer à tous humains pécheurs • L'iniquité icy en général

Que font vers Dieu les faulx blasphémateurs.

Ici un lourd sermon de cinquante vers.

Se je suis long et prolixe en langaiges , . Je seray brief , de peur qu'il vous ennuyé , En devisant le nom des personnaiges.

reproduit avec une fidélité qui a dû coûtei* à des typographes aussi élégans que corrects, mais où plusieurs de leurs confrères se seraient trouvés fort à l'aise. L'édition de 1820, moins exactement fautive, sera moins recherchée. Quand un jour Pamateur de vieilles choses tombera sur un exemplaire de l'édition- SUvestre , il pourra s'écrier, dans la joie de son âme :

Oui , c'est la bonne édition !

Voilà bien , pages quinze et seize , Les deux fautes d'impression Qui né sont pas dans la mauvaise I

MORALITis. 367

Vous povez voir là sas en ces estaiges

La déîté souveraine et divine....

Il convient bien qne je vous détermine

De ces trois-cy le nom et le raport :

Yoicj Guerre et cj près Ini Famine ,

Et cest aultre-cj s'appelle la Mort.

€e gallant-là qui porte si hault port

Ce faict nommer le grant Blasphématear. . .

Yoylà Briette plaine de déshonneur.

Cette Briette est une coquine qui parle, jure, boit et se conduit comme ses am$ns« Les autres blasphémateurs sont désignés sous les noms de rinjuriateur, son Fils, le Négateur et le Renieur. Ce dernier ne se borne pas à renier Dieu en paroles , comme Henri IV , qui , à la prière du père Coton , son confesseur, remplaça le malheureux juron de jamidieu (je renie Dieu) par celui de jamicoton. L'homme qui . renie Dieu avec réflexion est un malheureux insensé. Le Négateur, qui prétend qu'on ne doit rien affirmer, qui en vient à douter de tout , à douter de lui-même et de ce qu'il éprouve, est plus digne de la comédie. Quand il se plaint du tort qu'on lui a fait , des coups de bâton qu'il a reçus, et qu'on lui répond : Dites que vous croyez awir reçu des coups de bâton y vous ne deç^z rien affirmer; ce n'est point là une bouffonnerie , mais un argument ad ho^ rrunenif et digne du système. Voilà le comique de Molière. Son devancier ne va pas jusque là. Les différens blasphémateurs ont , à peu près , la

368 * MOBALlTlSs.

même physionomie : ce sont souvent des iiipies ignobles. Pour éliever F impie jusqu'au ridicule, Molière en fait un grand seigneur^ un don Juan , doué de qualités brillantes. Sans cela , il tombait aur-dessous du mépris.

Notre vieil auteur lui-même a senti par momens la nécessité de relever son principal personnage. Il y a du don J^an dans son entrée en scène :

BLASPHEMATEUR incipit {commence), tJng chascnn a bien congnoissance De mon port et de ma noblesse , Possédant or et grant chevancc Pour maintenir ma gentillesse.

Je veux toujours vivre en Ijesse En despit de tons les vivans...

Fy de paysans ,

Fy de marcbans , Auregart de ma regnommée f

Gentilz gallans '

Seront fringans Par le sang bieu! c'est ma pensée.

Puis qu'il m'agrée ,

Toute l'année Je maineray jeux et esbatz ;

De mon espée

Gente et parée Turay villains chetifz et matz.

Il ne se soutient pas long-temps de cette manière, vaditp « il s'en va » dit Fauteur; mais une autre combinaison nous le montre , dans la scène suivante , affaissé déjà par ses excès. Il est couché. Le diable vient lui conseiller de se rendre à je ne

sais quelle réunion de mauvais sujets , et de jurer

surtout , s'il veut avoir bon air :

Jure la mort de tdn Jésus y

Le sang , les plaies , la passion ',

Tes ennemjs serunt vaincut

Et te donront laudation y

Car c'est belle opération

De jurer Dieu k chascun poinét *,

C'est présent la vacation

D'ung homme qui veult estre' craint.

Il n'en était pas ainsi dans le grand siècle i ce Rien n^est moins selonDieu et selon le monde^ n dit Labruyère.

Le Blasphémateur suit si bien le conseil du diable 9 que tout' en se levant , affaibli , chancelant , à chaque effort qu'il fait , un gros juron sort de sa bouche; et c'est une idée aussi vraie qu'effirajante, de nous montrer un malheureux , le pied dans la tombe , insultant encore Dieu I Enfin il sort , appuyé sur Briette, qu'il nomme la belle^ et il se rend à la réunion.

Bientôt commence une longue orgie dans laquelle les blasphémateurs, y compris Briette, jurent, jouent, s'enivrent, et renouvellent sur un crucifix qui parle et qui se plaint, les injures et les barbaries exercées par les Juifs au Calvaire. Au milieu de ces effroyables détails , entremêlés de mots obscènes, que* l'on ne peut citer, le libertin cassé qui nourrit encore son imagination de peintures lascives ^ nous rappelle ce vo-

37<i MORALITÉS.

luptitôux qui ^ dans un excellait ta1)leau de Sicis , s'écrie :

Du plaisir ! le reste est chansons ; Moquons-nous de nos Aristarcfues.

Un seul mot dit tout : Jouissons !

Et puis laissons filer IjesPanpuies....

Mais hélas ! 0 transport ai doux !

Voix séduisante d'une belle , Lorsque je m'abandonne à vx>u$ , J'entends crier : Caron t'appelle !•.>

loi ce n'est pas Caron^ mais l'ËgUse qm vient en personne^ armée de textes saints^ Ëiire aax blasphémateurs des remontrances^ dont ils se moquent. Elle leur ani:u>iM;e la mort* Unsi d'eux lui r^nd :

Ya-t*en sans demeure , Ta loD^e demeure Nous porte tristesse»

l'église.

. Qui son péché pleure , ^

Son âme il asseure Quant péché délaisse.

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